‹ Étude sur la Rhétorique d'Aristote [microform]Chapitre 6 sur 19 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

J*ai pour objet dans cet écrit de rechercher quelle utilité ou peut retirer aujourd'hui de la Rhétorique d'Aristote, et je me propose pour cela, non pas d'étudier les détails de cette Rhétorique, mais d'en développer la méthode. Cette méthode, qui n'est plus celle des Rhétoriques postérieures, et qui fait l'originalilé de celle d'Aristote, fait aussi sa supériorité ; c'est par là qu'elle est encore aujourd'hui neuve et féconde. Je ne crains pas de dire que c'est la seule philosophique, et par conséquent la seule vraie que l'antiquité nous ait transmise. Dans un temps où la rhétorique artificielle des rhéteurs semble abandonnée et n'impose plus aux esprits, où l'on demande surtout à l'orateur d'être pressant et fort, où l'on se pique de préférer des raisons à des phrases, le traité d'Aristote doit être le livre classique de tous ceux qui veulent apprendre Tart de per-

suader par le discours. Je ne dis pas qu'il faille le traduire mol à mot pour nos écoles, et Vy faire réciter par cœur : c'est Tesprit qu'il importe de recueillir, et non la lettre, qui pourrait rebuter quelquefois. Ce qui est plus praticable, et ce qui vaut mieux, c'est de se pénétrer de la philosophie qui est dans ce livre, de s'approprier ces procédés d'une observation délicate et pénétrante, et de les faire passer dans la pratique de l'enseignement et dans le travail habituel de la culture de l'esprit. J'entre avec cette pensée dans l'étude de la Rhétorique d'Aristote, et je rappellerai d'abord dans quel temps et dans quelles circonstances cet ouvrage a été composé.

Date de la Rhétorique tl'Aristoie.

Nous avons un écrit de Denys d'Halicarnasse, la première lettre à AmmsBUS, dans lequel il a tâché de déterminer la date de la Rhétorique d'Aristote. C'est pour répondre à un péripaléticien qui soutenait que Bémosthène fut redevable de son éloquence aux enseignements du philosophe. Denys fait voir que non-seulement le talent de Démosthéne était formé à l'époque où fut écrite la Rhétorique, mais que tous ses discours les plus célèbres étaient déjà prononcés. H montre qu'Aristote n'a pu écrire cet ouvrage que dans les dix années qu'il passa à Athènes, enseignant au Lycée, depuis le départ d'Alexandre pour la Perse jusqu'à la mort du conquérant, c'est-à-dire de 534 à 524. Ce fut un de ses derniers écrits, car on y trouve cités les Analytiques et les Topiques. (Denys pouvait ajouter, la Politique et la Poétique.) On y trouve plusieurs allusions aux événements de la guerre contre Philippe, dont

l'une (II, 25, 5) se rapporte à l'année même de la bataille de Cbéronée, 538. Enfin Denys pense que l'ouvrage est postérieur au discours sur la Couronne, qui fut prononcé en 530, et qu'il croit désigné par ces mots : olov y, repl A'/;u,og6£vouç Sun (II, 23, 3) \

Il ne faut pas croire que Denys d'Halicarnasse, en établissant ce fait, prétendît nier l'influence de la rhétorique sur l'éloquence. Sa pensée n'est pas si hardie. II ne se propose que de rabaisser l'orgueil de ce péripatéticien qui, faisant honneur à un philosophe de l'habi-

1. L'affaire de la Couronne parait très-bien désignée par cette eipression,le procès au sujet de Démosthéne. L'argument des réciproques ( Tipô; âUT,>a ) , dont il s'agit en cet endroit de la Rhétorique , est , en effet, le fond de l'argumentation éloquente qui aboutit au fameux serment, àXX' oùx ê<ttiv, oOx iartv ôttox; t\i.àpxexe. Il se réduit à cet enthymèmc : Si j'ai mal fait, moi, en vous donnant ces conseils, vous avez mal fait, vous, en les suivant. Mais, etc.

Il est à remarquer qu'Aristote ne cite guère Démosthéne, ni aucun orateur aussi récent, mais seulement ceux qui étaient déjà classiques. Il y a cependant un mot de Démosthéne (est-ce l'orateur ou le général f ) à la lin du chapitre 4 du livre III , et un mot de Démade sur Démosthéne (11,24). On pourrait supposer avec Niebuhr, Hisl. Rom., trad. franc., t. I, note 39, que ce sont là des additions faites par Aristote à la fin de sa vie , à un ouvrage commencé plus tôt.

Plusieurs des assertions de Denys sont contestées , par des raisons qui ne me paraissent pas bien solides, dans une dissertation intitulée : Commenlalio de tempore quo ab Arislotele libri de Arle rhelorica conscripti et editisinl (Scr. Max. Schmidt, Halis Sax., 1838). Cependant l'auteur conclut comme Denys, et rapporte à la même date que le critique grec la publication définitive de la Rhétorique. Il croit seulement que l'ouvrage a été conçu beaucoup plus tôt, et qu'on y rencontre encore des traces de ce travail antérieur.

Dans un Spécimen commentariorum in Arislolelis libros de Arle rhelorica (1839), qui est un essai très-remarquable, M. Spengel indique comme contribuant à déterminer la date de la Rhétorique, un autre pissage (11,23, 17, xal t6 (letéxeiv x/jç xoivfjç elprivri;), où il voit une allusion à l'alliance conclue, après la. mort de Philippe, entre Alexandre cl les Grecs, à l'exception des Lacédémoniens. Le scholiaste de la Rhétorique d'Aristote cite, en effet, cet argument comme de Démosthéne.

leté acquise par Démosthène, semblait ne tenir aacun compte des leçons que celui-ci pouvait avoir reçues des vrais rhéteurs. La cause des rhéteurs étant celle de Denys, il l'a défendue. C'est un professeur d'éloquence qui soutient la valeur de son art contre un maître de philosophie; voilà à quoi se réduit le débat. Si, en effet, ce n'est pas dans la Rhétorique d'Aristote que Démosthène a appris son métier, c'est, suivant Denys, dans certaines autres méthodes sur lesquelles il s'expliquera dans un nouveau traité. Il est fâcheux qu'il n'ait pas tenu cette promesse, et qu'ayant surpris le secret du grand orateur, il ne nous l'ait pas communiqué. Une pareille thèse eût été plus intéressante que celle qu'il a soutenue, mais aussi plus difficile ; car n'est-il pas naturel de penser qu'on ne peut expliquer Démosthène par aucune méthode particulière, et qu'en analysant, par exemple, le discours pour la Couronne, on n'y retrouvera pas la rhétorique de tel ou tel maître, mais seulement celte rhétorique personnelle, mobile, insaisissable, que l'orateur exercé a toujours à sa disposition, comme un homme adroit et vigoureux porte partout avec lui sa vigueur et son adresse?

Cette adresse cependant avait été cultivée par de* études et par des leçons, et si on se borne à dire d'une manière générale que la rhétorique n'a pas été inutile pour former un Démosthène, et pour amener à cette maturité l'éloquence atlique, on sera, je crois, dans la vérité. La pensée de Cicéron {de Orat,. I, 32), que l'art est né du talent, et non le talent de l'art, est plus piquante que rigoureusement exacte. L'art et le talent s'accroissent ensemble, puisque l'art n'est que la conscience que le talent a de lui-même, et la réDexion qu'il

applique à ce qu'il fait. C'est l'histoire de l'enclume et du marteau ; l'un ne s'est pas fait sans l'autre. Remontons au cinquième siècle ; nous voyons paraître à la fois dans la Grèce les premiers orateurs et les premiers rhéteurs. Car il ne faut pas confondre l'orateur et l'homme éloquent : Solon était un homme éloquent; il y a une éloquence sublime dans Homère. Mais il n'y a des orateurs et de véritables harangues qu'au temps des Périclès et des Alcibiade, qui est aussi celui des Corax et des Tisias. Ce n'est qu'après l'arrivée de Gorgias à Athènes que l'on compose des discours écrits; et ceux qui écrivent Q$s discours, les Antiphon, les Lysias, sont aussi des maîtres de rhétorique. Plus tard, il en est ainsi d*Isée, le maître de Démosthène. Plus tard encore, c'est ainsi qu'Eschine, si on en croit la tradition, vaincu par son illustre rival, et exilé à Rhodes, y ouvrit une école d'éloquence, et commenta, pour première leçon, le discours qui l'avait accablé. L'éloquence et la rhétorique marchent donc ensemble jusqu'au bout, et après que, pendant un siècle, elles se sont enrichies et développées par un progrès constamment semblable, au moment de décliner ensemble, elles recueilleût leurs forces pour produire chacune leur chef-d'œuvre. La Rhétorique d'Aristote paraît presque en même temps que le discours pour Ctésiphou.

De la Rhétorique avant Aristote.

Aristote s'était préparé à ce travail par l'histoire de ce qu'on avait fait avant lui; c'est ainsi qu'il en a usé pour toutes les parties de la science. Le premier livre de sa Métaphysique n'est qu'une histoire abrégée de la philosophie antérieure, et nous trouvons en outre, dans

la liste que Diogène nous a donnée de ses ouvrages, un grand nombre de traités partiels sur les opinions de (el philosophe ou de telle école. Pour composer sa Politique, il avait recueilli les institutions de cent cinquante-huit cités, et il avait fait aussi Thisloire de la science politique avant lui. De même il avait donné, en un livre, la collection, SuvaycD-p, des préceptes de tous les rhéteurs ; mais ce livre est perdu, et tous les efforts de Térudition ne peuvent nous dédommager de cette perte • . Voici comment Cicéron en parlait (de Inv,, il, 2) : « Tous les anciens rhéteurs, depuis Tisias, le premier « de tous et l'inventeur de Tart, ont été asseni^lês en u un seul corps par Aristote ; il recueillit avec le plus « grand soin, sous le nom de chacun d'eux, les pré- (t ceptes qui leur appartenaient, les exposa avec netteté, u les éclaircit par d'excellentes explications; et il a sur

1. Voir le livre de M. Léonard Spengel, luvaYWY"?! Texvûv, Stuttgard , 1828, ouvrage plein d'une excellente érudition. On peut consulter aussi, mais avec moins de fruit, les douze dissertations sur l'origine et les pro grès de la rhétorique dans la Grèce , par notre académicien Hardion , dans les Mémoires de l'Acad. des Inscripl., tomes ix, xiii, xv, xvi, iix, XXI; elles s'arrêtent à Prodicus.

M. Rossignol a donné dans le Journal des Savants (octobre 1840), un Examen critique de l'ouvrage de M. Spengel, savant el rerme, mais, à mon avis, trop sévère. Cet article est comme une introduction ù l'Examen critique de la traduction de la Rhétorique d'Aristote par M. Minoïde Minas, que M. Rossignol a Tait paraître plus tard dans le même journal (septembre 1^42 et février 18^13). Les observations de détail, contenues dans ce travail , sont précédées d'un exposé des progrès qu' Aristote lit faire à l'art oratoire, morceau remarquable, dont j'ai particulièrement profité. L'auteur montre très-bien la correspondance de la rhétorique et de la dialectique , et explique savamment le mot àvTi- (TTpoço; dans la phrase d'Aristote , 'H ^TitopixiQ éanv àvTÎfftpoço; r^ 5ta- XexTix^. Il marque les deux caractère» de l'enlhymème , consiiléré dans SI forme ou dans son principe. Il fait voir eniin comment la rhétorique sévère et positive d'Aristote , et .>a manière de concevoir l'éloquence , conviennent surtout h notre temps.

{( ces auteurs eux-mêmes un tel avantage, par Télégance « et la précision de son style, que personne ne va plus « chercher leurs leçons dans leurs propres écrits, et que « tous ceux qui en veulent prendre quelque connaisu sance s'adressent à Aristote, comme à un interprète « qu'on entend plus aisément. » C'est à ce livre que Cicéron lui-même a emprunté cet abrégé rapide de l'histoire de la rhétorique grecque, qui remplit le chapitre 1 2 du Brutus.

Si nous possédions aujourd'hui cette histoire de la rhétorique, y trouverions-nous le nom de Phénix, le gouverneur d'Achille, qui lui enseignait, à ce qu'on prétend, la rhétorique, comme le témoigne un vers dllomère'? Y trouverions-nous, avant Phénix, le vieux Pitthée, l'aïeul de Thésée, qui avait écrit une Rhétorique à Trézène, à ce que rapporte Pausanias, qui Pavait vue (II, 51)? Sans mêler ainsi la fable à l'histoire, que d'intérêt le livre d'Aristote aurait encore en nous représentant les leçons des Corax, des Gorgias, des Thrasymaque, des Théodore! el, tandis qu'il nous ferait assister à la naissance et aux premiers progrès de la rhétorique, combien n'ëclaircirait-il pas pour nous les rapports naturels de l'éloquence sans art avec l'art oratoire, et le passage de l'une à l'autre, choses si ditOciles à démêler aujourd'hui !

De toutes ces Rhétoriques perdues, il n'en est guère de plus regrettable que celle d'Isocrate^ si toutefois il est vrai qu'Isocrate ait écrit en effet une Rhétorique. Il était, comme nous l'apprend Cicéron *, le chef d'une

1. MûOwv II ^Tjxfip' l|i£vai icpYixrripâ t£ £pY<«)v . (H., i, 443.)

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