‹ Étude sur la Rhétorique d'Aristote [microform]Chapitre 9 sur 19 · A la (in de la Biographie anonyme déjà citée · texte numérisé non relu

A la (in de la Biographie anonyme déjà citée

ron mandait à Lentuhis {Epist., 1, 9): « J'ai composé « dans le ^oûl d'Aristoto, autant qu'il a été en moi, mes M trois livres sur l'Orateur. » Ailleurs il vante la parure de son style, et semble le comparer à Platon même [de Fin., I, 5). Ailleurs encore il le représente répandant sur Ja philosophie les flots d'or de son élocution [Acad., H, 38). Cependant, tout en admirant chez lui , avec l'abondance de la pensée, la douceur et l'élégance du langage (Top., l, 1), il n'ajoute pas positivement qu'il soit orateur, comme il le dit de Platon {de Or., l, 11). Aristole ne manquait certainement ni de logique, c'est le premier des dialecticiens; ni d'une imagination grande et élevée, c'est le principal mérite de son hymne, et plusieurs passages de ses traités sont empreints du même caractère ; ni d'agrément et de saillies, nous en verrons dans la Rhétorique même d'heureux exemples; ni de richesse et d'harmonie dans la phrase , nous en pouvons juger par un ou deux morceaux de ses Dialogues qui nous ont été conservés ^ H lui manquait pour être orateur une seule chose, mais nécessaire, une sensibilité plus vive. Ce don précieux , qui ne fut pas refusé à Isocrate, naïf dans son emphase même, la ferme intelligence d'Aristote en fut privée, et s'en croyait peutêtre exemptée comme d'un défaut.

Mais avec quelque réserve qu'on interprète , au sujet de son éloquence, le témoignage de Cicéron , il en reste encore assez pour reconnaître qu'Aristote possédait toute cette partie du talent de l'orateur qui relève de

1. Un fragment original se trouve dans Plutarquc { Consolation à Apollonius , p. 115). Un autre, plus brillant et plus oratoire, nous est connu par la traduction de Cicéron, qui parait être littérale {deNai. deor., 11,37).

l'art et qu'il enseignait aux autres. Qu'il analyse les procédés du raisonnement, ou le secret de nos dispositions morales, ou les ressources du langage, ce sont trois choses qu'il avait étudiées par lui-même toute sa vie, non-seulement en observateur, mais aussi en homme du métier.

Jugements divers sur la Rhétorique d'Aristote.

C'est de là sans doute que naît l'intérêt puissant qui soutient dans la lecture de cet ouvrage, quand on en a une fois traversé les premières difficultés . C'est par où la Rhétorique a obtenu de tout temps une si haute estime. Voici comment Cicéron en parlait, en la comparant aux ouvrages des rhéteurs de profession (de Oral,, II , 38) : (( J'ai lu le livre d'Aristote où il a exposé les « préceptes de tous ceux qui étaient venus avant lui; « y ai lu aussi ceux où il donne sur cet art ses propres idées ; n et j'ai trouvé cette différence entre lui et les rhéteurs, « qu'Aristote a porté dans l'art de la parole, dont il K faisait peu de cas, ce même génie qui pénétrait l'es- « sence et le fond de toutes choses ; eux , au contraire , « qui se sont bornés à cette élude, et qui s'y sont comme « enfermés, n'y ont pas montré la même intelligence, w mais seulement plus de pratique et d'habitude. » Après ce témoignage, qui dispense d'en citer d'autres, je produirai seulement celui de Voltaire, qui ne flattait pas les anciens. Il a donné dans le Dictionnaire Philosophique (art. Aristote), un aperçu rapide et intelligent de la Rhétorique, qu'il avait parcourue avec son discernement accoutumé. « Je ne crois pas, dit-il, qu'il y ait (( une seule finesse de l'art qui lui échappe. » Cependant Fénelon, dans ses Dialogues sur l'Éloquence, a mis

la Rhétorique d'Aristote an-dessows du petit traité du Sublime, a'trilnié à f.ongin. Tout en convenant qu'elle est très-belle . il lui reproche d'être sèche, et plus curieuse qu'utile ; de servir plus à faire remarquer les règles de Tart qu'à inspirer l'éloquence et à former de vrais orateurs'. En effet, elle n'inspire pas Téloquence, mais apprend-elle à Toraleur son métier? lui enseigne-t-elle à trouver des raisons, à les faire valoir, à approprier son discours à ceux qui Tentendent , à relever Tidée par l'expression ? c'est ce dont nous jugerons tout à l'heure. Disons seulement ici que Fènelon , doué d'un si grand charme et de tant de grâce naturelle, a peut-être donné trop, en toule matière, à l'instinct et à l'imagination, et pas assez à la règle et à la méthode.

Je crois avoir établi que les trois livres de la Rhélo- Tique f composés pendant l'expédition d'Alexandre, ont été préparés par tous les travaux des maîtres dans l'art oratoire, et par l'analyse qu'Aristote avait faite de ces travaux ; mais que nous avons, dans le Phèdre de Platon, le principal, et, en un certain sens. Tunique antécédent de la Rhétorique : que ces livres, nés d'une pensée philosophique, ne sont pas sortis d'une prétendue rivalité entre Aristote et Isocrate, mais qu'ils doivent être considérés comme une partie nécessaire de cette encyclopédie qu'Aristote a tracée en étudiant successivement toutes les facultés de l'esprit humain : que c'est un ouvrage acroamatique, c'est-à-dire aussi philosophique et aussi savant que les autres que nous possédons: que si

1. Malebranche [Rech. de la Vér.,\\ 2) critique daremenl la doctrine d' Aristote , sans s'apercevoir que, dans son éloignement pour la rhétorique artilicielie, il s'en prend précisément au principal adversaire des rhéteurs.

Aristote n'a pjs élé orateur, il a possédé cepeudaul plusieurs des grandes parties de l'art oratoire ; enliu , que loules ces circonstances, et en oulre les jugements divers qui ont été portés sur ce livre, en recommandent puissamment l'élude, à laquelle il est temps enliu d'arriver.

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Idées générales d'Aristote sur la rhétorique.

« La rhétorique fait le pendant de la dialectique. Leur « objet à toutes deux est également accessible à tous les « esprits, et ue réclame aucune connaissance spéciale ; « aussi il n'est personne qui ne possède l'une et l'autre i« dans une certaine mesure. Tous les hommes savent, « jusqu'à un certain point, attaquer une opinion ou la « soutenir, accuser ou se défendre. Les uns ne sont « conduits que par un instinct sans règle, les autres par « une habitude qu'ils acquièrent en s'excrçant. Dès « qu'on arrive au même résultat de ces deux manières c( opposées, il est clair qu'on peut tracer, pour y par- « venir, une méthode': car on peut déterminer la raison u pour laquelle l'habitude et l'instinct réussissent égaie lement; et c'est là, tout le monde en conviendra, l'ou- M vrage de l'art. »

Ces premières lignes de la Rhétorique contiennent beaucoup d'idées en peu de mots, comme c'est l'usage d'Aristote. Essayons de les développer succesbivcmenl.

u La rhétorique fait le pendant de la dialectique. » C'est la pensée de Platon dans le Phèdre, mais plus nette dans Aristote, qui Va éclaircie surtout au ch. 2. La dialectique est rinstrunienl de la science; la rhétorique, de Topinion. I/une construit son argumentation sur des principes absolus, Tautre sur des accidents variables et des croyances passagères. L'une remonte laborieusement jusqu'à des propositions premières qui soient audessus de la démonstration ; l'autre accepte pour point de départ des probabilités généralement admises, qui peuvent être des vérités, qui ne sont le plus souvent que des vraisemblances. Je crois qu'il ne faudrait pas oublier ces réttexions quand on s'étonne du spectacle que donne souvent, dans deux discours opposés, l'éloquence contredisant Téloquence avec tant d^habileté et de succès. On s'en prend aux hommes de ce scandale apparent; on devrait plutôt s'en prendre aux choses, qui changent si facilement d'aspect, et où ce qu on nomme le pour et le contre ne sont quelquefois que deux faces voisines d'un même objet. Il est des occasions sans doute où c'est l'orateur qui est en faute, parce qu'il n'a pas assez de lumières dans l'esprit, ou de droiture dans le cœur; mais alors il est impuissant et ne saurait tromper. Les illusions et les incertitudes que nous imputons aux arliûces de l'éloquence, ne nous viennent pas du dehors ; elles sont dans nos' idées mêmes, et dans la nature de l'esprit humain.

Rien de plus juste que ce que dit Aristote de l'universalité de la dialectique et de la rhétorique, ces deux forces de l'intelligence, indépendantes de tout travail particulier. Platon avait répété sans cesse ce sophisme, que, puisque la rhétorique ne peut pas dire que c'est a

ceci qu'elle est bonne, ou à cela, elle n'est donc bonne à rien, de son aveu même. Aristote ruine celle ari2futie et remet les choses à leur place par sa façon seule de s'exprimer, indiquant, ce me semble, que ce prétendu défaut est au contraire un mérite. Le droit, la médecine, la politique appartiennent à quelques-uns; Tari de persuader est à l'usage de tout le monde. La rhétorique n'est qu'une méthode pour le développement d'une faculté qui est dans tous, et que tout homme a intérêt à forlilier en lui, s'il veut vivre de la vie de rinlelligence.

Eflicacitc de la rhétorique.

Ce qui me semble le plus remarquable dans cette introduction, est Targumentation si simple par laquelle Aristote établit qu'en effet il existe et qu'il doit exister une rhétorique, un art du discours. Cette simplicité même me paraît irrésistible. C'est la leçon de l'expérience, qui vaut mieux que toutes les théories. Il y a une éloquence naturelle; qui en doute? Il y a aussi une éloquence enseignée par l'exemple et cultivée par l'exercice; qui peut le nier? Autrement les Athéniens n'auraient pas attendu si longtemps un Démosthène, ni les Romains un Cicéron. Donc Téloquence n'est pas un hasard, un caprice de la nature ou des circonstances; car le hasard n'est pas chose qu'on imite, ou sur laquelle on s'exerce, le hasard ne comporte pas de progrès. Là où il y a des modèles, des études, des perfectionnements, c'est que les esprits suivent une marche régulière. Us ne s'en aperçoivent pas d'abord, parce que, ne songeant qu'à arriver, ils ne regardent point par où ils passent ; mais d'autres vont pas à pas derrière eux et marquent davantage la trace, de façon qu'enfin les ob-

servalcurs peuveol reconuaîlre le sentier. Ce sentier, cette voie, le mot même le dit, c'est la méthode. Ceux qui la nient n'ont qu'une ressource, c'est de nier les faits, et Aristote les a exposés avec tant de mesure qu'il n'y a rien à rabattre de ses paroles. Est-il vrai que tout homme sait, jusqu'à un certain point, soutenir un avis, plaider une cause? est-il vrai que ce que les uns font par occasion et au hasard, d'autres s'en sont fait une profession et une habitude ? Si ce sont là les choses ellesmêmes, c'est donc par la force des choses que nous reconnaîtrons a la fois Téloquence et la rhétorique, le talent et Tart.

Mais il est bien remarquable qu'Aristote passe si légèrement sur ce sujet, et qu'il paraisse s'inquiéter si peu des objections qu'on pourrait lui faire. Déjà pourtant, avant cette époque, Lysias, au lémoijj'uage de Cicéron (Brut, y 12), avait soutenu qu'il n'y a point d'art de parler ; et Isocrate lui-même, dans sa jeunesse, avait exprimé cette opinion. J'ajouterai que dans le discours d'Isocrate izefi t?,; ûtvTtâoGew; , et dans la partie de ce discours qui a été retrouvée il y a trente ans, nous lisons un passage (rspl r?^; àvTtâ., éd. Orelli, p. 95), où l'orateur semble faire assez bon marché de Tart. Enlin j'ai dit tout à l'heure qu'Arislote lui-même, dans le Gryllus, soutenait très-sublilement ce paradoxe, (jue Tart oratoire ou la rhétorique n'existe pas. Mais il montre bien ici que ses propres objections ne lui semblent pas sérieuses, et qu'il ne les regarde que comme de simples jeux d'esprit. C'est un exemple frappant de l'opposition qui pouvait exister entre les deux sortes d'écrils où le philosophe exposait ses idées. Ici, en entrant dans la science, il ne se laisse pas embarrasser par les ûls d'une argumenta-

lion sophistique, e(, sans même se donner la peine de les dénouer, il les rompt d'un coup. Cicéron, dans ses livres sur l'Orateur, et Quiutilien, dans son Institution oratoire (II, 17), auraient dû imiter cette décision et cette sûreté de jugement '.Mais, outre qu'ils n'avaient pas la même force de pensée, on peut dire encore qu'au temps où ils vivaient, la vérité sur cette question avait moins d'évidence. Au contraire, si jamais on a ducroire pleinement à la puissance de la rhétorique, c'est dans le siècle qui s'étend de Gorgias à Aristote. C'est l'époque où, dans des esprits polis par les beautés des poètes, et fortifiés par les leçons des philosophes, le don de la parole devient tout à coup un art, prend des développements rapides, et atteint à la perfection. Alors le génie ne dédaignait pas la rhétorique, car c'était lui-même qui l'inventait et qui l'appelait à son aide ; alors elle n'était pas imposée par l'éducation, mais elle se recommandait seulement par les progrès qu'elle faisait faire. L'éloquence savante et artificielle se trouvait encore en présence de l'éloquence purement instinctive, et prenait sur elle un avantage qui frappait tous les esprits et les soumettait. On voyait les orateurs naître et se multiplier par cette culture; on les voyait se surpasser eux-mêmes de jour en jour, et les disciples aller plus loin que les maîtres. A cette époque d'ailleurs Tart n'était pas, comme aujourd'hui, déposé, pour ainsi dire, dans des chefs-d'œuvre classiques, dont le commerce familier supplée pour nous à l'étude directe de la science qui les a produits. Dans ces circonstances, la vertu de la rhétorique ne

1. Cicéron cependant avait été frappé de ce passage d'Aristote , car il le traduit dans les dialogues de l'Orateur (II, 8), où il le met dans la bouche d'Antoine.

pouvait être méconnue ; et si elle êlait coiidainuêo par des philosophes rigoureux, c'est au contraire parce qu'elle leur paraissait trop puissante, et qu*ils la regardaient comme une ennemie de la sagesse, comme une maîtresse dangereuse d'ignorance et d'erreur.

Depuis, les grands orateurs ayant passé sans être remplacés par d'autres, l'éloquence n'ayant plus rien à gagner, l'art désormais étant achevé et immohile, et la rhétorique, qui était entrée tout entière dans tous les esprits, se trouvant partout aux prises avec elle-même, Us ohjections s'élevèrent de toutes parts contre son autorité éhranlée. Mais il semhlequ'Aristote les a détruites par avance, et qu'il n'y a point de réplique à cet unicjue argument dans lequel il a enfermé la discussion. Ou plutôt toute discussion est prévenue et devient inutile, car il ne prouve point la rhétorique, mais plutôt il la reconnaît; et en nous transportant tout de suite au point où on voit l'art sortir de la nature même comme la conséquence sort du principe, il nous dispense de descendre à la réfutation de tant de raisonnements embarrassés et sophistiques sur l'opposition prétendue de la nature et de l'art.

Utilité morale de la rhétorique.

C'était surtout dans l'intérêt de la morale et du bon droit, je viens de le rappeler tout à l'heure, que Platon, dans ses Dialogues, avait diffamé la rhétorique. C'est précisément au nom de la morale qu'Arislote la relève et la consacre, opposant à des déclamations éloquentes une justesse d'esprit imperturbable : « La rhétorique « est utile, car le juste et le vrai valent mieux nalurel- « lement que leurs contraires; mais si la justice n'est

'< pas bien rendue, ils auront le dessous, el c'est un mal. » L'emploi de la rhétorique est d'empêcher ce mal, en faisant rendre justice. C'est ainsi quMl reconnaît le besoin qu'on a d'elle par les scandales mêmes qui avaient découragé de grands esprits. Ainsi la mauvaise philosophie, loin de nous faire renoncer à la bonne, doit nous y attacher davantage, comme à un moyen de défense et de salut. Celui qui rejette la science parce qu'on en abuse contre lui, ressemble à un combattant qui abandonnerait son épée à cause que son adversaire en a une aussi. « La rhétorique, continue Aristote, est utile (( encore, parce que cette science pure, que les philo- « sophes lui préfèrent, est inaccessible à la foule, et ne (( saurait faire descendre jusqu'à elle la vérité. »

Il s'arrête ici davantage aux objections, sans doute en souvenir de son maître, et il les écarte avec bon sens en quelques mots. Après avoir dit que s'il y a une rhétorique du mensonge, c'est parce qu'il faut, pour déjouer le mensonge, en pénétrer Tartilice, il mêle et il confond ensemble les intérêts de la vérité et ceux de l'art par celte simple remarque, que la bonne cause est plus facile à plaider que la mauvaise, toutes choses égales d'ailleurs ». Cette phrase est moins ambitieuse que la célèbre maxime : Oralor est vir bonus; mais elle est plus inattaquable. C'est un principe de l'art, l'autre est plutôt le vœu et la recommandation d'une âme honnête.

Ariftote réduit Péloquence à rargumcntalion.

Mais Aristote est lui-même un moraliste rigoureux outre mesure quand il demande que l'orateur se ren-

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