V. Inconséquences de la prononciation
§251. Dans la majorité des cas les consonnes doubles s'articulent comme des simples. Ex. : affubler, aller, allumer, anneau, année, annoncer, assembler, attifer, commencer, commodité, corrompre, difforme, effort, goutter, impossible, innocent, littérature, succulent,eic.
Dans d'autres on fait sentir le redoublement. Ex. : affusion, allégresse, allttvion, annélide, annoter, assimiler, atticisme, commensal, commotion, corrosif, diffus, effusion, guttural, impassible, innocuité, littoral, succube, etc. Ceci a lieu surtout dans les mots de création savante, par opposition à ceux d'origine populaire, où, en règle générale, le redoublement de la consonne ne se fait pas entendre (§ 77). Ex. : anneau et annélide, assembler (lat. pop. * assimulare) et assimiler (lat. assimilare), goutter (lat. guttare) eiguttnral (dérivé de guttur), etc.
Enfin il est un petit groupe de termes où la prononciation demeure indécise, comme dans sommaire, assidu, atténuer, efféminer, etc., que beaucoup articulent som-m>aire, assidu, at-ténuer, efféminer, tandis que les autres n'y font pas sentir la double consonne.
De là résultent, dans la façon d'émettre certains mots de même origine ou tout au moins de formation analogue, des disparates faites pour déconcerter la logique la moins exigeante. C'est ainsi que nous disons an-nales, appétence, cor-recteur, cor-ruption, décollation, ef-florescence, ef-fluence, inflam-maiion, millésime, sommation, agresseur, concession, à côté de an(n)é€, ap(p)étit, cor(r)iger, cor- {r)ompre, décol(l)er, ef(fjleurer, af(f)luence, enflam(m)er, mil(l)ième 2, consom(m)ation, profes(s)eur, obses(s)ion, etc.
* « Les verbes qui ont un radical terminé par -ot ne prennent généralement qu'un t; les exceptions, non jusUfiées d'ailleurs, sont garrotter, grelotter, trotter, et quelques autres; il faudrait tout écrire par un seul t. » (Littré, Dict.,p. 1^9).
* On a de même titil-ler, vil-lanelle, en regard de distilfl)er, vilfljageois.
Sur l'uUlité qu'il y aurait à noter le polygramme -t//-par -1/7- dans les mots où on l'articule il-l f millésime, mil' lénère, tilWler, etc.), voir ce qui est dit au § 457.
DuTENs. -Étude sur la simplification de l'orthographe. 13
Cet ensemble d'inconséquences a pour effet d'engendrer chez un très grand nombre de personnes une incertitude gênante en ce qui concerne l'emploi des consonnes doubles : d'un côté, la prononciation n'est pas susceptible de les renseigner sur la présence du redoublement dans l'écriture, puisque la plupart du temps elle ne le fait pas sentir, et, de l'autre, elles ne peuvent se régler ni sur l'étymologie ni sur l'analogie, puisque l'orthographe officielle en tient fort peu de compte (§ 250). Elles n'ont d'autre ressource que de faire appel au dictionnaire pour sortir d embarras, spécialement quand il s'agit des verbes en -eler, -eter, de ceux en -otei\ -otter, des féminins en -ate, -atte, -ète, -ette, -ote, -otte ^, des substantifs en -onier, -onnier, et, dune manière générale, des mots qui renferment la consonne n simple ou redoublée.
Ce n'est pas que l'Académie n'ait eu conscience de ce désordre et de ses inconvénients et ne se soit évertuée de bonne heure (1762) à y porter remède. Elle a progressivement réduit à l'état de consonnes simples beaucoup de ces digrammes que maintenant nous avons cessé d'écrire, mais dont le xvni*^ siècle nous avait légué une liste encore trop considérable, en dépit des simplifications opérées par ses meilleurs écrivains 2 ; mais elle a toujours été trop timide dans ses réformes et, an lieu d'établir en principe qu'il faut écrire simple toute consonne prononcée simple, elle s'est bornée à simplifier les unes tout en conservant les autres, sans motif appréciable, de manière à multiplier les inconséquences (v. § 61). Le public n'a rien gagné à ces remaniements arbitraires, d'autant moins que, par scrupule étymologique, elle a eu le tort de restituer çà et là des consonnes doubles depuis longtemps sorties de l'usage ^ .
^ Le suffixe -ot vient du lat. *ot(um, tandis que les suffixes -at, -e(, ont chacun une double origine: !• lat. -atum, -etum; 2« *-attum^ *-eUnm, Le double il des féminins n'y est donc pas toujours étymologique.
^ Dans sa correspondance Voltaire les supprime le plus souvent, surtout à partir de 1752 : il écrit, par exemple, aparence, apartement, apartenant, aprendre, arière, carosse, courier, atachement, bayonetes^ dictionaire, fiaterie^ grater, poura.
^ Elle vient d'en donner un nouvel exemple à propos de chariot dans le Ra;;port sur la simplification de l'orthographe (p. 20, 11"). Ce terme était en discordance avec les autres mots en charr-, qui se rattachent comme lui plus ou moins directement au lat. carrus. Au lieu de profiter de ce que la graphie simplifiée chariot était entrée dans les habitudes pour unifier tous les mots de cette sorte en les écrivant par char- (charier, charette, charue, etc.), elle a préféré suivre la marche inverse et rétrograder en déclarant qu'à l'avenir chariot s'écrirait
— lO.Ï —
§252. Réglementation. — Pour apporter un peu d'ordre au milieu de tant de contradictions il faut commencer par écarter tout souci de i'étymologie. On a vu par les tableaux des §§ 248 et 249 que la graphie académique ne s'en met guère en peine. Aussi n'avonsnous pas à nous montrer plus sévères qu'elle sur ce chapitre et, ceci posé, il ne nous reste qu'à formuler la règle suivante, fondée sur la prononciation, seul guide possible à consulter en un point où tous les autres nous font défaut : l^ « Toute consonne double prononcée simple, doit s'écrire simple
2** Dans les cas où la prononciation hésite entre l'articulation simple et l'articulation double, il faut maintenir dans la graphie le redoublement de la consonne. ))
Ainsi nous écrirons acoler, agraver, nulement, akr, nomer, datier, échaper, etc., comme on écrit racoler, agréger, annuler, préalable, entamer, donateur, chape.
De même pour acomcder, afable, afubler, afiler, aglomérer, aglutiner, alier, alumer, mile ^,milième, milion, miliar, chandèle ^, coupèle, comander, flâme, omaje (p. 82, note 2), anée, conétable, raporter, suporter, parin, marine, atester, floter, grote, sote, sotise, etc.
Mais nous laisserons leurs digrammes à sommère (p. sommaire), atténuer, efféminer (§ 231), etc.
charriot. Cette décision est en opposition formelle avec un autre passage du même Rapport (p. 9, 8*), où il est dit : « l'Acad(^mie n'a pas tu sans plaisir la Commission chargée de préparer la simplifirCation de l'orthographe s'engager dans la voie de la suppression des lettres doublées, vole dans laquelle l'Académie, prudemment, mais très volontiers, s'est engagée elle-même. »
^ H va de soi que cette règle ne concerne pas le groupe ss servant à exprimer Vs sourde intervocalique {essai, mission, fossé^ etc.), notation dont l'emploi sera conservé et même étendu. V. sur ce point §§ 417, 4^, et 501, 4o.
^ Le nombre 1000 s'exprime au moyen de deux graphies : mille et mil. L'une et l'autre sont tirées du. latin : mille vient du plur. millia, mil du sg. mille. C'est pourquoi le vfr. l'employait comme sg. de mille. Maintenant les origines sont oubliées, et les distinctions inutiles que les grammairiens ont établies entre ces deux termes, relativement à leur usage dans la désignation des millésimes, sont à supprimer : U faut leur donner une graphie uniforme m t/e et éliminer mil, qui ne sert qu'à compliquer l'orthographe.
L'arrêté ministériel du 26 février 1901 porte qu' a on tolérera mille au lieu de mil. »
3 L'Académie (v. Rapport de 1905, p. 20,10<») vient de déclarer qu' a elle accepte échèle au lieu de échelle, conformément à la prononciation et à I'étymologie (la t. scala) », mais elle est restée muette sur le compte d'autres mots en -elle, issus d'expressions latines en -ela, comme chandelle, curatelle, querelle, séquelle, tutelle, etc., où cependant « la prononciation et I'étymologie » sont également d'accord pour réclamer la substitution de la finale -èle à -elle.
La simplification s^étendra naturellement aux prénoms (§ 581) et aux noms de lieu (§ 582), et Ton écrira, par exemple, Jane, Anète, Some, Garone, Péroné, Castelane (comme castelane, nom d'une espèce de prune), etc. *.
Cette réforme présente, on le voit, l'avantage de débarrasser les écoliers de toute incertitude concernant : 1° les féminins des mots en -at, -et, -ot ; 2p les verbes en -eler, -eter, -oter, -otter ^ ; 3® les formes verbales en -enne, -ennenty telles que vienne, prenne, viennent, prennent. Les féminins en -atte, -ette, -otte, comme les formes verbales -eWe-, -etle-, otte-, -enne-, seront désormais remplacées par -ate, -ète, -ote, et -è/e-, -ète-, -oie-, -ène-, Ex. : chate, muète, pdlote; (il) apèle, jèle, grelote, apèlera, jètera, grelotera, (qu'il) prène, tiène, (ils) prèmnt, viènent, etc., à Timitation de rate, discrète, manchote,(il) pèle, répète, sanglote, égrène, etc. 11 serait fort désirable qu'on se décidât enfin à opérer cette utile unification, réclamée depuis si longtemps ^.
§253. On pourrait objecter qu'en supprimant certaines inconséquences cette solution en créera de nouvelles. La critique n'est pas assez fondée pour nous arrêter. En efiet, ces inconséquences sont liées à celles delà prononciation, qui, dans les mots de même famille, tantôt fait sentir, tantôt laisse inaperçu le redoublement de la consonne. Or, comme je Tai dit au § 251, la prononciation est justement dans ce cas le seul guide auquel nous devions recourir, puisque c'est de son désaccord même avec l'écriture que naissent les difficultés : nous n'avons pas le choix. Du moment que nous ne pouvons réformer la prononciation au profit de l'écriture, il ne
* Pour le redoublement exceptionnel de Vn médicale dans la transcription des mots étrangers, comme moyen d'empêcher la nasalisation de la voyelle, v. cidessous § 570.
3 Les contradictions des vb. en -oler, -otter, ont été signalées au § SiO. Voici quelques exemples de celles que nous offrent les vb. en -eler, -eter : bourrelé, cèle, harcèle, martèle, pèle, achète, becqueté, étiquete, en regard de carrelle, chancelle, étmcelle, attelle, appelle, cachette, caquette, empaquette, etc. On remarquera combien il est irrationnel d'écrire simultanément « il étiquete » et « une étiquette ».
3 « L'habitude commune dans les anciens textes de ne pas écrire les consonnes doublées mériterait d'être transportée dans notre orthographe. » (Littré, Histoire de la langue française, t. I, p. 327.)
Citons encore, à ce propos, un curieux passage de Reslif de la Bretonne (1780) :
« Notre écriture tient à noire caractère la mienne se ressent du désordre de
mes passions et de mon imagination vagabonde et chaude; elle est ir régulière, les idées, se présentant en foule, pressent la plume et l'empêchent de former les caractères. C'est ce qui m'a rendu ennemi des doubles lettres inutiles dans tant de mots. »
nous reste plus qu'à mettre récriture en harmonie avec la prononciation. Elle en reproduira les illogismes, c*est évident, mais ils ne seront pas plus extraordinaires que ceux dont le § 250 nous a offert de si bizarres échantillons, et, au moins, ils auront cette fois pour eux une excuse de premier ordre, celle de Futilité pratique.
§254. Ici se place une observation essentielle : en s'inspirant de la prononciation courante, il faut se borner à la suivre et par-dessus tout s'abstenir de la devancer, comme le suggèrent quelques novateurs. Sous prétexte que, sa tendance séculaire et nettement caractérisée étant de substituer l'articulation simple à la double, mieux vaudrait en finir dès maintenant avec celle-ci, ils ont proposé de supprimer partout le redoublement dans l'orthographe et dans la prononciation.
Cette opinion est inacceptable. La loi phonétique dont ils parlent est réelle et l'on peut prévoir que le temps n'est pas très éloigné où elle aura achevé d'éliminer toutes les consonnes doubles (§77), mais ce n'est pas à dire qu'il y ait lieu de s'en féliciter. Leur disparition, dans les mots où elles étaient légitimées par les origines, est une perte véritable. Elles donnaient à la parole plus de mordant et de légèreté, communiquant à son allure un je ne sais quoi de vif et d'enlevé qui faisait songer aux « paroles ailées » du poète grec. Leur chute émascule le langage, on ne saurait le nier. Il est vrai que les regrets sont stériles et qu'il faut savoir se résigner, car cette tendance est trop ancienne et trop forte pour essayer de lutter contre elle, mais le devoir des lettrés est de ne pas accélérer le mouvement. Maintenons intacte la double articulation dans tous les mots où elle existe et gardons-nous d'imiter le peuple, lorsque, entraîné par l'analogie, il lui arrive de dire a inllarwation », à l'instar de « enflam(m)er ».
§235. Minimum. — J'ai dit un peu plus haut que, dans la réforme des lettres doubles, Thésitation n'est pas admissible et qu'on doit tenir la règle très simple, énoncée au § 232, pour la seule solution possible d'un des problèmes les plus irritants que présente notre orthographe. Si toutefois on persistait à ne pas accueillir cette réforme dans toute son étendue, il est un minimum rationnel qu'on ne saurait repousser.
Ce minimum consiste à supprimer dans l'écriture le redoublement non senti dans la prononciation :
1» Lorsqu'il est contraire à l'étymologie, comme cela se présente
dans attacher, buffle, siffler, chandelle, pommade, monnaie, etc. (v. cidessus §§ 85, 3«, et 249) ;
2« Lorsque cette suppression est commandée parla communauté d'origine ou l'analogie des formations. Ainsi Texistence de ra^o/er, préalable, folâtre, clientèle, cautèle, imbécile, innomé, bonhomie, panache, tanin, donateur, sonore, attraper, chape, chope, marâtre, abatage, bataille, sotie, pataud, glouteron, grotesque, comploter , etc., nous impose les graphies correspondantes acokr, aler, folet, tutèle, curatèle, imbessilité (p. imbécilité,% 417), nomer, bonom^ (p. fconAome, § 371), pane, taner, doner, consone, trape, échaper, échope, marène, abatoir, batre, sotise, pâte, patu, glèteron, grote, greloter, etc. Dans les cas de cette espèce il y a le plus grand intérêt pratique à faire disparaître le redoublement, lors même qu'il se trouve conforme à rétymologie (v. § 85, 4» et 5«).
§ 256. Homophones :
1. La suppression des lettres doubles, exécutée d'après la règle du § 252, peut créer des homogrammes dont quelques-uns sont susceptibles d'entraîner des amphibologies, le cas échéant. 11 faut donc laisser la double consonne aux mots que ce changement risquerait de rendre ambigus. Ainsi je pense qu'il n'est pas sans utilité de garder cotte^ nonnes (et par conséquent le sg. nonne), datte, lutter, canne, ville, goutter, dégoutter, à cause de cote ^, nones, date, luter, cane, vile (adj. fém.), goûter, dégoûter (§57, b), l'accent circonflexe de ces deux derniers pouvant sembler une sauvegarde insuffisante contre les équivoques.
Le maintien de ville ne devra pas nous empêcher d'écrire vilaje, rilajois (p. vilhge, villageois), à l'imitation de vilain (à écrire vilin)i que nous avons substitué à vfr. villain (lat. pop. *villanum, de villa), malgré la conservation de la double // étymologique dans ville et l'identité des origines. Cette inconséquence de primitif à dérivé ne sera pas pour nous surprendre, car elle rentre dans nos habitudes en matière de consonnes doubles : comparez bonhomme, Gille, aller, honneur, monnaie, etc., avec bonhomie, gilet, préalable, honorer, mx)nétaire (§ 250). Néanmoins je crois qu'il y aurait mieux à faire: c'est de substituer à ville la graphie phonétique vile, affectée d'un signe diacritique qui sera, par exemple, le tréma: rt/e. Voir ce qui en est dit plus bas, § 458.
2. Arrlies écrit ares se confondrait avec ares, plur. de are; on
> « Relever une cote », p. ex., peut prêter à l'amphibologie.
l'écrira arres (§ 382). De même marri devra subsister à côté de mari^.
3. Quand à erre, qui, en dehors des termes de vénerie, ne figure que dans de rares locutions toutes faites, comme aller ou courir grajid'erre, belle erre, sa simplification en ère ne peut amener aucune amphibologie avec ère signifiant « époque ».
4. Pour la conservation du digramme nn dans penne, senne, v. § 161, où ces deux mots et leurs homonymes ont été examinés.
o. Voir au même paragraphe ce qui est dit de rêne (p. renne) et de ses homonymes reine, rêne.
6. /)^foner et rf^^onner simplifié en détoner ne peuvent occasionner d'équivoque : on ne confondra jamais « une voix qui détone (p. (/(*tonne) » avec « une arme qui détone)).
1 So rappeler cette plaisanterie un peu trop facile empruntée de nos vieux auteurs comiques, qui l'ont reproduite à satiété : « un mari très marri ».