CHAPITRE VIII
TRAIT DUNION
§ 508. Le trait d'union n'est pas très ancien : il ne date que de la (in du xvi« siècle, où nous le rencontrons pour la première fois dans le dictionnaire de Nicot, en 1373; Robert Estienne ne l'emploie pas.
Son usage actuel, des plus arbitraires, fourmille de contradictions déroutantes. Notre orthographe note les expressions composées de trois façons distinctes : tantôt les termes en sont énoncés successivement sans Tintervention d*aucun signe spécial, tantôt l'écriture les joint par un trait, tantôt enfin ils sont étroitement soudés, et ces traitements disparates s'appliquent indifféremment à des expressions de formation identique, la plupart du temps sans raison discernable. Ainsi l'on a :
arc de triomphe
en regard de
arc-cii-ciel
au loin
ati'demnt
chou cabuH
chou-fleur
eau de rose
eau-de-vie
faucon pèlerin
oiseau-mouche
gomme laque
gomme-résine
gris de fer
rert-de-gris
mot à mot (sbst.)
téte-à-téte (sbst.)
noli me tangere
vade-mecum
pomme de terre
belle-de-nuit
rouge brun
gris-brun^
à-coup
aplomb
au-dessus
auprès
1 Au mol brun l'Académie donne Texemple w gris brun », mais ù gris elle écrit « gris-brun ».
bien-aimé
en regard de
bienheureux
bon-henri
bonduc
chat-tigre
chafouin i
chou-rave
betterave
contre-marée
contremarche
contre-peser
contrepoids
court-jointé
courbatu 2
custodi-nos
salvanos
entre-colonne
entrepont
entre-tailler
entretaillure
fac-similé
factotum
gagne-petit
fainéant
lèche-doigts
lèchefrite
longue-vue
longtemps
mal-en-point
embonpoint
mal-jugé
malavisé
non-pair
nonpareil
passe-debout
passavant
plus-value
plupart
porte-monnaie
portemanteau
porte-plume
portefaix
post-scriptum
postface
sauf-conduit
sauvegarde
sous-intendant
surintendant
sous-huer
soupeser
sous-pied
soucoupe
sous-tendre
soutirer
sur-arbitre
surfaix
sus-énoncé
susdit
etc.
§ 509. C'est surtout dans les composés ayant pour premier terme un adverbe ou une préposition qu'on semble avoir pris plaisir à multiplier les inconséquences. Ainsi :
1» Les composés formés à l'aide de arrière, atant, quasi, sans, s'écrivent tous avec le trait ;
2° Les composés de sous prennent le trait, à part un très petit nombre d'exceptions telles que soubassement, soucoupe, souligner, soupeser, soussigné, soutirer, etc., qui font la soudure ;
» Ck>inposê de chat et de fouiii, forme masculine de fouine, 2 Pour cour l-battu.
3^ Ceux de contre, entre, s'écrivent le plus souvent avec le trait, les exceptions y sont en quantité minime et la soudure s'y montre rare ;
40 Devant un second terme commençant par une voyelle, les composés de entre remplacent le trait d'union par une apostrophe. Ex. : entr'acte, s* entf égorger, entr'ouvrir, etc. Il en est de même pour presque dans presquile ; mais, à l'inverse, ceux de contre ne prennent jamais l'apostrophe. Ex. : contre-amiral y contre-épreuve.
Rare, comme je viens de le dire, avec contre, entre, sous, la soudure est en revanche la règle absolue pour les composés de co (coassocié, coexister, caintéressé, coobligé) et presque absolue pour ceux de sur, qui ne présentent que trois exceptions : sur-aller, stirandouiller, sur-arbitre,
§ 510. L'aspect de ce désordre suggère immédiatement l'envie d'en sortir par la suppression totale du trait d'union. C'était 1 opinion de Darmesteter (Traité de la formation des mots composés), qui a proposé de l'abolir pour agglutiner les termes de certains composés, en laissant ceux des autres séparés. On écrirait, par exemple, terreplein, contrepoison, arrièreboutique, avantcoureur, s' entrequereller, etc., en regard de borne fontaine, aide major, sergent fourrier, etc.
Cependant j'estime que la solution doit être moins radicale : d'une part, un emploi aussi étendu de la soudure est à repousser pour des motifs qui seront développés au § 530 et, de l'autre, il y a d'assez bonnes raisons pour conserver provisoirement au trait d'union une partie de son domaine actuel. Nos aïeux ont pu, il est vrai, s'en passer pendant longtemps, aussi ne m'aventurerai-je pas à le déclarer indispensable, mais je ne me permetterai pas davantage d'affirmer qu'il soit toujours superflu. Qu'on décrète en principe sa suppression et qu'on en fasse une règle générale, rien de plus légitime; mais, en même temps, dans l'application de cette règle introduisons quelques restrictions, limitées aux cas où la présence du trait d'union peut sembler justifiée dans une certaine mesure, et fixons-en l'usage au moyen de formules d'un caractère aussi simple que possible ^.
1 L'arrêté ministériel du 26 février 1901 édicté les plus larges tolérances au sujet du trait d'union. Il autorise sa suppression : 1« dans les noms de nombre ; 2* dans les verbes conjugués sous la forme interrogative et dans les verbes composés ; 3" dans les noms et adjectifs composés; 4* entre même et le pronom qui précède; ^ entre nu, demi, et les noms suivants ; 6* entre ci et les adjectifs ^otn^, inclus-, 7* dans qu'est ceci, qu'est cela, pour qu*est-ce ci, qu'est-ce /à? (v. Chassang, Gram. franc, pp. 379 et ss.). Mais pensant, comme je viens de le dire»
Les mots composés auxquels doivent s'appliquer ces restrictions forment deux catégories : l'une comprend ceux dont le premier terme reste invariable au pluriel, Tautre ceux où la suppression du trait pourrait faire naitre une amphibologie (§ 5â4).
§ 5il. Examinons d'abord les composés de la première classe.
Pour beaucoup d'entre eux le recours au tiret a été inspiré par ridée que les éléments dont ils sont formés ne sont pas logiquement séparàbles, qu'ils présentent une union intime, une cohésion toute particulière, et que cette cohésion, insuffisammenl exprimée dans l'écriture par la simple succession des composants (terre plein, arrière pensée, sous maitre, etc.), serait rendue beaucoup plus appréciable par l'emploi d'un signe de jonction (terreplein, arrière-pensée, sous-maitre).
De fait, l'impression qu'ils produisent sur notre esprit est fort analogue à celle que nous causent certains composés sanscrits, grecs, latins ou allemands, et, sous ce rapport, les mots terrenoiXy plain-pied, gueule-de-loup, court-jointé, blanc-bec, porte-enseigne, bien-aimé, entre-ligne, avant-mur, arrière-pensée, sous-maitre, etc., peuvent, toutes proportions gardées, se comparer à lat, aqueeductus, plenilunium,leontopodium (emprunté du gr. leontopodion), breùloquens, albicomus, signifer, benewlens, interregnum, antemurale, postliminitim, subdoctor, etc. Aussi est-il arrivé plus d'une fois qu'au lieu de se borner à les affecter du tiret la langue écrite est allée jusqu'à la soudure de leurs éléments, par un ressouvenir des procédés familiers aux langues anciennes. Ex. : chafouin, mainlevée, bonduc, bonhomme, plafond, verjus, porteballe, portefeuille, hochequeue, toumebride, tournevis, malavisé, nonpareil, bienheuretix, pourboire, soucoupe, surtout, contrevent, contrescarpe, entremets, etc.
§ 312. Or, quand on étudie au point de vue grammatical les composés qui offrent ce cachet tout spécial de cohésion dont je viens de parler, on remarque chez la plupart d'entre eux un caractère commun : l'invariabilité du premier terme, qui ne prend jamais le signe du pluriel. Ex. : des terre-pleins, des pot-au-feu, des terre-neuve, des chevaux court- jointes, des arrière-pensées, des porte-mjonnaie, etc. Cette absence d'un signe du pluriel dans le premier terme s'ex-
qu'il serait utile d'apporter quelques tempéraments à celle manière de volç, j'ai préféré n'en pas tenir compte et soumettre la question à un travail d'ensemble en prenant pour point de départ de sa revision l'emploi du trait d'union tel qu'il s'otTre à nous dans la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie.
plique, on le sait, par des causes qui tiennent soit à la nature du composant, soit à son mode d'emploi, soit à une ellipse. En voici quelques exemples:
lo Le premier terme est un substantif ou un adjectif présentant une forme tronquée, savante ou archaïque, sous laquelle on ne le rencontre jamais à Téta t libre. Ex.: anglo-saxons, franco-russes, grécoétrusques, néo-latins, hérai-comiques (p. hérmco-comiques), tragi-comédies, chevau-légers, etc. Nous sentons qu'il est incomplet, qu'il ne peut figurer isolément dans la phrase, mais qu'il lui faut la présence et l'appui du second membre, qu'il en dépend et que son existence est intimement liée à la sienne : ainsi l'on ne dit pas des anglos, des francos, des néos ou des tragis, comme on dit des autos, des vélos. Dans ces mots la place occupée par Y-s, à la suite du dernier terme et non du premier, est conforme à la logique et l'on peut les rapprocher — « mutatis mutandis » — des pluriels latins tels que suoiûetaurilia, plagigerulos, latebricolas, etc.
2o C'est un nom au génitif singulier. Ex.: des quartier-maîtres, des terre-pleins, des fourmi-lions (i. e. maîtres de quartier, endroits pleins de terre *, lions de la fourmi), etc., qui répondent à des composés ' latins tels que aurifodinœ, législatures, jurisperiti,
30 C'est un substantif au singulier dans une locution elliptique, où le véritable substantif qui sert de véhicule à l'idée principale ne figure qu'à l'état latent, au lieu d'y être expressément énoncé. Ex.: des tête-à-tête, i.e. des (entretiens) tête à tête; des sot-l' y-laisse, etc. Tête à tête constitue une locution adverbiale où tête est un singulier, c'est l'équivalent de face à face, et sot-Vy-laisse est une locution substantive où sot est également un singulier, puisque cette expression signifie « morceau dont on dit: un sot T// laisse ». Ce qui est au pluriel dans ces exemples, ce sont les mots sous-entendus entretiens, morceaux. Même explication pour des terre-neuve, des pot-au-feu, i. e. des (chiens de) Terre-Délire, des (morceaux de bœuf cuits dans le) pot-au-feu.
40 C'est un adjectif au singulier faisant fonction d'adverbe et, à ce titre, traité en mot invariable. Ex. : court- jointes, nouveau-néSy etc.
5« C'est un adjectif au singulier dans une locution elliptique. Ex. : des draps vert-pomme, des robes rouge-cerise, des tentures jaunecitron, i. e. des draps, des robes, des tentures (de la couleur qu'on appelle) le vert-pomme, le rouge-cerise, le jaune-citron.
« Terre-plein a été créé d'après l'it. terrapieno, sbsl. verb. do terrapienare « remplir de terre ».
DuTENs. — Étude sur la simplification de l'orthographe. 24
&o C'est un pronom au singulier dans une locution elliptique. Ex. : des on-dit, i. e. des (choses que Y) on dit,
7° C'est une forme verbale au singulier dans une locution elliptique. Ex. : des pique-assiette, des meurt-4eTfaim, des nbat-jour, dea porte-monnaie, etc. ^. De même dans certains emprunts faits au latin, comme des custodi-nos, des fac-similé, des vade^mecum.
8<> C*est un préfixe 2, un adverbe ou une préposition, en d'autres termes un mot qui appartient à la classe des invariables. Ex. : des ex-inspecteurs, des in-douze, des vice-rois, des arrière-pensées, des avantcoureurs, des contre-coups, des poids contre-balancés, etc.
11 n'y a pas lieu d'insister sur ces explications; le lecteur qui désirerait de plus amples développements, surtout en ce qui concerne la nature des idées sous-entendues chez les divers composés qui impliquent une ellipse, les trouvera dans l'excellente étude de Darmesteter sur les composés citée plus haut (§ 510). Nous avons à nous occuper avant tout non des causes, mais du résultat, qui est l'invariabilité du premier terme.
§ 513. Lorsqu'on emploie ces divers composés au singulier, le plus grand nombre n'offre à notre attention rien qui la frappe très spécialement: écrits sans trait d'union, un anglo saxon, un quartier maître, un tête à tête, un sot l'y laisse, du drap vert pommée, une robe rouge cerise, une tenture jaune citron, etc., ne choquent point notre sentiment grammatical. Mais au pluriel il n'en va pas de même. Prenons, en effet, quelques-uns des groupes qui viennent d'être énumérés au § 512, 1«, 2<>, 3«, 4<>, et 5^, plaçons-les en corrélation immédiate avec un article, un substantif ou un adjectif démonstratif au pluriel, et supposons qu'ils soient écrits sans tiret (ces anglo saxons, ces quartier maîtres, ces fourmi lions, les tête à tête, les sot l'y laisse, des tentures jaune citron, des robe^ rouge cerise, des draps vert pomme, etc.) : nos yeux, habitués à la précision d'une orthographe correcte, ne pourront se défendre d'une impression désagréable en tombant sur un singulier (anglo,..,
quartier , fourmi , tête , sot , jaune , etc.) qui les
déconcertera, là où ils comptaient instinctivement rencontrer un pluriel à la suite de ces, des, les.
* Pique-assiette^ meurt-de-faim ^ etc., signifiaient quand on les a créés a de» (individus auxquels on dit : ) pique l'assiette, meurs de faim ». Plus tard, au lieu d'un impératif, on a cru y sentir un indicatif ( « celui qui pique, celui qui meurt » ). d'où la graphie meurt de-faim (v. la note de la p. 371).
8 Le mot « préfixe » est pris ici dans le sens de « parUcule dépourvue d'existence indépendante et qui, dans notre langue, ne s'emploie jamais qu'en tète d'une expression composée. »
Dans la même hypothèse, cette impression, qui est déjà très marquée lorquïl s'agit de composés où le piemier terme seul est invariable (comme terre-pleins), s'accentuera encore plus vivement là où les deux composants restent Tun et l'autre au singulier. Ainsi, privées du tiret, les expressions « les sot l'y laisse, des pot au feu, des tête à tête, des tentures jaune citron, des robes rouge cerise, des draps vert pomme », nous sembleront à première vue devoir s'interpréter et s'orthographier : « les sots Vy laissent, des pots au feu (i. e. des mets appelés pots au feu), des têtes à tètes (i. e. des têtes contre des têtes), des tentures jauncÀ' citron, des robes rouges cerise, des draps verts pomme (i, e. jaunes comme le citron, rouges comme la cerise, verts comme la pomme) ».
Elle se retrouvera aussi devant certains composés où le premier terme est un adverbe dont la langue se sert également en qualité de substantif : tels sont, par exemple, les adv. arrière et avant, dans arrière-plan, acant-corps. Comme on dit des arrières, des avants, nous éprouverons une tendance involontaire à voir dans les graphies « de larges arrière plans, de gigantesques avant corps », etc., quelque chose qui ressemble à l'association d'un adjectif au pluriel larges, gigantesques, avec un nom au singulier arrière, avant.
Les groupes dont il est question au § 512, 1^, ne laisseront pas non plus de nous affecter d'une manière analogue et le premier terme y revêtira facilement l'aspect trompeur d'un singulier employé à tort pour un pluriel, car nous traduisons malgré nous mentalement « les porte-clefs, les pousse-cailloux, les meurt-de-faim, les compte-pas, les chasse-pierres », etc., par « ceux qui portent les clefs, qui poussent les cailloux, qui meurent de faim, les instruments qui comptent les pas, les pièces métalliques qui chassent les pierres », etc. ^
§ 514. Daûs ces divers cas nous avons besoin d'un instant de réflexion pour nous rendre compte que nous ne sommes pas en face d'une graphie incorrecte et que l'absence d'un signe du nombre y est vraiment intentionnelle. C'est alors que se fait sentir l'utilité du trait d'union. Expédient assez bien approprié à la circonstance, il intervient en quelque sorte à titre de signe diacritique, pour nous avertir qu'il y a une cause secrète à ce lapsus apparent et qu'ici
< TeUe est du moins Tinterprétation que nous leur donnons aujourd'hui. Sur la valeur primiUve de ce genre de locutions et la nature de l'ellipse qu'elles contiennent, V. Darmesteter, op. cit., pp. 146-178.
les mots ne sauraient se succéder isolément dans l'écriture suivant la formule ordinaire, leur condition étant devenue différente de celle à laquelle répond l'emploi de la simple juxtaposition, mais qu'en raison même soit de leur sens, soit de leur structure, ils constituentdes groupes d'unenature particulière, où Fexposantdu nombre doit frapper le deuxième terme au lieu du premier ou même n'atteindre ni l'un ni l'autre, comme cela a lieu pour les locutions elliptiques dans lesquelles la notion du pluriel se trouve afférente non à une idée exprimée, mais à une idée sous-entendue.
Voilà pourquoi, dans la graphie des composés de cette espèce, il faut maintenir le tiret à ceux qui l'ont et le donner à ceux qui ne l'ont pas ^: c'est le moyen d'épargner aux lecteurs une surprise gênante, parfois même uneobscurilé, provoquée par la présence d'un obstacle passager à la compréhension rapide de la valeur des termes et des rapports qui les unissent. Evidemment la question est surtout d'ordre visuel, mais n'est-ce pas le cas pour beaucoup de règles orthographiques? Combien d'entre elles sont faites uniquement pour les yeux et n'en sont pas moins recommandables pour cela? Accoutumés que nous sommes par la lecture à certaines formes, la graphie qui trompe l'attente de nos regards nous heurte immédiatement par le faux semblant d'une infraction à la logique et à la pureté grammaticale.
§ 515. Dans la plupart des composés mentionnés au § 512, 8^, les phénomènes sont d'un ordre un peu différent, aussi l'usage du trait d'union n'y repose-t-il plus sur les mêmes motifs. Il est certain, en effet, que si l'on écrivait des ex inspecteurs, des ex rolo, dm tice rois, des in douze, des in octato, des non conformistes, etc., l'absence de ce signe n'éveillerait pas chez le lecteur le genre d'impression auquel j'ai fait allusion tout à l'heure. Obéissant au désir de pousser le plus loin possible la simplification, on pourrait donc à la rigueur s'abstenir de les comprendre dans la liste des expressions qui exigent le tiret, mais il vaut mieux n'en rien faire et voici pourquoi:
Quand un composé est formé à l'aide d'un préfixe, d'un adverbe ou d'une préposition, le sens de ce premier terme se lie en général de la manière la plus étroite à celui du terme suivant pour le compléter ou le modifier, et leur union devient telle qu'ils finissent par suggérer à notre entendement l'idée d'un mot unique plutôt que celle de deux mots distincts. A défaut de la soudure, dont j'ai dit
* Kx. : le sbsl, mot ù mot, qui deviendra molli-moi (v. § 516).
plus haut qu'il fallait en principe repousser l'emploi (§ 510), il semble déjà assez naturel d'exprimer ce caractère par un signe symbolique ^ mais il y a en outre pour y recourir un motif beaucoup plus impérieux, je veux dire Tutilité de formuler une règle absolue. On a reproché avec justice aux grammairiens d'avoir accumulé sur ce point les contradictions et les subtilités ; il importe d'en débarrasser Técolier et nous n'y arriverons qu'en lui procurant un point de repère qui ne lui laisse aucune hésitation. Or, le seul moyen vraiment pratique, c'est d'adopter comme signe distinctif des mots composés où doit figurer le trait d'union ce fait qu'au pluriel leur premier terme conserve la même forme qu'au singulier, sans y ajouter une -s 2, si c'est un nom ou un adjectif, ni la désinence -ent, si c'est une personne verbale, et nous étendrons l'application de ce critérium à tous les mots composés qui offrent la même caractéristique, quelles que soient d'ailleurs leur origine et leur forme. Ils auront fous le tiret, mn\s eux seuls l'auront : partout ailleurs on le retranchera, sauf dans les cas d'amphibologie dont il va être parlé plus bas (§§ 524-;)26). La règle presque exclusivement empirique que je propose ici supprime toute incertitude et ce serait lui ôter son principal mérite que d'y introduire des exceptions, fussent-elles d'ailleurs, à un degré quelconque, susceptibles d'une justification théorique. ,
Rationnellement cette réforme devra être précédée d'une autre, je veux dire celle des pluriels où le premier terme reçoit à tort une 'S dont l'Académie ferait bien d'opérer la suppression. Ex. : gardescôtes, reines-Claude, Garde étant une forme verbale ne peut prendre ï-s au pluriel : il faut écrire des garde-côtes comme on écrit des garde-meubles, des garde-manger, Reines-Çlaude, signifiant |^r?inc.v(/c la reine Claude (§ 41 1, note), doit également s'écrire sans -s, comme on écrit des bon-chrétien, par ellipse pour des poires de bon-chrètien,
§ 516. Réglementation. — Les considérations qui précèdent nous amènent à poser celte première règle :
RÈGLE A. — (( Tout composé dont le premier terme est invariable, c'est-à-dire présente au pluriel la même forme qu'au singulier, prendra le trait d'union. »
< C'est le m<>[nc argument qui, avec plus de force encore, en justifie la présonce dans les composés du § 512, 2°, où le premier terme représente un génitif.
' Bien entendu, ce que je dis de l'-s s'applique également à V-x employé comme exposant du nombre dans l'orthographe actuelle et que la graphie réformée remplacera par -$.
On écrira donc ^ des anglo-saxons, des quartier-maitres, des potau-feu, des chevaux jcourt'jointés, des motà-mot, des non-conformistes, etc., et au singulier nn anglo-saxon, un quartier-maitre, un pot-aufeu, etc. (pour d'autres exemples se reporter au § 512, lo-8<>).
Par contre, on écrira des fers blancs, des propos aigres doux, des arcs en ciel, des blancs becs, des canapés lits, des mortes saisons, des plats bords, des crocs en jambe, des douces amères, des arcs boutants, des dictionnaires grecs latins, des aides majors, des lieutenants colonels, des toqs en pâte, etc., et au singulier fer blanc, aigre doux, arc en ciel, blanc bec, etc., puisque dans ces composés le premier terme prend une -«au pluriel (fers, aigres, arcs, blancs, etc.).
§ 517. On écrira aussi entre-acte, entre-ouvrir, presque-île. Nous savons (§509, 4») que les prépositions entre ei presque s'élident en composition devant un mot à voyelle iiiitiale et que l'apostrophe y tient lieu du tiret. Ex. : entr'acte, entf ouvrir, presqu'île. Cet emploi de l'apostrophe est des plus fautifs; les prépositions entre, presque, qui ne s'élident jamais devant une voyelle dans le courant d'une
• Pour simplifier l'élude des matières relatives au Irait d'union (§§ 516-528) et à la soudure des mots composés ;§§ 533-Î538), je dérogerai dans ces deux sections au principe établi dans la note du § 100, c'est-à-dire que les expressions citées comme exemples le seront toujours avec la graphie académique et non ave« les changements introduits par lu graphie réformée, changements qui n'ont rien à voir avec l'emploi du trait d'union ni avec celui de la soudure. La nature même de ces deux questions permettant de les traiter sans avoir à tenir compte des modifications orthographiques proprement dites, la clarté de l'exposition ne pourra que gagner à ce que rien ne vienne distraire l'attention du lecteur de l'objet principal sur lequel je désire la fixer. Mais il ne faudra pas oublier que les mots cités avec leur orthographe usuelle n'en sont pas moins sujets à la réforme et qu'elle dclt y être sous-cntendue. Ainsi:
1° Là où il est spécifié qu'on devra écrire quartier-maître», aigres rfowj:f§516), quant à soi (§ 518), pis-aller (§ 521), etc., cela veut dire simplement que parmi ces expressions les unes auront le tiret, les autres non, et l'on commettrait une erreur en supposant qu'à cela près elles conserveront leur notation traditionnelle. Il va de soi, au contraire, que celle-ci sera modifiée suivant les principes exposés dans les parties antérieures de l'ouvrage et qu'on aura à écrire car lié- maîtres, ègres dows, cant à soi, pis-aler, etc. Cette remarque s'applique également à quelques mots dont la graphie est à changer sous le rapport du trait d'union, d'après les règles A, B, C, D, des §§ 516-5£5, et auxquels, dans les chapitres précédents, j'ai néanmoins conservé leur disposition actuelle, en vertu d'un motif identique : éviter tout ce qui pourrait amoindrir la clarté de l'exposition.
2<) De môme, lorsque en traitant de la soudure il sera parlé de graphies telles que soupente (§ 536, 8), prudhomme (§ 538, 2«), has-beurre, bal-beurre, baisemain, claque-dent (§537), anti-phrase, anti-thèse (§ 536, 1), cela signifiera — sans rien de plus — que dans certains groupes les composants resteront agglutinés, que dans d'autres ils seront séparés, et l'on devra sous-entendre les notations soupanle, prudome, bas-beure, bat-beure, bèse-min, cl<iqe-dant, anti-frase, anti-tèse, et ainsi des autres.
phrase, n*ont pas à le faire dans lintérieur d'un composé, du moment qu'il n'y a pas soudure. Ecrivant erurc autres, pi^esque illustre, nous n^avons aucun motif d'écrire entracte, presquîle, et Ton ne s'explique pas pourquoi l'Académie leur accorde une apostrophe qu'elle refuse à contre dans les mêmes circonstances ^
§ 318. Ainsi qli'on vient de le voir au § ol6, la règle A est en relation étroite avec les pluriels des composés. Spécialement faite à l'intention de ces pluriels, c'est dans leur structure qu'elle puise sa principale raison d'être, aussi en sort-il par voie de conséquence cette deuxième règle :
Règli:: B. — « Les composés qui ne possèdent pas de pluriel, — soit que l'usage, soit que leur nature (adverbiale, prépositive, etc.) le leur interdise, — ne prendront pas le trait d'union. » Ex. : le bien dire, le mal être, garder son quant à soi, etc. ; nous écrirons de même au dessus, au dessous, par dessus, par dessous, sur le champ, ici bas, là haut, jusque W, et autres locutions adverbiales ou prépositives, comme on écrit déjà au loin, au dedans, par ici, de là, etc.
C'est la résultante obligée de ce qu'on a lu au § 314, touchant l'utilité d'eflacer au moyen du trait d'union le mauvais effet dû à la juxtaposition d'un pluriel et d'un singulier : il est clair qu'à ce point de vue le trait d'union ne serait pas justifié dans un composé qui ne s'emploie qu'à ce dernier nombre.
§ 319. L'application des règles qui précèdent soulève deux questions • importantes. La première a trait au cas que voici :
Un composé qui, d'après la règle B, ne doit pas prendre le tiret, se trouve avoir un dérivé qui, d'après la règle A, doit le prendre. Ex. : libre échange et libre-échangiste. Libre échange, qui n'a pas de pluriel, ne reçoit pas le tiret (règle B) ; libre-échangiste, qui possède un pluriel libre-échangistes avec premier terme invariable, le reçoit (règle A). Faut-il, pour établir une graphie commune aux deux mots, faire réagir le dérivé surle primitif et écrire libre-échange sur le modèle de libre-échangiste? Non, ce serait créer une exception inutile, faite pour désorienter l'élève. Il faut, au contraire, dans son propre intérêt, lui recommander de s'en tenir à la stricte observation des règles : c'est de ce côté et non ailleurs que se trouvera pour lui la véritable simplification. Du reste, nous rencontrons
< Pour Tapostrophc de aujourd'hui, prud'homme, v. § 538, 2«, et § 554. Pour la soudure des verbes composés en entr' {entrouvrir p. entr'ouvrir), tolérée par l'arrêté ministériel du 26 février 1901, v. la 2« note du § 529.
des précédents analogues dans l'orthographe des noms de nombre : on écrit sans tiret les nombres cardinaux comme deux cents, trois mille, etc., tandis qu'on en donne un à leurs dérivés ordinaux. Ex. : un deux-centième, un trois-millième, etc.
§ 520. La seconde remarque est relative aux groupes susceptibles de remplir deux fonctions, Tune adverbiale, Tautre substantive, et dont tête à tête peut nous fournir un spécimen. En effet : 1® d'après la règle A le sbst. tête à tête, qui fait au pluriel tête à tête, doit prendre le tiret : «un tête-à-tête, des tête-à-tête » ; 2® d'après la règle B la locution adverbiale tête à tête, qui en cette qualité n*a pas de pluriel, doit s'écrire sans tiret. De là deux graphies contradictoires. Ex. : <( ils ont eu plus d'un tête-à-tête ; ils ont causé plus d^ une lois tête à tête)). Accepterons-nous cette double notation? Non, car ici encore il faut avant tout simplifier et, pour cela, ne faire aucune distinction entre la fonction substantive et la fonction adverbiale. L'élève doit n'avoir qu'une seule question à se poser: « Le groupe tête à tête est-il susceptible de s'employer au pluriel ? » Réponse : oui. Donc, puisque dans ce pluriel le premier composantn'a pas d'-s, tête-à-tête recevra toujours le tiret, quelle que soit d'ailleurs sa fonction syntactique. En d'autres termes, dans les cas de cette espèce l'adverbe recevra toujours la même graphie que le substantif.
§ 521. Enfin la même recherche de simplicité nous conduit à formuler cette autre règle :
RÈGLE C— « Si le composé présente au singulier un premier terme affecté d'une -s finale ^ (ou d'un -z, quand c'est une forme verbale), ce premier terme sera toujours réputé ne point posséder l'exposant du nombre au pluriel et, par suite, le composé recevra le trait d'union. »
Prenons quelques exemples:
jo Un bas-dessus, des bas-dessus. Dans un bas-dessus l'adj. bas est au singulier et représente lat. *bassum, tandis que dans des basdessus il esi au pluriel et représente *bassos; l'exposant -s du nombre s'y trouve, mais masqué par nos procédés graphiques.
2® Un corps-à-corps, un vis-à-tis, un pis-aller. C'est le cas inverse. En fait, le premier terme de ces composés n'a pas l'exposant du nombre au pluriel: « des corps-à-corps » signifiant « des (combats)
* V. p. 373, «• noie.
corps à corps », corps, de lat. corpus, y est au singulier. De même dans « des vis-à-vis » nous avons une locution elliptique qui veut dire « des (personnes placées) vis à vis », littéralement visage à visage: le vfr vis, de lat. visum, y est également au singulier et vis à vis est rhomologue de face à face. De même encore pour « des pisaller » : pU y correspond au sg. lat. pejus, La persistance de Vs étymologique dans corps, vis, pis, est l'obstacle qui empêche de voir que \-s, exposant du pluriel, ne figure pas dans les locutions « des corps-à-corps, des vis-à-vis, des pis-aller ».
Avec des expressions de cette sorte il faut se livrer parfois à une analyse assez délicate pour se rendre un compte exact de l'absence ou de la présence d'un exposant du nombre au pluriel, celui-ci se confondant nécessairement dans la graphie avec V-s finale du singulier (p. 205, 2« note, et p. 238, 2<^ note). Théoriquement, selon le résultat de cette analyse, le composé sera à classer soit parmi ceux qui tombent sous le coup de la règle A, soit parmi . ceux qui lui échappent et demeurent indemnes du tiret. Il y a là pour l'élève une difficulté éventuelle qu'il faut supprimer. C'est ce que fait la règle C: sacrifiant les distinctions théoriques à l'intérêt pratique, elle considère [uniquement la forme extérieure du premier terme et non ce qu'on pourrait appeler sa forme latente ; elle constate que cette forme extérieure est la même aux deux nombres, et décide par suite que, vu son invariabilité, le composé rentre dans la règle A et doit prendre le trait d'union.
§ 522. 11 est naturel que les effets de cette règle s'étendent aux composés qui ont au singulier pour premier terme une forme verbale affectée du -z, comme un laissez-passer, un rendez-vous, un revenezif, etc. ; puisque ce premier terme est invariable, l'emploi du trait d'union s'impose: (un ou des) laissez-passer, rendez-vous, etc.
Quant au -z de chez, rez, dans un chez-soi, un rez-de-chaussée, nous savons qu'en graphie réformée il doit disparaître. Chez, rez, y devenant chéSj ré, qui sont invariables, leurs composés garderont le tiret : un chés-soi, un ré-de-chôssée (v. §§ 342 et 345).
§ 523. On comprend sans peine les motifs d'ordre pratique qui ont dicté cette formule. Elle nous permet de lever par avance chacune des difficultés de détail que pourrait provoquer l'application de la règle A. Tout y est ramené à un critérium purement matériel, nous n'y apportons aucune exception, l'écolier n*a pas besoin de s'égarer dans les détours d'une analyse grammaticale pour arrivera savoir
s'il doit relier les composants par un tiret ou les laisser isolés et, comme il a été dit au § 520, tout son effort se borne à examiner si, au pluriel, le premier terme présente ou non la même forme qu'au singulier. Sans s'inquiéter d'en chercher le pourquoi, il constate le fait et cela suffit.
Les trois règles qui viennent d'être énoncées n'en font à vrai dire qu'une seule, puisque la première contient implicitement les deux autres, qui n'en sont que des corollaires. Quiconque prendra la peine de parcourir dans les ouvrages spéciaux une liste de composés à peu près complète aura un aperçu immédiat du chiffre considérable de mots auxquels la nouvelle réglementation enlèverait le tiret et, par conséquent, de la clarté et de la simpliflcation qu'elle porterait dans cette région du domaine orthographique.
§ 524« Composés amphibologiqpies. — 11 faut entendre parla ceux qui, renfermant une synecdoque, une métaphore ou une métonymie et pouvant dès lors s'interpréter dans deux sens différents, sont capables de déterminer des ambiguïtés et au sujet desquels le lecteur peut, dans certaines phrases, se demander s'il doit les prendre au propre ou au figuré (§ 510). Employés au propre, ils s'écrivent sans trait d'union; employés au flguré, ils le reçoivent le plus souvent. Ex. : pied-droit (archit.), œil-de-bœuf (\d.), ctil-dechètre (plante), boule-de-neige (id.), bon-chrétien (poire), dent-de-hup (technol.), valet-à-patin (id.), feec-de-cane (id.), hec-de-corbeau (id.), grand-livre, grand-oncle, belle-fille, petite-nièce, petite-oie, pont-neuf, sage- femme, terre-neuce (chien), basse-cour, etc.
Dans les expressions de cet ordre on a introduit le tiret pour éveiller notre attention et nous avertir qu'elles sont prises dans un sens figuré et qu'il ne s'agit pas d'un pied qui est droit, de Vcnl d*ua bœuf ou d'une chètre, d'une boule faite de neige, d'un chrétien vertueux, du bec d'une cane ou d'un corbeau, d'un livre de grande dimension, d'une oie de petite taille, d'un pont nouvellement construit, du niveau d'une cour ^ , et ainsi de suite pour les autres exemples mentionnés dans celte liste.
1 A priori basse cour ne semble pas capable de prêter k TéquiToque et le tiret pourrait y être estimé inutile, si ces deux vers de V. Hugo ne prouvaient jusi^ ment le contraire :
Basse cour où le roi, mendié sans pudeur, A tous ces affamés émictte la grandeur!
(Hemani, acte IV, se. \).
Ce n'est pas, il faut le reconnaître, que de telles façons de parler soient toujours et nécessairement amphibologiques, car souvent le contexte les éclaire, souvent aussi le composé, n*ayant qu*un seul sens, ne laisse pas de place à Tincertitude. Ceci a lieu notamment :
i« Dans les groupes où les composants reçoivent de leur association une valeur spéciale qu'ils n'ont nulle part ailleurs à Tétat isolé, comme état-major, faux bond, procès-terbal, sage- femme, sergent de rillc, etc. ;
2« Dans ceux où ce caractère spécial est dû à l'archaïsme soit des termes envisagés en eux-mêmes, comme aronde dans quetie daronde, soit delà signification qui leurestattribuéedanslecomposé,comme chef dans chef-lieu, soit enfin de Tordre suivant lequel il y sont rangés, lorsque cet ordre présente une inversion par rapport à celui auquel nous sommes accoutumés, comme blanc, chauve, rond, dans blanc-bec, chauve-souris, rond-point,
11 n'en est pas moins vrai pourtant que beaucoup de ces expressions peuvent occasionnellement se montrer ambiguës : de Ik l'utilité du ti*ait d'union pour signaler des différences sémantiques. C'est un de ces cas fréquents où l'écriture fait un légitime appel à l'emploi d'un signe particulier pour se montrer plus claire que la parole. 11 y a donc un intérêt incontestable à ne pas changer en ce point la graphie de ceux de ces mots qui sont réellement exposés à offrir une chance de confusion.
§ 525. Mais quel traitement faut-il appliquer aux autres, c'est-à-dire à ceux qui, tout en étant pris au figuré, ne sont jamais susceptibles d'une double interprétation ^? 11 est de toute évidence que le tiret y est superfluet, à ne consulter que le raisonnement,nous devrions le supprimer. Pourtant nous n'aurons garde de le faire, pour ne pas astreindre à une analyse préalable celui auquel de tels mots viendront sous la plume. Avant de les écrire, il lui faudrait les étudier, en se demandant s'ils peuvent ou non entraîner un doute d'interprétation, la réponse risquerait de se faire attendre ou de demeurer hésitante et ce travail supplémentaire, ce temps perdu, sont choses à éviter. Pour cela, il suffit de recourir à une formule dégagée de toute restriction, suivant l'exemple de celles des
1 Comme ceux-ci, qu'on peut ajouter aux exemples du même genre donnés dans le § 524 : bec-de-lièvre, bonillofiManc, cerf-volant, vif argent.Personne en les lisant ne s'imaginera qu'il y soit question de bec, de bouillon, de cerf ni d'argent.
§§ o20-521. Donc, sans se préoccuper d^établir des distinctions entre les divers composés qui renferment des synecdoques, des métaphores ou des métonymies, on tranchera la question par la règle générale que voici :
RÈGLE D. — « Quelles que soient sa structure et la forme de son premier terme au pluriel, tout mot composé, sans exception, qui ne sera pas pris au sens propre recevra le tiret. » Ex. : hngue-tue, pied-plat (coquin), tapis-tert (maison de jeu), épine-double (poisson), fer-à'Cheml (chauve-souris), teau^marin, oreille-d'ours (plante), barbe-de-capucin ( id . ) , queue-de-cheval ( id . ) , queue-de-cochon ( technol . ) , queue-de-rat (id,), etc.
§ 326. Dans les cas où les règles A et 1) viendraient à se trouver en conflit, il est clair que D devra toujours primer A, en vertu môme de son énoncé : « Quelles que soient sa structure et la forme de son premier terme au pluriel » Prenons pour exemples les composés
pomme de terre, eau-de-tiey blanc-bec, boule-de-neige. Ces mots ont pour pluriels pommes de terre, eaux-de-me, blancs-becs, boules-de-neige. Leur premier terme y recevant le signe du nombre, ils devraient les uns et les autres être privés du tiret, d'après la règle A; mais, comme ils rentrent dans la classe des composés employés au figuré, ils le prendront d'après la règle D : on substituera pomme-deterre à la graphie actuelle pomme de terre, et l'on continuera d'écrire cau-de-vie, blanc-bec, boule-de- neige. 11 ne peut s'élever de malentendu sur ce point.
§ 527. RÉSUMÉ. — On voit que toute la réglementation de ce qui concerne le trait d'union peut se réduire à une formule très simple :
l^ Emploi du trait dans tout composé pris au figuré (§ 523) ou renfermant un premier terme qui veste invariable au pluriel (%M^);
2<> Abstention du trait en toute autre circonstance.
Cette formule aura pour effet d'ôter le trait d'union à beaucoup de composés auxquels l'Académie le donne et de l'introduire dans quelques-uns qui en sont restés dépourvus jusqu'ici, mais il n'en résultera aucun trouble ni pour les écoliers ni pour les adultes, puisque ces modifications s'opéreront pour ainsi dire automatiquement, par l'effet d'une règle immuable.
§ 528. Les règles A, B, C, D, suffisent à résoudre toutes les difficultés relatives à l'emploi du trait d'union dans les mots composés. 11 ne reste plus qu'à ajouter quelques remarques de détail pour
compléter ce qui vient d'être dit, en éclaircissant un petit nombre de points qui pourraient être restés douteux dans l'esprit de certains lecteurs. Les exemples donnés serviront de renseignement et de modèle pour la solution des cas analogues qu on viendrait à rencontrer :
i. Appui-main, vol-au-rent. — Mauvaise orthographe: le premier est un composé de appuie (impér. de appuyer) et de main, formé comme essuie-main et qui comporte la même graphie. On écrira appuie-main. Vol-au-vent formé de même à Taide de vole (du verbe voler) sera rectifié en role-au-vent.
2. lieau, grand, petit, dans les composés qui désignent Talliance et la parenté. — Ces mots, n'étant pas pris au sens propre, doivent recevoir le tiret : on écrira beau-fils, belle-fille, belle-mère, grandoncle, grand-père, petit-fils, petite-fille, petit-neveu, petite-nièce, etc. ^. La graphie (/rand'mère est due à une erreur étymologique : grand n'y est pas pour grande avec élision de Ve muet, il représente le féminin de l'ancien français, qui s'écrivait grant comme le masculin, d'après la forme latine grandem commune aux deux genres. Il faut supprimer cette apostrophe parasite et écrire au sg. grandmère, au plur. grands-mères (à la place de la mauvaise graphie grand'mères), sur le modèle de grand-père, grands-pères. On écrira de même grand-tante (au lieu de grand* tante), d'après grand-oncle.
11 y a encore un certain nombre d'autres expressions non relatives à la parenté, où nous trouvons grand' pris au sens propre, comme à grand'peine, grand- peur, etc.; on y supprimera aussi l'apostrophe, mais, conformément aux règles données plus haut, on ne la remplacera point par le tiret. Ex. : à grand peine, grand peur, grand chose, etc.
3. Ci. — Ce n'est pas un véritable préfixe *^, mais un adverbe, abréviation et synonyme de ici, les groupes dont il fait partie [ciinclus, ci-joint, ci-git, etc.), ne sont pas de vrais composés et l'on doit y remplacer le tiret par la simple juxtaposition. On écrira ci gît, équivalent de lat. hicjacet, comme on écrit son synonyme « ici
I On a parfois soutenu que dans de telles locutions le trait d'union était inutile, aucune amphibologie ne pouvant s'ensuivre. Ce n'est pas absolument exact. Ex.: « Il conduisait sa petite-nièce par la main; j'ai rencontré hier M"' X avec sa belle-fille et son vilain mari. » Privées de trait d'union, des expressions de ce genre n'iraient pas toujours sans imprimer à la phrase un peu d'obscurité, mais celle-ci disparaît du moment que l'on se conforme à la r{'gle générale D (§ :m).
< Pour le sens à donner ici au mot « préfixe », v. ci-dessus p. 370, 2* note.
repose ». De. môme pour ci après, ci contre, vi dessus, ci inclus, ci joint, etc. : du moment qu'on écrit ici près il est évident qu'on doit écrire ci après, ci contre, et ainsi de suite.
4. Dame-Jeanne, fier-à-bras, sont de mauvaises notations à faire disparaître. Damejeanne n'est pas un composé de dame et du nom propre Jeanne, mais il vient du prov. mod. damajano et doit, par conséquent, s'écrire rfame/a/ie. Fier-à-bras ^ pour origine Fierabras, nom d'un géant sarrasin qui figure dans les poèmes du moyen âge; il faut écrire un fiérabras, des fiérabras. Malgré les apparences, la réforme de ces deux graphies constitue non une véritable soudure, mais seulement la correction d'une division fautive introduite à l'intérieur de mots qui ne la comportent pas.
5. Demi,mi,semi,nu, — Demi a été trai té au § 146 : en graphie réformée il doit faire l'accord (demies heures, etc.). D'après la règle A on lui supprimera donc le tiret, tandis que mi et semi, mots invariables, le garderont. Ex. : demis héros, pourpoints mi-partis, à mijambes, mi-carême, semi-double, semi-preutes, etc. Pour nu le cas est le même que pour demi : faisant l'accord (v. § 148), il ne prendra pas le tiret et l'on écrira nue tête, nues jambes, etc.
6. Ex, avec le sens de « antérieurement ». — D'après la règle A (§ 516), ce préfixe conservera le trait d'union ^; son-r, en eflet, ne saurait sous aucun rapport être assimilé à celui auquel s'applique la ^ note de la p. 373 et dont il diffère du tout au tout. On continuera donc à écrire comme par le passé ex-inspecteur, ex-député, etc. ^
7. Mort-né, nouveau-né, — Dans mort-né, mort ne fait pas l'accord (« agneaux mort-nés, filles mort-nées »), mais, comme je l'ai dit au § 149, c'est une faute qu'on ne doit pas laisser subsister. Dans ces composés il faut accorder l'adjectif et le substantif : par suite, on supprimera le tiret et l'on écrira mmt né, morte née, morts nés, mortes nées.
Dans nouvean-né, nouveau ne fait pas non plus l'accord, ce qui est logique, puisqu'il y est pris comme adverbe et représente (( nouvellement». Ex. : « une fille nouveau-née, des Twumau-nés ».
1 v. en outre au § 536, 5, ce qui est dit de ex au double point de vue de l'agglutination et de la division.
' Ex figure encore, mais avec un autre sens, dans quelques locuUons d'origine latine, comme ex abrupto, ex «quo^ ex-libris, ex-v.oto, qui n'appellent pas de remarque spéciale et conservent leur graphie actuelle. En effet ex abr^ipto, ex sequo, qui n'ont pas do pluriel, vu leur qualité d'adverbes, tombent naturellement sous l'application de la règle B (§518) et les substantifs ex-libris, ex-voto, sous celle de la règle A.
Ce composé gardera donc le tiret. Mais, avec des participes autres que né employés substantivement (comme marié, venu, etc.) il fait raccord. Ex. : « noumlle mariée, nouveaux venus », etc. Aussi ces composés continueront-ils à s'écrire sans tiret. Par la même raison on le refusera à premier né, dernier né, et d'une manière générale à tous les composés où né est précédé d'un mot faisant l'accord.
8. Noms géographiques étrangers. — Ex. : Grande-Bretagne, Royaume-Uni, Etats-Unis, Le trait d'union est à supprimer, car la présence des majuscules suffit à particulariser ces désignations et à prévenir toute erreur, en nous indiquant que ce sont des noms propres et qu'on n'entend parler ici ni d'une Bretagne considérée comme plus grande qu'une autre, ni d'un royaume uni qui n'est pas celui d'Angleterre, ni d^états unis qui ne sont pas ceux de l'Amérique du Nord.
9. Noms géographiques français. — En vertu des mêmes causes on le supprimera dans tous les noms de départements français qui ne présentent pas la conjonction et, et l'on écrira Basses Pyrénées, Hautes Alpes, Alpes Maritimes, Seine Inférieure, Bouches du Rhône, Côtes du Nord, Deux Sèvres, etc., nulle ambiguïté n'y étant à craindre; mais on le conservera dans tous ceux où elle figure ^, parce qu'il prévient des méprises possibles. En effet, si dans une énumération de ce genre : « Les départements suivants : Calvados, Seine,
Indre-et-Loire », on venait à le supprimer, pour écrire
« Calvados, Seine, Indre et Loire », le lecteur ne pourrait
deviner si l'on a en vue trois départements ou quatre et il risquerait de se tromper. A la vérité, cela ne peut avoir lieu que pour les trois départements d'Indre-et-Loire, Seine-et-Marne, Seinc-et- Oise, parce qu'il y en a cinq qui nous offrent les noms d'Indre, Loire, Marne, Oise, Seine, à l'état isolé ; les autres noms où se trouve la conjonction et et dans la composition desquels entrent les mots de Garonne, Ille, Loir, Maine, Meurthe, Moselle, Saône, Vilaiîie, pourraient se passer du tiret, le doute y étant impossible, puisqu'il n'existe pas de départements de la Garonne, de ïllle, du. Loir, etc. Ceux-ci, par la nature même de leurs éléments, ne prêtent à aucune équivoque et l'on n'aura jamais besoin de sfe, demander à leur sujet s'il est question de deux départements; ou d'un seul. Nous pourrions donc sans inconvénient limiter
1 Eure-et-Loir, lUe-et-Vilaine, Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Lot-et-Garonne, Maine-et-Loire, Meurthe-et-Moselle, Saône-et-Loire, Seine-H-Mame, Seine-et- Oise, Tarn-et-Garonne,
remploi du trait d'union aux trois seuls noms susceptibles d*ambiguïté, mais, pour ne pas nous embarrasser d'exceptions, il vaut mieux procéder plus largement et poser cette règle générale : « Tous les noms de départements qui renferment la conjonction et prendront le trait d'union; il sera supprimé dans tous les autres indistinctement. »
Nous traiterons de même les noms de lieu composés : ainsi nous écrirons Corps Nuds, La Croix Blanche, Le Marais Vernier, Le Plessis aux Bois, Le Plessis kz Tours, Longpré les Corps Saints, etc., la présence des majuscules nous dispensant de recourir au trait d'union, mais nous le conserverons dans les noms qui, comme Scieiirac-et-Flourès ou Vellechevreux-et-Caurbenans, ont la conjonction et,
10. Noms de rues, — Il faut également le supprimer dans tous nos noms de rues, où il est d'une inutilité complète. En effet, pourquoi écrire rue Alexandre-Dumas, rue Clément-Marot, rue Claude- Tjorrain, rue Eugène-Sue, etc., puisque nous écrivons ces noms sans tiret quand il s'agit des hommes qui les ont portés? La même critique est applicable aux noms qui font allusion non plus à des personnes, mais à des choses, à des dates historiques, etc., comme ceux des rues (te la Brèche-aux-Loups, duChamp-de-Mars, du Chemin- Vert, de la Croix-Rouge, des Deux- Ponts, du Quatre-Septembre, du Vingt-Neuf-Juilkt, etc. ^
H . Noms de nombre 2. — Les noms de nombre cardinaux composés de plusieurs éléments avec ou sans interposition de la conjonction et, tels que vingt-trois, trente-et-un, quatre-vingt-treize, soixante-dixsept, etc, s'écriront sans tiret, conformément à la manière dont
,L'édilité parisienne n'a pas sur ce point une pratique absolument constante. En règle générale les plaques des rues et des places sont dépourvues du tiret {Clément Marot, Saint Lazare, Théâtre Français, Palais i?ot/a^, etc.), mais il y a cependant quelques exceptions : c'est ainsi qu'auprès des rues Saint Honoré et des Petits Champs on trouve la rue du Mont-Thahor.
2 Les noms de nombre ayant été traités isolément dans les divers paragraphes relatifs à la réforme de leurs graphies respectives et cet endroit étant le dernier où il sera question d'eux, Je crois utile de donner un tableau récapitulatif de leurs modifications :
1* Nombres cardinaux. — Dens, ratre, sine, sis, set, dis, douse, trèse, catorze, qinze, sèse, vint, trante, carante, sincante, soissante, caire vints, mile, milié, milion, miliar, bilion, trilian, cadrilion, cuintilion (v. §§ 216, 252; 905-306, 314, 334, 337, 363, 369, 381; 417, 420, 467, 472, 477; 501, 505-506, 557). Les autres ne subissent aucun changement.
2« Nombres ordinaux. — Segond (v. §§ 291, 3% et 411). Rien à dire des autres, puisque, abstraction faite de premier, ils se forment naturellement par l'addition de la finale -ième au radical des nombres cardinaux : deusième, cairième, sinqième, sisième, sètième, disième, etc.
nous notons les autres nombres, comme deux mille quatre cent cinquante, trois cent neuf, mille sept cent soixante, etc. Il n'y a pas d'argument valable à alléguer pour en user d'une façon différente et pour écrire cinquante-deux, soixante-dix, quatre-tingts, etc., autrement que leurs similaires cent deux, cent dix ou quatre cents.
Les- noms de nombre ordinaux, sauf premier et second^ sont des dérivés des noms de nombre cardinaux : il y a entre quatre vingts, cinq cents, quatre mille, etc., et un quatre-tingtième, uncinq-centihne, un quatre-millième, etc., une relation analogue à celle qui existe entre libre échange et libre-échangiste (§ 519). En prenant le tiret, ils ne font que rentrer dans la règle : nous le leur conserverons.
Par un désir de simplification, on pourrait être tenté de le leur enlever, mais ce serait une erreur, car il pourrait en résulter parfois de l'obscurité. Ainsi une phrase telle què:(( Prenez vingt deuxcentièmes de cette solution », est actuellement très claire, grâce au
tiret. Ecrite de cette façon : « Prenez vingt deux centièmes »,
elle le serait beaucoup moins et risquerait d'être mal interprétée, car il est des cas où le lecteur pourrait se demander si « vingt deux centièmes » y signifie q^ ou ^^- Nous devons donc faire une règle générale de l'emploi du tiret dans tous les noms de nombre ordinaux composés,sans exception.
12. Saint. — Ce mot s'écrit par une minuscule et ne prend pas de tiret lorsqu'il s'agit du personnage lui-môme. Ex. : « saint Thomas, sainte Hélène, saint Lazare, saint Augustin, le grand saint Bernard », etc. Quand il sert à désigner non plus le saint, mais une localité, un monument, etc., qui porte son nom, il s'écrit par une majuscule et est suivi d'un tiret. Ex. : « Saint-Thomas (l'île), Sainte-Hélène (\d, ), Saint-Lazare (la prison). Saint Augustin (l'église), le Grand Saint-Bernard (la montagne) ». Ce tiret est à supprimer, la majuscule suffisant partout à prévenir l'équivoque.
13. Trait d'union devant l'adjectif même, les pronoms ce, je, tu, il, elle, ils, elles, moi, toi, nous, vous, le, la, les, lui, leur, et les adverbes ci, là, en, y. — Ex. : lui-même, qui est-ce, dis-je, vois-tu, croit-il, donne-moi, cherche-le, laisse-la, crains-les, dis-lui, parlez-leur, celui-ci, cet arbre-là, prends-en, retenez-y, etc.
Les expressions ainsi formées n'ont aucun rapport avec de véritables composés, mais elles se relient h notre sujet parla présence du trait d'union et par la nécessité où elles se trouvent de subir une réforme en ce qui le touche. Elles sont parfaitement claires sans l'addition de ce signe, dont l'absence ne saurait en traîner aucune incertitude. Il y est inutile et nous devons le faire
DuTENs. — Etude sur la simplification de l'orthographe. 25
disparaître en écrivant : hn même, qui est ce, dis je, tois tu^ etc. A revenez-y sera de même substitué revenez y; mais qu'on ne prenne pas pour une contradiction la double graphie offerte d'un côté par l'impératif revenez y (sans tiret) et de Tautre par le substantif « un revenez-y, des revenez-y » (avec tiret). La contradiction n'est qu'apparente : le substantif « un revenez-y » aura le trait d'union non à cause de l'adverbe y, mais en vertu de la règle C (§§521-522), et c'est pourquoi nous écrirons « un revenez-y » comme on écrit (( un rendez-vous », tandis que le cas est tout autre pour l'impératif revenez y, qui est simplement une personne du verbe rerewir suivie de son régime et que nous écrirons sans tiret, à l'exemple de dis lui, parlez leur, etc.
14. T euphonique, — La règle ci-dessus ne peut pas être étendue aux graphies du t et de ïs euphoniques.
En ce qui concerne le premier, nous avons vu au § 323 la justification des deux tirets entre lesquels il est placé. Il faut les lui conserver et ne pas essayer d'alléger l'écriture en supprimant le second tiret, car, si on le faisait et qu'au lieu de a-t-il, jouort-il, parla-t-on, eic, on écriwlia't il, joua-t il, parla-t ow,son caractèrede lettre parasite deviendrait un peu moins visible, on ne sentirait plus aussi bien la raison d'être des notations a-t, joua-t, parla-t, on ne tarderait guère à les transformer en at, jouât, parlât, et de proche en proche, par l'établissement d'une fausse assimilation entre des formes d'origines distinctes, on en viendrait sans doute à pourvoir d'un -t final toutes les personnes en -a. Ex. : il cillât, il chantât, elle dansât, elle grondât, etc.
Cette crainte n'est pas purement chimérique, car le -t final parasite est loin d'être une rareté dans notre langue (v. § 322), et d'autre part on peut être certain qu'en cette occasion le voisinage du -f des subjonctifs tels que allât, chantât, jouât, parlât, etc., ne manquerait pas d'influer pour sa part sur ces créations de formes vicieuses.
15. 5 euphonique, — Elle figure, on le sait, devant y et en à la 2^ pers. sg. de Vimpératif va, du vb. aller, ainsi qu'à celle des autres verbes qu^nd cette personne s'y termine par un e muet. Ex. ; vas-y, penses-y, donnes-en, cueiltes-en, etc. Ce n'est pas une désinence, mais une lettre purement adventice, qui représente un phonème ajouté entre deux mots pour en faciliter la liaison et la rendre plus douce à l'oreille. Contrairement à ce qui a lieu pour le t euphonique, cette -s, par une inconséquence des moins défendables et qui paraît due à l'influence analogique de la 2« personne
du sg. de l'indicatif présent (tu vas, tu penses, tu donnes, tu cueilles, etc.), se soude au verbe dont cependant elle ne fait point partie. Il y a là une graphie à changer, car elle n'est bonne qu'à engendrer des solécismes. En effet, nous avons déjà constaté que, dans un vers de la Henriade, elle avait suggéré à Voltaire un impératif défectueux « retranches », au lieu de a retranche» (v. § 312). Or, des fautes de ce genre, elle peut aussi en faire commettre à beaucoup d'autres : combien de personnes ne voit-on point, par exemple, écrire aies pour aie, dans des phrases telles que celle-ci : « Aie pitié des malheureux », induites qu'elles sont en erreur par V-s euphonique de « m^-en pitié »? Du même ordre que le t euphonique et parasite comme lui, elle doit subir le. même traitement, c'est-à-dire qu'il faut, comme je l'ai conseillé, la détacher du verbe et la placer entre deux tirets : vors-y, dorme-s-en, etc. (ibid.). A la vérité, considérant que son emploi constitue une habitude déjà fort ancienne, on trouvera peut-être préférable de subordonner la logique à la simplicité et de continuer à traiter ces impératifs comme des indicatifs, en y maintenant la soudure de Vs euphonique, malgré l'inconvénient qui vient d'être signalé. Bien que très discutable, à mon avis du moins, cette manière de voir peut à la rigueur se défendre. Mais alors il faudrait rentrer dans la règle (§ 528, 13), en supprimant le trait d'union, qui devient superflu, et adopter les graphies vas y, donnes en, cueilles en, etc., car il n'y a aucune raison de traiter différemment le régime selon qu'il suit le verbe ou qu'il le précède et d'écrire vas-y, cueilles-en, quand on n'écrit pas tu y-vas, tu en-cueilles.