‹ Étude sur la simplification de l'orthographeChapitre 44 sur 58 · SOUDURE DES MOTS COMPOSES · texte numérisé non relu

SOUDURE DES MOTS COMPOSES

§ 529. Ainsi que cela a été dit au § 508, la langue écrite ne se contente pas de joindre par un trait d'union les termes constitutifs de certains composés, mais il en est aussi d'autres qu'elle agglutine. Ex. : alerte, aujourd'hui, autrefois, baisemain, bienheureux, bonhomme, cependant, contrecarrer, contrevent, davantage, dorénavant, entremets, gendarme, justaucorps, lendemain, licou, néanmoins, nonobstant, -passeport, porteballe, portefeuille, pourboire, toumebroche, vaurien, etc. ^

Beaucoup de grammairiens ont conseillé d'étendre ce procédé à la majeure partie des expressions qui renferment le tiret (§ 510)2. Il n'y a pas à entamer ici l'examen des distinctions qu'ils établissent entre les mots auxquels on supprimerait simplement le tiret, comme arrière petits enfants, àvau de route, va et vient (sbst.), etc., et ceux chez lesquels cette suppression s'accompagnerait de la soudure, comme arrièreboutique, coupegorge, gardemanger, poussecailloux, soupréfct, volauvent, etc. Cette discussion serait oiseuse dans un travail où Ton repousse à la fois la suppression absolue

* De à Verte, au jour d*hui, autre foi», baise main, bien heureux,bon homme, ce pendant, contre carrer, contre vent, d'avantage, d'or en avant, entre mets, gens d'armes, juste au corps, l'en demain, lie cou, néant moins, non obstant, passe port, porte balle, porte feuille, pour boire, tourne broche, vaut rien (p. 371, note).

* C'est dans cet esprit que sont conçues les dispositions do l'arrêté ministériel du 26 février iOOi à l'égard des adjectifs et des verbes composés. En voici le texte :

« !• Adjectifs composés (autres que ceux qui désignent des nuances). — On tolérera la réunion des deux mots consécutifs en un seul mot qui formera son féminin et son pluriel d'après la régie générale. » Ex. : nouveauné, nonveaunée, nouveaunés, nouveaniiées; — courtrêtu, courtvêtue, courtrêtus, courtvêtues. »

« 2* Verbes composés. — On tolérera la suppression de l'apostrophe et du trait d'union dans les verbes composés. Ex. : entrouvrir, entrecroiser, m

Nous verrons aux §§ 530-532 les motifs qui paraissent devoir faire écarter ces graphies. Tout n'est pas à louer dans les nombreuses tolérances qu'énumèrc l'arrêté sur ce point comme sur d'autres, et parmi elles il en est beaucoup qui, acceptables en tant ciue moyens de faciliter les examens, cesseraient de l'être du |our où l'on voudrait les transformer en règles.

du tiret et Textension de la soudure. On a vu dans la section précédente sur quelles bases il semble raisonnable de s'appuyer pour conserver çà et là le trait d*union; il nous reste maintenant à étudier la soudure et à donner les motifs qui militent contre la généralisation de son emploi.

530. Son seul avantage serait de supprimer un assez grand nombre de difficultés en englobant dans une règle unique tout une série de cas particuliers. Mais il serait contre-balancé par le pire des défauts, celui d'encombrer le vocabulaire de mots beaucoup trop longs et d'introduire ainsi l'obscurité là où elle n'existe pas. Plus un mot est court, mieux il atteint son but, qui est d'être nettement et vite perçu; plus il est long, moins il est clair. Que la netteté soit toujours en raison inverse de la longueur, la cause en est simple: dans le cas présent, le long mot est dû à la fusion de mots plus courts, répondant chacun à une notion particulière. Il exprime donc à lui seul plusieurs idées réunies, et l'esprit les conçoit dès lors plus confusément qu'il ne le ferait, si chacune de ces notions élémentaires avait continué d'être rendue par un terme isolé. N'oublions pas que le mot écrit est toujours plus long et par conséquent plus difficile à saisir pour l'œil que le mot parlé ne l'est pour l'oreille. Cela tient à ce que, s'il suffit d'une seule émission de voix pour articuler une syllabe, il faut souvent jusqu'à six, sept ou même huit caractères pour l'écrire. Ainsi, dans strangulation, restreints, les groupes stran-^streints, ne comptent chacun que pour une syllabe; or, le premier se note par cinq caractères, le second par huit. Comtitutionnellement ne comprend que six syllabes (kon-sti-tu-sya-nèl-man) dans la prosodie particulière au langage familier, mais sa notation exige vingt-et-une lettres.

Moins facile à saisir que le mot court, le long mot est donc moins bien compris, le souvenir de son origine est plus prompt à s'effacer et il se trouve par là exposé à subir très rapidement une double altération de forme et de sens. Au contraire, cette éventualité n'est pas à craindre tant que ses parties composantes restent libres ou réunies seulement par le tiret, car leurs valeurs et leurs relations réciproques sont immédiatement visibles pour le lecteur ainsi dispensé de toute réflexion et de tout travail analytique. Pourquoi les débutants dans l'étude du sanscrit, du grec ou de l'allemand éprouvent-ils souvent tant de peine à se rendre un compte exact du sens d'un composé? Cela vient principalement de ce que dans l'écriture ses parties intégrantes ne sont séparées par

aucun signe qui permette d'en effectuer sans peine et à coup sûr le sectionnement. C'est la facilité de l'analyse qui fait celle de la compréhension; or, en cette matière il y a, je le répète, une différence capitale entre une graphie dans laquelle les éléments d'un composé sont agglutinés et celle où ces mêmes éléments sont séparés par un tiret.

L'anglais doit en partie son admirable clarté à la forme généralement très brève de ses vocables. Le français est dans le même cas, bien qu'à un moindre degré. Les longs mots ne sont pas dans son génie : il aime à maintenir la séparation des termes, de manière à rendre bien évidente la décomposition de l'idée en ses facteurs partiels. Ne lui ôtons pas cette précieuse qualité, gardons-nous d'embarrasser l'écriture de ces conglomérats aussi gênants pour l'esprit que déplaisants aux regards, et écartons avec soin tout ce qui risque d'altérer sans nécessité la constitution de notre lexique (v.§48).

§ 531 . Ce n'est pas, à la vérité, que les composés formés par agglutination soient exceptionnels en français, — j'en ai cité quelques exemples au § 529 et l'on en trouvera encore d'autres un peu plus loin, — mais rien ne serait plus pernicieux que d'arguer de ces précédents pour opérer la fusion de termes qui ne l'ont pas encore subie. En effet, dans ceux dont nous nous servons actuellement nous trouvons la soudure appliquée aux diverses parties du discours, et, si l'on voulait en déduire logiquement toutes les conséquences pour s'en autoriser en vue de combiner des agglutinations nouvelles, on arriverait à réaliser par voie d'analogie de bizarres métamorphoses. Ainsi il est évident que :

lo l'existence de alerte^, après, désormais^ néanmoins, puisque^ lorsque, légitimerait des formations telles que alavenir, apeuprès, deslorsque (ou délorqué), désaprésent, désaujourdhui, rienmoinque;

2^ croquembouche, justaucorps^ fainéant, babeurre, conduiraient à arqu^enciel, croquenjambe, vanupied, bableu, barelief;

3^ de gendarme on conclurait à sergendetille, chemindefer et même à secrétairedambassade ;

4<' soucoupe, soussigné, suggèrent naturellement soupréfet, soussecrétaire, et leur rapprochement avec les composés qui viennent d'être présentés montre qu'on serait en droit de pousser jusqu'à souchefdebureau, soussecrétairedétat, et ainsi de suite.

Une fois lancé dans cette direction, on ne voit aucune raison de

1 Pour l'analyse des mots donnés comme exemples, v. §§ 529, o3o et 537.

s'arrêter et de ne pas écrire, arrièrepelite fille, stemocostoclavihuméral, etc.; bref, il serait facile de remplir de longues pages avec toutes les expressions d'apparence peu engageante que nous pourrions ainsi créer par la soudure de leurs éléments constitutifs. Et qu'on ne crie pas à l'invraisemblance : ces spécimens, cités au hasard de la plume, ne sont pas forgés à plaisir dans l'intérêt d'une thèse. On peut en juger par quelques-unes des agglutinations que voici et qui ont été proposées par Darmesteter (op, cit., pp. 257 et ss.) : arrièreneveu, avantcoureur, charabans, contr approche, cantrerévolutioniiaire, contrimaginer, demiair, demiaigrette, demiamazone, demimoulinct, donçamère, orangoutang, onestfactagc, paillenqneue, portecurcdents, relèv€fnousta4:li€, r^mueménage, des inseizes, des petitemaitresses, desrevenanbons, semiadltérent, semiopale, soulieutenant, sur lechamp, toximagauclie, etc. Avouons qu'une telle perspective est vraiment propre à nous détourner de la soudure, si nous tenons à conserver la clarté de notre graphisme.

§ 532. Réglementation. — De tout ce qui précède la conclusion est facile à tirer ;

lo Abstraction faite de quelques cas très rares ^, on doit se garder autant que possible d'accroître le chiffre des mots soudés;

2® Pour ceux qui sont en usage, ce serait probablement une faute de se borner à rester dans le statu quo : mieux vaut s'efforcer d'en réduire la liste à son minimum.

Si pour tous les mots soudés il y avait moyen de les séparer de nouveau, avec introduction du tiret, ce serait à merveille. Par malheur il est impossible de revenir aussi complètement sursespas : beaucoup d'entre eux ne sont plus aptes à reprendre la forme divisée, et nous serons contraints d'admettre un assez grand nombre d'exceptions, dont les raisons vont être données un peu plus loin. C'est une solution imparfaite du problème, mais, du moment que nous nous refusons à établir en principe la généralisation de la soudure, il n'y a guère moyen d'obtenir quelque chose de plus satisfaisant.

Ceci posé, il ne reste plus qu'à passer à l'examen des différentes classes d'expressions qui sont affectées de la soudure. Mais que le lecteur ne s'attende pas à rencontrer ici une énumération complète des termes qui doivent respectivement soit la conserver, soit la perdre et la remplacer par le trait d'union. La présente étude, on le sait déjà, ne vise pas à être un relevé de tous les mots qui

» V. cl-dessou8 §§ 533 ; 536 (mots et mr- et en m$-) ; 538, 3» ; 539, 3«,

appellent une modification (v, I'*^ note du § 93). Sur ce point spécial, comme dans les chapitres précédents, la tâche de l'auteur est beaucoup plus modeste : elle se borne à esquisser la réforme, en appuyant de quelques exemples pris dans chaque catégorie les considérations sur lesquelles il lui parait le plus rationnel de se fonder, si Ton veut mettre un peu d'ordre dans nos règles orthographiques et fournir aux écoliers des procédés à la fois pratiques et élémentaires qui leur permettent de les classer sans trop d'efforts dans leur mémoire.

§ J)33. Composés tirés des langues classiques. — Qu'ils l'aient été directement comme astronomie, bibliothèque, topographie^ etc., ou qu'on les ait formés au moyen d'éléments empruntés au grec et au latin, comme atmosphère, bibliophile, typographie, conirostre, curviligne, omniscient, vélocipède, etc., ceux de ces composés qui s'offrent à nous sous la forme agglutinée ne subiront pas la division ^ Le motif en est simple : ce ne sont pas à proprement parler des composés français, c'est-à-dire construits à l'aide de mots français que nous trouvons employés à l'état indépendant par la langue courante, comme cela a lieu ^iouv bienheureux, claquedent, contrevent, croquemhouche, portefaix, etc.; la valeur individuelle de leurs composants n'est pas sentie,sauf par les personnnes qui possèdent les langues d'où ces termes ont été pris, mais pour celles qui ne savent ni le grec ni le latin chacun de ces composés donne l'impression d'un mot unique, indivisible. Il n'y aurait donc aucun profit a les séparer en astro-nomie, hiblio-thèque, topo-graphie, atmosphère, biblio-phile, typo-graphie, coni-rostre, curvi-lign^, omniscient, véloci-pède, etc., car la division ne serait pas comprise et leur clarté ne s'en augmenterait pas; ce serait une complication inutile, qui ne peut entrer endiscussion et à laquelle d'ailleurs personne ne songe.

En revanche, il serait peut-être bon d'agglutiner quelques expressions latines qui n'ont pas reçu la soudure et d'écrire, par exemple, custodinos au lieu de custodi-nos, à l'imitation de salvanos (p. sa/ra-nos). Comme je viens de ledire,ceuxqui ignorent le latin ne se rendent pas un compte exact des significations respectives offertes par les composants et pour eux il est préférable qu'ils soient soudés, d'autant mieux que cette addition d'un simple monosyllabe (nos) n'est pas de nature à allonger le mot d'une façon gênante. 11 en est

1 Pour ce qui concerne !a graphie « vécUo » {bihliotèqe, topografie, atinosfère, etc.) à appliquer aux mots cilés comme exemples dans les §§ 533-538, se rappeler les .observations contenues dans la note de la p. 374.

de même pour la soudure de statu quo proposée au § 477, sur le modèle de celle qui a donné quiproquo (p. quid pro quod) et factotum, impromptu (p. fac totum, in promptu) ^. Mais, au contraire, je crois qu'on aurait tort de conseiller celle de noH me tangereen nolimstangère : cette fusion de trois termes,dont un seul est monosyllabique, donnerait un mot trop long et, en outre, cette locution appartient plus spécialement à la langue scientifique, qui doit rester intacte.

§ 534. Composés tirés d'autres langues étrangères. — Ex. : boulingrin^ coaltar, mildiou, redingote, rosbif, boulevard, havresac, huguenot, lansquenet, sabretache, thalweg, vaguemestre, vidrecoms, salsepareille, etc. ,de angl. bowling-green, coaltar, mildeic, ridingcoat, roast-beef, ail. bohlwerk, habei'-sack, eidgenoss, landsknecht, sœbeltasche, thahceg, wagenmcviter, wiederkomm, esp. zarzaparrilla.

Pour des motifs identiques à ceux qui viennent d'être énoncés au § 333, les composés de cette catégorie ne devront jamais être divisés. Quiconque ignore les idiomes dont ils proviennent est incapable d'y sentir une composition : les séparer en boulingrin, coaltar, mil-diou, etc., ne servirait qu'à introduire dans l'orthographe une difliculté de plus et à l'enrichir d'une énigme indéchiffrable pour la majorité des lecteurs.

§ 335. Adverbes, prépositions et conjonctions composés. — Ex. : aleiHe, déjà, jadis, nonobstant, désormais, dorénavant, beaucoup, cependant, maintenant, envers, hormis, néanmoins, pourtant, presque, puisque, toujours, toutefois, quoique, quelque, plutôt, parce que, etc.

Il ne faut pas toucher à ces expressions, car à les dessouder on ferait une piètre besogne et, de claires qu'elles sont, on rendrait la plupart d'entre elles difficiles h saisir, parfois même inintelligibles 2. En effet :

\^ Les unes se composent d'éléments qui ne sont plus employés à l'état indépendant (erte, jà, dis, obstant), ou qui le sont avec un autre sens (or, mais, beau, coup): par suite les graphies à Verte,

. * V. également celle de posl-^criptum, §395. Les mômes causes peuvent servir à justifier l'introduction exceptionnelle de la soudure dans les transcriptions de quelques mots composés empruntés par le français ii des langues étrang{*res autres que les idiomes classiques (v. ci-dessous § 572).

* 11 est parmi elles une catégorie de mots qui méritent tout spécialement d'être épargnés : ce sont les particules formées de monosyllabes soudés deux à deux, comme partout, pourtant, pourquoi, afin, enfin, etc. Courts, limpides et d'un emploi commode, ces groupes ont tous les droits possibles d'échapper à l'ostracisme dont pourraient être légitimement frappés d'autres vocables qui ne possèdent pas les mêmes qualités.

dès jd, jà (lui, lion obstant^ dès or mais, d*or en avant, beau coup ^, ne seraient pas comprises et Ton ne saurait penser à les substituer aux notations existantes alerte, déjà, jadis, etc.

2o Les autres présentent une structure qui ne répond plus à nos habitudes en matière de syntaxe. Ainsi, dans cependant, maintenant, qui sont pour ce pendant, m^in tenant, et qui signifiaient à l'origine (( pendant cela, en tenant en main », T^gencement des composants et leur valeur primitive sont aujourd'hui trop loin de nous pour que la division en ce pendant, main tenant, constitue une formule compréhensible et supérieure à la soudure : c'est le contraire qui est la vérité.

30 Nous avons cessé d'y percevoir nettement la présence de la composition, leur signification a perdu pour nous son caractère complexe et n'ofire plus à notre esprit d'autre valeur que celle d'un mot simple, aussi la division n'y ajouterait-elle qu'un élément d'obscurité. Ex. : en vers, hors mis, tous jours, toutes fois, pour tant, néant moins, près que, puis que, n'a guère (i. e. « il n'y a guère»), etc.

40 Enfin, en leur restituant une iorme semblable à celle d'autres groupes issus de la même origine, mais qui ont persisté dans notre écriture à l'état divisé et qui ont reçu des attributions différentes, la suppression de la soudure aurait un mauvais résultat : ce serait de faire disparaître des distinctions scripturales qui répondent à des distinctions sémantiques et dont bénéficie la clarté de la langue écrite. Ainsi il serait tout à fait contre-indiqué de séparer malgré, parce que 2, plutôt, quelque, quoique, de manière à identifier leur graphie avec celle de ma/ jré 3, par ce que, plus

^ Les expressions, dessoudées par hypothèse, qui lîgurent dans les exemples du § 535, sont écrites sans trait d'union, conformément k la règle B, § 518.

' Faisons observer en passant que parce que est une notation à modifier. Du moment qu'on soudait les deux éléments par et C6 on a eu tort de s'arrêter en chemin et de laisser que à l'état libre. Il faudrait l'agglutiner, comme on l'a fait pour le que de lorsque, presque, puisque. Cette fusion de trois monosyllabes ne créerait pas un mot trop long, l'analogie la commande et la simplicité y gagnerait.

3 Dans la locution malgré que f en aie, qui signifie a si mauvais gré que J'en aie », c'est-à-dire « en dépit de moi-même », malgré, composé de l'ancien adj« masc. mal « mauvais » et gré, devrait s'écrire mal gré, comme on le fait avec raison dans bon gré mal gré. Cette graphie, conforme à la logique et aux origines, préviendrait une faute trop souvent commise : à cause de la soudure, beaucoup de personnes prennent ce malgré que pour un synonyme de quoique et se croient autorisées a dire « quoique j'en aie » et même « en dépit que j'en aie ». Cette grosse incorrection se rencontre jusque sous la plume des hommes les plus cultivés; ainsi, il y a qucl(|ues années, dans une lettre citée par le Figaro à propos d'un procès retentissant, se trouvait cette phrase : « En dépit que j'en eusse mon esprit travaillait sur les données qui lui

tôt (§ 320), quel que, quoi que, dont la signification est tout autre, comme le montrent des phrases telles que celles-ci: « 11 le fera bon gré mal gré; par ce que nous voyons nous pouvons juger de ce que nous ne voyons pas; venez plus tôt; quel qu*\\ puisse être; quoi qu'il en dise », etc.

§ 536. Substantifs et adjectifs composés ayant pour premier terme un PRÉFIXE, UN adverbe ou UNE PRÉPOSITION. — Divcpses raisons d'ordre pratique s'opposent, comme nous allons le voir, à ce qu'on puisse appliquer une seule et même solution à tous ces composés. Le fait est regrettable au point de vue de la simplicité, mais il est bien difficile d'agir autrement. Les uns seront divisés, les autres resteront agglutinés et quelques-uns, qui sont demeurés jusqu'ici indemnes de la soudure, auront à la subir. En voici des exemples pris parmi les composés qui ont pour premier terme anté, anti, archi, co, contre, entre, ex, non, para, sous, sur, sus, ultra, infra, intra, extra, rétro, inter ^ :

1. Anté, anti, archi, — Bien que ces préfixes n'appartiennent pas en réalité à notre idiome et qu'ils aient été empruntés aux composés latins et grecs pour créer à leur imitation des composés français, l'usage s'en est tellement répandu qu'ils ont, on peut le dire, acquis droit de cité chez nous et que, par là, nous sommes autorisés à les traiter sur le même pied que nos adverbes et nos prépositions.

Ils seront donc séparés chez tous les mots dont le second élément se retrouve dans la langue à l'état de mot indépendant et qui, de ce fait, sont de véritables composés français. Ex. : anté-diluvien, anté- pénultième, anti-constitutionnel, anti-mxynar chique, anti-pape, archi-bête, archi-fou, etc. Partout ailleurs ils resteront soudés. Ex. : antécédent, antidote, anticiper, antipathie, antipode, antisciens, architecte, etc., parce que les éléments -cèdent, -dote, -ciper, -pathie, -pode, -sciens, -tecte, ne sont pas des mots de notre langue ; ces expressions sont des composés latins et grecs, mais non des composés français. Le second terme n'existant pas à l'état isolé dans la langue courante, cette particularité nous empêche de sentir dans le

avaient été fournies. » Or, la lettre émanait d'un professeur en Sorbonnr. Le meilleur moyen de mettre obstacle à cette fausse interprétation et ii ses conséquences grammaticales serait de décider que désormais, h l'exemple de bon gré mal gré, la division serait de règle dans la locution u mal gré que j'en aie ».

1 Les cas énoncés dans ce paragraphe sont les plus nombreux et les plus importants; ceux qui n'y figurent pas seront faciles à régler par analogie.

mot Texistence de la composition : à ceux qui n*en connaissent pas Tétymologie il donne Tim pression d'un mot simple et pour eux la division ne s'expliquerait pas.

Que décider au sujet de antiphrase, antithèse*,^ Nous les avons empruntés aux langues classiques ; néanmoins, le français possédant phrase, thèse, il semble qu'on doive accepter anti-phrase, anti-thèse, pour ne pas troubler l'élève par des restrictions apportées à l'emploi du critérium qui vient de lui être fourni.

Quant à ant-, arch- (au lieu de anté-, anti-, archi-), il n'y a pas à s'en occuper : ils n'existent pas sous cette forme à Tétat isolé, on ne les rencontre que chez des composés tirés du latin et du grec, comme antarctique, archevêque, etc. (de lat. antarcticum, archiepiscopum), et par conséquent ils garderont la soudure.

2. Co, — Je répéterai pour ce préfixe, emprunté aux composés latins tels que coarguere, coemptio, cohaerere, cohibere, etc., ce qui vient d'être dit au sujet de anté-, anft-el arcAt-ibien que la majorité des mots où il figure soit tirée directement du latin, cependant la fréquence de son emploi dans des expressions pu rement indigènes, comme coassocié, cohéritier, a fini par en faire un véritable préfixe français qu'il faut traiter comme tel. Actuellement il est soudé au mot suivant. Ex. : coaccusé, cocontractant, caintéressé, coûsufruitier, coélecteur, coétat, cocatition, etc. Il y aurait avantage à le séparer et à écrire co-accusé, co-contractant, co-intéressé, etc., la lecture n'en deviendrait que plus claire.

Exception : il restera soudé dans les composés dont le second élément n'existe pas à l'état isolé. Ainsi coadjuteur, coaguler, coaliser, cohérence, etc., ne subiront point la division, parce que dans ces composés que nous avons pris tout formés au latin coadjutorem (eccl.), coagulare, coalescere, colmrentia, les éléments -adjuteur, -aguler, -aliser, -hérence, ne sont pas des termes de notre vocabulaire. Comme pour les mots traités au numéro précédent, cette règle constitue le procédé le plus commode qu'on puisse indiquer k l'élève afin de l'aider à distinguer les exceptions et à les retenir.

3. Contre n'est que rarement soudé. Ex. : contrecarrer, contremarche, contrepoint, contrescarpe, contresigner, contrevenir, contrevent, etc. Il faut rompre la soudure et la remplacer par le trait d'union, suivant l'analogie des autres composés en cowrre- : il est naturel d'écrire contre-carrer, contre-marche, contre-point, contre-escarpe, contresigner, contre-venir, contre-vent, etc., lorsqu'on écrit contre-calquer, contremarée, contre-pointer, contre-épreuve, contre-sceller, contre-vérité, etc.

Ce changement de forme ne compliquera pas Torlhographe, puisqu'il n'est qu'une application de la règle générale donnée au § 532, 20.

Nous écrirons de même contre-danse au lieu de contredanse. A la vérité, ce mot ne vient pas de contre et danse, il est emprunté de Tangl. countrij-dance « danse de campagne » : logiquement il devrait donc rester soudé (§ 534), mais cela vaut-il la peine de créer une exception? Evidemment non. Il est préférable, au contraire, pour laisser à la règle son caractère général, de maintenir contredanse sur la liste des mots à diviser.

Si les composés en contre- doivent perdre la soudure, en revanche il est clair que tous ceux en contra-, tels que contradictUm, contravention, etc., doivent la conserver, car ils ont été pris directement du latin ou créés d'après lui et, de plus, leur premier terme contraest un élément savant, de forme purement latine, qui n'existe pas chez nous à l'état isolé.

4. Entre n'est soudé que très accidentellement, comme dans entremêler, entremets, entrepont, etc. Il faut le traiter comme contre, en remplaçant la soudure par le tiret, d'après l'analogie des autres composés en entre-, tels que entre-croiser, entre-colonnement, entre-ligne, etc. On écrira donc entre-mêler, entre-mets, entre-pont, etc. ^

Mais il faudra faire une exception pour quelques composés comme entrefaites, entregent, entrelacer y entreposer, entreprendre, entretenir, auxquels l'évolution du français a ôté une partie de leur limpidité première, de façon à en rendre l'analyse obscure pour quiconque n'est pas familier avec notre histoire linguistique. Ainsi :

a) entrefaites est le fém. plur. d'entrefait, participe passé d'un verbe vfr. entrefaire a faire dans l'intei'valle », qui est tombé en désuétude ;

b) entregent est formé de entre et gent, c'était autrefois « l'art de se conduire au milieu des gens » ;

c) entrelacer, entreposer, entreprendre, de entre et lacer, poser, prendre, ont pour significations respectives « joindre comme par un lacs, déposer provisoirement, prendre enirwf in »;

d) entretenir signifiait primitivement (( tenir cnsemWe » (xiii^ s.), et son dérivé entretien a pour second terme un élément -tien qui ne se rencontre pas dans le vocabulaire à l'état isolé.

Ces mots rentrent donc dans la classe de ceux où l'acceptation

* Pour les mois en enlr\ comme entr'acte, se reporter au § 517.

delà soudure est légitime, parce que sa suppression, n*étant pas comprise, n'offrirait aucune utilité.

5. Ex, — La réglementatîoii de ce préfixe restera ce qu'elle est actuellement :

a) Il est toujours soudé dans les expressions qui ne sont pas des composés créés au moyen de mots français primitivement indépendants, mais qu'à de très rares exceptions près ^ notre langue a tirées directement du latin ou formées d'après lui. A ce titre elles ne comportent pas la division et il ne saurait être question de la leur appliquer.

b) Pour celles, au contraire, qui ont été créées à laide de mots empruntés au vocabulaire usuel et du préfixe ex-, pris dans le sens de « antérieurement » (ex-député, ex-inspecteur, etc.), le traitement n'est pas le même : ce sont des composés français et, par conséquent, le maintien du trait d'union s'y impose 2.

Ce sont deux catégories entièrement dissemblables et que les moins lettrés pourront toujours distinguer l'une de l'autre sans difficulté, grâce à la signification toute spéciale que présente exdans la seconde.

6. Non n'est soudé que dans nonchaloir, nonchalant (et ses dérivés), nonobstant, nonpareii Chaloir , chalant et ofestant ayant disparu de notre idiome, les trois premiers mots et leurs dérivés resteront agglutinés, mais il n'en sera pas de même pour nonpareii, qui est formé de non et pareil : on écrira non-pareil, non-pareille, comme on écrit non-pair, non-conformiste.

7. Para est à séparer dans tous les mots composés où il sert à exprimer une idée « d'obstacle, de protection, de défense contre un désagrément ou un danger ». Son emploi dans ce sens devient de plus en plus fréquent. C'est à l'italien paraso/e que nous le devons: ce composé de sole « soleil » et de para, impér. du vb. parare « parer », pris dans le sens que je viens de dire, nous a donné parasol, à l'imitation duquel nous avons créé ensuite paraballe, parachute, paragrêle, parapluie, paratonnerre, paravent, etc., formations dont la liste n'est pas près d'être close. Ces mots en para-, qui réclament le tiret (para-balle, para-chute, para-grêle, etc.), ne risquent en aucune façon d'être confondus avec ceux qui, comme parabole, paragraphe, paralogisme, paranymphe, paraphrase, etc.,

* Comme excise, de l'angl. excise, altc^ralion de accise, emprunté au b.lit. accisia.

s Pour le motif qui doit faire préférer l'emploi du trait à la séparation pure et simple des composants, se reporter au § 528, 6.

a^ant été empruntés directement aux langues classiques, doivent échapper à la division. Dans ceux-ci le terme para- n'a rien de commun avec le para- de paraballe, parachute, etc. C'est une préposition grecque dont le sens est tout autre, et cette divergence de valeurs est précisément le trait caractérisque qui empêchera la confusion. En effet, l'élève trouvera un premier moyen de les distinguer dans ce fait que le second terme -bole, -graphe ou -bgisme, n'est pas un mot français, et, si cet élément d'appréciation vient à lui faire défaut, comme dans paranymphe, paraphrase, où les termes nymphe, phrase, qui se retrouvent dans notre langue, ne suffisent pas à le renseigner, son hésitation disparaîtra dès qu'il aura constaté que rien, dans la signification de ces composés, ne décèle une idée de « protection », de « défense ». De ce côté donc aucune erreur à redouter.

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