Sous a deux formes en composition : sou- et sous
a) Les mots en sou-, comme soupente (vfr. souspente de souspenr drCy ancienne forme pour suspendre), soupape (vfr. souspape de sous et paper « manger^)), souhaiter (de sous et vfr. hait a disposition morale »), garderont la soudure, parce que ce sont des formations dont la composition n'est plus exactement perceptible pour nous. Le maintien de la soudure sera étendu à tous les autres mots en sou-, comme soubassement, soucoupe, soulever, souligner, soupeser (de sous et bas, coupe, lever, ligne, peser), etc., dans lesquels la présence de sous est cependant encore très sensible, mais cette règle est établie dans un but de simplification, afin que l'élève, placé en présence d'un mot en sou-, n'ait pas à se demander si ce mot renferme à l'état latent la préposition française sous, comme cela a Heu dans les composés que je viens de citer, ou si, au contraire, la provenance en est différente, comme c'est le cas pour soudain, soupirer, souvenir, souquenille, soutache (de lat. ^subitanum, suspirare, subve^ venire, pol. suknia, hongr. szuszak), qui, en vertu de leurs origines, ne comportent pas la division.
b) Inversement, les mots en sous- prendront toujours le trait d'union, parce que la présence de la préposition sotis y est évidente pour tout le monde. Ex. : soussigné, sous-stylaire (au lieu de soussigné, soustylaire^), sur le modèle de sous-loué, sous-tangente. Exception sera faite pour les mots comme souscrire, soustraire, qui en réalité ne la renferment pas, nous étant venus directement du lat. subscribere, substrahere. Ils seront faciles à discerner pour l'élève,
1 Graphie abrégée p. soussty taire.
sans qu'il ail besoin d'en rechercher la source : il pourra les reconnaître à ce signe que le mot -crire n'existe pas dans notï-e langue et que, si traire y figure, ce n'est point avec le sens qu'il présente dans soustraire. En d'autres ternies, il n'aura qu'à leur appliquer le même critérium que ci-dessus.
9. Sur étant le corrélatif de sous, les composés en sur- devraient logiquement être traités sur le même pied que ceux en sous- : il serait naturel décrire sur-intendant, sur-enchère (au lieu de surintendant, surenchère), comme on écrit sous-intenddnt, sous-location. Mais on peut objecter avec raison que ces mots, dont le nombre est relativement considérable, sont presque tous agglutinés et qu'y toucher serait apporter, sans grande utilité, un trouble sérieux dans nos habitudes. Il semble donc préférable de déroger au principe et de respecter leur forme actuelle ; mais, dans ce cas, la recherche de la simplicité nous commandera de faire un pas de plus et -de souder les très rares composés de sur- qui ne sont pas encore agglutinés. On établira donc comme règle que tous les substantifs, adjectifs et verbes en sur-, sans aucune exception, doivent recevoir la soudure et l'on écrira, suraller, surandouill&r, surarbitre .(au lieu de sur-aller, sur-andouiller, sur-arbitre), comme on écrit surmener, surdent ou surcharge. Pour sur le champ voir § 518.
Cette préposition étant monosyllabique et ne comprenant que trois caractères, son agglutination n'allongera pas le mot d'une manière gênante pour la lecture ou nuisible à la clarté. De plus, en prescrivant la soudure uniforme des composés en sur-, sans acception d'origine, la règle épargnera à l'élève la peine d'avoir à distinguer les mots qui renferment réellement la préposition française sur d'avec ceux qui, étant tirés directement du latin, ne seront pas sujets à division, comme surérogation, surnuméraire, surplis, de supererogationem, supernumerarium, superpellicium (h, lat.). ' 10. Sus, — Pour les mêmes raisons d'analogie et d'uniformité, on donnera la soudure à ceux des composés créés au moyen de l'adverbe sus (lat. susum) qui ne l'ont pas encore, comme susdominante, sus-énoncé, etc. A côté d'eux, en effet, le vocabulaire présente un assez grand nombre de mots en sus- qui proviennent d'une autre source et que, par suite, il ne convient pas de séparer: tels sont, entre autres, susmption, suspicion, empruntés au lat. super scriptionem, suspitionem (p. subspitianem). Celui qui n'est pas au courant des origines se trouverait fort embarrassé pour discerner parmi eux les composés auxquels peuvent ou non s'appliquer la séparation et le tiret ; aussi vaut-il mieux ne pas établir
de différence et décider simplement que dans aucun des mots commençant par sus- on n'effectuera la division.
11. Ultra, infra, intra, extra, rétro, inter. — Ultra n*est soudé que dans ultramontain, composé savant créé par le xiv« s. à côté du vfr. outremontain. Ce préfixe tend à devenir d'un emploi courant et populaire. Dans toutes les nouvelles formations on lui donne le tiret. Ex. : ultra-catholique, ultra-conservateur, ultra-républicain, etc. Il faut persister dans cette voie et, pour ne pas introduire d'exception, on divisera ultramontain en ultra-montain,
I^ même règle doit s'étendre à tous les mots composés avec infra- et intra-. Ex. : infra-structure, intra-dos, comme infra-rouge, intra-muros.
Extra, étant le corrélatif de intra, appelle une solution identique. Presque tous ses composés sont soudés, on les dessoudera. Ex. : extra-dos, extra-judiciaire, extra-statutaire, extra-ordinaire (v. § 106), etc. Un seul peut faire doute, parce qu'il a été directement tiré du latin, c'est extravaguer (de extraxagari) ; mais, le mieux est, je crois, d'éviter cette unique exception et d'écrire ce mot comme les autres avec un tiret : extra-vaguer ^.
Des composés de rétro et inter rien à dire : il faut les laisser intacts. Tous ceux en rétro- et la presque totalité de ceux en intersont directement tirés du latin. Les premiers ne comportent donc pas la division et, parmi les autres, ceux qui la comporteraient étant en nombre infime, son application serait restreinte par beaucoup trop d'exceptions : il est plus sage de s'abstenir.
§ S37. Substantifs et adjectifs composés ayant pour premier terme UN substantif, un adjectif ou un verbe. — Ex. : babeurre, baisemain, claquebois, claquedent, lèchefrite, mainlevée, mainmorte, passavant, passerage, portecrayon, portefeuilley toumebride, toumebroche, tournevis, tranchefil, tranchelard, etc., qui sont pour bas-beurre et bat-beurre, baise-main, claque-bois, claque-dent, lèche-frite, main-levée, main-morte, passe-avant, passe-rage, porte-crayon, porte-feuille, toumebride, tourne-broche, tourne-vis, tranche-fil, tranche-lard.
En principe, les composés de cette classe sont à dessouder et à écrire les uns avec tiret, les autres sans tiret, selon qu'ils tombent
1 La valeur de ultra et de extra dans ultramontain et extravaguer n'est pas la même que dans uUra-catfiolique ou extra-fin, mais nous aurions tort de nous laisser arrêter par ces nuances. Ce qui prime tout, on ne saurait trop le redire, c'est la nécessité de fournir à l'écolier des solutions orthographiques d'un caractère général, partout où cela se peut. La remarque qui vient d'être faite au sujet de ultra, extra, est de mise dans tous les cas du même genre.
DuTENs. — Élude sur la simplification de Vorthographe. 26
respectivement sous l'application des règles A , B, C ou D (§§ 516-325). Ex. : bas-beurre, bat-beurre, baise-main, etc., à l'exemple de bas-fond, bat-filière, claque-oreille, main-forte, passe-debout, passe-lacet, porteplume, coupe-file, tranche-montagne, etc.
§ 538. Exceptions. — Il y aura lieu d'apporter à celte suppression de la soudure un certain nombre d'exceptions motivées par les causes suivantes :
1« Par suite de révolution du français, le sens actuel du composé ne concorde plus avec la signification des composants pris isolément. Ex. : banlieue, bonjour, bouleverser, quintessence, colporter, morfil, sainfoin, gendarme, gentilhomme, passeport, plafond, vinaigre, bonhomme, etc., de ban et lieue ^, bon et jour, verser en boule, quinte (i. e. (( cinquième ») et essence, porter au col, fil et mxyrt, foin et sain (i. e. (( utile à la santé »), gens d*armes, gentil (i. e. « noble ») et homme, passer et port (i. e. « passage »), plat et fond (i.e.(( surface » supérieure d'une chambre, d'une galerie, etc.). De même vinaigre n'est pas l'équivalent de vin aigre 2 et un bonhomme nofîre pas le même sens que « un bon homme)) ^ : c'est pourquoi bonhomme n'est pas à transformer en bonhomme, non plus que vinaigre en vin aigre.
Dans la plupart de ces expressions la composition est maintenant plus ou moins voilée à nos yeux, et il est aisé de se rendre compte qu'elles se sont trop éloignées de leur sens primitif pour qu'on puisse y supprimer la soudure : la séparation n'aurait qu'un effet, ce serait de les rendre incompréhensibles ou peu s'en faut.
2o Les composants (ou simplement l'un deux) n'existent pas à l'état isolé dans le français moderne. Ex. : mappemonde, prim^evère manœuvre, orfèvre, prud'homme, aujourd'hui, midi, bilboquet (p bille-boquet). Les éléments monde, prime, ceuvre, or, homme, jour, mi bille, se trouvent bien dans le vocabulaire usuel, mais non mappe vère, etc. Mappemonde vient du b. lat. mappa mundi ; primctère, p prime vère, est tiré du lat. pop. *prima vera, plur. de primum ver « premier printemps »; mawo?urre et or/(èi>re le sont du lat. pop. *manuopera, *aurifabrum, le vfr. fèvre (de lat. fabrum) est tombé en désuétude et il en est de môme pour pru (§ 370, 2« note) et hui ; midi est composé de mi et vfr. di (de lat. diem), et boqiiet est un élément obscur, de provenance et de signification mal définies.
1 Banlieue désignait autrefois un espace d'environ une lieue autour d'une viHe, dans lequel l'autorité faisait proclamer les bans,
2 Aussi ce mot a-t-il pour pluriel vinaigres et non vinsaigres,
3 Ex. : {( Un vieux bonhomme, dessiner des bonshommes ».
Dans ces conditions, beaucoup de personnes, même si elles ont conscience de se trouver en face d'un composé, sont hors d'état d'en effectuer une analyse satisfaisante à Taide des seuls éléments que leur fournit le vocabulaire courant. Pour y réussir, elles auraient besoin de se livrer à une recherche d'origines, et c*est, comme je lai dit à plusieurs reprises, un supplément d'effort dont on doit débarrasser autant que possible la pratique de l'orthographe. Ici encore s'impose la nécessité de ne pas toucher à la soudure ; il faut môme la compléter en supprimant l'apostrophe de pri/rf'/îomme et d'aujourd'hui (^ SU), à l'exemple de celle de gens d'armes, d'avantage, d'or en avant, à Verte, n'a guère, etc. (§ 535). La valeur primitive de pru et de hui ayant disparu pour nous, l'apostrophe ne s'y comprend plus.
3<> La formedu féminin u dou pluriel indique que la langue a perdu le sentiment de la composition. Ex. : vaurienne, fainéante, papelarde; vauriens, fainéants, papelards, atouts, alentours, etc. Nous ne nous rendons plus compte que les sg. vaurien, fainéant, papelard, atout, alentour, sont pour vaut rien i, fait néant 2, pape lard (de vfr. paper « manger »), à tout, à Ventour, puisque dans ces groupes nous donnons les signes du genre et du nombre h des mots comme rien, néant, lard, tout, entour, qui ne les comportent pas, les uns parleur nature même, les autres en raison du rôle qu'ils remplissent dans le composé. Ici comme plus haut il n'y a évidemment pas lieu de rompre la soudure, la formation primitive étant oubliée et chacun des groupes ainsi constitués ne produisant plus sur nous l'impression d'un composé, mais celle d'un mot simple.
Par les mêmes motifs, dans trousse-pet, qui fait au féminin troussepète, il serait bon de supprimer le trait d'union et d'opérer la soudure : troussepet, troussepète.
A Ventour comporte une remarque analogue. On sait que, si ce groupe se soude en alentour quand il fonctionne comme substantif, au contraire il reste à l'état divisé quand il joue le rôle d'adverbe; or, il serait bon pour la simplicité de le souder égahement dans cette dernière acception^ et d'écrire alentour à l'imitation de au tour, qui est devenu autour, ou de à Verte qui, transformé en alerte, ne possède plus qu'une seule graphie, quelle que soit sa fonction, substantive, adjective ou interjective.
Quant à chef-d'œuvre, il faut rejeter sa soudure en chédeuvre,
»-« V. §ol2,7«, note.
3 La cause est pareille à celle qai a fait proposer plus haut une graphie unique pour téle-à-têle employé soil substantivement, soit adverbialement § 520..
qui a été souvent proposée. Tant que le pluriel anormal chef-d'œu Tires n'aura pas été substitué à la forme actuelle chefs-d' centre ^ le sg. chédeuvre, qui implique un plur. chédeuvres, restera inadmissible (V. § 294, 3 ).
§ 539. RÉSUMÉ. — Les questions relatives au traitement de la soudure dans les mots composés peuvent se grouper sous les quatre chefs suivants:
i^ La soudure est légitime dans les mots où, pour des raisons diverses, Texistence de la composition n'est pas sensible ou a cessé de Fétre. Y introduire la séparation des composants constituerait une opération malaisée sur certains points, impossible sur d'autres et, en tout cas, inutile ou même nuisible, puisqu'elle ne serait pas comprise de la majorité du public et ne servirait qu'à rendre obscures des expressions qui sont claires sous leur forme présente (§ 538).
2^ Elle doit également être maintenue dans les mots où elle répond à des distinctions utiles (§ 535, 4<)).
30 On peut l'accepter aussi, — par exception, — dans un petit nombre de cas où elle contribue à la simplification de l'orthographe, lorsque, sans créer de mots trop longs, elle efface, conformément à l'analogie, toute différence d'écriture entre des expressions ayant la même origine, mais dont certaines ne sont pas agglutinées tandis que les autres le sont (§ 532, note, et § 533, in fine).
4<> Partout ailleurs il y aurait avantage, semble-t-il, à rompre l'agglutination des composants et à la remplacer par le trait d'union, du moment que le composé rentrerait dans la classe de ceux où ce signe doit figurer en vertu des règles énoncées aux §§ 516- 525. Ce serait opposer un sérieux obstacle à l'envahissement progressif de notre lexique par des mots trop longs et trop compacts, dus à la contagion des soudures déjà existantes (§ 531). La clarté de la langue ne peut qu'y gagner et il serait difficile de présenter cette réforme comme une complication de la graphie, puisque, au contraire, elle diminue dans une large mesure le chiffre des contradictions, en ramenant sous une règle commune beaucoup de mots qui s'en écartent dans l'orthographe actuelle.
La substitution du trait d'union à la soudure n'est d'ailleurs pas une aussi grande nouveauté qu'on pourrait le supposer à priori. Les précédents sont loin de manquer, car l'Académie l'a depuis longtemps opérée dans un grand nombre d'expressions que le x\n^ siècle agglutinait et que nous divisons maintenant. Pour s'en convaincre il n*y qu'à feuilleter au hasard le Dictionnaire français-
italien de Duez (1659), on y relèvera immédiatement une longue série d^anciennes soudures aujourd'hui sorties de l'usage, telles que celles-ci: chaussetrappe, chauvesouris, contrclettre, contrepied, contrebalancer, à contrecœur, curedents, entretemps, entrechoquer, entrecroiser, entrebailler, gardeboutique, garderobe, mille feuilles, millepertuis, millepieds, passe/leur, passepartout, passepied, plateforme, portenseigne, sousdiacre, soussecrétaire, tirebotte, tirepied, triquemadame, etc.