APOSTROPHE
§ 552. Il y a peu de chose à dire de ce petit signe, introduit au xvi^ s. dans notre écriture (§ 42, l^e note) et dont la pratique, même à la fin du xviii<^ s., se montre encore fort irrégulière chez plus d'un écrivain, comme en fait foi, entre autres, la correspondance manuscrite de Voltaire, où Ton rencontre des graphies telles que celles-ci : ((... dun travail, ... jay le bonheur, ... monsieur /a66^ de Prades, ... jespère, ... mexhorter, » etc.
Le même fait se remarque dans les noms de famille pourvus de la particule de : souvent l'apostrophe y est omise et, conformément à un usage courant de la vieille langue, la particule se soude au nom. Ex. : Daguesseau, Daligre, etc., pour d'Aguesseau, d'Aligre.
Pour la soudure fréquente de l'article et du nom commun dans l'ancien français, se reporter aux exemples du § 42.
§ 553. De nos jours l'orthographe officielle ne se pique pas non plus de beaucoup de logique ni d'une régularité absolue dans son emploi. Elle accepte sans résistance sa suppression dans dinde, davantage^ dorénavant, dont, dans, naguère, nitouche, etc., qui sont pour d'Inde, d'avantage, d'or en avant, d'ont, d'ens, n'a guère, n'y touche, et où le respect de l'étymologie commanderait sa présence, mais elle laisse subsister l'apostrophe inétymologique des expressions où l'adj. grand est suivi d'un substantif féminin, comme chose, mère, messe, faim, peine, peur, etc., et où des grammairiens plus zélés qu'érudits ont cru faire merveille en l'ajoutant pour marquer l'élision d'un e imaginaire.
554. Réglementation. — Nous avons vu au §528, 2, que cette apostrophe esta supprimer et qu'il faut écrire grand chose, grand-mère, grand peur, etc.
Celle de prud'homme et d'aujourd'hui, bien que justifiée par l'étymologie, doit également disparaître, car elle ne rend aucun service : l'origine de ces termes est oubliée et nous ne les percevons plus que comme des mots simples (v. §§ 370, 371 et 538, 2°).
De même pour presquHle, entr'acte, entr'ouvrir, et autres composés en entr', dont la graphie a été réglée au § 517.
Pour quelqu'un, j'ai exposé au § 477 les raisons qui militent en faveur de la notation qelcun.
§ 5S5. Lorsque, puisque, quoique, s'élident en lorsqu', puisqu', quoiqu', devant il, ils, elle, elles, on, un, une-, ailleurs ils gardent leur -e muet. C'est une contradiction qui n'est fondée sur rien et qu'il faut faire disparaître en supprimant l'élision.
A la vérité, on serait en droit de soutenir l'opinion opposée, et voici comment :
Nous savons que, d'après une règle constante, la conjonction que subitl'élision devant toutes les voyelles. Aussi, dans un intérêt de simplification, pourrait il sembler rationnel d'étendre cette pratique à tous les composés qui ont que pour élément final et de changer lorsque, puisque, quoique, en lorsqu\ puisque quoiqu', non plus seulement dans tel ou tel cas particulier, mais devant tout mot commençant par une voyelle.
Si plausible en apparence que soit cefte manière de voir, en fait elle tombe sous une double critique :
lo Dans ces mots terminés en -que nous avons cessé de sentirla composition et l'on ne saurait arguer de la façon dont la conjonction que est traitée par l'orthographe actuelle pour appliquer la règle à ses congénères lorsque, puisque, quoique ;
2"^ Les cas où ceux-ci ont à élider leur -e devant des mots présentant une initiale vocalique (il, ils, elle, elles, etc.) sont incomparablement moins nombreux que ceux où l'élision n'a pas lieu. Par conséquent, nous imposerions aux habitudes acquises un dérangement beaucoup plus marqué en généralisant l'élision qu'en la supprimant.
Cette dernière considération est d'une importance majeure et, jointe à la précédente, elle ne nous permet pas d'hésiter : il faut donc s'en tenir à la première solution, celle qui conserve en toute circonstance leur -e final à lorsque, puisque, quoique.
Jusque comporte naturellement la même modification. Ce mot, qui de\ieu{ jusqu devant à, en, ici, où, etc., gardera partout son -e final. Toutes les anomalies de cette espèce ne sont bonnes qu'à embarrasser l'orthographe et doivent être éliminées.
§ 536. Réserve faite des quelques suppressions qui viennent d'être signalées, l'apostrophe est à conserver sur tous les points où elle fonctionne pour indiquer l'élision des voyelles a, e, i, dans c', ç', d*, ]\ r, m', n', qu\ s\ t\ de ce, ça (p. cela dans « c'a été »), de, je, le, la, me, ne, que, se, si, te,
DuTENs. — Étude sur la simplification de Vorthographe. 27
On a proposé de l'y supprimer, mais à tort : la mesure serait nuisible, notamment en ce qui concerne Tart. le, la, et la prép. de. Ecrits / et d, ces petits mots auraient une propension à se souder au terme qui les suit, comme cela s'est produit en d'autres temps. Qu'on se rappelle, en elïet :
lo les spécimens donnés au § 42 de la fusion de l'article avec le substantif et des fâcheux résultats qu'elle a eus ;
2o la soudure de la préposition élidée dans davantage, dorénavant , etc. (§§42, 529).
On peut en rapprocher la soudure den y touche en nitouche et celle de m amie (p. ma amie) en mamie, qui plus tard, devenu ma mie par une interprétation erronée, a doté amie du faux synonyme mie (déjà usité au xui® s.).
Or, j'ai énoncé dans la section relative à la soudure des composés les motifs que nous avons d'éviter tout ce qui peut tendre à multiplier ces fusions de mots, et il est impossible de nier que la présence d'un signe scriptural comme l'apostrophe ne soit de nature à les empêcher en maintenant le souvenir des origines.
§337. Non seulement l'apostrophe est à conserver, mais il faut en étendre l'usage à certains cas où elle ne figure pas encore, bien qu'elle puisse s'y montrer fort utile en assumant un rôle qu'elle n'a pas rempli jusqu'ici, celui de signe diacritique. Ce procédé ayant été signalé en plusieurs endroits de l'ouvrage, je n'ai pas à y insister et je me bornerai à un relevé sommaire. L'apostrophe, en effet, peut servir à indiquer :
lo la prononciation redoublée du groupe ss, Ex. : as'simihr (V. §487);
2o celle du groupe //. Ex. : millésime (v. § 437) ;
3^ la prononciation g-n du groupe gn. Ex. ; ig'né (v. § 432) ;
4« la prononciation a nasal + n du groupe an remplaçant en, enn. Ex. : an'iwer, an'ui, p. enivrer, ennui (v. §§ 217, 220) ;
3» celle d'une consonne finale (s ou t, par exemple) qui, habituellement muette à la pause ou devant une autre consonne, se fait entendre par exception dans des mots comme sis*, dis', suxint* (p. six, dix, succinct), bismut\ zénit\ etc., v.§§281, 309, 337,338, 3^, et 399;
6» celle des consonnes finales n, p, t, etc., dans les mots français d'origine étrangère où elles se font entendre. Ex. : splin\ sloup\ tôt* (v. §§ 167, 184, 242, et ci-dessous § 371, où cette question est examinée avec plus de détails).
§ 558. Parmi ces derDÎers il en est qui comportent une mention spéciale : ce sont ceux où la consonne finale dont on tient à préciser Tarticulation est précédée d'un -c-. Un moyen préférable à l'emploi de l'apostrophe serait de placer sur cet -e- un accent, à l'exemple de celui que j'ai proposé d'introduire dans abdomen, plèd, anvèr, sèt^, etc. (v. §§ 230, 293, 317, 381,550, 4o) : aux yeux de beaucoup de personnes cette graphie semblera sans doute plus facile à accepter, comme entraînant pour elles un moins grand changement d'habitudes (v. § 571, c).
§ 559. Ajoutons, à ce propos, comme observation générale, qu'en matière de signes diacritiques il faut avoir la sagesse de se restreindre à l'indispensable. Si la notation rigoureuse des sons est une chose excellente, la simplicité de la graphie en est une autre qu'on n'a pas le droit de négliger. Le pouvoir de tout exprimer n'appartient qu'à une écriture scientifique : une bonna écriture courante ne saurait avoir de si hautes prétentions. Pour atteindre son but, qui est avant tout d'ordre pratique, elle doit savoir se borner à rendre les phonèmes de la langue avec une approximation suÏBisante(v. §§24,80).
1 Comme obstacle aux chances d'équivoque, la nécessité d'un accent grave sur set est chose des plus discutables, ainsi qu'on l'a vu au g 381 ; comme signe indicateur de la prononciafion du -t flnal, son addition ne se justifie qu'à la pause (Us sont sèt, je dois partir le sèt, etc.), puisque ailleurs elle serait inutile, la règle étant de toujours faire sonner ce -t devant une voyelle ou une h muette [set arbres, set heures, etc.)
TREMA
§ 560. Proposé en 1540 par Dolet, le tréma, dont le xvii« et le xviii® siècle ont fait abus (eauë, éblomCy jouir, moelle, nuë, roue, rue, etc.) et que le xix^^ a ramené à des fonctions beaucoup plus modestes, remplit aujourd'hui dans notre orthographe un rôle ordinairement utile : il y précise la manière d'articuler des graphies ambiguës comme ai, au, ne, wt, etc., et empêche, par exemple, qu'on ne prononce « naïve, Sawl, diiguë,c\guë, conti^/wifté », etc., à la façon de « glaive, saule, ai^/we-marine, ligue, guiiRre » ^ Aussi n'est-il à supprimer que dans quelques mots où, en réalité, il ne sert à rien :
a) Tels sont dieul, glàieul, fdience, bdionnette, etc. (sur ce point se reporter au § 97).
b) Telle est encore l'interjection die, qu'on doit écrire aie, car la lecture n'en peut être incertaine, du moment qu'au polygramme -aie prononcé èj/' (comme dans les formes verbales paie, raie) on substitue régulièrement la notation -èie(\ § 98).
c) Nous avons également à le faire disparaître des formes en -ouions, -ouiez, -uions, -liiez, que nous offrent les verbes en -ouer, -lier, comme jouer, distribuer^; en effet, il ne semble guère à craindre que, parle fait de la suppression de ce signe, leur prononciation (ou-yon, ou-yé, uyon, u-yé) vienne à se changer en oui-on, ouié, uion, ui-é (plus exactement ouiyon, ouiyé, ui-yan, ui-yé).
d) Actuellement, dans la conjugaison du verbe arguer, le radical arguer- prend un tréma (arguer-) à tous les endroits où son ene se fait pas entendre (arguëra, arguërions, etc.); mais celui-ci ne persistera pas, ces formes devant s'écrire désormais par argur- (argura, argurions, etc.), d'après la règle du § 126 sur le traitement de Ye muet médial postvocalique.
Partout ailleurs on doit le conserver, seulement il faut le déplacer dans les groupes uë, ui, qui sont à noter lïe, m. Ex. :
* Dans Noël il indique que ce mot est un dissyllabe où Vo garde sa valeur normale {no-èl) cl non un monosyllabe où il reçoit celle d'un ou consonne {nwèl). C'psl pourquoi rAcadémie u rejeté la proposition de l'écrire sans tréma, de peur que celte graphie n'en altérât la prononciation (v. Rapport de 1905, p. 12, 6*).
* V. Ghassang, Gram, franc., p. 109.
argue, exigile, ambiguité. Les motifs en ont été donnés aux §§ 436 et
§561. De même que pour les accents et pour l'apostrophe, il y a lieu pour le tréma d'étendre son application à un certain nombre de cas déjà étudiés dans le cours de ce travail et dont je vais rappeler les principaux :
lo Dépouillés de leur h muette, bahut, cahute, cohue, prohiber y ébahir, envahir, trahir, chat-huant, etc., auront besoin de la remplacer par ce signe, pour conserver une graphie qui réponde à leur prononciation. Ex. : baiit, caute, coûe, praiber, ébdir, antàir, tràir (§ 371), chaiian (§ 259, 5^, § 325, 2, et § 440, 2^).
2<^ Il est à introduire dans les groupes gua, gue, gui, guon, là où ils se prononcent non ga, ghé, ghi, gon, mais gu-a, gu-é, gu-iy gu-on, Ex. : argiia, arguer, argiié, arguiez, égûille, arguons, etc. (v. §§ 436- 438).
3<> Il faudrait en faire autant pour les groupes qua, que, qui, prononcés ku-a, ku-e, ku-i, si Ton se refuse à accepter leur réforme en cua, eue, cui, Ex. : qûinquaieul, équestre, loqûèle, éqiiilatéral, ubiquité, etc. (v. §§ 474-475).
4« Son emploi dans le groupe ex- (p. exe-) articulé eks devant les voyelles e, i, préviendra la mauvaise prononciation egz. Ex. : ëxéder, exiler (v. § 406). De même pour le groupe ex- remplaçant exsdans exsangue, etc. : on écrira ëxangue (ibid.).
5^ Si Ton adopte la simplification de ville en vile, la graphie mie peut servira empêcher toute équivoque avec l'adj. fém. vile (v.§§57, 4^ et 458).
6<> En traitant du groupe bs (§ 409), j'ai dit qu'on pouvait recourir au tréma dans des mots tels que subsister, subsistance, pour signaler indirectement que \s qui suit le b n'y est pas sourde comme dans subside. Ce n'est pas que la question ait par ellemême une grande portée. L'absence d'un graphisme spécial vîntelle à engendrer plus tard les prononciations sup-sis-té, sup-sistans\ cette modification phonétique n'aurait d'autre conséquence que de rendre l'émission de ces mots un peu plus dure; mais j'ai dû, par un scrupule d'exactitude, mentionner l'usage du tréma comme une ressource commode pour le jour où l'on tiendrait à caractériser cette nuance au moyen d'un signe diacritique.
7» Enfin nous avons vu au § 197, 3® que dans abbaye la transformation de -aye en -éie nécessite l'adjonction du tréma (abéie), pour empêcher de confondre la prononciation de cette finale avec celle de -èie dans phie (p. paie).