‹ Étude sur la simplification de l'orthographeChapitre 50 sur 58 · NOMS PROPRES ETRANGERS · texte numérisé non relu

NOMS PROPRES ETRANGERS

§ o7o. Comme la plupart des autres peuples, nous avons pour règle (à de rares exceptions près) de conserver aux noms propres étrangers leur notation indigène. Si naturelle qu'elle semble à beaucoup d'esprits irréfléchis, cette méthode n'en est pas moins entachée d'un défaut grave : elle conduit un grand nombre d'entre nous à défigurer inconsciemment la prononciation de ces noms propres jusqu'à les rendre méconnaissables, en attribuant à leurs signes scripturaux la même valeur phonétique qu'aux nôtres. Bien des personnes auraient peine à réprimer un sourire si, pour désigner d'Alembert, Diderot, Dumas, Musset, etc., elles entendaient un Anglais les appeler rf^/emmèeurfe, daidrote, dioumass, meussète^, mais elles ne s'aperçoivent pas qu'elles en font tout autant lorsqu'elles irdinstormeni\m\)eriurb^h\emeniGutenberg,Metzinger,Wittgenstein, Tannhœuser, Fahrenheit, Westinghouse, etc., en gutinbère, metsinjé, vitjinstène, tanaozère, farénète, vestingouze. Il n'y a pas encore un demi-siècle que, dans les lycées, bon nombre de professeurs imposaient à leurs élèves l'obligation de dire Cronvèl et Vazington, en vertu de ce singulier argument qu' « étant Français, ils devaient prononcer à la française. »

§ 376. Ici encore, comme pour les noms communs (§ 364), les Russes et les Grecs nous montrent la route. Appliquant aux noms propres étrangers les principes de l'orthographe phonétique, ils les transcrivent sous la forme qui se rapproche le plus de leur prononciation réelle, dans la mesure où peut le permettre la différence des idiomes et de leurs alphabets respectifs. Quelques auteurs slaves qui écrivent en français, Waliszewski entre autres, ont, depuis assez longtemps, commencé à transcrire pour nous de cette manière les noms russes, en substituant à Souwarow, Woronzoff, Romanzoff, Potemkin, etc., les graphies Souvorof, Varantsof, Roumian-

* C'est ainsi que les termes techniques avoirdtipois « livre de 16 onces » et reconnoitre o exécuter une reconnaissance », empruntés autrefois par la langue anglaise au français, s'articulent aveurdioupoïze, rèconnoïtenrt

tsof, Patiomkine. En môme temps qu'ils nous rendent service, ils nous donnent une leçon de logique dont nous ferions bien de profiter.

La réforme proposée aux §§ 564-374, pour la notation des mots empruntés par le français aux autres langues vivantes, doit s'appliquer intégralement aux noms propres étrangers de personne et de lieu : elle ne présente que des avantages et ne peut gêner qui que ce soit. En effet, tout lecteur qui, sachant le grec moderne ou le russe, vient à parcourir un journal ou un livre écrit dans une de ces deux langues n'éprouve aucun embarras à reconnaître les noms français dans leurs transcriptions phonétiques: par la même raison, nous sommes en droit d'affirmer qu'un étranger possédant notre langue et familiarisé avec la manière dont s'articulent nos caractères retrouvera du premier coup d'œil ses noms nationaux sous la nouvelle orthographe dont nous les aurons revêtus.

577. Les noms propres étrangers n'appartiennent pas au fonds de notre langue comme les substantifs empruntés dont il vient d'être question au § 564, ils ne sont pas comme eux d'un emploi courant et quotidien, nous n'avons donc pas les mêmes motifs de tenir à leur donner une orthographe aussi simple et aussi sommaire que possible (§ 567). Au contraire, il paraît indiqué de s'attacher, en les transcrivant, à reproduire plus fidèlement leur prononciation, quitte à modifier un peu sur ce point les règles posées plus haut relativement à la notation des noms communs. En voici quelques exemples :

1» Au lieu d'y représenter le ch dur de l'allemand (et les articulations analogues des autres idiomes, comme le j espagnol, le kh et le gh de l'arabe, etc.) par une r simple f§ 567), il serait meilleur de le faire au moyen du c'h breton, tant à la fin qu'à l'intérieur du mot. Ex. : Anspach, Eschenbach, Lenbach, Aeschbacher, où l'élément -pach, -bach, serait écrit -pac'h, -bac* h. Si Ton préférait une autre notation, on pourrait adopter soit le groupe r'h, soit sa simplification r/t'i.

2» Le ch doux médial de l'allemand sera rendu en principe par 'hH- (v. § 568), mais il y aura lieu aussi de s'adresser dans certains cas aux notations -i/tS -h'-, -i' 2. Ex. : BluhHeur(p. Blûcher)^ Rdilienao (p.Reichenau), Butineur (p. Buchner),HèMt, Lamprèih't, Bdih'chtàin\

* Notation pratiquée déjà par beaucoup do géographes peut les noms arabe»*

2 Cet -V- et celui du groupe -iW- sont, comme on le voit par les exemples [BaVchlaïny Raïh'enao, etc.), à pourvoir d'un tréma, lorsqu'il s'agit de transcrire le polygramme -eich-.

ou plus simplement, afin d'éviter de charger l'écriture, Hèi'l,Lam' prèi't, Bdichtdin* (ip, Hecht, Lamprecht, Beichstein).

3^ Final, ce môme ch doux sera rendu par -ih' -A*. Ex. : Blèih\ FreûliK (p. Bkch, Frœlich).

Dans ces diverses graphies c*/i, r'A, h'i, ih\ h\ i\ Tapostrophe n*a d'autre but que de les caractériser avec plus de force et d'avertir le lecteur qu'il est en face de notations destinées à symboliser un phonème étranger à sa langue maternelle. Ces notations très médiocres, — il est à peine besoin de le dire, — ne prétendent d'ailleurs aucunement à être les seules qui puissent permettre de résoudre le problème d'une façon approximative : elles sont présentées ici à titre de simple indication.

i^ Vh aspirée ne sera supprimée nulle part (v. § 569).

5^ En ce-qui regarde le th anglais dur, il est à craindre que la graphie /*, proposée au § 566 pour les noms communs, ne soit bien dilDcile à faire admettre pour les noms propres, comme rompant d'une matière trop complète avec des habitudes enracinées. Il faudrait alors se résigner à accepter les raisons assez pauvres qui ont été mentionnées aux n»» !<> et 2^ du § 566 et garder provisoirement à ce digramme sa forme originelle th.

6o La même objection étant applicable à son corrélatif le th anglais doux transcrit par t? , du moment que Ton conserverait l'un on ne pourrait faire autrement que de conserver l'autre.

§ 578. Dans les atlas destinés à l'éducation de l'enfance nous pourrions continuer à garder pour les noms des villes, rivières, montagnes, etc., leur orthographe étrangère, à la condition d'inscrire à côté, entre parenthèses, leur prononciation : de cette manière l'élève aurait l'avantage d'apprendre à articulera peu près correctement les noms géographiques, sans risquer pour cela de se trouver dérouté le jour où il lui arrivera de recourir à un atlas édité ailleurs qu'en France.

Parmi ces noms il en est plusieurs auxquels nous avons l'habitude de donner une forme bizarre, qui diffère de leur orthographe nationale sans constituer cependant un essai de notation phonétique. Ex. : Londres, NapleSy Florence, Ratisbonne, La Haye, substitués à London, Napoli, Firenze, Regensburg, 's Gravenhage (par abréviation den Haag). Londres et Naples (lat. Londinium, Neapolis) ne sont que des altérations; Florence et Ratisbonne ont été empruntés aux anciennes désignations latines Florentia, Ratisbona, et La Haye est une traduction du hollandais. Ce sont des anomalies auxquelles

on pourrait remédier en présentant dans les atlas les noms de cette espèce sous une triple graphie : !<> la notation conforme à leur véritable orthographe; 2» la prononciation figurée entre parenthèses; S^» la forme que nous leur donnons en français. Ex. iFirenze (firenntsé) Florence.

§ 579. Exceptions. — Les réformes qui viennent d'être proposées ne regardent pas les noms appartenant à Tbistoire et à la géographie. anciennes : ils ne recevront aucune modification. Celles qu'on pourrait leur appliquer ne manquent pas d'intérêt sous le rapport philologique, mais elles n'en ont guère au point de vue pratique, le seul que j'aie tenu à envisager dans ce travail, et le meilleur parti à prendre en ce qui les concerne est de leur laisser, au moins provisoirement, les transcriptions auxquelles nous sommes accoutumés, si défectueuses que soient d'ailleurs un grand nombre d'entre elles.

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