NOMS PROPRES FRANÇAIS
§ 580. Ils sont de trois sortes : 1» noms de famille ; 2° prénoms ; 3« noms géographiques.
De ces trois classes une seule est irréforniable, la première. Les noms de famille constituent une propriété individuelle, leur modification bouleverserait les actes de l'état civil. C'est à la fois l'avantage des particuliers et celui de l'Etat que chacun en conserve scrupuleusement la graphie traditionnelle. Les divergences mômes qu'offrent dans leur forme extérieure des noms de prononciation et d'origine identiques sont essentiellement utiles à maintenir et présentent pour leurs possesseurs un intérêt qu'il faut avant tout respecter, car ces différences graphiques concourent à mettre en relief la différence des filiations et à empêcher de confondre des familles étrangères les unes aux autres. A ce point de vue il n'est pas égal de s'appeler Béranger ou Bérenger, Famé, Febvreon Fèvre, Gombaud ou Gombault, Leblan, Leblanc ou Leblant, Matthieu, Mathieu ou Mathieux, Renaud, Renauld, Renault ou Renaut, Renoir ou Renouard, Roussel ou Rousselle, etc. C'est pourquoi, du reste, aucun citoyen ne peut, dan^ un acte public, changer la forme de son nom patronymique sans y avoir été autorisé par le Gouvernement.
§ 581. Pour les prénoms le cas est autre^ : le maintien de leur écriture actuelle est loin de présenter la même importance et leur simplification ne se heurte pas aux mêmes obstacles. 11 serait donc facile de leur imposer une graphie conçue dans l'esprit du phonétisme. Ex. : Jeanne, Euphrasie, Dorothée, Paul, Philippe, Sophie, etc., seraient à écrire Jane, Eufrasie^, Dorotée, PoP, Filipe,
< Est-il nécessaire d'avertir que le contenu de ce paragraphe vise uniquement les contemporains ? Les prénoms et surnoms de personnages qui appartiennent à l'histoire de France doivent naturellement demeurer à l'abri de tout changement, leur graphie se trouvant immobilisée par le fait même de leur caractère historique.
* Le p/i du gr. euphrasia, qui a donné le nom propre Euphrasie, est déjà rendu par une f dans le sbst. eu fraise (lat. du moy. âge euphrasia, § 465).
3 Paul s'écrivait anciennement PoL H figure encore sous cette forme dans plusieurs noms de lieu, comme Saint-PoWc-I^ow, SainUPol-sur-Mer, SaintPol-sur Temoise, etc.
Sofie, Bien que cette réforme, d'une étendue restreinte, ne puisse, sous le rapport de l'utilité, rivaliser avec celle des noms communs, elle n'en constitue pas moins un progrès de nature à en faire souhaiter la réalisation.
§ 582. Les noms qui appartiennent à la géographie de la France sont presque aussi malléables et gagneraient également à subir la réforme : Can, Anguiin^, Lan, Rouan, Rône, Sorte, etc., sont des graphies très plausibles qu'on pourrait faire accepter au public sans grande difficulté^. Dans plus d'un cas la logique y trouverait son compte : pourquoi, par exemple, s'obstiner à garder l'i/ de Bayonne, lorsqu'on a depuis longtemps remplacé par un i celui de son dérivé baïonnette^?
Peut-être objectera-t-on que la régularité du service postal est exposée à souffrir d'une simplification orthographique appliquée aux noms de lieu, mais c'est une hypothèse assez malaisée à admettre. En effet, que l'expéditeur d'une lettre en écrive dorénavant l'adresse de cette manière : « La Madelène, Le Ménil, Fontenè, Fontenoi », etc., au lieu d'avoir, comme aujourd'hui, à la libeller suivant les cas (( La Madeleine, La Magdeleine ou La Magdelaine, Le Maisnil ou Le Mesnil, Fontenay ou Fontenet, Fontenois ou Fontenoy )), on ne voit pas quel embarras pourrait en résulter pour les employés des postes. L'adresse devant toujours être complétée par le nom du département, aucune confusion n'est à craindre entre les localités de désignation semblable.
§ 583. Pluriel des noms propres, -— Bien que l'addition d'une -s finale aux noms propres, quand on les emploie au pluriel, ne constitue pas une question de graphisme à proprement parler, mais une question de syntaxe, il n'est pas déplacé, je crois, d'en dire incidemment quelques mots.
1 Les ducs dTn^/i t'en, qui Uraient ce nom de la seigneurie d'Enghien en Hainaut, l'écrivaient Anguien au xvr et au xvir siècle. C'est seulement vers le milieu du xvni* qu'il reprit l'orthographe wallonne (v. § 434, 1'* note).
' Pour d'autres exemples que ceux donnés dans ces deux paragraphes, se reporter aux noms de personne et de lieu cités dans les diverses sections de celte étude où ont été respectivement examinées les graphies vocaliques et consonantiques qui paraissent susceptibles de réforme chapitres l-III, V-VIl).
Pour la suppression du trait d'union dans les noms géographiques français, v. ci-dessus § 528, n» 9.
8 Le XVI* s. l'écrivait bayonette. Quoique l'Académie la mentionne encore dans la dernière édition de son Dictionnaire, cette graphie est complètement sortie de l'usage.
Les grammairiens du xviii® siècle ont introduit dans leur orthographe une distinction que les époques précédentes avaient ignorée et qui depuis lors est restée à Tétat de règle absolue. D*après eux les noms propres doivent prendre le signe du pluriel quand ils sont employés pour désigner non les porteurs mêmes de ces noms, mais des personnages qui leur sont analogues par la nature de leur •esprit, de leur caractère, de leur talent, etc. On peut en citer comme un exemple typique la phrase suivante qui se rencontre dans diverses grammaires : « Les Boileau et les Gilbert furent les Juxénak de leur époque. » Rappelons encore celle-ci : « Les Crébillon et les Campistron ne furent ni des Corneilles ni des Racines » (§311).
Cette règle, attaquée par certains critiques, est cependant fine, juste et, par suite, excellente à garder, le nom propre devenant ici un véritable nom commune Dans les deux exemples précités les mots Boilemh Gilbert, Crébillony Campistron, signifient « les écrivains qui s'appelaient Boileau, etc. ». Ce sont des noms propres dont chacun désigne non plusieurs personnes, mais une seule. Ce pluriel emphatique n*est pas un vrai pluriel, derrière lui se cache un singulier : il tombe sous le sens qu'il ne peut recevoir le signe de la pluralité. Tout au contraire, dans ces mêmes phrases, w les JuvénalSy des Corneilles, des Racines », signifient « des satiriques à la façon de Juvénal, des tragiques semblables à Corneille et à Racine. » 11 est clair que ces noms y désignent des collectivités. Pris au figuré, comme termes de comparaison, ils assument en réalité le rôle de noms communs, ils n'en sont que des substituts et la logique commande, en conséquence, de leur donner l'exposant du pluriel. Nous sentons si bien qu'un nom propre pris dans cette acception se transforme en nom commun que, dans beaucoup de cas analogues, nous remplaçons par une initiale minuscule la majuscule réglementaire des noms propres. C'est ainsi que nous écrivons « un amphitryon, un aristarque, un automédon, un barème, un buc4' phale, un cerbère, une fontange, un harpagon, un louis, un mentor, un napoléon, un olibrius, un phaéton, un quinquet, un sosie », etc., au lieu de (( un Amphitryon, un Aristarque, un Automédon », etc. Au pluriel nous écrivons sans hésitera des amphitryons, des aristarques, des automédons », etc., et nous serions fort surpris qu'on vint nous chercher querelle au sujet de leur -5 finale. Tout ceci montre bien
* n ne faut pas oublier que ces observations ne concernent que la prose, les poètes devant garder la liberté d'écrire le pluriel des noms propres de la manière la plus commode pour les besoins du vers (§ 586).
que les grammairiens du xvm^ siècle ont eu raison et que leur règle n'est pas une vaine subtilité^.
§ 584. A côté d'elle il en est une autre beaucoup moins fondée, qui consiste à établir une distinction entre les noms au pluriel désignant plusieurs membres de la même famille « selon que ces personnages sont considérés plutôt comme individus que comme membres de la même famille et inversement. » D'après les grammairiens qui l'ont formulée il faut écrire « les Gracques, les Hora^es, les Scipions », mais a les deux Tarquin, les deux Corneille ». Elle est purement factice, comme le fait remarquer avec justesse M. Glédat (Gram, rais,, p. 106). On ferait bien de la supprimer et de toujours écrire ces noms sans -s finale, sauf en ce qui regarde les personnages de l'histoire romaine, car rien n'est plus rationnel que de la leur donner, la forme plurielle y étant
* la traduction d'un pluriel latin : V-s des graphies « les Gracques,
les Horaces, les Scipions », répond à celle de a Gracchos, Horatios, Scipiones ». Par le même motif on la donnera aussi aux « deux Tarquins », qui répondent à « Tarquinios ambo ». En dehors de cette unique exception réservée aux noms romains il faut s'abstenir d'employer l'exposant du pluriel.
§ 583. Majuscules, — Il arrive assez souvent qu'un nom commun, ou un assemblage de noms communs, joue le rôle d'un nom propre. Ex. : (( la Bourse, la Ville, le Bon Marché, la Monnaie, le Théâtre- Français, VEglise », etc. En pareille circonstance, l'usage le plus répandu est de recourir à la majuscule. C'est un excellent procédé, qui ajoute à la netteté de l'expression en soulignant par une différence graphique une différence de valeur. En effet :
1° (( La bourse, la nille, le bon marché, la monnaie, le théâtre français », sont des expressions générales sans rapport avec «Iz Bourse (de Paris), la Fi//e (administration municipale), le Bon Marché (magasin), la Monnaie (établissement où on la frappe), le Théâtre-Français (édifice) ;
2^ Ce n'est pas la même chose de dire d'un prêtre qu'il est « sorti de ïéglise » ou qu'il est « sorti de ïEglise » ;
30 Quand un auteur, parlant de François V^^, l'appelle le Père des lettres, il fait allusion à un « surnom » historique, et la majuscule
* L'arrêté ministériel du 26 février 1901 est d'un avis opposé : « On tolérera dans tous les cas que les noms propres, précédés de l'article du pluriel, prennent la marque du pluriel. »
du mot Père s'y justifie d'elle-même, comme dans les surnoms de Père de la patrie. Père du peuple, donnés à Cicéron et à Louis XII, tandis qu'il en est autrement lorsqu'on dit qu'Hérodote a été « le père de l'histoire », ou Corneille « le père de notre théâtre ». Ici Ton énonce un fait, on formule une appréciation, père n'est plus un surnom, mais un simple nom commun, et, comme tel, il garde sa minuscule.
L'utilité de ce graphisme est incontestable et, je crois, incontestée, aussi n'en aurais-je point parlé, si l'Académie n'avait sur ce point une notation flottante, dont les inconséquences sont faites pour induire en erreur : par exemple, elle écrit correctement « le Théâtre-Français, ï Eglise », mais en regard elle nous donne « la comédie française, la bourse de Paris, la ville, la monnaie », etc. Autant de contradictions à faire disparaître : on posera en règle qu'il faut mettre une majuscule à ces expressions comme à toutes celles du même genre. « Ces majuscules contribuant à la clarté, » dit M. Bréal (op, cit., p. 72), « il n'y a aucune raison pour s'en priver. »