‹ Étude sur la simplification de l'orthographeChapitre 52 sur 58 · VERSIFICATION ET REFORME · texte numérisé non relu

VERSIFICATION ET REFORME

§ 386. Comme la remarque en a été faite à plusieurs reprises, les rectifications orthographiques resteront subordonnées aux exigences de la prosodie actuelle. Sous peine de bouleverser les conventions sur lesquelles repose tout le système de la poésie française, nous ne pouvons songer à adopter des notations qui modifieraient le nombre des syllabes dans les mots simplifiés ^. Il en sera de même pour tout changement qui contribuerait à rendre plus difficile le maniement de la rime. Quelque étendue qu'on juge utile de donner à la réforme, celle-ci ne saurait avoir la prétention de régenter les poètes, ni surtout de leur créer de nouvelles entraves 2. Qu'ils continuent à écrire comme ils l'ont fait jusqu'ici, en conservant intact le peu d'indépendance laissé par les lois sévères de notre versification, et gardons-nous de leur chercher querelle, s'il leur plaît de sacrifier aux trompeuses idoles de l'étymologisme. Je formulerai seulement quelques observations au sujet d'une question importante, celle de l'hiatus. Si l'on accepte les règles proposées dans le chapitre V relativement à la suppression des consonnes finales muettes, rien ne sera changé pour l'oreille, mais il en résultera pour l'œil beaucoup de nouveaux hiatus. Actuelle-

* Si pour miniature (§ 464) je me suis permis d'agir d'une manière différente, c'est qu'il n'y avait aucun inconvénient à le faire, le remplacement de cette graphie par mignalure ne pouvant concerner que les prosateurs. Les poètes du xvu* siècle employaient ù la fois les deux formes mignalure et miniature (^. 6, 2« note), et, quand ils usaient de la seconde, ils donnaient à minia- une scansion tantôt dissyllabique, tantôt trisyllabique. Ex. :

C'est une mignalure. (Corneille)

0 ciel! c'est miniature\ (Molière)

Le père de Sailians, peintre en miniature. (Marolles)

Il est évident que personne n'aura la pensée de contester aux poètes de nos jours une liberté que possédaient leurs confrères de l'époque classique.

« Voir à ce sujet §§ 121, 3» et 6*; 123, note ; 124; 132. note ; 137, 8*; 138; 140, 3o; 146, 2*, note 1 ; p. 440, note.

ment def.nid, loup, coursier, papier, etc., peuvent figurer dans les vers devant une voyelle ^ ; ils ne le pourront plus le jour où on les écrira clé, ni, lou, coursié, papié. Ce serait absurde, puisque cette suppression ne modifiera pas le son du mot : la graphie seule aura varié. Les poètes seront donc libres de ne pas en tenir compte : dans ce cas ils conserveront à ces termes leur ancienne notation. Mais si, ne voulant pas se singulariser par une affectation d'archaïsme, ils se rallient sur ce point à la nouvelle orthographe, il est clair quils seront forcés de réviser les lois de la versification concernant Thiatus. Ce parti serait le plus sage etTon ne peut que les y encourager.

§ 587. Les vieilles règles de l'hiatus auraient, en effet, un besoin ui^ent d'être remaniées de fond en comble pour se mettre d'accord avec la phonétique et la raison. Elles sont trop étroites et reposent sur une conception erronée du choc des sons vocaliques. La succession immédiate de deux voyelles différentes n'entraîne pas de cacophonie. Il n'y a d'hiatus véritable que dans la répétition immédiate d'une môme voyelle : a-a, é-é, t-t, etc. Pour faire sentir cette répétition, nous sommes obligés de nous arrêter un instant et de scinder en deux l'émission de la voyelle en y intercalant un souffle expiratoire, de cette manière : a'a, €é, ii, etc. Autrement l'ouïe ne percevrait pas deux émissions successives du même son : il n'y aurait pour elle que l'émission d'une seule voyelle longue à, é, î, etc., à la place de deux brèves âa, ëë, v, etc. C'est à cet effort expiratoire et au temps d'arrêt dont il s'accompagne qu'est due l'impression désagréable de l'hiatus, et le choc delà voyelle contre elle même est d'autant plus gênant, l'effet nous en semble d'autant moins harmonieux que celle-ci appartient à la classe des voyelles nasales (an-an, in-in, etc.) ou qu'elle possède un timbre plus aigu : ainsi le groupe a-a (<( Anna attend ») est beaucoup mieux toléré par le sens auditif que é-é et surtout ii (« beauté exquise, génie inimitable »), ce dernier exigeant le maximum d'effort vocal.

§ 588. L'hiatus, au contraire, n'existe pas en réalité là où les deux

1 Ex.:

Enfermée à la clef, ou menée avec moi. (Moliêhe)

L'an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut. (La Fontaine)

Quiconque est loup agisse en loup, (id.)

Rendre docile au Irein un coursier indompté. (Racine)

Je reprends sur-le-champ le papier et la plume. (Boileau)

phonèmes consécutifs sont dissemblables. Nous ne ressentons, par exemple, aucune impression pénible lorsque des rencontres de cette nature se produisent dans le corps des mots : on peut citer entre autres les groupes a-é, a-i, a-o, a-u, é-a, é-i, é-o, é-u, i-a, i-é, i Of i-u, o-a, oéy o-i, ou, u-a, ué, u-eu, u-o, u-au, ou-a, ou-éy oui, etc, dans (( aérien, Laïs, chaos, Imaû's, Théano, Chryséis, £olide, Creuse, liane, oublié, lionne, diurne, oasis, poésie, Hélotse, Antinows, Nantua, nuée, vertwewx, dwo, cruauté, loua, enjoué, enfoui », etc. Loin d'en être blessée, l'oreille en reçoit plutôt une sorte de caresse, et c'est précisément Tabondancede ses groupements vocaliques qui a valu au dialecte ionien la réputation de grâce et d'harmonie dont il jouissait chez les Grecs. Aussi est-il impossible de deviner par suite de quelle aberration ces mêmes rencontres, tenues à bon droit pour parfaitement euphoniques dans l'intérieur des mots, cessent d'être considérées comme telles lorsqu'elles se produisent entre la^fin d'un mot et le commencement d'un autre. Il faut avoir eu l'esprit faussé par les préjugés de l'éducation pour trouver que oé, ia, ao, au, oé, éa, etc., sont doux dans Pasiphaé, Eliacin, Laodice, Imaiis, Leucothoé, Théano, et durs dans « il a été, elle y a ceint le diadème, elle a osé, il a eu, Calisto et Arcas », etc. Il y a plus d'un siècle, d'Alembert, constatant que, s'il est des hiatus choquants, il en est aussi d'agréables, protestait déjà en ces termes : « Notre poésie même me paraît ridicule sur ce point ; on rejette : j'ai vu mon père immo/é à mes yeux, et on admet : j'ai vu ma mère immolée à mes yeux, quoique l'hiatus du second vers soit beaucoup plus ridicule. » (Lettre à Voltaire, M mars 1770).

§ 589. i-®s rigueurs affichées en cette matière par la prosodie classique ne sont pas explicables, mais ce qui Test encore moins, c'est de les voir compensées par des tolérances aussi étranges que celles-ci :

Cependant à Pompée élevez des autels. (Corneille) Trame une perfidie inouïe à la cour. (Racine) Pourquoi d'un an entier lavons-nous différée ? (id.) Immolant trente mets à leur faim indomptable, (Boileau)

Ce sont là des hiatus incontestables et de l'euphonie la plus douteuse. Pourquoi les autorise-t-on ? Pourquoi les autres, — qui n'en sont pas, — demeurent-ils défendus? Pourquoi enfin la prosodie met-elle le comble à ses incohérences en permettant d'un vers au suivanU'hiatus qu'elle interdit dans le corps du vers lui-même. Ex.:

Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti

A chassé tous les dieux du plus juste parti. (Corneille)

Ni serment, ni devoir ne l'avait engagé

A courir dans l'abtme où Porus s'est plongé. (Racine)

Chercher le motif serait peine perdue: nous n'en connaissons pas de valable.

§ 590. Il serait temps de faire droit à la plainte de d'Alembert en débarrassant une fois pour toutes la poésie française de prohibitions surannées que le bon sens condamne. Un certain nombre déjeunes poètes y semblent disposés : tout en se montrant soucieux de respecter l'ensemble des lois qui régissent notre versification, ils commencent à secouer le joug des faux hiatus. Souhaitons-leur d'opérer rapidement et dans sa totalité une réforme si nécessaire. Rien de moins compliqué, et la règle en est facile à poser : elle consiste à ne proscrire que les chocs de voyelles vraiment incom-. patibles avec l'euphonie (§587) et à autoriser tous les autres (§ 588).

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