‹ Étude sur la simplification de l'orthographeChapitre 53 sur 58 · LANGUE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

LANGUE SCIENTIFIQUE

§ 391. Contrairement à une opinion exprimée par divers hommes de science, je pense, comme le font beaucoup de leurs confrères, que la langue scientifique doit être exceptée de la réforme et obéir toujours strictement aux lois de l'étymologie, ainsi que je l'ai déjà dit à plusieurs reprises (§§ 58, 88, 91, note 1, 175, 190, 202, etc.).

La raison en est qu'elle n'a rien à démêler avec le vocabulaire usuel. Ce n'est pas une véritable langue, mais un idiome purement artificiel, un argot, pour l'appeler par son nom. Les termes dont cet argot se compose ne sont pas en réalité des mots français, mais des radicaux grecs et latins affublés de désinences françaises * . Ils restent en dehors de la langue proprement dite, telle que l'a faite une longue évolution. Cette formation artificielle était indispensable pour satisfaire aux besoins du vocabulaire scientifique, qui exigent une création incessante de mots composés. Or, sans être dénué de la faculté de composition, le français est cependant fort loin de la posséder au même degré que d'autres membres de la famille ario-européenne, comme l'allemand, le latin, le grec ou le sanscrit. Aussi a-t-il fallu suppléer à cette impuissance relative en se servant de matériaux extraits des idiomes classiques.

Une langue de cette espèce échappe à la réforme orthographique, parce qu'on ne peut songer un seul instant à la soumettre au phonétisme. Par la multiplication des équivoques dues à l'homographie, celui-ci ne saurait exercer qu'une action néfaste sur une terminologie qui réclame avant tout une précison absolue et où Tambiguïlé serait le pire des fléaux. Voici quelques exemples à l'appui :

lo Les trois finales -phile^ -phyle et -phylle^ respectivement tirées du gr* philos, phulê, phnllon, « ami, tribu, feuille », seraient con-

* Le mot radical est pris ici noti avec ia valeur spéciale qu'on lui donne en linguistique, mais dûns un sens plus général, englobant i\ la fois le radical et le thèmei

fondues par le phonétisme en une seule : -file (v. § 38, c, où il en a déjà été question). Il en serait de même pour la finale -rrhée : cAo/orrA^c deviendra énigmatique, si on le transforme en colorée. De môme pour les finales -lyte, -scèle, -pyle (de gr. lutos « soluble », skelos « jambe », pulé a porte »), et -lithe, -cèle (de gr. lithos « pierre », kêlê « tumeur ») ,-pi/e (delat. pila « colonne »), si on les note indistinctement -lite, -ssèle, -pile (v. §§ 32, 199). De même pour les éléments -choie et -colle (de gr. kholos « bile », kolla « colle ») : glycocholiqtie et glycocollique se confondraient sous la graphie unique glicocoliqe,

2o Chx)lique « biliaire », écrit coliqe, ne se distinguerait pas de l'adj. coliqe « relatif au côlon » (§ 58, c). Il en serait de même pour cronografie, remplaçant à la fois chronographie (de gr. khronos (( temps ») et cronographie (de Kronos « Saturne », v. § 333), ainsi que pour siriolojie, remplaçant cynologie ( de gr. kuôn « chien » ) et sinologie (de lat. Sinœ). Miolojie, substitué à myiologie (de gr. muia « mouche ») et à myologie (de gr. mm « muscle »), pourrait susciter des doutes analogues (v. § 202).

30 l^es deux radicaux entéro- « intestinal » et antéro- « antérieur » n'en feraient plus qu'un : antéro-. De même pour cirro-Qicirrho- (de lat. cirrus « filament » et gr. kirrhos « roux ») réunis sous la forme phonétique sirro-. De même pour thyro- et tyro- (de gr. thureos « bouclier » et turos « fromage »). De même pour hidro- et hydro- (de gr. hidros « sueur » et hudàr « eau ») : la substitution de i à j/ (§ 196) nous exposerait à confondre hydromancie, hydronose, hydrotique, hydrorrhée, etc. (écrits irfromansic, etc.), avec hidromanctc, hidronose, hidrotique, hidrorrhée, (écrits idromansie, etc.), dont la signification est entièrement différente ^ De même enfin pour auto-, poly-, dans des mois comme autopla^tie, autotomie, polyclinique, qui, transformés en oto-, poli-, se confondraient avec oto- et poli- de otoplastie, ototomie, policlinique (v. ce qui en a été dit §38, c, et§ 199).

Ces spécimens d'amphibologies suffisent à démontrer quelle étroite obligation s'impose à la langue des sciences de maintenir aussi pure que possible la forme étymologique 2. Ici se présen-

* Après cet échantiUon des équivoques que le changement de ^ en t introduirait dans les expressions scientifiques, on ne peut trop s'étonner de voir l'Académie, qui « se confesse très attachée k l'orthographe étymologique » {Rapport de 1905, p. 4, 2») et qui « repousse le remplacement intégral et radical de y dans les mots tirés du grec » (ibid., p. 18, 28**) appartenant au langage ordinaire, déclarer que, (( notamment pour les mots de création scientifique, elle aura pour tendance de favoriser Vi plutôt que Vy » (ibid., p. 21, 13»)^

Le vocabulaire scientiOque des Italiens et des Espagnols nous en fournit uec

tent deux objections partielles dont il faut dire quelques mots.

§ 592. La première est celle-ci : là où l'équivoque est impossible, ne pourrait-on simplifier la notation et écrire, par exemple, sinfise, ftisie, ftiriase, diftérie, flogose, tifoïde, atérome, éritème, asténiqe, condrome, erpétisme, etc. ?

Il est difficile de partager celte opinion. La terminologie scien tifique doit constituer avant tout une langue « internationale », écrite par et pour des hommes familiarisés avec le latin et le grec et qui, grâce à sa forme môme, soit facilement comprise des lecteurs auxquels elle est destinée. Le mélange duphonétismeàl'étymologisme lui enlèverait ce caractère d'internationalité qui en fait le principal mérite, pour la rejeter dans les inconvénients de l'arbitraire et de la confusion, puisque chaque savant pourrait dès lors en phonétiser les termes à sa guise et suivant les habitudes de son pays. Le seul moyen d'y mettre obstacle est de contraindre inflexiblement l'orthographe scientifique à respecter fétymologie.

De plus, l'admission du phonétisme dans les expressions où il ne peut déterminer d'amphibologie ne manquerait pas d'entraîner, par le progrès d'une contagion imitative, son emploi dans ceux où il serait apte à en introduire. La porte une fois ouverte gux caprices individuels, on verrait naître au bout de peu de temps une bigarrure orthographique susceptible des conséquences les plus regrettables. Du moment qu'ici deux systèmes d'écriture viendront à fonctionner concurremment, qui se chargera d'en délimiter avec certitude et autorité les territoires respectifs et de préciser sur quelles parties de la nomenclature chacun d'eux exercera son action ?

A la grande différence de ce qui se passe pour la langue usuelle, où tout se modifie avec lenteur et dont les acquisitions successives s'échelonnent sur un long espace de temps, cet idiome spécial, essentiellement mobile, s'accroît sans cesse de formations imprévues. On ne saurait prédire la veille quel terme nouveau y surgira le lendemain, aussi le plus sage est-il d'inciter les savants à adopter une règle uniforme, indéfiniment applicable aux créations de l'avenir, comme elle l'a été à celles du passé. Ils trouveront dans un scrupuleux étymologisme un code dont les préceptes leur seront faciles à observer sans la moindre hésitation, quelles que soient les circons-

démonstralion supplémentaire : soumis au phonétisme comme le reste de la langue, il ne possède pas toujours, dans les parties empruntées au grec et au laliri> un degré de netteté équivalent à celui que nous offre sur ce point le lexique des savants français, en dépit de quelques imperfections signalées au § 594.

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tances où il y aura lieu de le faire. Ils seront certains d'être toujours entendus de leurs confrères, certains aussi de toujours les comprendre; ce sont des raisons péremptoires de conclure au maintien de Tétymologisme dans ce domaine, comme étant le procédé tout à la fois le plus sûr et le plus simple.

Il n'y a pas de contradiction entre cette thèse et celle du § 17, 40, où j'ai exposé Timpossibilité de l'étymologisme appliqué au français. Cette impossibilité n'existe que pour la langue courante, la seule à laquelle ait trait le paragraphe en question. Le langage scientifique ne la connaît pas, en raison même des moyens qui ont servi à le constituer : il se compose surtout, je le répète, de radicaux latins ou grecs qui ont subi non une a transformation », mais seulement une « transcription », et qui, sans avoir passé par aucune évolution préalable, se sont trouvés transplantés tels quels au sein du français (§ 391). On a donc toute facilité pour leur conserver une notation qui soit d'accord avec l'étymologie.

§ 393. Voici maintenant la seconde objection : quelques termes font simultanément partie de la langue scientifique, où ils ont pris naissance, et de la langue courante, dans laquelle ils ont ultérieurement pénétré; faudra- t-il donc leur attribuer une double orthographe, étymologique dans le premier cas, simplifiée dans le second?

11 me semble que la réponse doit être affirmative. D'une part, en effet, le vocabulaire des sciences, astreint à une transcription rigoureusement étymologique en vertu des motifs allégués plus haut (§ 391), n'a pas à tenir compte de la réforme; de l'autre, l'orthographe de la langue courante devant être modifiée dans le sens phonétique, il est essentiel que les mots en soient écrits suivant les règles de cette réforme avec le moins d'exceptions possible, sous peine d'annuler une grande partie des bénéfices qui peuvent en résulter. De là pour certains mots, d'ailleurs en très petit nombre, la nécessité d'une double notation (v. §§ 240, 422, 449). On aura recours soit à la graphie phonétique, soit à l'étymologique, selon l'occurrence : dans les colonnes d'une feuille non scientifique un journaliste, s'adressant à la masse des lecteurs, pourra leur parler, conformément à l'orthographe simplifiée, de Vexéma, de la ftisie, de la diftérie, de la neurasténie, etc., tandis que, dans une étude exclusivement destinée au monde médical, un médecin écrira eczéma, phthisie, diphthérie, neurasthénie. En l'espèce, l'inconvénient d'avoir deux graphies pour un même mot est nul, et l'homme de

science n'éprouvera aucun embarras à se servir de Tune ou de l'autre, suivant qu'il composera soit un livre de simple vulgarisation, soit un ouvrage d'allure purement technique, écrit pour être lu par ses confrères ^ .

§ 594. Qu'on me permette maintenant quelques critiques concernant la forme donnée aux termes de la langue scientifique. Elle est souvent très défectueuse et certains d'entre eux semblent avoir été forgés au hasard, sans respecter les règles ordinairement suivies dans la transcription des mots grecs et sans faire entrer en ligne de compte l'analogie des expressions voisines. Il est choquant de voir la diphtongue eu du grec rendue tautôt par eu dans neural, neurasthénie, neurisme, neurone, psychoneurose, etc., tantôt par ev dans névralgie, névrosthénie, nénrite, névrome, nécrose, etc.

De même pour la diphtongue ei, qui, habituellement transcrite pari (angiographie, chiroinégalie, etc.), devient ei dans séismographe, séméiologie, chéiro-pompholyx, etc.

De même encore pour la diphtongue ou de ouraa queue », qui devient u dans uromèle,uropygien, ce phaluroide, etc., mais qui reste ou dans ouraque, macroure.

Il arrive parfois qu'au lieu d'être respectivement rendues par œ et œ, les diphtongues ai, oi, du grec le sont par une gmphie commune e, à l'imitation de ce qui se fait dans l'orthographe courante. Or, il peut en résulter des homographies nuisibles: c'est ainsi que, représentés par céno-, au lieu de l'être par cœno- et cœno-, les radicaux kaino-, koino-, deviennent impossibles à distinguer l'un de l'autre et, de plus, se confondent avec céno- de kenos « vide ». Ex. : éocène, cénohion, cénose, de êàs « aurore » et kainos « récent », koinos (( commun » et bios « vie », kenôsis « évacuation ».

Le gr. fc a c pour représentant en latin et, par suite, en français (callipygey cénotaphe, cinématographe, colosse, cube, etc.). Il est donc

^ Môme dans Torlhographo actuelle, pour certains termes d'ordre scientilique, la coexistence de deux graphies, Tune conforme à l'étymologie, l'autre plionétisée, n'est pas sans exemple. L'Académie admet indifféremment les notations fongus et fungus, dont la première plionélise la voyelle nasale tandis que la seconde reste conforme à l'origine latine. Elle accepte de même flegmasie, flegutatique, flegme, flegmon, flegmonenx, et pMegmasie, phlegmatique, phlegme, phlegmon, phlegmoneux, frénésie, frénétique eiphrénésie, phrénéUque, urètre et tirèthre. La méthode proposée dans ce paragraphe n'est donc pas autre chose que l'extension, — adaptée à un but particulier, — d'un fait orthographique qui se rencontre depuis longtemps déjà sur quelques points du Dictionnaire.

Faisons observer en outre, pour échapper au reproche de contradiction, que cette double graphie n'a aucun rapport avec celle dont il a été question au § 29.

abusif d'écrire karyokinèse en regard de caryophyllée et de cinétique ; kélotomie est en discordance avec célosome et hématocèle; le môme reproche doit s'adresser à kératite, kéraunographique, kleptomane, okymétrie, si on les com^diVek cératothèqut, céraunien (t. de géog.), clepsydre, ocytocique, etc., et ainsi d'une foule d'autres, qui sont loin de faire nonneur à leurs parrains (v. § 449).

§ 593. Ces graphies contradictoires seraient à corriger en les ramenant à un principe unique. La marche est toute tracée : parlant une langue néo-latine, nous n'avons qu'à nous inspirer du système de transcription employé par les Latins eux-mêmes dans les emprunts qu'ils ont faits à Tidiome hellénique et sur lequel nous nous sommes jusqu'à présent réglés dans les parties correctes de la terminologie scientifique. Il consiste à rendre part/, œ, œ, i (§ 162), eu [et devant voyelle), w, les éléments vocaliquesw, ai, oi, ei, eu, ou, du grec et par c, th, phy ch, le kappa, le tMta, le phi et le khi. On devrait * donc écrire œdocéphale, œgoplwnie, œtiologie, cœliaque (comme le font les Allemands dans anaemia, les Anglais dans œgophony, œtiology, cœliac, etc.), achmne, chœtopode, chiro-pompholyx, sismographe, cœnobion, neuragmie, neurite, neurome, étexie, macrure, uraque, etc., à l'exemple deœdœotomie, chœrophylline, cliœromyccs, chirurgie, ccenure, neurasthénie, neurisme, neurone, éwnymine, uromèle, uropygien, etc. De même calidoscope, caryocinèse, célotomie, cératite, cératocèle, céraunographique, etc., devraient remplacer kaléidoscope, karyokinèse, kélotomie, kératite, etc. y sur le modèle de calomel, caryophyllée, célosome, cératothèque, etc.

La transcription du khi par ch appelle une remarque. Dans notre alphabet le digramme ch a tantôt le son du c dur, tantôt celui de la chuintante sourde (§ 330). De là chez beaucoup de personnes une incertitude de lecture, quand il s'agit de mots qui ne leur sont pas familiers : ainsi il n'est pas rare de les entendre prononcer « trichifte » comme « machine )),au lieu de trikin\ L'analogie ne peut leur venir en aide, car souvent un même radical possède la double prononciation. Ex. : chirurgie, psychique, où le ch est chuintant, en regard de macrochirie, psychiatrie, où il sonne &. Sous ce rapport, le groupe

* Je dis « on devrait » et non « on doit », parce que beaucoup de ces mauvaises leçons sont tellement enracinées dans nos habitudes que leur réforme intégrale serait sans doute très difficile à faire accepter (§ 449), le changement d'orthographe devant pour certaines entraîner un changement de prononciaUon, comme dans calidoscope, cératite, ocymétrie, etc., au lieu de kaléi-, kéra-, oky- : aussi ce paragraphe a-t-il plutôt en vue les créations à venir que les graphies présentes.

kh serait évidemment préférable à ch pour rendre le grec kh dans les mots savants où il est articulé comme un fe. Ex. : khiloplastie, khiragre, macrokhirie, trikhine, etc. Mais cela obligerait à remanier une portion très étendue de la nomenclature et il en résulterait un dérangement considérable pour un intérêt très secondaire à tout prendre, puisqu'il concerne seulement un détail de prononciation sans influence aucune sur la clarté du sens. Mieux vaut encore s*en tenir à la transcription latine ch.

§ 596. Au nombre des notations irrégulières il faut également ranger sérumthérapiey dont se servent divers physiologistes à la place de sérothérapie. C'est un barbarisme à faire disparaître, pour se conformer à la règle générale qui préside à la création des composés et d'après laquelle on doit y faire entrer les mots latins à rélat de thèmes et non sous leur forme déclinée.

§ 597. Exceptions. — Outre les cas visés par la note du § 595, il y en a quelques-uns dont la mauvaise graphie devra nécessairement être maintenue. Ce sont, on le devine, ceux où sa conservation est propre à rendre des services en permettant de distinguer le mot qui la présente d'un autre mot, diflérent par la signification, dont la transcription est normale et qui formerait avec le premier un homogramme dangereux pour la clarté, si l'on venait à régulariser celui-ci. Tel est, par exemple, le cas (déjà mentionné au § 449) pour le gr. kustis « vessie, vésicule », dont le radical transcrit par cyat- a le plus ordinairement la valeur « vessie », tandis qu'il en prend une tout autre quand on le transcrit par kyst-. Ainsi les adjectifs cystique et kystique signifient le premier « relatif à la vessie », le second « relatif à un kyste » : réunir leurs deux graphies en une seule (cystique) amènerait une confusion de sens qui n'existe pas actuellement. Dans cette circonstance, comme dans toutes celles du même genre, le maintien de la. graphie fautive en face de la correcte est rendu indispensable par son utilité.

§ 598. Les transcriptions vicieuses dont il a été parlé au § 594 ne sont pas le seul défaut qu'il y ail à reprocher aux expressions créées par les hommes de science. Il en est un autre qu'on a souvent l'occasion d'y constater, c'est l'abus des combinaisons hybrides, où l'on voit dans un même mot des éléments empruntés à des idiomes différents s!associer en un groupement plus anarchique que fra ternel. Les plus nombreux sont ceux où, le premier des composants appartenant au latin, l'autre est tiré du grec, et vice versa ; les

composés gréco-français ou latino-français s'y montrent beaucoup plus rares ^ Voici quelques exemples des uns et des autres : radiographie 2, lithotritetir, nitro-henzine, électro-positif, chloroforme, néo-latin, épicorollé, etc. ^

C'est là un genre de malformation d'autant moins excusable que la plupart du temps, avec un peu de soin, il serait aisé de l'éviter. En principe, tous ceux qui ont souci de ce que l'on est convenu d'appeler la « pureté de la langue m (§ 76, note) sont d'accord pour condamner les termes hybrides. Néanmoins il en est plusieurs que nous sommes forcés d'accepter : consacrés par l'usage, compris de chacun, ils s'imposent à nous sans qu'on puisse désormais songer à les réformer. Ainsi nous ne devons pas hésitera faire une exception en faveur des hybrides dans la composition desquels entrent, en qualité de préfixes ou de finales, certains éléments comme atifo-, anti-, archi-y pseudo-, -graphie, -logie, -mètre, etc. L'extrême fréquence de leur emploi nous les a rendus tellement familiers qu'ils ont fini par faire partie intégrante de la langue. N'en sentant plus la provenance hellénique, nous ne pensons pas à nous choquer de leur accouplement avec des mots latins ou français. Ex. : automobile, antipesteujc, archifou, pseudo-prophète, cartographie, minéralogie, calorimètre, etc. Evidemment autocinète, antiloemique, seraient plus réguliers qu'automobile et antipesteuXr mais beaucoup les trouveraient obscurs et, de plus, ils affecteraient une tournure pédante qui suffit à les faire rejeter. Ici un excès de rigorisme serait déplacé, car il n'offrirait guère que des inconvénients. La règle essentielle à observer en pareille matière, c'est de restreindre — autant que faire se peut — les formations hybrides aux cas relativement rares où, pour une cause ou pour une autre, elles sont impossibles à éviter. Calorimètre en est un exemple : on ne peut le corriger en thermomètre, par la raison qu'un thermomètre n'est pas du tout le même instrument qu'un calorimètre.

^ Dans la langue courante ce sont, au contraire, les plus fréquents. Ex. : bureaucrate, musicomane, clysopompe, quercitron, prêtrophobiet etc.

' Indépendamment de son caractère hybride, ce composé a le tort de prêter à l'ambiguïté : actinographie (de gr. aktis, -inos, « rayon ») serait le vrai terme, et radiographie devrait être réservé pour désigner non les photographies produites par les rayons Rœntgen, mais celles qu'on obtient à l'aide du radium,

3 Ces hybrides ne sont pas spéciaux aux langues modernes. Les anciens les connaissaient aussi bien que nous : biclitnum est un composé latino-grec, epitogivm un composé gréco-latin, epirhedium un composé gréco-gaulois, et ce dernier a cela de piquant que ni Grecs ni Gaulois ne s'en servaient, c'étaient les Romains qui l'avaient forgé et ils étaient seuls à l'employer (v. Quintilien, Institution oratoire, 1. 1, ch. v).

§ 599. Enfin, aux imperfections que Ton est exposé à rencontrer dans le lexique des savants et qui viennent d'être signalées il convient d'en ajouter une autre de nature plus grave et contre laquelle les créateurs de termes nouveaux ne se tiennent pas toujours assez en garde : c'est le vague que présentent trop souvent ces termes au point de vue de leur valeur significative.

En paléontologie, par exemple, plésiosaure (a voisin du lézard »), ptérodactyle (« aux ailes pourvues de doigts »), mastodonte (« aux dents mamelonnées ») sont d'excellentes expressions : elles définissent l'être qu'elles visent par la plus frappante de ses particularités. Mais que dire de mégathérmm, paléothérium, dinothérium ((( grand animal, animal antique, animal terrible»)? De tels noms ne définissent absolument rien. Or, un nom bien composé doit toujours faire allusion au moins à une des caractéristiques de l'objet : c'est une condition nécessaire. Dans les diverses branches des connaissances humaines on est trop fréquemment portée l'oublier et la nomenclature se trouve encombrée par là de désignations mal conçues qui en déparent l'ordonnance.

§ 600. Ceci est encore plus sensible dans la terminologie fantaisiste, — en dépit de ses prétentions pseudo-scientifiques, — à laquelle des techniciens appartenant aux catégories les plus variées ont parfois la malencontreuse inspiration de recourir pour dénommer un goût, un genre d'étude, un instrument, un procédé industriel, etc.; je me bornerai à en citer deux exemples : telphérage et philatélie.

Le barbarisme telpliérage (de gr. têle « loin » eipherein « porter ») est relatif à un mode de transport qu'il n'eût pas été plus difficile d'appeler correctement téléphorie.

Quant à philatéliey ce n'est pas un barbarisme, mais une énigme. Ouvrons un dictionnaire grec aux mots atelés, ateleia^ nous y trouverons les sens suivants : i^ atelês « imparfait, infini, inutile, exempt d'impôt, gratuit, non initié »; 2® ateleia « imperfection, exemption d'impôt, immunité ». Quelle relation peut-il donc exister entre ces expressions et celle de timbre-poste? Le mystère est profond et la réponse malaisée. Les auteurs de philatélie ont-ils pris atelês dans le sens d' « inutile », pour indiquer qu'il s'agissait de timbres devenus « hors d'usage », c'est-àdire « oblitérés » par la poste? Ont- ils, au contraire, voulu faire entendre que c'étaient des timbres ayant servi à « affranchir » des lettres et ont-ils pris, à cet effet, atelês dans^le sens d' « exempt,

affranchi d'impôt », pour rendre la notion d' « affranchissement », sans s'apercevoir de la contradiction qui existe ici entre le grec et le français? Mais alors ce serait une erreur singulière d'avoir été choisir un adjectif signifiant « qui ne paie pas de taxe » pour spécifier un objet dont la destination est tout l'opposé, puisqu'il sert à marquer que l'expéditeur a « payé la taxe » sur le transport des lettres. De toute manière les deux conceptions sont aussi incompréhensibles l'une que l'autre.

Ceux qui sesontdonnéla peine d'inventer cette appellationavaient pourtant sous la main un moyen beaucoup moins compliqué d'atteindre leur but : c'était, — puisqu'ils voulaient du grec, — de se souvenir qu'il y a au sud de l'Europe une nation civilisée dont le grec est précisément la langue et qui n'est pas sans connaître la pratique du timbre-poste; ils en auraient conclu que cette nation devait posséder un terme pour le désigner et que le plus court, comme le plus logique, était de le lui emprunter. Ce terme, on ne peut mieux adapté à sa fonction, existe en effet : c'est grammatosêmon (pron. gramatosimori), degrammaa lettre » et sema « marque, timbre », littéralement (( timbre pour lettres ». Il ne restait donc qu'à baptiser les collectionneurs de leur vrai nom, les grammatosémophiles, abrégé pour plus de commodité en sémophiles (« amateurs de timbres »), et à dire sémophilie au lieu de philatélie. C'eût été en même temps très rationnel et très clair : comment n'y a-t-on pas songé?

§ 60t . Cette digression, pour la longueur de laquelle je réclame l'indulgence, ne se rattache sans doute que d'une manière fort indirecte et par un lien des plus lâches au problème de la réforme orthographique. Néanmoins je ne la crois pas absolument hors de propos. Dans toute langue la formation correcte des mots est d'une importance capitale. Aussi y aurait-il une indéniable utilité à diriger sur ce point non seulement l'attention du public, mais surtout celle des hommes qu'elle concerne plus particulièrement, je veux parler des savants, des ingénieurs, des industriels, des inventeurs, bref de tous ceux qui, ayant à un moment donné besoin de créer un néologisme, en cherchent les éléments dans le latin et le grec. Comme il peut^arriver à certains d'entre eux de ne pas se sentir très fermes sur ce terrain, il serait désirable qu'ils comprissent la nécessité de faire appel, en pareil cas, aux connaissances d'un philologue et de confier à ce spécialiste le soin de fournir au vocabulaire scientifique des expressions meilleures que celles dont on le gratifie souvent un peu trop à la légère.

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