CONCLUSION
§ 620. Par le résumé qui précède il est aisé de se rendre compte que je n'ai eu en aucune manière la prétention de dresser dans ce livre le tableau d*une réforme scientifique et intégrale de l'orthographe française. Comme cela ressort de l'Introduction (§§ 63-66), mon but, beaucoup moins ambitieux, a été d'esquisser dans ses lignes principales le plan suivant lequel il me semble le plus naturel de concevoir cette réforme, si l'on veut bien se placer à un point de vue exclusivement pratique. J'ai donc tenté d'expliquer, dans la mesure de mes moyens, comment doit dès lors se poser le problème et en quoi consiste son véritable caractère, à peu près inconnu du public, qui n'en sait rien que par ouï-dire, sur la foi de journalistes assez mal renseignés eux-mêmes. Tout récemment, par exemple, on a vu quelques-uns d'entre eux pousser l'exagération de la fantaisie jusqu'à représenter les partisans les plus discrets d'une modification partielle de l'orthographe comme des (( anti-patriotes » en quête d'une « basse popularité », prêts à « faire litière des traditions les plus sacrées )) et à « dénationaliser la langue )).
Autant de mots, autant d'entorses à la vérité. La meilleure excuse de ceux qui s'expriment ainsi est dans leur parfaite ignorance du sujet dont ils parlent. Bien au contraire, les personnes qui ont pris la peine de parcourir l'ouvrage ont dû se convaincre qu'il ne s'agit pas ici de «révolutionner » l'orthographe, mais uniquement de la régulariser, c'est-à-dire d'y introduire un peu plus d'ordre et de simplicité, en la débarrassant deses contradictions les plus choquantes. Or, je me suis attaché à démontrer qu'il n'est pas besoin pour cela de sortir des chemins battus et que nous pouvons y parvenir sans rien bouleverser. Aucun procédé nouveau à mettre en œuvre : il suffît de se borner à l'emploi généralisé de moyens connus, familiers à tous et pris dans l'écriture même que nous désirons rectifier. C'est pourquoi, sans craindre de descendre jusqu'à des détails
qu'on aura sans doute jugés puérils à force de minutie, mais qui m'ont paru indispensables pour étayer mes conclusions, je me suis cru obligé, partout où j'ai proposé un changement, d'apporter une insistance toute particulière à mentionner les précédents dont il peut légitimement se réclamer.
Dans le cas où mes arguments n'auraient pas eu le don de convaincre mes lecteurs, je m'estimerais encore très heureux si j'avais, du moins, réussi à les libérer d'un double préjugé : l'étymologisme et le traditionalisme. Tous les deux sont dangereux, le second plus encore peut-être que le premier, car il offre un côté sentimental qui, lui prêtant aux yeux de beaucoup la valeur d'une rai- , son décisive, les rend rebelles au moindre essai d'amélioration. Pour faire justice de l'un, j'ai multiplié dans cette longue étude les références étymologiques les plus capables de faire voir combien la graphie officielle est infidèle aux origines et, quanta l'autre, une série d'exemples tirés de la vieille langue française est venue prouver à son tour qu'il ne saurait tenir contre un examen sérieux. Inventée aux approches de la Renaissance ( § 13, 6"") et révolutionnaire dans toute la force du terme, l'orthographe moderne, qui a ruiné des usages séculaires, ne possède, au rebours de la croyance commune, aucun droit à se dire traditionnelle. Du reste, lors même qu'elle le serait en réalité, cela ne lui créerait pas plus de titres à nos égards. Trop souvent, en effet, la tradition n'est que la survivance d'une ancienne erreur et le pseudonyme vénéré d'une chose fort peu vénérable: la routine. Gardons-nous donc de lui accorder plus d'autorité qu'elle n'en mérite et, sans nous laisser pren dre aux faux semblants ni aux grands mots, souvenons-nous que dans la question qui vient de nous occuper, comme en mille autres d'importance grande ou petite, le véritable commencement de la sagesse et la condition nécessaire de tout progrès, ce n'est pas le respect, mais l'irrévérence.