CHAPITRE VlU
La main-d'œuvre.
Le problème de la main-d'œuvre domine tous les autres problèmes coloniaux. Les pays les plus riches sont condamnés à la stagnation s'il ne reçoit une solution convenable.
On oublie trop souvent que le Congo se trouve, à ce point de vue, dans une situation privilégiée. Un grand nombre de colonies sont inhabitées. 11 faut y introduire une population ouvrière étrangère, recrutée et transportée à grand prix. Elle s*adapte difficilement à ses nouvelles conditions d'existence; à peine est-elle acclimatée que les contrats d'engagement prennent fin. Les coolies quittent la colonie emportant leurs économies. Il faut les remplacer. C'est, pour les colons, une cause peimanente de graves soucis.
Le Congo est plus favorisé. Il nourrit une population nombreuse, parfaitement adaptée au milieu. Il ne s*agit que de lui donner le goût et l'habitude du travail.
L éternel problème du travail libre et du travail forcé est discuté en Belgique avec une stupéfiante ignorance. On n'y aperçoit pas que la question est vieille comme le monde et qu'elle a été de tout temps débattue. On ne sait pas comment elle s'est posée dans le passé et comment elle a été résolue
dans la pratique. On ignore ou on feint d'ignorer que, depuis longtemps, tous les savants qui comptent dans la science coloniale sont unanimes à condamner le travail forcé. Il est pénible de devoir combattre des idées partout abandonnées et reprises en Belgique à grand renfort de puérils arguments.
Les partisans de la corvée s'effareront peut-être d'apprendre qu'ils sont les continuateurs en droite ligne des défenseurs de l'esclavage et qu'ils sont imbus de leur esprit. Ils invoquent, pour justifier leur thèse, les raisons qui paraissaient jadis irréfutables aux négriers. Les articles que l'Etat du Congo prépare et répand dans la presse pour justifier sa politique reproduisent, avec moins de franchise et de force, les idées que développaient, il y a plus de cent ans, devant la Chambre des Communes et la Chambre des Lords, les porte-parole des planteurs : « Sans l'esclavage, les colonies sont condamnées à la ruine; le nègre ne travaille que sous le fouet ; il n'a pas de besoins; c'est une brute que les théoriciens seuls osent comparer à l'homme. L'esclavage est pour lui un bienfait. Il le civilise et le rapproche des Européens. »
Malgré ces sophismes, l'esclavage a disparu, emporté par un souffle d'humanité et de justice qui sera l'éternel honneur du XIXe siècle.
Quand l'esclavage fut aboli, on essaya de lui substituer la corvée, servage hypocrite et honteux. A son tour, elle a été presque partout abolie.
Aux Indes hollandaises, le travail forcé est en recul depuis le milieu du XIX* siècle (i). Sans cesse, il perd du terrain, et
( 1 ) ZiMMERMAN, p. 40 1 .
un grand parti hollandais réclame la disparition de ses derniers vestiges.
La corvée, successivement abolie dans les autres colonies françaises, avait subsisté à Madagascar. Quelques mois après le verdict du Congrès de Sociologie coloniale de 1900(1), elle y était radicalement supprimée.
Mais voici que renaît en Belgique l'ancien esprit négrier. Le Gouvernement congolais en a infecté Tesprit de ses fonctionnaires. L*idée que, seule, la contrainte réussit à obtenir du travail des indigènes est la conviction assise de la plupart des coloniaux. La Commission d'enquête elle-même n'a pas su résister à la contagion. Pareil état de choses n'est pas à l'honneur de notre pays, mais on ne peut négliger d'en tenir compte.
Je ne crois pas utile de rappeler ici la thèse de la Commission ni les arguments qu'elle développe pour la justifier (2). Je ne reviens pas non plus sur la démonstration de l'inexactitude de son raisonnement. A mon avis, son rapport fournira désormais aux adversaires du travail forcé leurs arguments les plus décisifs. L'impôt en travail décime les colonies et diminue leur plus grande richesse, la réserve de maind'œuvre. Il appauvrit la population, abaisse le niveau déjà si bas de la civilisation indigène. Il inspire au noir le dégoût du travail. Il détermine chez lui la crainte et la haine de l'Européen. Il est condamné par l'intérêt économique de la colonie, autant que par les principes de l'humanité.
Reinsch (3), dans son excellent traité d'administration
(1) Voir plus haut p. i5i.
(2) Voir plus haut p. io5«
(3) P. 384 et suivantes.
coloniale, développe contre le travail forcé des arguments neufs et intéressants.
11 fait observer que le jugement sévère que l'on formule souvent en termes généraux contre toutes les races africaines est injuste. Il est vrai que, dans certaines parties du continent noir, les indigènes sont souvent inintelligents, fourbes et, en apparence, paresseux. Mais il n'en est ainsi que dans les régions où toute moralité a été détruite par le règne de la terreur arabe et où les Européens eux-mêmes ont introduit Tesclavage. Ailleurs, tous les témoins compétents affirment que les races noires sont très industrieuses et ont des dispositions marquées pour le développement économique. Les Bandas et les Wolofs du Sénégal sont d'excellents travailleurs ; les Fulanis réussissent fort bien dans l'élevage du bétail ; les Mandingos de la Gambie et lesToucouleursdu Haut Niger excellent comme agriculteurs. Les Krumen se sont rendus indispensables sur toute la côte ouest et les Haoussas ont excité par leur énergie, leur discipline et leur intelligence, l'admiration de tous les observateurs. A la Côte-d'Or, on s'imagina d'abord qu'il était impossible d'amener les indigènes au travail, mais, en les traitant convenablement, on réussit à gagner leur confiance et, à l'heure actuelle, l'offre de bras excède la demande. Il est donc certain que l'inactivité des nègres du Congo doit être attribuée non à un vice de caractère, mais à une organisation sociale défectueuse.
« Quand on considère, dit Reinsch (i), le chiffre de la population africaine, il semble que si les forces naturelles pouvaient y faire sentir paisiblement leur action, tout besoin
raisonnable de main-d'œuvre recevrait bientôt satisfaction. L'Afrique a besoin seulement de justice et de paix, afin que la population soit à même de jeter les bases d'une vie sociale qui ne soit pas constamment interrompue par la guerre ou les raids meurtriers. Quand la paix régnera en Afrique, la pression de la population suffira, à elle seule, à amener au travail les tribus les plus indolentes. Jusqu'aujourd'hui les indigènes africains n'ont pas encore été soumis à un traitement rationnel. Après avoir été longtemps pourchassés par les Arabes, ils sont tombés entre les mains d'Européens qui les traitent comme des bêtes de somme. 11 s'est généralement vérifié que partout où ils ont été humainement et rationnelle* ment traités, partout où ils ont été promptement payés, partout où ils s'aperçoivent que leur travail leur profite à eux et à leurs villages, les indigènes de la Côte Orientale d'Afrique sont disposés au travail . Ce sont surtout des agriculteurs et ils sont désireux de rentrer aux villages pour les semailles et les moissons. Ils ne sont donc pas disposés à contracter des engagements à long terme. Cela leur fait honneur, puisqu'ils ne consentent pas à sacrifier leurs intérêts familiaux pour de petites sommes d'argent. »
Un auteur français, Girault, se prononce (i) dans le même sens :
« C'est par la persuasion beaucoup plus que par les menaces que l'on peut obtenir du travail utile du coolie ou de l'indigène. Les hommes qui ont en cette matière la plus grande expérience affirment que cela est toujours possible ; il suffit d'un peu de psychologie. 11 faut tenir tout d'abord
(i) T. II, p. 119.
scrupuleusement les engagements pris, laisser partir le tra* vailleur et ne pas essayer de le retenir malgré lui une fois son temps expiré. Il faut flatter son amour-propre par quelques compliments, lorsque le travail est bien fait. Il faut aussi lui accorder et lui permettre les douceurs qui font le charme de l'existence et dont nul être humain ne f>eut se passer. Il faut surtout donner au travailleur le désir de gagner de l'argent en éveillant chez lui de nouveaux besoins...
» ... Au fond des choses, la psychologie de l'ouvrier jaune ou noir ne diffère pas de celle du travailleur blanc. C'est toujours une âme humaine sur laquelle il s'agit d'exercer une influence. Partout où il y a des bras, on f>eut obtenir du travail. »
C'est ce que le colonel Thys exprimait plus fortement encore à la session de Bruxelles de l'Instiiut Colonial International : (( Il faut bien se f>ersuader que l'on a affaire à des êtres humains chez lesquels on ne peut déplacer une jouissance ou une satisfaction qu'à la condition de lui substituer une autre jouissance ou une autre satisfaction II faut remplacer la jouissance de la paresse par une autre jouissance quelconque plus grande. »
Zimmerman (i) a placé la question sur un terrain plus élevé : « La colonisation européenne ne peut compter sur le succès que si elle apporte aux indigènes l'amélioration de leur situation, l'élargissement de leur liberté, le relèvement de la situation morale et économique. Avec l'établissement de la sécurité et du commerce surgit chez l'indigène l'esprit de lucre et partant le goût du travail. »
La fausseté du sophisme qui consiste à soutenir que la corvée habitue graduellement l'indigène au travail est clairement démontrée par l'expérience.
Reinsch attire l'attention (i) sur les effets produits par Tesclavage sur les noirs de l'Amérique. Lors de leur émancipation, les nègres étaient incapables de subvenir à leurs besoins. Ils ne désiraient nullement travailler; au contraire, leur seul désir était d'éviter le travail qu'ils considéraient comme dégradant. Ils ambitionnaient de mener, comme leurs maîtres, une vie désœuvrée.
Le même phénomène a été observé dans les colonies françaises. <( Les maux temporaires qu*entraîna la disparition de l'esclavage, dit Girault (2), furent plus ou moins grands suivant les colonies. Les Antilles et, en particulier, la Guadeloupe, où les esclaves avaient toujours été plus durement traités, furent les plus atteintes... A la Réunion, au contraire, les maîtres s'étaient toujours montrés particulièrement humains et bienveillants, ils avaient accepté autrefois sans résistance les mesures prises par la Révolution française en faveur des hommes de couleur et les rapports étaient beaucoup moins tendus entre les deux races. Ils recueillirent, en 1848, les fruits de leur modération et, grâce à d'habiles mesures contre le vagabondage, la plupart des affranchis restèrent comme serviteurs à gages chez leurs maîtres. »
Ce n'est donc pas au travail forcé qu'on doit demander la solutioii'îie la main-d'œuvre au Congo. Un régime pareil à celui qui y existe devrait disparaître, même s'il était vrai que
(2) T. II, p. 124.
sans lui, la colonie ne pourrait être mise en A^aleur. Un systèntie qui tue et dégrade l'indigène ne peut être maintenu, quelles que doivent être les conséquences économiques de sa disparition. Heureusement, l'expérience prouve que le régime du travail libre produira d'aussi bons résultats au Congo que dans les autres colonies.
M. Goffin, directeur du Chemin de fer du Congo, a raconté (i) les difficultés que rencontra la construction du chemin de fer. Les ouvriers, recrutés à grands frais, étaient mécontents et produisaient peu. La mortalité était effrayante.
On parvint cependant à relever définitivement la situation sanitaire en améliorant la nourriture du travailleur, mais la production de chaque travailleur était fort basse. « Nous étions dans cette impasse, lorsque nous tentâmes de généraliser un moyen qui avait été employé pour quelques travaux exceptionnels, avec certaines brigades d'élite. Ce moyen, c'était le travail à la tâche ou à primes ; il revenait à intéresser les noirs à la production.
M II donna immédiatement des résultats extraordinaires ; l'avancement atteignit, cette année-là, 90 kilomètres, alors qu'il n'avait été que de 35 Tannée précédente et cette allure put être maintenue et accélérée jusqu'à l'achèvement de la ligne, c'est-à-dire pendant près de trois ans. L'aspect des chantiers était complètement transformé; les hommes travaillaient même en dehors des heures réglementaires pour assurer l'achèvement de la tâche à l'époque fixée et amenaient euxmêmes les retardataires au travail. »
Tout l'article est à lire. Ce qui fut vrai des noirs recrutés
(i) Mouvement f^éographiqiie, i()o5, p. 637.