‹ Etude sur la situation de l'Etat indépendant du CongoChapitre 48 sur 58 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les Missions.

La Commission d'enquête a montré quelque sévérité pour les missionnaires catholiques. L'organisation de leurs colonies de jeunes indigènes a soulevé des critiques nombreuses (i).

Par un décret du 4 mars 1892, l'Etat a autorisé « les représentants légaux des Associations philanthropiques et religieuses à recevoir, dans les colonies agricoles et professionnelles qu'ils dirigent, des enfants indigènes dont la loi défère la tutelle à l'Etat ». A l'exception de la Foreign Christian Missionary Society, les missionnaires protestants n'ont point cru devoir profiter du décret du 4 mars 1892. Ils sont hostiles aux colonies scolaires. Les missionnaires catholiques, au contraire, les considèrent comme des moyens puissants de civilisation et d'évangélisation.

La Commission rend hommage à l'excellent état des loge-

Ci) R., p. 245 et s.

ments des enfants des colonies catholiques et au zèle de leurs maîtres. Par contre, les procédés employés par les missions pour recruter leurs élèves sont sévèrement appréciés par le Rapport (i).

« C'est ainsi que dans certains établissements situés dans le sud du district du Stanley Pool, la Commission chargée de l'inscription des enfants récemment recueillis a pu faire les constatations suivantes : i" beaucoup d'enfants avaient manifestement dépassé Tàge minimum de 12 ans, au delà duquel ils ne peuvent être amenés à la mission contre leur gré. Certains même étaient mariés, suivant la coutume indigène, et les pères, en les installant dans les missions, leur avaient interdit devoir désormais leurs femmes; 2° beaucoup d'autres n'étaient nullement abandonnés, ni même orphelins; plusieurs étaient réclamés par leurs parents. Il résulte de renseignements reçus que les religieux, se couvrant de Tautorite de l'Etat, procéderaient d'une façon ininterrompue à un véritable recrutement d'enfants. Ainsi appliqué, le décret de 1890 deviendrait, aux mains des missionnaires, un moyen d'acquérir aisément une main-d'œuvre abondante, et le but philanthropique visé par le législateur serait gravement compromis. »

Les pères, non contents de garder dans les missions des jeunes gens contre leur gré ou en violation de la loi (2), ont créé sous le nom de « fermes-chapelles » de petits postes où ils établissent leurs pupilles, par groupe de quinze ou vingt, dans de petits hameaux entourés de cultures. Ils y sont

maintenus dans la tutelle la plus étroite, ne possédant rien en propre. Ils ne reçoivent que rarement l'autorisation de se marier ou celle de retourner dans leurs villages. Seule une contrainte plus ou moins déguisée parvient à retenir le noir dans les fermes-chapelles (i).

La Commission conclut en proposant que l'Etat tienne la main à ce que les missionnaires respectent le décret du 4 mars 1892. D'un autre côté, les enfants seraient émancipés de toute tutelle à partir de 16 ans. Par contre, elle propose que l'instruction obligatoire soit établie et qu'une loi oblige les pères de famille, résidant dans un certain rayon autour des missions, à envoyer les enfants, jusqu'à un âge à déterminer et qui ne pourrait dépasser 14 ans, à l'école de la mission pendant quelques heures par jour.

Les élèves ne seraient pas internés et ne pourraient, sous prétexte d'instruction professionelle, être employés à des travaux excédant leurs forces.

Dans tous les cas, à la demande expresse des parents, les enfants seraient dispensés de suivre le cours de religion.

Il est évident que la proposition d'établir au Congo l'enseignement obligatoire ne peut être considérée que comme un trait de fine ironie.

Quant au jugement porté sur les missions, il a causé, dans le monde catholique belge, un très vif émoi. Les journaux cléricaux ont immédiatement entamé une vive campagne contre la Commission et contre l'Etat du Congo qu'ils rendent, on ne sait comment, responsable de la sévérité des appréciations de la Commission. Ils ont même affirmé que

rhostilité du Gouvernement serait inspirée par le désir d'obtenir le retrait des missions belges. Ces polémiques ne méritent pas d'arrêter l'attention.

Je considère, au contraire, comme un devoir d'impartialité, de signaler les protestations des missionnaires contenues dans le onzième fascicule de l'année iqo5 du « Mouvement des Missions catholiques au Congo » et dans le douzième bulletin de l'année igoS des « Missions belges de la Compagnie de Jésus ». Les constatations de la Commissiony sont longuement discutées. Le principal reproche fait aux enquêteurs est de ne pas s'être livrés à une enquête personnelle au sujet des violations de la loi par eux signalées. Ils se seraient contentés d'accepter les dires de fonctionnaires hostiles aux missions. Je ne prendrai point parti dans la question. Il faudrait connaître la réponse de la Commission à ces critiques. En tous cas, l'impartialité et la largeur de vues de ses membres sont au-dessus des soupçons dont ils sont l'objet. La question n'offre d'ailleurs qu'un intérêt secondaire.

Certes, il faut critiquer avec énergie la brutalité des châtiments infligés aux enfants dans les colonies religieuses. Alors que le gouvernement allemand a pris soin d'interdire de donner aux noirs de moins de seize ans d'autre châtiment corporel que les verges, l'Etat du Congo, par le décret du 23 avril 1892, permet d'appliquer aux enfants, le fouet aux bas des reins. Et tandis que, à l'origine, dix coups de fouet seulement pouvaient être appliqués, les missionnaires ont cru nécessaire de solliciter du gouvernement le droit de porter le nombre à vingt pour les pupilles ayant dépassé seize ans. Ils ont aussi obtenu la faculté de mettre les menottes à leurs élèves pendant une journée.

Les explications des missionnaires sur ce point sont très embarrassées. Il leur est difficile, en effet, de nier qu'ils ont de la psychologie du noir la même conception que TEtat. 11 leur est malaisé de soutenir que leur système d'éducation est basé sur la mansuétude et la persuasion. Et pourtant, je ne puis m'empècher de juger les missionnaires avec une grande indulgence. Comparés à ceux du gouvernement congolais, leurs procédés sont d'une grande douceur. Leur système d'éducation peut être mauvais ; il peut être dur ; il n'est pas cruel. Il n'entraîne ni le meurtre, ni les incendies, ni les pillages. Et, si leurs efforts sont mal dirigés, les missionnaires s'efforcent au moins d'exercer sur les enfants noirs une influence civilisatrice.

C'est à un point de vue plus élevé qu'il faut juger les missionnaires (i). Pendant treize années, ils ont vu appliquer autour d'eux, avec toutes ses conséquences, le système de l'impôt en travail. Ils ont vu décimer la population; ils ont assisté impassibles, à l'incendie et au pillage de villages. Ils se sont tus et ils n'ont eu, pendant cette longue période, que des louanges pour l'Etat. Leurs journaux ne publiaient que des panégyriques du Roi- Souverain, que des réponses « victorieuses » aux calomnies des missionnaires protestants. A. cette faute, il n'est point d'excuse.

( I ) Voici un extrait d'un journal catholique Le Mouvement des Missions catholiques au Congo, 1905, p. 358, qui montre le fond qu'on peut faire sur l'énergie et la dignité des chefs religieux des missions belges. Après avoir donné le texte d'une adresse que les supérieurs des missions remirent au Roi-Souverain le 6 novembre igo5 et qui ne contient que de vagues banalités, le journal ajoute :

« Noie de la rédacton. — Nous avons inséré cette adresse à titre de

Quelles que soient les raisons qui ont commandé cette attitude, quels que soient les intérêts qui ont mis aux missionnaires un bâillon dans la bouche, que la responsabilité de ce silence et de ces mensonges retombe sur les obscurs ouvriers ou sur leurs chefs, la postérité dira que jamais TÉglise catholique ne trahit plus ouvertement la mission qu'elle se donne et la morale de son fondateur.

document. Il convient d'en rapprocher l'historique de l'audience publiée par les divers journaux catholiques et qui prouve que cette démarche fut imposée aux chefs des Missions, qu'elle coïncide avec la publication du rapport dont les missionnaires n'avaient pu prendre connaissance avant l'audience et qu'ils ignoraient par conséquent les attaques qu'il renfermait à leur égard; que le gouvernement du Congo leur a également imposé le texte de l'adresse en opposition avec les griefs qu'ils voulaient exprimer au Chef de l'Etat et qu'à titre transactionnel on accepta de part et d'autre le texte anodin que nous publions et où nous avons mis en gros caractères la seule phrase qui fasse allusion au conflit existant entre les Missions et l'Administration congolaise ».

Les missions et l'État du Congo sont faits pour s'entendre. Ils s'entendront. Déjà les missionnaires ont sollicité et obtenu de l'État un certificat de bonne conduite.

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