CHAPITRE XIV
Causes profondes.
Quand, abandonnant Tétude détaillée des vices des institutions, on veut déterminer les causes profondes, primordiales, essentielles des maux dont souftre le Congo, on arrive bientôt à la conviction qu'ils procèdent de l'inintelligence de. la psychologie de l'indigène et des conditions de l'organisation sociale des tribus.
Chacun de ces points est important et mérite un examen spécial.
Les Belges sont d'un caractère aussi doux et aussi bienveillants que les sujets des principaux Etats colonisateurs. Leur prise de contact avec les populations indigènes fut pacifique. Les premières années de l'activité de l'Etat du Congo ne furent marquées que par les quelques opérations militaires imposées par l'occupation progressive du pays. Les nègres furent partout bien traités.
La situation se modifia dès l'établissement de l'impôt forcé. Les agents étaient incapables, la plupart du temps, de comprendre que l'indolence du noir est due aux vices de leur organi-
sation sociale plutôt qu'à un penchant naturel. Ils n'apercevaient pas qu'il est impossible de bouleverser en un jour la vie des populations. Pleins de dédain pour la « sauvagerie b des noirs, ils ignoraient jusqu'aux grandes phases, jusqu'aux lois générales de l'évolution des civilisations. Aussi, quand, poussés par les ordres formels du gouvernement et excités par l'esprit de lucre, ils commencèrent à contraindre l'indigène au travail, ils s'irritèrent de sa résistance, pourtant bien naturelle. Inaptes à discerner les causes de cette inertie, ils en trouvèrent une explication simpliste dans la nature du noir. Peu à peu s'est formée et développée au Congo une conception du nègre qui, si on n'y prend garde et si on ne réagit point, viciera à jamais les relations entre les Belges et les populations qui leur seront un jour confiées.
Déterminée et favorisée par l'action gouvernementale, cette conception est devenue article de foi pour presque tous les coloniaux. Peu de fonctionnaires y échappent ; les missionnaires eux-mêmes n'y ont pas résisté et la Commission d'enquête a succombé à la contagion. Plus d'un passage du Rapport en porte témoignage. Cette manière de voir a été nettement exposée au vicomte du Bourg de Bozas, un explorateur français qui, après avoir parcouru une grande partie de l'Est africain, pénétra, en iqoS, sur le territoire de l'Etat du Congo où il devait mourir quelques semaines plus tard. Les Belges lui avaient semblé très durs à l'égard des indigènes :
« Les porteurs que l'Etat indépendant lui avait confiés
( i j Mission scientifique du Bourg de Bo^as ; de la Mer Rouge à V Atlantique à travers V Afrique tropicale^ p. 38 1.
et que commandaient des soldats étaient simplement menés par ceux-ci comme des bêtes de somme, à coups de fouet. Le vicomte en faisait un jour la remarque à un fonctionnaire belge, fort aimable homme et incapable par tempérament d'aucune violence qui n'aurait pas'été réglementaire.
» Que voulez- vous ? lui dit celui-ci. Vous avez assez parcouru ce continent pour vous persuader que le nègre, que nous voudrions civiliser, n*est sensible qu'à la crainte des coups et des razzias. C'est une brute, qui ne respecte que la force. Les bons traitements ne serviront qu'à donner à leurs yeux, pour celui qui en use, la réputation d'un extravagant et à lui enlever toute responsabilité d'être obéi. Peut-être, comme on le dit en Europe, les nègres sont-ils nos frères ; mais je crains bien qu'il ne taille encore des années de violence et de conquête, avant qu'ils soient capables de recevoir de nous les paroles de paix et d'initiation que leur fourberie inintelligente et têtue nous interdit pour l'heure. »
« Le sentiment protestait chez notre explorateur contre cette profession de foi un peu cynique. Et si les cuisantes désillusions naguère ressenties sur les bords de l'Omo lui revenaient à l'esprit pour appuyer la thèse du Belge, il se disait aussi que les nègres sont comparables à des enfants, et que la violence inconsidérée est aujourd'hui abandonnée comme moyen d'éducation, au profit de ce que l'on appelle la discipline raisonnée. Pourquoi ne pas user de la même méthode à l'égard du nègre, après en avoir encore simplifié les principes pour les adapter à ces intelligences rudimentaires? »
Voilà, saisi sur le vif, le jugement porté par les fonctionnaires au sujet du nègre et du traitement qui lui est approprié.
Aussi longtemps que cette erreur subsistera, les rapports entre l'Européen et T Africain seront viciés dans leur essence. Toute tentative de colonisation sera condamnée à l'insuccès.
L'autre faute commise par l'administration congolaise relève, non du sentiment, mais de la science coloniale.
Les plus distingués des savants qui ont fait une sp)écialité de l'étude de la colonisation ont. depuis quelque temps, aperçu que la politique coloniale doit tenir compte des sociétés indigènes et des civilisations bien plus que des individus. « On s'expose aux plus graves mécomptes en considérant les indigènes comme autant d'individus, argile dans la main du potier, facilement modelables en une ressemblance de l'Européen ou de l'Américain. C'est seulement en modifiant la structure, les principes et les coutumes des sociétés indigènes que nous parviendrons à exercer sur les individus une influence durable (i). »
La civilisation des populations inférieures dépend donc, non de ce qu'on peut enseigner aux individus, mais de la manière dont on peut transformer la structure des sociétés auxquelles ils appartiennent. Si même on réussit à donner une instruction sérieuse à quelques personnalités indigènes, elles ne réussiront ni à résister aux influences de leurs congénères, ni à exercer une action sur leur entourage.
Les sociétés indigènes sont des unités cimentées par la tradition et le temps. Elles sont le produit d'une lente évolution. C'est aller au-devant d'un échec que de vouloir substituer rapidement notre civilisation à leur culture. Tout ce que les peuples colonisateurs peuvent faire est de transformer
(i) Reinsch, p. 26.
graduellement les conditions de l'existence économique et sociale des indigènes, de telle sorte que leur civilisation évolue spontanément et progressivement.
Comment est-il possible, dès lors, de faire œuvre utile aux colonies, si on n'étudie d'abord à fond les institutions indigènes, leurs mœurs, leur psychologie, les conditions de leur existence économique, la structure de leurs sociétés?
Tout cela a été ignoré et négligé au Congo. On y a sottement ruiné les organismes politiques existants. La Commission a nettement montré (i) la manière dont l'Etat a détruit l'autorité des chefs sur les tribus. On s'est servi d'eux comme d'intermédiaires pour obtenir les prestations de travail. Sans leur reconnaître et sans leur assurer aucune autorité vis-à-vis de leurs sujets, on les a rendus responsables de tous les manquements, de toutes les fautes de leurs gens. Beaucoup d'entre eux s'enfuient, se tiennent cachés; d'autres refusent systématiquement d'entrer en relations avec les blancs.
En même temps que l'Etat sapait les bases de l'organisation politique des tribus, il bouleversait les conditions économiques de leur existence. Au lieu d'en assurer l'évolution et l'amélioration progressive, il a brusquement arraché les noirs à leur genre de vie séculaire, il leur a imposé un servage continu, cause d'abandon de leurs industries primitives.
Ici encore tout est à recommencer, en partant de l'idée que je me suis efforcé de rendre aussi claire que possible que tout progrès doit consister à atteindre les individus par l'intermédiaire des collectivités et à agir sur les sociétés indigènes en provoquant et en accélérant leur évolution.
Il conviendrait donc d'instituer au Congo, comme aux Indes hollandaises et aux Indes anglaises, un département ou un bureau d'études ethnologiques. Ce n'est que grâce à une institution de ce genre, qu'on réussira à pénétrer le caractère psychologique et social des populations indigènes, base de toute activité colonisatrice féconde.