‹ Etude sur la situation de l'Etat indépendant du CongoChapitre 56 sur 58 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Bilan de l'activité gouvernementale,

Le moment est venu de dresser le bilan de l'activité de TEtat du Congo, de caractériser ses tendances, d'exposer les grandes conclusions qui se dégagent de cette étude.

La vérité la plus claire et la plus incontestable qui ressort de l'ensemble de ce travail est que l'Etat du Congo n'est point un Etat colonisateur, que c'est à peine un Etat : c'est une entreprise financière. Les préoccupations pr^ières de ses gouvernants ont été d'ordre pécuniaire. Augmenter le rendement de l'impôt, exploiter rapidement les richesses naturelles, réaliser tous les travaux d'utilité publique qui devaient augmenter la productivité du territoire, tels sont les buts que l'Etat a poursuivis ; tout le reste n'a été qu'accessoire. La colonie n'a été administrée ni dans l'intérêt des indigènes, ni même dans l'intérêt économique de la Belgique : procurer au Roi- Souverain un maximum de ressources, tel a été le ressort de l'activité gouvernementale.

Les faits exposés dans les chapitres relatifs au Domaine de

la Couronne et aux finances de l'Etat ont une éloquence qui balaie toutes les protestations humanitaires.

On a versé dans les caisses du Domaine de la Couronne 70 millions de francs, au moins, qui appartenaient à la colonie. Ils auraient supprimé tout déficit, rendu tout emprunt inutile. Ils auraient facilité des réformes administratives reconnues nécessaires, permis d'appliquer le régime des impôts avec humanité, assuré la réalisation d'importants travaux publics au Congo... Ils ont été affectés à des travaux somptuaires en Belgique, à des achats de conscience, à de louches et obscurs marchés.

Plus de cent millions inutilement empruntés ont été employés aux objets les plus divers en Belgique, en Chine, en Amérique.

Les esprits superficiels trouveront des circonstances atténuantes à cette gestion. Ils vanteront l'emploi de ces fonds, dépensés dans l'intérêt de la Belgique. Mais les hommes réfléchis se demanderont si ces sommes ont servi dçs intérêts sérieux ; les politiciens supputeront les conséquences des coupsportés, grâce à l'argent congolais, à notre édifice constitutionnel ; les théoriciens dénonceront la violation du principe que les finances coloniales doivent être administrées dans le seul intérêt de la colonie; tous les hommes de cœur songeront avec tristesse aux souffrances imposées aux populations congolaises pour accroître, dans un but somptuaire, le rendement de Timpôt.

Un prodigieux effort a été accompli (i) pour mettre le pays en valeur : « Des villes qui rappellent nos plus coquettes cités

balnéaires égaient et animent les rives du grand fleuve et les deux tètes de lignes du chemin de fer du Bas-Congo; Matadi, où arrivent les bateaux de mer, et Léopoldville, le grand port fluvial avec le mouvement de ses chantiers, t'ont penser à nos industrieuses cités européennes. Ces vicinaux du Mayumbe, ce chemin de fer des Cataractes, construit dans la région la plus accidentée, celui des Grands- Lacs, tracé au cœur de la forêt équatoriale, ces quatre-vingts steamers qui sillonnent le Congo et ses affluents, ce service régulier de communications postales, cette ligne télégraphique qui atteint un développement de 1,290 kilomètres... toutes ces choses nées depuis hier donnent au voyageur l'impression qu'il parcourt, non cette Afrique centrale, il y a un quart de siècle inconnue et barbare, mais un pays conquis depuis longtemps à la civilisation européenne ». Ces éloges sont mérités. L'énergie déployée dans le but d'assurer le développement économique du pays n*a été nulle part surpassée.

Mais il est des intérêts plus élevés que les intérêts économiques, des devoirs plus impérieux que celui de favoriser la production de la richesse. Les obligations les plus lourdes qui pèsent sur les Etats colonisateurs sont relatives au sort des populations indigènes. Le Roi-Souverain a pris, en apposant sa signature sous l'Acte de Berlin, le double engagement de conserver les populations indigènes et d'améliorer les conditions matérielles de leur existence. Le Rapport de la Commission permet de peser justement les efforts qu'a faits l'Etat du Congo pour s'acquitter de ce devoir primordial.

Les mesures prises par l'Eltat du Congo contre l'alcoolisme ont excité l'admiration de la Commission (i). Elle a

apprécié ces restrictions en des termes qui manquent de modération et d'exactitude. « L'Etat Indépendant aurait pu, » s'il l'avait voulu, éviter une grande partie des abus signalés » qui, presque tous, ont leur cause première dans la diffi- ») culte d'obtenir le travail du nègre : il lui aurait suffi — )> imitant l'exemple de plusieurs gouvernements colonisateurs » — d'autoriser la libre entrée de l'alcool sur son territoire. » L'alcool — les faits le prouvent surabondamment — serait » bientôt devenu pour le noir un besoin impérieux et pour le » satisfaire il aurait su vaincre son indolence native. Si la » rémunération accordée aux contribuables au lieu de con- » sister en étoffes ou en tout autre produit utile leur avait été » donnée en alcool de traite, on aurait bientôt vu les chefs » et les notables de chaque village exciter au travail avec la » dernière énergie tous ceux sur lesquels ils ont autorité. A » Dieu ne plaise que nous songions à préconiser une mesure )) qui aurait pour conséquence fatale l'abrutissement de toute )) une race en peu d'années. Nous pensons, au contraire, que )) l'interdiction qui frappe l'alcool au Congo est, avec la sup- » pression de l'esclavagisme, le plus beau titre de gloire de » l'Etat Indépendant. L'humanité lui sera toujours recon- » naissante d'avoir su renoncer à user de ce levier puissant » auquel d'autres ont eu recours et d'avoir ainsi détourné de » l'Afrique un fléau plus terrible et plus destructeur encore » que la traite, n

Je ne puis partager ce lyrisme. C'est exagérer fortement que de faire remonter à l'Etat du Congo tout le mérite de la suppression du commerce de l'alcool et d'oublier que les mesures qu'il a prises à cette fin lui étaient imposées par le traité de Bruxelles de 1890; c'est même à un délégué anglais à

la Conférence de Berlin que revient l'honneur d'avoir fait d'énergiques efforts pour obtenir des mesures contre l'introduction de l'alcool en Afrique. C'est commettre une contradiction de dire que l'on aurait obtenu par Talcool tout le travail qui était nécessaire et de constater quelques lignes plus loin que l'alcool aurait eu pour conséquence fatale l'abrutissement de toute la race nègre en peu d'années et, par conséquent, l'anéantissement de toute main-d'œuvre utile.

Constatons donc avec satisfaction que l'Etat du Congo n'a pas violé, en ce qui concerne les mesures relatives à la prohibition de l'alcool, les obligations internationales qu'il avait assumées. Il les a même scrupuleusement respectées.

Bien plus pur et plus noble est le service que l'Etat a rendu aux populations indigènes en supprimant la traite. Une grande partie de son territoire était infestée par les Arabes. On n'a pas oublié le frisson d'horreur qui secoua le monde civilisé quand les premiers voyageurs au centre de l'Afrique signalèrent les pillages, les meurtres et les incendies, inévitables corollaires des opérations de traite. Certes, l'État du Congo était astreint par une nécessité politique à abolir l^ règne de la terreur arabe. Il ne pouvait laisser subsister, dans les limites de son territoire, la redoutable puissance des traitants. Il a entamé et poursuivi la lutte avec énergie et ses officiers ont fait preuve dans la campagne du plus beau courage, du plus pur dévouement et de hautes qualités militaires. En peu d'années, les marchands d'esclaves étaient expulsés du Congo et les populations des régions orientales de l'État recommençaient à vivre en paix.

La Commission signale encore avec raison (i), parmi les

services rendus aux populations, la suppression des sacrifices humains, la défense des guerres entre tribus, la lutte menée par l'Etat contre le cannibalisme. Elle vante la sécurité qui règne dans l'immense territoire de l'Etat. Elle constate que le blanc, qui n'est pas animé d'intentions hostiles, peut circuler presque partout sans escorte et sans armes (i).

Malgré la suppression de la traite et des sacrifices humains, malgré l'abolition des guerres intestines entre tribus, la population congolaise n'a point augmenté et l'Etat a malheureusement montré, en certaines conjonctures, un plus grand mépris de la vie humaine que les indigènes eux-mêmes.

Le Commission a étudié (2) le problème de la dépopulation du Congo. Elle a essayé d'en déterminer les causes. Elle prouve que toute la responsabilité n'en retombe point sur l'Etat. Mais il résulte de ses constatations que l'action gouvernementale a été un des facteurs les plus importants de cette destruction des populations. Le portage n'a pas seulement décimé la population du Bas-Congo (3). 11 exerce aujourd'hui encore son influence néfaste sur différents points de l'Etat. Les routes Kasongo-Kabambare-Kivu et celle de Lusambo- Kabinda-Kisenga écrasent la population clairsemée des régions qu'elles traversent. « Ce portage épuise les malheureuses populations qui y sont soumises et les menace d'une destruction partielle (4). »

Ailleurs, parlant du système d'impôts auquel est soumis le

(3 /<.. p. iS(').

district du Stanley- Pool, la Commission déclare (i) que les missionnaires catholiques et protestants ont été unanimes à signaler la misère générale qui règne dans la région. L'un d'eux a cru pouvoir dire que si ce système continue à être appliqué pendant cinq ans, c'en sera fait de la population du district. Les chiffres cités à ce sujet par M. le consul Casement dans son rapport laissent une impression pénible.

Puis, le système de l'impôt en travail a produit ses inévitables conséquences. Les hommes, contraints de mener une vie misérable dans les forêts, exposés aux attaques des fauves, maintenus par la crainte de la répression qui les attend, dans un état de continuelle terreur, s'affaiblissent et ne présentent plus de résistance à la maladie, et notamment à la terrible maladie du sommeil. Beaucoup de femmes et d'enfants meurent dans les prisons où ils sont retenus comme otages. Le nombre de noirs qui sont tombés victimes des expéditions punitives ne pourra jamais être fixé (2).

Il faut donc se rendre à l'évidence. Malgré les services incontestables que l'Etat a rendus aux noirs par l'abolition de la^ traite, l'interdiction des sacrifices humains et des guerres intestines, son action civilisatrice a eu pour résultat de décimer la population .

Abandonnons ce pénible sujet et demandons-nous si l'Etat du Congo a au moins réussi à améliorer les conditions matérielles et morales de l'existence des indigènes. Occupons-nous d'abord de leur vie matérielle. Le Rapport démontre que le

commerce et l'industrie indigènes ont décliné depuis la fondation de rÉtat.

L'activité commerciale des indigènes a diminué (i). Elle s'exerçait surtout dans le trafic de l'ivoire et dans celui des esclaves. L'épuisement des réserves d'ivoire et l'interdiction de chasser l'éléphant ont porté au commerce des défenses un coup mortel.

L'industrie indigène est en recul. On rencontre dans la plupart des villages des forgerons, des potiers et des vanniers, mais, comme autrefois, ils ne travaillent que sur commande et ne font point des produits de leur industrie l'objet d'un véritable trafic. La situation s'est même aggravée. L'impôt en chikwangue pèse si lourdement sur l'élément laborieux des villages que la plus grande partie du temps des habitants est absorbée par les exigences de l'impôt et celles de leur subsistance personnelle. Même s'ils montrent de la bonne volonté, ils n'ont plus la faculté de se livrer à d'autres travaux, d'où l'abandon des industries indigènes (2).

Nul effort n'a d'ailleurs été fait pour améliorer les procédés de travail indigènes. L'Européen ne s'est pas attaché à perfectionner les industries dont l'importance est vitale pour les nègres. Le chikwangue se prépare aujourd'hui exactement de la même manière qu'il y a vingt-cinq ans, avec des procédés incroyablement rudimentaires et défectueux. Nulle part, les indigènes, ont été pourvus d'un outillage plus perfectionné; ni l'Etat ni les missions n'ont aperçu ce devoir civilisateur (3).

(2) /^., pp. 193 et s.

La Commission signale (i) l'appauvrjssement incontestable des villages, la rareté des moutons, des chèvres, des poules et des canards. L'indigène, découragé par les exactions des blancs qui ne lui paient pas à sa valeur réelle le pi\tit bétail et les volailles qu'ils lui prennent, se décourage et préfère ^^enoncer à les élever.

Ailleurs encore, la Commission montre (2) les indigènes empêchés de circuler dans leurs forêts natales, de se livrer à la chasse qui contribuait à améliorer leur nourriture. Elle les montre privés de leurs femmes, retenues pendant des périodes de quinze jours dans les stations (3). Les populations, qui sont si pacifiques que le voyageur qui n'a pas d'intentions hostiles peut partout circuler sans armes, s'enfuient dans l'intérieur des forêts et sur le territoire du Congo français pour échapper à l'action « civilisatrice» des fonctionnaires (4). L'impôt du caoutchouc et l'impôt des vivres frais qui pèsent sur plus de la moitié du territoire, c'est-à-dire sur un territoire grand comme plusieurs fois la France, soumettent les noirs à un esclavage presque continu.

Les sociétés concessionnaires, qui se sont rendues coupables de tant de méfaits, n'ont rien entrepris dans l'intérêt des indigènes. Elles n'ont même rien fait pour améliorer et mettre en valeur les régions qu'elles occupent (5). Elles ont suivi l'exemple de l'Etat du Congo. Celui-ci n'a pas encore entamé le travail de colonisation et son action a

(1) R,^ p. iSo.

— Ido —

eu pour conséquence Jrmmédiate d'empirer la condition matérielle de rindigèn»^;.

Que dire dy- sa condition morale ? Quelle opinion peut-il avoir du b^anc qui l'exploite sans pitié? Que dire des terreurs continuelles dans lesquelles il est maintenu?

'L'Etat n'a rien tenté, ni pour donner à l'indigène l'instruction professionnelle, ni pour développer l'instruction. Il n'a pas fondé une école, car il faudrait être naïf pour donner ce nom aux colonies de l'Etat (i) où les enfants sont parfois logés dans des conditions déplorables, où les dortoirs réser\'és aux élèves ne sont quelquefois que des constructions en bambous où pénètre le vent froid de la nuit. Les enfants y sont exposés à ces terribles affections de poitrine auxquelles les noirs résistent si mal. D'où une mortalité assez considérable parmi les pupilles de l'Etat. Le jour, pour réconforter les élèves, âgés de 6 à 12 ans, on les charge du travail pénible de la cuisson et du port des briques. Les petits malheureux sont transformés en manœuvres et astreints à des travaux qui excèdent souvent leurs forces (2).

Ce n'est point d'ailleurs dans l'intérêt des enfants, mais dans l'intérêt de TEtat que ces institutions ont été fondées. Recrutés illégalement, les pupilles sont destinés à être transformés en soldats et ils sont soumis à la dure tutelle de l'Etat jusqu'à leur 25^ année. Telle est la seule œuvre instituée en faveur des enfants.

L'Etat n'a pas essayé d'améliorer la condition delà femme indigène. Bien au contraire, son action a eu pour consé-

quence de rendre son sort plus pénible. Dans le district du Stanley-Pool, les femmes sont astreintes à un travail continu pour fournir Timpôt du chikwangue. Elles doivent parcourir des distances considérables pour apporter les rations à Léopoldville. Ailleurs, elles sont enlevées à leur ménage pendant quinze jours, pour être astreintes à des travaux agricoles dans les postes. Ailleurs encore, elles sont, en vertu de quelque circulaire d'un gouverneur général, retenues comme otages avec leurs enfants. Les pratiques d'avortement sont fréquentes (i).

Quant aux chefs indigènes, on les a traités avec dureté et injustice (2). On s'est servi d'eux pour obtenir de leurs sujets le travail et les prestations, mais uniquement en les rendant responsables personnellement de toutes les fautes de leurs agents, sans leur reconnaître, d'autre part, aucune autorité, aucun droit. Aussi beaucoup d'entre eux ont disparu ou se tiennent cachés. D'autres refusent obstinément d'entrer eh contact avec les blancs.

Tel est le bilan de l'activité de l'État. Aucun esprit impartial ne pourra s'empêcher de constater que la condition morale et matérielle du noir, malgré certains services que l'Etat lui a rendus, est aujourd'hui plus mauvaise qu'elle ne l'était en 1884. Chacun apercevra que l'œuvre de colonisation, dans le sens véritable du mot, c'est-à-dire (pour employer la formule de la Commission elle-même) la modification de l'état économique et social, de l'état intellectuel et moral de la race n'a pas encore été commencée.

Page 1