CHAPITRE PREMIER
RECHERCHES SUR LE LIEU DE PRODUCTION DU CAMPHRE DE BORNÉO, SON MODE d' EXTRACTION, SES VARIÊTÉS, SON PRIX, SES USAGES, ETC.
Le camphre de Bornéo et de Sumatra, connu depuis bien long^temps, a été souvent confondu par les auteurs, quant à son mode de production et à l'arbre qui le fournit, avec.celuidu Japon. Plusieurs plantes, en effet, produisent du camphre. Ce sont, en première ligne, le Cinnamomum Camphora^ qui donne le camphre ordinaire ou du Japon, et le Dryobalanops aromatica, qui donne le camphre de Bornéo ou Sumatra ; puis différentes plantes de la famille des Labiées, telles que les Menthes, les Sauges, etc., qui en fournissent en moindre quantité. Laissant de côté tout ce qui n'a. pas rapport au camphre de Bornéo, nous nous bornerons, pour le moment, à exposer ce qui a traita celui-ci. Ce camphre a reçu un très-grand nombre de noms, qui ont parfois jeté un peu de confusion dans son histoire. On Ta appelé
Capoor-barroos ou Kapur^barus ou Kassur-barrooSy le premier mot paraissant dériver du sanscrit Karpura^ dont les Arabes et les Persans ont fait Kafur, d'oti notre mot Camphre. Quant au second mot, c'est le nom d'une région de Sumatra (1). On Fa nommé Camphre malais^ du lieu de sa provenance. Les Chinois, qui ont pour cette substance un véritable culte, Font décorée de diférents noms ; c'est ainsi que, dans le Pen-tsao^ il est appelé Zong-naou^hiang^ cervelle de dragon parfumée (2), Depuis bien longtemps, la notion de ce camphre est arrivée en Burope ; cependant les anciens ne semblent pas l'avoir connu, ou du moins ils ne Font pas signalé ; c'est ainsi qu'on n'en trouve nulle mention dans Dios-^ coride, ni dans Galien; les anciens Grecs, avant Aétius, ne le connaissaient pas davantage. Le premier qui semble nous l'avoir fait connaître est le célèbre voyageur vénitien Marco Polo (3), qui, au xra* siècle, visita toute l'Asie, et contribua pour une grande part à nous faire connaître les îles de la M'alaisie. Il nous apprend «qu'au royaume de Fansur, le sixième de Fîle de Java, il
(1) Baros est situé dans la région occidentale de Tîle de Sumatra. (-2) Us l'appellent encore ping pien (Itier) ; ping peen (Hanbury) ; moiwha-pien ho-p*0'lô'hiang^ jfO'îuh-hiang {Bmiih), (3) XXV, 305 et XXVIII, 44.
J'ajouterai) qu'en grec, il se dit Mi^eupoi
— latin -* Gapbupa,— camphora.
— arabe — Kaphor ou Kafùr.
— anglais — Caraphir ou Gamphor.
— allemand — Kampher.
— Italien — Caphora.
— espagnol — Alcanfor.
Ce que les Allemands appellent Tuhberwatnph&r ou Tappmeamj^mr^ camphre en bâton, est le produit, non du Dryobalanops, comme Va cru d'abord M. de Martius, mais du Cinnamomum i^amphora.
se produit un camphre sing^ulier et fort exquis, que Ton vend au poids de Tor. » Au xvi*^ siècle, Tiliustpe poète porlug*ais Camoëns fait allusion à ce précieux produit, comme on peut le voir dans les quelques vers placés au commencement de ce travail. Un autre voyag*eur, célèbre a plus d'un titre et Tun des rares explorateurs qui pénétrèrent dans le Japon, alors que les portes en étaient impitoyablement fermées aux Européens, Ksempfer, .distingua deux espèces d'arbres produisant du camphre (1). En eflet, après avoir donné la description du laurier du Japon, qu'il appelle Laurus campho-riphera. et quelques détails sur la manière d'en extrait e le camphre, il ajoute : « On trouve dans les îles de Bornéo et de Sumatra un arbre qui produit un camphre naturel et cristallisé très-précieux et très-rare, mais cef arbre n'est pas de la famille des Daphne. » Depuis ce naturaliste voyageur, plusieurs opinions se firent jour Hu sujetrd^e l'arbre qui produit ce camphre ; nous y reviendrons lorsque nous nous occuperons de la classification. Pour le moment, nous nous contenterons de rappeler que, dans un travail publié dans les Annales de Liebig (2), Th. Marti us avait avancé que le camphre du Jhpon et celui de Bornéo étaient le produit du Dryo* balanom aromatica. Mais plus tard Tauteur, reconnut la confusion qu'il avait <îommise, Poui» personne aujourd'hui il n'y a de doute que le camphre du Japon et celui de Bornéo soient deux produits bien distincts; le premier, fourni par le Cinnamomum Camphora, le second par le Dryobalanops aromatica Gsertn.
(1) Traduction française des voy. de Marc Paule, par Marco-Polo et Loys Vartennan, patricien romain. 1^56, ch. xix, 102. (i) Amœnitatum eicoticat^m fasc. V, 1712, 770.
L'arbre à camphre de Bornéo vient sans aucune culture ni soins de la part de Thomme; il croît sur les montag^nes, comme les autres arbres des forêts. D'après Virey, on le cultiverait de graines à Calcutta (1). Il a reçu différents noms dans le pays oîi il croît, tel est celui de Lion^ comme nous l'apprend Boccone, g-entilhomme sicilien ; tel est encore celui de Sladi^ d'après Breynius. Son port est bien remarquable ; la plupart des auteurs qui ont écrit à son sujet le reg'ardent comme un des rois du règne vég^étal (2), ég'alant, pour ses dimensions et la qualité de son bois, nos plus grands arbres employés pour les charpentes. Voici d'ailleurs la description qu'en donne de Vriese (3) : « C'est un des plus beaux de l'Archipel indien; ses dimensions surpassent celles du Rasamala {AUingia excelsa) ; c'est le géant des arbres des Indes orientales. Son tronc est vertical et divisé en branches seulement vers le haut, formant une couronne par leur disposition. Un observateur qui regarderait le sommet des arbres d'un, lieu élevé, par exemple d'une montagne , derrière Loemoet , à une hauteur de 300 ou 400 pieds, pourrait, sans dif]pculté, compter tous les arbres à camphre qui sont dispersés dans la forêt, car pendant que les Anonacées, Acacias, etc., qui composent la plus grande partie de la forêt, ont de 80 à 100 pieds de haut, l'arbre à camphre, avec sa gigantesque couronne, s'élève à 50 ou 100 pieds au« dessus des autres, comme un clocher au-dessus des
(i) lïiJourn, de Phann, et de chim.y VII, 1" sér.,i82i, 143.
(2) J'ignore comment M, J. Bontemps, dans sa thèse pour obtenir le titre de pharmacien (1869), a pu dire que c'est un arbre qui s'élève à la hauteur de 3 ou 4 mètres,, etc.
(3) in Hooker' s Journal of Botany, ser. 3, IV, 33, 1852.
maisons voisines. Voici les dimensions de cet arbre, comparées à celles du Rasamala :
Arbre à camphre.
En haut. Ea bas.
Epaisseur du tronc, 7 à 10 pieds . . 5 à 8. pieds.
Longueur, 100 à 130 pieds •
Diamètre de la couronne, SO à 70 pieds .......
Rasamala,
En haut. En bas.
Il paraît que des racines adventives peuvent naître du tronc à une hauteur plus ou moins considérable et former de puissants arcs-boutants. Ce fait, signalé par Arentius Sylvius (1)^ a été confirmé par Motley (2) qui, dans une lettre datée de Tîle de Labuan 18S0, et adressée à M. Hooker, attribue les dimensions suivantes à un arbre de cette espèce : hauteur, du sol au sommet des arcsboutants, 25 pieds; circonférence des arcs-boutants, 333 pieds ; circonférence du tronc au-dessus des arcsboutants, 8 pieds et demi ; hauteur, du sol à la première branche, 92 pieds; hauteur, du sol aux branches les plus élevées, 130 pieds.
L'écorce esta peu près lisse, quelquefois rude et souvent couverte d'une résine brillante ou d'une substance jaunâtre, très -recherchée par les Indig'ènes et vendue à un très-haut prix. Les feuilles sont assez petites, alternes, simples, à nervures secondaires obliques, parallèles entre elles ; à pétiole court, avec deux petites stipules très-caduques à la base; elles sont d'une couleur rougeâtre et à peu près coriaces. Les fleurs sont disposées, au sommet des rameaux ou dans l'aisselle des feuilles supérieures, en g'rappes ramifiées ; elles exhalent, paraît-il, un parfum déhcieux. Le fruit, qu'il est assez
(1) In Michael Bernhardus Valentini. Hist, simpl, réf., 1732, 488.
(2) In Ilodhefs Journal ofBof, IV, 200.
difficile de se procurer, vu la g^rande hauteur à laquelle il se trouve, offre, comme le raconte Ar. Sylvius,« plutôt l'aspect d'une fleur, car, il est entouré d'une couronne de folioles oblong»ucs et épaisses, diversement colorées, mais surtout rongées, violettes, jaunes et verdâtres, et dontrextrémité recourbée en dehors donne à Fenserable l'aspect d'une tulipe ))(!). Le fruit, situé à la base de cet involucre, a le volumed'une noisette; comme les feuilles, il a un g*oût de camphre prononcé, mêlé h celui de la térébenthine, ce qui n'empêche pas certains oiseaux, tels que des perroquets, comme le rapporte Motley, d'en mang'er; ce que font aussi les habitants de l'Ile. Ar» Sylvius dit en avoir mang'é et les avoir trouvés fort bons, soit naturels, soit confits.
La circonscription de la région où croît l'arbre à camphre est assez peu étendue. Elle est limitée a quelques îles de l'Archipel malais, Sumatra, Bornéo, Java,. Labdan; il existerait aussi dans la presqu'île de Malacca, selon Virey. Voici les détails précis que nous^ fait connaître à cet ég^ard le professeur de Vriese: « La rég'ionoù se trouve l'arbre à camphre, dansl'ile de Sumatra, s'étend de Ajer-Bang^is à Sing'kel, .c'est-à-dire de 1%10 à 2^20en latitude Nord. Au sud d'Ajer-Bang*is, on ne le rencontre plus ; on ig'pore s'il existe au nord de Sing*kel (2). La rég*ion de son développement s'élend entre ces parallèles, le long» de la côte sud-ouest de Sumatra, et s*avance , à une distance considérable , dans l'intérieur, principalement sur les monlag*nes de 1000 à 1200 pieds. La chaîne de montag^nes, qui du Sud- Ouest de la côte de Sumatra, s'étend au Nord-Est,
(i) Arent. SyUiv.Sj Poulo-Chinco, 1680, inValentini, loc.cit. ("2) Cette région répond au pays des Battas.