‹ Etude sur la syphilis trachealeChapitre 9 sur 19 · OBSERVATION V · texte numérisé non relu

OBSERVATION V

(Persimnélle ; recueillie à Thôpital de Mustapha, service de M. Gbos, clinique

médicale.)

Sclérose syphilitique de la trachée. — Pneumonie caséeuse. — Mort.

Le 16 novembre 1872, Dublain, Edouard, âgé de 39 ans, garçon de recette à Alger, entre au u® 32 de la salle Saint-Jean. Il est né de parents inconnus; depuis trente-cinq ans il habite lAfrique, eta toujours séjourné à Alger, excepté durant onze années de service militaire. Comme antécédents, il avoue un certain penchant pour l'alcoolisme, mais pas d'excès vénériens ; une blennorrhagie vers l'âge de 20 ans. Le malade porte sur le front une large cicatrice qu'il attribue à une contusion violente avec plaie, il y a seize ans. A 24 ans, pendant son séjour en France, il éprouva, durant environ treize mois, de fréquents accès de fièvre intermittente qui ne se sont plus reproduits ■depuis cette époque. A 30 ans, il eut , dit-il , un chancre sur la nature duquel il paraît posséder des notions très-exactes, et il s'empresse d'énumérer les accidents qui se produisirent quelque temps après son apparition, entre autres des plaques muqueuses de la bouche et du pharynx, des syphilides de la face, etc.. V<ers 35 ans, il commença à i^esseutir des douleurs , suivies bientôt de suppumtion au niveau de Tanglô externe de Tomoplate, du côté droit. La plaie ne s'est jamais complètement cicatrisée depuis cette époque; on trouve encore en ce point une fistule environnée, sur une certaine étendue des téguments voisins^ d'un tissu violacé et adhérent à l'os.

Le malade ne peut préciser à quelle époque il a commenté à tousser; sa sirnté Q'a jamais été très-florissante^ et la toux date de longtemps

déjà; toutefois il n'a jamais craché de sang. Mais, il y a trois ans et demi, vers la fin de son séjour en France, à Melun, il contracta uue pneumonie gauche (violent point de côté, crachats rouilles caractéristiques).

Au printemps dernier la toux a augmenté, mais sans s'accompagner

encore d'une oppression trop vive ; c'est depuis peu, deux mois au plus, que des accès de dyspnée ont commencé à se produire, encore peu intenses. Enfin, il y a douze jours, est survenue brusquement une suffocation violente. On a administré au malade des vomitifs à deux reprises différentes ; on a aussi appliqué des sangsues et des vésicatoires. La respiration n'en est pas moins demeurée difficile, bruyante; des étouffements subits se répètent chaque fois que le malade se lève ou tente quelques efforts pénibles.

État actuel. — Le malade est assis sur son lit en proie à une dyspnée continuelle. Il présente un degré d'amaigrissement notable ; l'appétit est fort diminué, la déglutition , indolore pourtant , est néanmoins très-pénible à cause de la suffocation qu'elle provoque. La respiration extrêmement laborieuse, surtout pendant l'inspiraiion, s'accompagne pendant tout le premier temps d'un bruit de coruage assez prononcé pour qu'on l'entende aisément à une certaine distance du lit du malade. La voix de ce dernier, qui reparaît, quoique altérée dans son intensité, pendant les courts instants d'accalmie, ne tarde pas à s'éteindre et à s'étouffer complètement ; cette modification du son ne date que de l'appaiition des derniers accidents; néanmoins, déjà auparavant, la voix était faible et les ciis impossibles. L'expectoration est pénible, la toux fréquente; les crachats, purulents, nummulaires, ordinairement très-abondants, sont rejetés en quantité, surtout le matin, après des crises violentes de suffocation.

L'examen physique du thorax permet de constater de la matité à la base du poumon gauche, ainsi que dans la fosse sus-épineuse du même côté. Les vibrations thoraciques sont très-sensibles , mais l'auscultation, rendue à peu près impossible à cause de l'intensité des bruits trachéaux, laisse difficilement percevoir quelques craquements dans le sommet gauche. Le stéthoscope, appliqué sur le ti*ajet des voies aériennes, fait entendre un ronflement sonore accompagné de gros ronchus trachéaux.

Avec l'aide du doigt introduit au fond de la bouche, on ne sent aucun gonflement sensible à l'ouverture de la glotte. L'état d'oppression du malade ne permet pas l'emploi du laryngoscope.

On diagnostique, outre la syphilis, une pneumonie caâéeuse du côté gauche, avec phthisie consécutiva etprobabilitéde lésions lai^yn*

gées profondes. L'état de la poitrine ne permet du reste de s'arrêter à aucune intervention active ; on se borne à soutenir les forces du malade, à continuer les révulsifs locaux et à faciliter l'expectoration. — lodure de potassium.

Les jours suivants, quoique Torthopnée persiste, la respiration paraît s'effectuer plus facilement; le bruit trachéal a perdu une partie de son intensité.

Le 26 novembre, à 6 heures du matin, le malade mem^t subitement, emporté par un accès de suffocation.

Autopsie 30 heures après la mort. — En ouvrant le thorax, on constate d'abord le volume considérable des deux poumons, qui font saillie par l'ouverture pratiquée en enlevant le sternum. Leur coloration est blanchâtre, produite par un emphysème qui s'étend à une grande partie de ce viscère. Pas de liquide dans les plèvres. A droite, quelques adhérences peu étendues dans la partie moyenne ; à gauche, adhérences plus solides: à la base, avec le diaphragme; dans la partie moyenne, sur toute la portion du poumon correspondant à la ligne axillaire; enfin, tout à fait au sommet, au niveau et au-dessus de la clavicule. Sur les deux plèvres viscérales, quelques plaques jaunes peu étendues. Le poumon gauche est simplement emphysémateux ; quand on le coupe, on voit sortir une certaine quantité de pus par Torifice des bronches, un peu volumineuses; le tissu n'est nullement induré. A droite, au sommet, cavité du volume d'une petite noix renfermant du pus et entourée de tissu sclérosé ; une bronche assez grosse vient s'ouvrir à l'intérieur. Dans toute la partie moyennne, le tissu pulmonaire est sain ; le lobe inférieur, au contraire, dans toute la base, et plus haut en arrière qu'en avant, est hépatisé. A la coupe, on le trouve parsemé de collections jaunâtres d'un volume variable, (un grain de millet à un haricot); en quelques points, cette matière ramollie a produit des cavernes dont les plus vastes admettent l'extrémité du petit doigt. Des deux côtés, les bronches sont obstruées par du pus qui en tapisse les parois; la muqueuse bronchique est injectée sur presque toute son étendue.

En ouvrant le larynx, nous sommes surpris de ne trouver dans cet organe aucun désordre : pas d' œdème appréciable de la glotte, nulle part la plus légère érosion, pomt de traces de cicatrices anciennes. Le cartilage thyroïde en entier, une partie du cricoïde , sont ossifiés. La trachée, au contraire, attire sur-le-champ notre attention : à un centimètre et demi au-dessus de la bifurcation, on constate un brusque rétrécissement qui réduit à 7 ou 8 millimètres le diamètre du conduit aérien *, l'angustie se prolonge sur ime étendue de 25 milli-

mètres et s'élève jusqu'au dixième cartilage, dont une partie subsiste encore. Combien d'anneaux ont été détruits ? C'est ce qu'il est impossible de préciser, car à peine en retrouve-t-on quelques débris en dessous de la muqueuse épaissie. Tout en haut, l'atrésie est encore plus complète qu'à la partie inférieure du rétrécissement ; le diamètre mesure tout au plus 6 millimètres. Dans la partie inférieure de l'anneau cicatriciel, qui se confond insensiblement avec le tissu recouvrant les deux derniers cartilages, tous deux ossifiés par des tractus fibreux développés jusqu'à l'origine des bronches, la réparation est complète, tandis qu'à l'orifice supérieur on distingue encore quelques ulcérations peu profondes. Au-dessus, ectasie notable de la trachée. A part une ossification partielle des cartilages et une disposition en ampoule immédiatement au-dessous des anneaux ossifiés, les deux grosses bronches ne présentent aucune particularité.

Le foie est voluniineux; tissu rougeâtre, sans aucune lésion appréciable. Cœur très-petit, mais suffisant, sans altérations valvulaires.

Aorte remarquable par l'étroitesse de son calibre ; même disposition du gros intestin, dont le volume est inférieur à celui d'un intestin grêle normal. Estomac allongé, sacciforme, repoussé par le foie en dessous de sa place habituelle ; l'extrémité droite de la grande courbure descend au-dessous de l'ombilic. — A droite, au niveau de l'épine de l'omoplate et près de l'angle externe, trajet fistuleux aboutissant à un foyer formé par une ostéite qui s'étend à une certaine portion de l'épaisseur de l'os, environnée par une zone de périostose diffuse dont les limites se perdent insensiblement dans le tissu demeuré sain.

— Ici, le diagnostic de syphilis, dicté par les indications précises du malade, ne peut laisser aucun doute. Malgré Taffection pulmonaire et une phthisie consécutive non à des tubercules, mais évidemment à la pneumonie caséeuse, il serait diSicile de rattacher la maladie trachéale à la cause qui a produit en certains points du poumon l'ulcération des bronches, car le degré pour ainsi dire complet de cicatrisation exclut, à lui seul, Tidée d'une phthisie trachéale d'origine tuberculeuse.

2o Syphilis héréditaire. — Avant d'exposer le résumé des faits qui précèdent et de ceux contenus ' dans les observations citées à la fin de ce travail, ajoutons quelques mots

sur la syphilis infantile, qui peut être, mais plus rarement que la vérole acquise, la source de processus divers portant sur les voies aériennes et plus spécialement sur la trachée.

Chez le nouveau-né, la laryngo-trachéite syphilitique prend ordinairement naissance à la suite de l'envahissement par le coryza de la muqueuse des fosses nasales. L'inflammation de la pituitaire est, on le sait, la manifestation la plus fréquente, la plus constante chez les sujets en bas âge.- D'après RoUet, la poussée serait le plus souvent précoce et superficielle. Cependant on connaît des cas où la maladie a donné lieu à de graves désordres; la traînée inflammatoire, issue de la muqueuse olfactive et gagnant de proche en proche, a fini par envahir jusqu'aux ramifications bronchiques.

M. Roger a recueilli sur une enfant de 8 mois et publié une observation de pneumonie survenue à la suite de laryngo-trachéite syphilitique avec ulcérations de la muqueuse laryngienne et carie du cartilage thyroïde constatées à Taulopsie. Après lui, M. Mayr a constaté*, également à l'autopsie, à la suite de propagation d'inflammation spécifique des fosses nasales au larynx, l'érythème de la muqueuse laryngée : la lésion s'étendait même un peu plus bas, sur les premiers anneaux de la trachée.

Nous ajouterons aux faits qui précèdent une remarquable observation que nous devons à l'obligeance de M. Porak, interne des hôpitaux de Paris, et de notre excellent ami Cartaz. Elle a été recueillie par un de leurs collègues, M. Rafinesque, dans le service de M. Dubrueil. L'impossibilité d'explorer directement le larynx n'a pas permis, il est vrai, de confirmer sans remise le diagnostic d'ulcérations syphilitiques de la trachée, sous lequel cette observation nous a été adressée. Mais, d'un côté l'intégrité presque complète du poumon, de l'autre l'absence à peu près certaine d'altération sérieuse du larynx, que permet d'afiBrmer moins l'exploration de l'arrière-bouche que la conservation de la voix, obligent à localiser autre pari que dans ces deux organes

^ Roltet; Traité dds maladies vénériennes. 1865.

la gêne apportée dans la respiration. Ajoutons encore la sensation normale fournie par les parties accessibles à la palpation, et leur insensibilité, qui autoriseraient à rattacher à la moitié inférieure de la trachée le siège du processus syphilitique.

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