CHAPITRE III
Lies Persoimages de la Tbébaïde
En étudiant la composition et la mythologie de la Thébaïde, nous avons pu définir assez exactement la part des épopées anciennes, celle de Virgile, celle enfin de l'époque où vivait Stace et notamment de la rhétorique. De même, on va voir que les héros ont conservé des traces reconnaissablés de leur caractère antique, mais que le poème de Virgile et plus encore la rhétorique ont imprimé sur eux des marques profondes.
Presque tous dépassent l'humanité par leur force ou leur science ou leur témérité; et nous ne devons pas en être surpris, car ils appartiennent à cette génération illustre pour laquelle Hésiode a fait une exception dans sa peinture des races décroissantes : « Zeus le Kronide créa une quatrième race d'hommes plus juste et meilleure, la race divine des héros qui sont appelés demi-dieux sur la terre immense. Et ils périrent dans la guerre funeste, les uns sous Thèbes aux sept portes, en terre kadméenne, tandis qu'ils combattaient pour les troupeaux d' Œdipe, les autres sous Troie où les avait conduits sur des navires, à travers les vastes abîmes de la mer, Hélène à la belle chevelure » ("Epy. x. t^l. i56 sqq.). Mais il est certain que Stace a exagéré encore leur grandeur, cédant au besoin d*emphase qui 'tourmentait ses contemporains. Pour le démontrer clairement, nous n'aurons pas besoin d'analyser tous ses personnages, d'autant que la
plupart manquent de traits caractéristiques, du côté de Thèbes surtout; mais nous examinerons ceux qui ont chez lui une physionomie propre et que nous pouvons comparer avec la légende ancienne ou avec la peinture qu'ont laissée d'eux les tragiques grecs.
Voyons d'abord les deux héros de la Thébaïde latine, Étéocle et Polynice.
On sait déjà que ces héros sont mal choisis, puisqu'ils durent moins que le poème et qu'ils n'en sont pas les principaux personnages (i); mais il ne s*agit ici que de leur caractère selon la légende et selon Stace (a).
L'étymologie prouve qu'à l'origine, dans les récits thébains qui ont été la source première de toutes les épopées, Étéocle était le personnage sympathique (3), Polynice le personnage odieux ; mais les rôles changent aussitôt qu'Argos s'empare de la légende; dans Y Iliade déjà, Étéocle à plusieurs reprises est accusé d'un crime impie (4)- Et les tragiques, à la suite de la Thébaïde évidemment, tout en déclarant coupables les deux frères, sont plus sévères en général pour Étéocle que pour Polynice. Eschyle, dans les Sept^ fait exception, mais nous avons vu (5) qu'il obéissait à des préoccupations patriotiques. En revanche, Sophocle assure qu'Etéocle était le plus criminel, puisque, étant le cadet, il avait relusé de céder à
(1) Voir page 147 sqq.
(â) Glaesencr (Mmée belge, 15 avril 1899) a étudié la valeur artistique des caractères de la Thébaïde ; mais cette étude est faible, et avec un poète aussi peu créateur que Stace elle devait être forcément sans intérêt.
(3) Ce même nom prouve aussi qu'à Tépoque où s'est formée la légende, Étéocle et Polynice n'étaient pas regardés comme ûls d'OEdipe (à plus forte raison de Jocaste), ou du moins comme fils coupables. — Pour l'époque homérique, la cbose reste dans le doute, bien que deux vers {II, XXUI, 679) ne s'expliquent que par cette parenté ; mais il y a dans VIliade et l'Odyssée des morceaux de dififérents âges (Cf. Les Légendes Tkébaines^ch, 111, 2). En tout cas, Hésiode paraît cioire Étéocle et Polynice fils d'OEdipe (fr. et J. 165) ; la Thébaïde sans nul doute et tous les poètes postérieurs l'ont cru également.
(4)//. IV, 391 sqq., X, 287 sqq.
(5) V. Les Légendes Thébaines, ch. VU.
ao8 l'exbgution
son aîné le trône d'Œdipe, et avait soulevé les Thébains contre lui (i) ; Euripide montre Étéocle manquant aux conventions formelles, et parlant en barbare dans son entrevue avec Polynice ; et Sénèque s'est nettement inspiré du dernier des tragiques grecs dans la scène des Phéniciennes qu'il nous a donnée (a).
Comme Euripide et Sénèque, Stace nous présente en Étéocle et Polynice des fils coupables, qui ont méprisé leur père lui-même dévoué aux Furies (I, 77 sqq., a38 sqq.); comment Tonl-ils méprisé, Stace ne le dit pas ; mais sans doute il fait allusion à cette table d'argent de Gadmus et à ce morceau dédaigneux dont parlait la Thébaide cyclique (fr. a et 3 Kink.) (3). Étéocle est d'ailleurs le plus coupable ; il ne manque pas seulement à son père, mais aussi à son frère. Bien entendu, ce nouveau crime ne lui était pas reproché par la légende thébaine primitive : celle-ci portait en eflFet que, par suite d'un accord, Étéocle gardait le trône de Thèbes, tandis que Polynice s'exilait avec le collier et le chitôn d'Harmonie (Hellanicus, 13; cf. Apd. III, Sj); mais il est évident que l'épopée argienne modifiait profondément cette convention, sans qu'on puisse du reste établir exactement quelle version elle donnait. Tout ce qu'on peut savoir, c'est 10 qu'elle acceptait, après un règne commun, le partage provisoire qui accordait le trône à Étéocle et le collier à Polynice, puisque la tradition de ce règne commun et de ce collier emporté par Polynice est venue jusqu'à Stace (Th. 1, ^4 sqq. (4), II, 372) ; 20 qu'elle faisait régner paisiblement
(1) Œdipe à Colone, 374 sqq., 1295 sqq. — Notons da reste que Sophocle est le seul poète qui, à notre connaissance, admette que Polynice est Tainé, Étéocle le cadet.
i'È) Le poète romain Attius a aussi fait une tragédie des Phéniciennes (RibbeclK, Scaen, poes. Rom. fr. p. 211 sqq.) : aucun fragment ne nous fait voir lequel des frères il préférait ; mais sa tragédie est presque copiée de celle d'£uripide, et il n'est pas douteux qu'il suivit en tout celui-ci.
(3) Cf. Eschyle, Sept, 785 sqq.
(4) Voir p. 32.
LES PERSONNAGES DE LA TUEBAIDE QOQ
Étéocle jusqu'à la mort d'Œdipe (cf. //; XXIII, 679, le Se. Townleianas à ce vers, et Paus. IX, 5,ia)(i), et ne brouillait les deux frères qu'au partage définitif. Mais les tragiques grecs ne tinrent compte que de ce second partage, apparemment parce que la Thébaïde glissait sur le premier, et regardèrent comme certain que Polynice avait droit au trône paternel (a).
Sous Finfluence d'un poète postérieur, ou peut-être seulement d'un mythographe (3), Attius crut qu Œdipe luimême avait partagé le trône entre ses fils (4). Et Sénèque, dans la scène des Phéniciennes déjà citée, le crut aussi (5). Mais Stace est le premier qui nous dise qu'après les malédictions d'Œdipe, les deux frères eurent recours au sort pour décider qui des deux régnerait le premier (I, 187 et i64). Le sort favorisa Étéocle, qui d'ailleurs était l'aîné (cf. Th, II, 428), et Polynice s'exila à Argos. Mais, quand arriva la fin de la première année, Etéocle refusa de céder le trône à son frère. Jusque là, au total, Stace se conforme à ses devanciers ; mais voici où il se sépare d'eux, au moins pour le ton ; ce qui explique la nouvelle faute d'Étéocle, ce n'est pas une
(1) Cela est du moins (rès vraisemblable, d'autant qu'Kschyle, le plus exctcl imitateur de la Thébaïde, croit Œdipe mort avant la gui ire {Sept, 710 sqq. et 1004).
(2) Eschyle. Sept, 046 sqq., Sophocle, {Œa. Col. 397 sqq., Euripide {Pk. 154 sqq.). Sophocle et Euripide admettent qu'Étéocle et Polynice ont régné du vivant d*(£dipe.
(3) Hygin, Fab. 67.
(4) Cf. Ribbecls, op. ciL fr. 586, p. 212 : vicissitatemque imperitandi tradidit. Du reste^ avec cette version ou s'txplique mal pourquoi Œdipe aurait maudit à la fois ses deux fils, un seul étant roi et responsable. Euripide et Stace, fidèles à la tradition, déclarent au contraire que le royaume, jusque là indivisé, ne fut partagé qu'après les malédictions d'Œdipe, et pour échapper à ces malédictions. Mauvais moyen encore, il est vrai, si l'un des deux frères ne renonçait pas définitivement, comme dans la première Légende Thébaine, à sa part du trône ; mais l*épopée argienne garda toujours une contradiction Interne, en glorifiant le parti présenté d'abord comme coupable et vaincu.
(5) Sén. Phénic, 215.
aïO L EXECUTION
méchanceté foncière qu'aurait ignorée Polynice. Polynice, en effet, a pu être avant le partage plus doux, plus affable que ne Test Étéocle après le partage ; mais la raison, c'est - qu'il ne régnait pas seul :
nie precanti Mitis et adfatu bonus et patientior aequi :
Quid mirum ? Non solus erat.
(1, 189 sqq.)
Et la raison pourquoi Étéocle est superbe, injuste et méchant, c'est qu'il est roi, tyrannus :
Qais tune tibi, saeve, Quis fuit Ule dies, vacua cnm solus in aula Respiceres jus omne tuum cunctosqae minores Et nusquam par stare caput ?
(I, i65 sqq.)
Un tyran est oi^eilleuz et féroce par définition, même si son royaume, comme celui d'Étéocle, est pauvre et déshonoré (i). La meilleure preuve, c'est qu'au moment où il monte sur le trône, Créon, qui a toujours été un bon citoyen, dévoué à ses rois malgré leurs crimes, devient aussitôt un monstre.
Primum saevis imbutus moribus aulae, Indiciam specimenque sai, jubet igné suprême Arceri Danaos.
(XI, 661 sqq.)
D'abord ému en face d' Œdipe, il redevient aussitôt cruel, car, dit le poète : « redit in regem )» (XI, 668), et il expulse Œdipe, non à cause d*une prophétie de Tirésias, comme chez Euripide (a), mais par tyrannie, et Œdipe peut lui crier :
(1) Stace montre en effet le royaume très panvre (I, 144 sqq.) ; et ce lai est même le sujet d'ooe grande déclamation ; mais il n'bésite pas à se contredire (XI, 720 sqq.).
(2) Cf. Ph. 1589 sqq.
LES PERSONNAGES DE LA THEBAÎDE ail
Janine vacat saevire, Creon? modo perfida régna Foriunaeque locum nostrae, miserande, subisti Et tibi jam fas est regum calcare rainas.
(XI, 677 sqq.) (1)
Dès lors, rien d'étonnant que tous les actes d'Étéocie soient d'un tyran. Lorsque Tydée vient lui réclamer le trône pour Polynice, non seulement il le refuse, mais il commet son plus lâche et son plus odieux forfait; il fait attaquer Tydée, dont le caractère d'ambassadeur est sacré (2), par cinquante guerriers cachés sur son chemin. Et quand le fils d'Hémon, seul échappé au carnage par la générosité de Tydée, reparaît devant le tyran et lui reproche son crime, Étéocle, en fureur, fait un signe, et ses bourreaux couperaient la tête à Méon, s'il ne se perçait lui-même de son épée (77 sqq.).
Dans la peinture de ce caractère Stace s'est donc trop peu souvenu jusqu'ici des mœurs héroïques, trop au contraire des mœurs de l'école ; du moins a-t-il présenté un caractère cohérent et logique dans le crime. Voici maintenant qu'Étéocle va non seulement s'effacer et presque disparaître de la scène, mais encore perdre sa férocité impie jusqu'à l'heure de son duel avec Polynice. On a remarqué déjà que si Créon, dans le poème latin, fait défense de rendre les derniers honneurs aux Argiens tués, ce n'est pas, comme dans les Phéniciennes d'Euripide (774 sqq.), sur la recommandation expresse d'Étéocle, mais de sa propre volonté ;
(1) A la vérité, c*e8t surtout le trône de Thèbes (perfida régna, dit Œdipe) qui rend les rois pervers.
Scandit fatale tyrannis Flebilis Aoniae solium. . . (XI, 654 sqq.)
Et Stace est d*autant plus obligé de faire cette distinction qu'il représente, ainsi qu'on le verra,, le roi Adraste comme sage et pieux ; mais cette distinction est peu appuyée, et du reste Adraste passe pour un modèle et presque pour un prodige. Cf. II, 176 sqq.
(2) Cf. II, 373.
2 la L EXECUTION
de même, TÉtéocle de Stace ne méprise pas le divin Tirésias, comme il le fait chez Euripide (Ph, 772 sqq.) (i) ; au contraire, tout tremblant (car Stace l'a peint aussi lâche que cruel, ainsi que le doit être un tyran) (II, 489-90), il supplie Tirésias de consulter les dieux (IV, 4^ sqq.) (2); et il ne reparaît plus dans la suite que sous l'apparence d'un roi qui remplit dignement son devoir, soit dans les dispositions qu'il faut prendre pour la bataille (VII, 227 sqq., X, i5 sqq.), soit dans la bataille même, où il combat bravement contre Tydée (VIII, 656 sqq.), et contre Hippomédon (IX, 86 sqq. ; cf. IX, 2o3). P^schyle sans doute (Sept, i sqq., 872 sqq.), et même Euripide (Ph, 690 sqq.) l'avaient montré général sage et brave ; mais Eschyle a une raison particulière, comme on l'a vu (3), et Euripide mêle aux mesures prudentes des mesures barbares (Ph, 764 sqq.) (4) et même folles, que combat Créon. Chez Stace il est successivement, et sans mélange, bon roi et tyran farouche.
Polynice est, comme on l'a dit, aussi coupable qu'Étéocle envers Œdipe ; si Ton en croit même certains vers de Stace, il n'est pas foncièrement meilleur, car, favorisé par le sort et seul roi, il eût été aussi cruel (I, 189 sqq.); et ses sentiments, quand il songe au trône qui lui échappe (I, 3i4 sqq., II, 309 sqq.), sont d'un futur tyran. Mais d'autre part, il nous apparaît plus humain, plus tendre à l'égard de sa mère Jocaste (VII, 49^* sqq.) et de sa sœur Antigone (XI, 382 sqq.);
(i) Les vers X 592 sqq. sont une étourderie de Stace. Cf. page 119, note 1.
(2) Lui-même ofifre dévotement en sacrifice aux dieux (XI, 205 sqq.) ; il est vrai que la fumée des victimes ne va pas à sa destination.
(3) Cf. Les Légendes Thëb. ch. VII. Remarquons du reste qu'Étéocle, aux yeux d*Eschyle, est un bon roi qu*à un certain moment TÉrinys égare, sans qu'on puisse le croire tout à fait responsable.
(4) Étéode proclame hautement son désir de rencontrer son frère et de le tuer (Ph, 754-59,224 sqq.). Chez Stace, c'est son frère qui le provoque (XI, 185 sqq., 242 sqq.) : on s'étonne, connaissant Étéode, qu'il n^ait pas eu le premier celte pensée affreuse, chez le poète romain comme chez le poète grec ; mais Stace a su présenter de telle sorte la provocation, qu*elle apparaît plus naturelle de la part de Polynice.
LES -PERSONNAGES DE LA THÉBAÏDE 2l3
son amitié pour Tydée, transmise par la tradition, s'exprime en des termes touchants, malgré l'inutile rhétorique, lorsqu'il pleure sur le cadavre du vaillant guerrier (IX, 36 sqq.) (i); même lorsqu'il se résout à provoquer son frère (XI, i36 sqq.), on lui pardonne, tant sa situation est effroyable : ce n'est pas seulement le fouet de la Furie (XI, i5o sqq.) qui le pousse au combat fratricide, c'est aussi la pensée de Tydée mort pour lui, d'Amphiaraiis englouti, de Parthénopée, d'Hippon\édon, de Capanée et de tant d'autres dont il a causé la ruine (XI, 173 sqq.). D'ailleurs, bien que son rôle soit très effacé pendant la guerre, nous l'avons plus souvent sous les yeux dans le cours du poème (2), et partout, soit dans sa lutte avec Tydée qu'il ne connaît pas encore (I, 4o8 sqq.), soit dans la course des chars (VI, 4^3 sqq.), nous le voyons brave et malheureux. Il a aussi plus de franchise que son frère, perfide jusque dans la mort : il souhaite sans doute tuer celui-ci, et se réjouit de son sang qui coule (XI, 5i5) et le presse et l'insulte, même grièvement blessé (XI, 54? sqq.); mais Étéocle vaincu et mourant, par une dernière ruse, tue son vainqueur (XI, 554 sqq.). Et certes, par ce dernier trait (3), Stace, trop souvent inférieur à ses modèles grecs, les dépasse; selon Euripide, en effet, c'est Polynice qui, mourant, et d'ailleurs sans ruse, tue son frère en train de le dépouiller (Phén. 1^16 sqq.); et quoiqu'il ait montré plus haut (1407 sqq.) Étéocle usant de toutes les ressources de l'art pour blesser plus sûrement Polynice, la péripétie imaginée par Stace met en meilleure lumière la perfidie foncière d'Étéocle et la fougue imprudente de Polynice.
(1) Il veut même se percer de son épée (IX, 75 sqq.), et sans doute il ferait mieux de la tourner contre l'ennemi qui convoite le cadavre de Tydée, mais du moins ce n'est pas là un suicide de stoïcien comme celui de Méon au début du I1I« chant; c'est TafTolement d'un ami désespéré.
(â) On a déjà remarqué que les héros argiens sont bien mieux caractérisés que les Thébains.
(3) Il vaut mieux ne pis parler de cette haine d'Étéocle qui survit même à la mort et qui fait re]^ler par son cadavre le cadavre de son frère placé par mégarde sur le même bûcher (XII, 429 sqq.).
ai4 l'bxécution
Le plus ardent instigateur de la guerre, c'est bien moins encore Polynice que son ûdèle ami Tydée : bouillant et emporté (immodicum îrae, I, 4^) (i), très brave et très fort malgré sa petite taille (I, 417 sqq., VI, 818 sqq.) (2), Tydée a fui Calydon après avoir tué son frère (I, 4oi , 45i , II, 1 13) (3) : dès son arrivée à Argos, il se signale par une lutte sanglante avec Polynice qu'il pense tuer (I, 4oi sqq., IX, 61 sqq.), mais qu'il chérit aussitôt après qu'Adraste les a réconciliés (I, 4^3 sqq.). Beau-frère de Polynice, il va réclamer pour lui le trône d'Etéocle (II, 3^0 sqq.), et cette ambassade fait éclater encore sa violence naturelle, quand il menace si terriblement le roi de Thèbes, aussi bien que son extraordinaire vaillance quand, aidé par Minerve, il massacre les 5o guerriers envoyés contre lui. Depuis le début du poème jusqu'à sa mort, son rôle est toujours très important et son caractère toujours le même. Revenu de Thèbes, son premier cri est un appel aux armes (III, 348 sqq.); lorsque le roi de Némée veut se venger de l'infidèle nourrice qui a laissé mourir son enfant, Tydée se souvient seulement qu'elle a sauvé l'armée argienne, et, sans l'intervention d'Adraste, il tuerait Lycurgue (V,66i sqq.). Sous Thèbes, tous les Argiens sont émus des prières et des pleurs de Jocaste : Tydée seul résiste (VII, 538 sqq.). Mais ses derniers moments surtout font voir toute la fureur dont il est capable : exaspéré par sa blessure, il ne se contente pas de savoir qu'il a tué son ennemi, il veut sa tête, et lorsque
(1) Parmi les épithètcs de Tydée, citons encore férus, magntinimus, fulmineus (IV, 94) ; Tépithète Mavortius est appliquée aux dons que lui a faits son père GEneus (II, 587), non à lui-même ; mais il est dit descendant de Mais, 1,464, IV, 111, etc. Ares, en effet, passait pour le dieu des Étoliens : cf. Eurip. Phénic, 134, et Callim. fr, 226 Schneid. Mais nulle part on ne voit' Mars protéger Tydée.
(2) Cf. Euripide, Suppliantes, 901 sqq.
(3) Vraisemblablement la Thëbaïde cyclique disait qu*il avait tué un de ses oncles, et donnait de ce meurtre une explication favorable à Tydée (cf. Âpollodore I, 76) ; mais selon toute apparence, les premières Légendes Tbébaines Taccusaient bien d'avoir tué son frère, ^e façon à montrer quel était l'ami de Polynice, et combien la guerre d'Argos était criminelle.
LES PERSONNAGES DE LA THÉBAÎDE ai5
Capanée (i), aussi féroce que lui, a jeté Mélanippe entre ses mains, il lui dévore le crâne (VIII, 716 sqq.).
On regrette seulement que Stace, très fidèle dans toute cette peinture de Tydée aux mœurs héroïques et à l'image que les anciens Grecs nous ont laissée du héros (2), ait gâté sa fin par un anachronisme d'expression peu pardonnable : qu'il lui fasse dire que les honneurs funèbres le touchent peu (VIII, 737-8), cela est fort excusable (3); mais cette distinction entre l'âme vaillante et le corps méprisable (odi artus fragilemque hune corporis usum, Desertorem animi, IX, 738-9), ne convient pas du tout à un guerrier préhomérique.
La déclamation gâte bien davantage le personnage de Capanée qui rappelle à la fois le héros grec et le Mézence de Virgile, et dont les exploits et les menaces deviennent à la fin trop hyperboliques. Capanée n'a nulle raison personnelle de pousser a la guerre (4) : il n'y voit qu'une occasion de manifester sa force et son audace impie ; mais cela seul suffit à lui faire proférer les accusations les plus sanglantes contre Amphiaraûs, qui s'est renfermé dans sa demeure et qui veut détourner les Argiens d'une lutte condamnée par les dieux (III, 698 sqq.). Notons à ce propos que Stace lui prête ici le rôle que jouait Tydée dans l'épopée et la tragédie anciennes(5); mais c'est assez la coutume de notre poète de dédoubler pour ainsi dire les personnages, hommes ou dieux, et les épisodes qu'il tient de ses modèles (6). Capanée est du reste un géant
(1) Od sait que dans Tépopée ancienne, c'était Amphiaraûs qui apportait à Tydée la tête de Mélanippe (V. A poil. Ili, 76) ; mais Slace avait conçu autrement son poème, et fait disparaître Amphiaraûs avant Tydée ; il perdait du reste à ce changement un trait fort de la haine du devin contre les fauteurs de la guerre.
(2) Cf. Homère, 11. IV, 372 sqq., Eschyle, Sept, 377 sqq., etc.
(3) Le pieux Anchise le dit lui-même dans un moment de désespoir {En. II, 646).
(4) Stace ne nous dit pas même de qui il est fils, et nulle part il ne fait allusion à un lien de parenté entre lui et Adraste.
(5) Cf. Eschyle, Sept, 377 sqq., 570 sqq.
(6) Cf. page 150.
ai6 l'exécution
(IV, i65) téméraire, de noblesse ancienne, mais illustre surtout par ses propres exploits et aussi dédaigneux du droit divin que du droit humain (i), une sorte de Coriolan qui méprise les plébéiens (a). A son avis, c'est la peur qui a créé les dieux (III, 66i) (3), et comme la peur lui est inconnue, son seul dieu, c'est son épée :
Virtus mihi numen et ensis Quem teneo.
(III, 610. - Cf. IX, 548 sqq ) (4)
Son seul augure et sa seule Sibylle alSblée, c'est son courage et sa furie :
procul haec tibi mollis Infula, terriflcique aberit dementia Phœbi :
Illic augur ego et mecum quicumque parati Insfiuiire manu.
(III, 666 sqq.)
Toujours au premier rang quand il faut frapper, c'est lui qui tue le serpent assassin d'Opheltés (V, 565 sqq.), non
(1) Ces expressions, très anachroniques, sont presque toutes de Stace lui-même :
hune ample quidem de sanguine prisco Nobilitas, sed enim Ipse manu praegressas avorum Facta, diu superum contemptor et aequi Impatiens, etc.
(III, 600 sqq.)
(2) Cf. III, 609.
(3) Voir page 49, note 5.
(4) On a reconnu les paroles de Môzenee (En. X 773 etc.). Du reste on sait que Virgile avait tracé son Mézence d'après l'Idas d'Apollonius de Rhodes : « Je prf'nds à témoin ma lance impétueuse qui me vaut dans les combats une plus grande gloire qu'aux autres (et Zeus lui-même m'est d'un moindre secour$%) : jam^ils il n'y aura de désastre irréparable, Jamais de lutte non victorieuse tant qu'Idas est là, même si un dieu se dresse contre lui. » Argon, I, 466 sqq. — Virgile a enchéri sur Apollonius, Stace sur Virgile.
sans braver encore les dieux et très mal à propos (i) ; c'est lui encore qui assouvit là vengeance de Tydée mourant, et qui abat Hypsée, vainqueur d'Hippomédon, s'écriant avec jactance, comme Mézence lui-même (En, X, 49» sqq., 83o sqq.):
non inûtiamur honorem Morlis, ait, refer hue oculos, ego vulneris auctor; • Laetus abi multumque aliis jactdntior umbris.
(IX, 557 sqq.)
Il est vrai que, fort maladroitement, dans son désir d'imiter Virgile (2), Stace lui donne une attitude assez ridicule aux jeux de Némée, dans sa lutte avec Alcidamas (VI, 706 sqq.); on ne peut que blâmer aussi plusieurs traits exagérés et emphatiques à l'excès qui signalent sa fin (3) ; niais, tout compte fait, le poète a pçint fortement Capanée, et trouvé quelques très beaux vers pour célébrer son combat surhumain contre Thèbes épouvantée et contre la foudre même.
Un autre géant, terrible lui aussi, est Hippomédon, d'origine mycénienne (IX, 5i4) (4)» q^i s'illustre aux jeux de Némée (VI, 624 sqq.), au passage de TAsôpus (VII, 43o sqq.), et surtout dans le combat qui s engage sur le cadavre de Tydée et dans sa lutte contre le fleuve Ismène (IX, 91-532) ; mais comme il paraît assez rarement dans le poème et que
(1) AI non mea vulnera, clamai, Effugies, seu tu pavidi férus incola luci, Sive deis (utinamquedeis I) concessa yoluptas.
(V, 565 sqq.)
(2) V. page 88 sqq.
(3) Cf. la fin que lui attribue Euripide (Phén. 1179 Fqq.) et la note très Juste de Waikenaêr (Ad Ptiœn. 1181, page 370). Remarquons toutefois qu'Eschyle lui donne aussi quelque chose de démesuré [Sept, 423 sqq.)' Le suicide de sa femme Évadné (XII, 801, Eur. Suppl. 1045 sqq.) répond bien à Tidée que nous avons de lui.
(4) Ce vers (cul gentis origo Mycenae) prouve qu'il faut lire au vers VIII, 742, AtreU que donnent les meilleurs manuscrits et non argei, comme le veut Kohlmann.
2i8 l'exécution
nous ignorons son rôle dans les épopées grecques (i), nous n avons pas à nous occuper spécialement de lui.
Parthénopée ne nous est pas présenté dans la Thébaîde latine plus souvent qu*Hippomédon, mais il a une physionomie plus originale. Stace ne fait pas de lui comme la Thébaîde cj'cUque un frère d*Adraste (2), mais, comme les tragiques grecs, un Arcadien, fils d*Atalante (3), séduisant surtout par sa tendre jeunesse : c'est qu'il voulait le peindre sur le modèle d'Euryale, Tadolescent charmant de Virgile, et surtout de Camille la vierge guerrière, protégée de Diane. Ainsi qu'Euryale, Parthénopée triomphe à la coui*se et ses pleurs, quand on menace de lui ravir la palme, émeuvent tous les cœui's(VI, SîîS sqq.) (4) ; ainsi que Camille, il efHeure à peine le gazon de ses pieds rapides et ne fait même pas voler la poussière (VI, 617-8) (5), il est le favori de Diane, que sa grftce a conquise malgré la faute de sa mère (IV, 256 sqq.) (6), et défendu par elle dans la bataille, il est aussi vengé par elle (IX, 712 sqq., 8^5 sqq.). Parmi tous ses terribles amis, il est le seul aimable et frêle, malgré sa bta-
(1) Tout ce qu'on sait c'est qu'il était un Réant (cf. Esch. Sept, 48S-9) : Il n'est pas du tout sûr que ce soit lui qui soit représenté tuant le serpent dans la peinture antique, reproduite par Overbeck [Gall. Ber. Bilw. Taf. V, n» 2), Mais il est certain, en revanclie, que Stace ne lui attribue pas la généalogie qu'il a cbez les poètes et mythographes grecs. Cf. Apd. III, 63; Sch. ad Eut. PA. <26 ; Paus. X, 10, 2 etc.
(2) Cf. Paus. IX, 18, B.
(3) Cf. Escbyle, Sept, 533 sqq. Euripide, Ph, 145 sqq., SuppL 888 sqq. On a vu plus haut (p. liO, note 1) que Stace ne nonnme pas son père, et qu'il distingue mal du reste les deux Atalante.
(4) Cf. page 80 ^qq. Dans les anciennes épopées, il triomphait & l'arc (Apd. lii, 66), preuve qu'il n*élait p»s regardé comme un enfant.
(5) Cf. En. VU, ^OS sqq. On sait qu'Apollonius a peint de la même façon Euphénos {Arg. I 179 sqq.), à l'imilation d'Hésiode représentant Iphikios fils aussi de Poséidon. (Eusiath. ad. //, p. 245); mais c'est surtout Hésiode qu'imite Virgile.
(6) On a vu plus haut (p. 86 sqq.) pourquoi Stace a contredit, sur ce point, les traditions grecques : c'était précisément pour Imiter la Camille de Virgile.
LES PERSONNAGES DE LA THEBAÏDE âlQ
Toure déjà cruelle (IV, 260 sqq.) Aussi Stace a-t-il déployé tous les charmes ténus de son style pour peindre son équipement féminin (IX, 683 sqq.) et sa fin touchante (IX, 885 sqq.); mais on doit reprocher au poète une mignardise excessive et puérile quelquefois, qui ôte toute virilité à son héros, et rend très invraisemblable que les autres chefs argiens Talent admis dans leurs rangs.
Venons aux deux principaux chefs de l'armée argienne et d'abord à Adraste, Adraste, comme Amphiaraûs et presque tous les chefs, descend d'Amythaon (i). Or, selon un vers attribué à Hésiode par Nicolas Damascène (llés,fr. GLXII Didot) « rOlympien donna la force aux Éacides, Tintelligence aux Amythaonides (vouv 0' 'Ayu6aovi8aiç), la richesse aux Atrides ». Il semble bien que toute l'antiquité (depuis VIliade et la Thébaïde cyclique) ait reconnu à Adraste autant qu'à Amphiaraûs cette intelligence, don de Jupiter. Selon la Thébaïde cyclique (Kinkel, fr, 4)» il échappe seul à la ruine qui enveloppe son armée ; selon Pindare, qui
(1) On a montré ailleurs (Les Légendes Théb. ch. 111,4) les liens de parenté entre les deux princes, liens resserrés encore par le mariage d'Ériphyle, sœur d'Adraste, avec Amphiaraûs. Cependant on ne voit nulle part que Stace fasse allusion à cette parenté ni à cette alliance ; il ne dit pas qu'Ériphyle soit sœur d' Adraste, et il ne remonte pas dans la généalogie d'Amphiaraûs au-delà d'Oïklès, son père. D'autre part, il ne parait pas croire qu*aucun chef argien soit parent d'Adraste. Mais aussi bien ne déclare-t-il pas à plusieurs reprises (1, 247, 391, 689, II, 436 sqq.) qu'Adraste, fils de Talaûs (VI, 697), est un descendant de Pélops et de Tantale ? Cela seul suffit à montrer combien peu il se préoccupe de Tascendance de ses héros. Cependant lorsque les chefs argiens sont près d*en venir aux mains avec Lycurgue, roi de Némée, il fait crier par Adraste qu'ils sont tous du même sang : « Unus avum sanguis ! » (V, 670.) Lycurgue, en effet, selon Apd. (1, 103), descend de Grêtheus, comme Adraste et Amphiaraûs. Mais c'est un mot que notre poète aura tiré sans doute d'Antimaque, sins se souvenir des contradictions qui en résultaient. — Sur 1 histoire antérieure d' Adraste, Stace ne sait rien ou du moins ne dit rien : il indique seulement d'un mot (II, 179), peut-être inspiré de VIliade (II, 572), qu'il fut roi de Sicyone avant de régner sur Argos ; mais ses expressions mêmes prouvent qu'il ignore l'antique tradition de la guerre entre Adraste et Amphiaraûs.
tlOO. L KXKCUTION
^'inspire évidemment de la vieille épopée, ffa parole est persuasive autant que Hage (i), et dan» »a vie il ne commet qu*une faute, grave il e^t vrai : il engage malgré les dieux la guerre contre Tli^'be» parce quune turbulente jeunesse l'y oblige (Kurip. SuppL i55 »qq.) (a). Stace lui a conservé ce caractl*re prudent et mesuré du vieillard, mais en s'inspirant du I^tinus de Virgile (3) presque autant que de TAdrast^^ grec : aussi l'a-t-il représenté plus pieux, semble-t^il, qu*on ne Tavait fait avant lui (4). Sans doute Tancienne Thébaïde et à sa suite tous les poètes et tous les mythographes Tavaient montré respectueux des oracles et mariant ses filles au lion et au sanglier que Phébus lui avait promis (5). Stace n*a garde d'oublier ces oracles et cette soumission d*Adraste (1, 396 sqq.» 482 sqq.) d'autant que le I^tinus de Virgile avait reçu aussi un ordre pareil (En, VII, 58 sqq.), et avait résolu dans son cœur d'obéir aux dieux (ib, aSj ftqq*)' Mais outre qu'Adrastc multiplie les invocations et les prières plus encore que I^tinus (0), malgré l'engagement qu'il a pris de reconduire Polynice et Tydée sur le trône de leurs pères (II, 199 sqq.),
(1) a. Les Ug. Théb, ch. 111, 4.
(2) Kurlpide Ittl-mémfi a modifié sur ce point la Thébaïde cyclique, qui, — Mflon touti^ a|ip:irenc« — fainalt d'Adraste un partluan de la guerre : il Mi'ttible bien len eifet qu*Apollodore suive* Wn ancienne» lé^endea quand 11 montre Adrasle i»édul»ant sa Kœur ÉrlphUé et la poussant k trahir son mari par le don du collier d'Harmonie. (Apd. 111, 60 sqq. Cf. Le$ Ug. Théb. ch. 111, 4, noti*).
(3) Un délail qui marqu*; bi<*n Tintentlon de Stace, c'est que, Lalinus n'ayant pas de |»ostérîlé mAle {(in. VII, 50 sqq.), notre fioète n'en donne pan non |tlus à Adraste (TA. I, '^), bien que le nom d'Ae^laleuSyflls d'Adrastr, qui commanda l'expédition df*s Éplgonett, soit assez connu. Ajoutons même que Stace r^nnall une troi idiome fille d'Adraste, Ae^ialè, dont 11 parie dans ses Hilven (111, r>,48), mnl» qu'il nVn attribue pourtant que deux ao roi d*Ar(çoH dans la ThébdUie,
(4) Kurlplde pourtant lui donne déjà ce caractère dans les SuppUanteê.
(5) a. Afwllo'lore. 111, 59.
(6) Voir toute U fin du livre I : prière à la noH, épisode de Corèl>e, prière à Ap^iilm. Mais Ici, non r4>ntent de Texemple de Latlnus, fttace fait encore imiter a Adraste le vieux roi Év^udre. Cf. page :)K S4|q.
il veut d'abord user de négociations (II, 36^ sqq), et, obligé à la guerre par le crime odieux d'Étéocle, il ne consent pas à réunir une armée avant qu'Amphiaraûs ait interrogé les dieux (III, 387 sqq., 44<> sqq.). La sédition le force à enfreindre leurs réponses, mais sur tout le chemin il ne néglige aucune des cérémonies prescrites par Amphiaraûs ou par Thiodamas (i), successeur de celui-ci ; il ordonne des jeux en Thonneur d'Archémore (VI, i sqq.), il adresse des prières à Tenfant divinisé, quelque retard que ces rites causent à Texpédition (VII, 92 sqq.); il suit docilement les prescriptions de Thiodamas (X, 176 sqq.). Et Ton doit bien convenir que cette piété méticuleuse est moins d'un Jiéros homérique, même d'un Nestor, que d'un Romain ou d'un Énée, mais c'est un anachronisme excusable; et en tout cas Stace est très fidèle à la tradition grecque, quand il montre Adraste se jetant au milieu des combattants pour éviter une lutte impie entre ses alliés et Lycurgue (VI, 667' sqq.) (2), ou bien exhortant Polynice à suivre sa mère a Thèbes (VII, 534 sqq.), et, quand Polynice provoque Étéocle, s'enfuyant désespéré (XI, 4^4 sqq., 44^ sqq.). Adraste est partout en un mot le roi naturellement sage et dont les années ont accru la prudence et la douceur (3). Il existe toutefois dans ce personnage une contradiction interne que Stace n'a pas créée, mais qu'il a rendue d'autant plus flagrante qu'il le faisait plus pieux : comment expliquer qu'un héros si juste et si soumis aux dieux engage, contre leur volonté très clairement manifestée (III, 4^7 sqq., 499 sqq.) (4), une
(1) Thiodamas n'apparaît qu'un instant et n'a pas de caractère propre. Voir du reste, sur ce personnage inventé par Stace, pajçe 98.
(2) Cf. Paus. m, 18,7 (lutte de Tydée et de Lycurgue représentée sur le trône d'Amyclérs).
(3) Mitis, mitior, miiissimus, voilà ses épilliètes les plus fréquentes. Cf. I, 391, *48, V 667, Vil, 92, 537. XI HO, etc.. . Un mot d'Euripide pourtant, mais que tout contredit, le représente moins avisé. Voir Suppliantes, 739 sqq.
(4) Dé]à chez Homère (//. IV, 381).
aaa lekbgution
guen*e terrible? En vain invoquera-t-on les oracles des dieux qui lui ordonnent de marier ses filles à Polynice et à Tydée, la promesse qu'il leur a faite et qu*à la suite de ces oracles il pouvait croire très légitime, l'outrage fait à Tydée, les prières de sa fille Argie (III, 678 sqq.) (i), la sédition excitée par Capanée, il n'en est pas moins certain que les dieux lui ont formellement interdit de déclarer la guerre. Le roi Latinus de V Enéide se trouvait pris entre les mêmes difficultés, mais il y échappait en s' enfermant dans son palais, ne pouvant faire plus (En, VII, 593 sqq.) ; Adraste, au contraire, déclare luimême la guerre après de mûres réflexions (III, 71a sqq.), et il se met à la tête de Tarmée malgré de tristes pressentiments (IV, 38 sqq.). La raison de cette contradiction, que nous avons relevée déjà dans la composition du poème (a) et dans l'action de Jupiter (3), est des plus faciles à trouver : la légende thébainc primitive faisait Adraste aussi coupable que Polynice et que Tydée, promettant de leur rendre leur patrie par la force et contre le droit, n'hésitant pas même à trahir Amphiaraiïs, sou beau-frère, le seul héros estimé à Thèbes, pour le iorcer à suivre l'expédition. Le poète favorable à Argos qui a repris la légende, ne pouvant la transformer de fond en comble en donnant la victoire aux Argiens du premier coup, a voulu du moins rendre Adraste sympathique; il a donc inventé l'oracle qui l'oblige à faire ses gendres de Polynice et de Tydée, présentés eux-mêmes sous des couleurs moins noires, il Ta montré pieux et modéré, et en revanche il a jeté l'odieux sur les Thébains par l'épisode de Tydée lâchement attaqué. Mais le rôle d'Adraste, si passif qu'on le fasse, n'en est pas plus logique, et toutes les vertus que Stace lui attribue l'expliquent de moins en moins.
(1) De ces deux épisodes, le premier est placé par les anclenoes épopées après la déclaration de guerre, le deuxième est sans doute imaginé par Stace. Évidemment Stace lui- même a senti le défaut originel de son sujet, et il a essayé de le pallier autant qu'il a pu, mais en vain.
(2) Cf. page 1 03.
(3) a. page 152.
LES PERSONNAGES DE LA THÉBAIdE aa3
Ajoutons que le poète romain lui donne à la fin de son poème un ridicule qu'il n'avait pas chez les Grecs. ApoUodore, qui s*inspire des vieilles épopées, dit bien qu'il s'enfuit, mais après le combat des deux frères et quand il n'a plus d'armée (Apd. in, 57); Stace le fait disparaître ayant le duel, abandonnant les débris de ses troupes qui, à la fin, se sauvent comme elles peuvent (XI, 767 sqq.), et, soucieux seulement de cacher sa douleur ou sa honte, n'allant pas même invoquer l'appui de Thésée (i).
Amphiaraiis parait bien être le seul chef ai^en qui ait tiH>uvé grâce auprès des Thébains, quand se forma leur première légende : sans rappeler le culte qu'ils lui avaient voué dans leur pays (it), il sufiit de songer que toute la tradition le représente comme opposé à la guerre condamnée par les dieux (3) et n'y prenant part que forcé (4) : sa fin même, si funeste pour les Argiens, témoigne assez de la faveur divine dont il jouissait (5). Les Ai^ens le tinrent en aussi haute estime que les Thébains, et le nom même que Ton donne pai*fois à la Thébaïde cyclique^ Y Amphiaraide, prouve toute l'importance de son rôle : à la fois Calchas et Achille (6), il est indispensable à l'armée argienne, qui ne peut partir sans lui et qui n'existe plus quand les dieux 1 ont englouti dans la terre sur les bords de Tlsmène (7).
Mais beaucoup de points restent obscurs dans sa légende : tout d'abord on s'explique mal que les Thébains l'aient pieusement honoré s'il n'est pas un des leurs, et, en elTet le
(1) stace sans doute a cru indigne d'un roi d'aller supplier un roi voisin :• il a réservé cette tâclie aux femmes.
(2) Voir Les Légendes ThébaineSy eh. l.
(3) Cf. notamment Eschyle, Sept, 570 sqq.
(4) Voir Us Lég. Théb. ch. IIl, 4.
(5) Cf. Eur. Suppl. 925 sqq. (Voir au contraire Stace, Théb. Vlli 225sqq., 127 sqq.). Il est vrai que VOdyssée, qui connaît sa mort sous Thèbes (XV, 247), en tait les circonstances merveilleuses ; mais il ne faut pas faire trop de cas d'un argument ex silentio,
(6) Cf. Pindare, 0/. Vi, 15 sqq. et le fr. 5 de la Théb. cyclique.
(7) Cf. Pindare, tô.
224 L*EXRCUTION
nom d'un de ses aïeux, Mélampus, 8a science de la divination et 8on engloutissement tendraient à faire croire qu'il est une divinité chihonienne symbolisant les Cata^othres, si fréquents en Béotie (i); mais d'autre part les mythographes anciens, et Homère lui-même (2) le font venir de Pylos, et Stace, à maintes reprises, donne Tépithète de Ténariens à son char et à ses chevaux blancs (3) (IV, 214, VI, 3o4, 44^> 4^> etc.). En second lieu on ignore comment il a pu être forcé par sa femme Énphyle à prendre part à l'expédition thébaine (4). Enfin, on ne sait ni quand ni comment s'est formée dans la suite la légende si populaire de ses recommandations à son fils Aléméon. Bien entendu, ce n'est pas à Stace que nous pouvons demander de résoudre ces difficultés; il ne dit rien, comme nous l'avons déjà constaté, des origines d' Amphiaraûs, et ses allusions à la contrainte que subit Amphiaraûs sont si obscures que, visiblement, il ne s'est pas même donné la peine d'éclaircir pour son propre compte la légende, à plus forte raison de nous l'expliquer (5).
Du rest(^ il a fort réduit le rôle d'Amphiaraûs, qu'il fait disparaître dès son VII^ chant avant tous les autres chefs et qu'il ne ringarde plus comme le héros indispensable aux Argiens (C). Mais il ne le représente pas moins comme le chef le plus chéri des dieux, de Jupiter (7) et d'Apollon surtout; grâce à leur protection, nul mieux que lui n'interprète les présages et ne connaît Tavenir (III, 4^4) • ^^ ^^^^ ^^ ruine
(1) Voir Texplicvition qu*on a essayée dans Les Lég, Theh. ch. III, 4. {È) OdySHée, \\ 221b.
(3) il ('8t vrai que d'autres lui donnaient des chevaux thessallens {Se. Pind. 01. VI, 21 Anllmaque, /r. 31, KInket). En somme il est posstble qu*à une époque indéterminée, deux héros (ou plutôt deux dieux), ayant quelque analogie, aitntété confondus par let»Thébains dans leurs légeoies.
(4) Voir Texplication qu'on a essayée dans Le$ Lég. Théh. ch, III, 4.
(5) Voir page 54 sqq.
(6) Au^sî on 80 demande pourquoi les Argiens exigent qu*il prenne part à leur expédition : du moins Capanéc (III, 661 sqq.) ne parait pas croire qu'U puisse ne pris les suivre.
(7)(:f. Orf. XV, 244sqq.
LES PERSONNAGES DE LA THÉBAÏDE 2îl5
suspendue sur Argos, et les destinées d'Opheltès(V, 781 sqq.), mort, il renseigne encore les Argiens (X, 202 sqq.)* Kt les dieux ne lui donnent pas seulement la science de l'avenir, ils lui donnent aussi la valeur guerrière : c'est Apollon qui le fait triompher aux jeux Néméens dans la course des chars (VI, 469 sqq.), c'est Apollon aussi qui illustre ses derniers moments en prenant sur son char la place de son aurige (VII, 788 sqq.). Aussi pieux et sage que valeureux et savant, il est obéi de l'armée (i), comme Adraste lui-même (V, 669 sqq.), et il fléchit même la dureté du roi des enfers (VIII, 1-1526). On s'étonne après cela que son caractère ne soit pas plus tranché, son influence plus grande ; mais, outre que sa force ne le distingue pas, chez Stace, de ses fameux rivaux, sa modération, sa piété mêmes le font pâlir auprès d'un Tydée et d'un Capanée, et c'est lui en somme qui apparaît le plus diminué dans la Thébaïde latine.
Les chefs thébains nous sont mal connus : Stace nous les montre un moment, donnant ou recevant un grand coup, puis n'en parle plus; et c'est une faute sans doute, mais excusable, si l'on se rappelle les divergences entre les nombreux poètes ou mythographes qui nous ont parlé des principaux combattants (2). On doit conclure en effet de ces contradictions que la première Thébaïde elle-même — peutêtre déjà la légende thébaine primitive plus occupée à noircir ses ennemis qu'à exalter ses amis — s'est peu souciée de donner un caractère personnel à ceux que les dieux firent triompher des célèbres héros argiens. Il semble que le nom d' Œdipe ait efi'acé tous les autres ; et en effet que les poètes épiques ou tragiques le croient mort avant la guerre des Sept ou après le duel de ses fils, c'est toujours à lui, à ses malheurs et à ses malédictions qu'ils attribuent ces tragiques événements : c'est la Furie déchaînée par Œdipe qui échauffe
(1) Capanée toutefois Tinsulle gravement (III, 606 sqq., 648 sqq.), comme le faisait Tydée dans les anciens poèmes (Cf. Escb. Sept, 570 sqq.) ; mais c'est le seul exemple d'une révolte contre sa parole. • (2) Voir Apd. 111,63,75.
2a6 l'exécution
tous les combats. Stace Fa dépeint à son toor ; car, suivant en cela Fexemple d'Euripide (i), il Ta &it survivre à ses fils. Mais, bien qu*il ait incidemment touché à presque toutes les aventures du roi aveugle (a), il n*a pu le représenter que dans cette attitude si dure à la fois et si pitoyable, que lui ont donnée ses merveilleuses infortunes. Après s'être crevé les yeux, Œdipe, comme pour échapper plus sûrement encore à la lumière, s'est enfermé dans un réduit obscur de son palais (3) ; mais le remords l'y a poursuivi et l'a rendu inhumain (I, 5i sqq.) : aussi, méprisé par ses fils, il a appelé sur eux TÉrinys, sa propre persécutrice.
L'Érinys l'a entendu et, sans songer encore aux crimes effroyables (quod cupiam vidisse nefas, I, 86) qui termineront la guerre (4), elle a jeté la haine entre Êtéocle et Polynice en attendant qu'elle les arme l'un contre l'autre. Œdipe est rentré dans sa nuit et son silence plein de haine : la marche de l'armée ai^enne^ les prodiges qui marquent la fin d'Amphiaraûs et la colère des dieux répandent dans son cœur une joie impie qu'il manifeste :
Tum primum ad cœlus sociœque ad fœdera mensae Semper inadspectum diraque in sede latentem Œdipoden exisse ferunt vultuque sereno Canitiem nigram squalore et sordida fusis Ora comis laxasse manu
primos conmiinus enses
Et sceleris tadto rimatur semina voto.
(Vm, 240 sqq.)
(1) Phéniciennes, 1539 sqq.
(2) Voir plus haut, p. 30, note 1.
(3) D'après Euripide {Ph. 6i sqq.) ; mais Stace ne suit pas en tout Euripide, seioa lequel Œdipe était enfermé par ses fils mêmes. Comme on Ta vu plus haut (p. 32 sqq.), il suppose, d'après la Thébàide cyclique, que ses fils l'avaient insulté d'une autre manière. U est possible que dans l'idée de Stace ce soit précisément cette insulte qui ait décidé le vieux roi à fuir entièrement la lumière et la société des vivants.
(4) Ces crimes, comme on l'a vu, sont commandés par Plulon (VIII, 65 sqq.).
LES PERSONNAGES DE LA THEBAÏDB fi^J
Mais un revirement inattendu se produit dans son cœur ; et si Stace n'a pas imaginé cette sorte de conversion (car déjà Euripide avait montré dans les Phéniciennes (I, 55i sqq.) Œdipe ému par le meurtre mutuel de ses fils et le suicide de Jocaste), du moins Ta-t-il bien préparée et mise en lumière : pressentant le duel funeste, Œdipe se trouble, ef nul mortel ne s*en aperçoit, mais la Furie ne s*y est pas trompée :
Ipse etiam, qui nos lassare procando
Suetus et ultrices oculorum exsposcere Diras Jam pater est, cœtu fertur (i) jam solus ab omni
Flere sibi.
(XI, io5 sqq.)
Aussi, quand Étéocle et Polynice sont tombés, Œdipe apparaît soutenu par Antigone, et pareil dans le deuil qui ' l'enveloppe au nautonnier des enfers (XI, 58o sqq.) ; il pleure sur le cadavre de ses fils, et, emporté par son désespoir, il se percerait de leurs armes, si Antigone ne le retenait (2).
Mais Œdipe est, avec Étéocle bien entendu, le seul Thébain que nous connaissions vraiment. Que dire en effet de Créon que nous ne voyons qu'un moment sous les traits d'un père cruellement éprouvé (X, 5i8 sqq., 792 sqq.), ou figé dans cette attitude de tyran cruel qui commence par exiler Œdipe (XI, 665 sqq.), puis défend d'inhumer les Argiens tués (XI, 66a sqq.), et tombe enfin très justement
(1) De ce mol fertur il ne faut pas conclure que les Thébains savaient déjà les sentiments nouveaux d'OËdipe ; car le poète explique nettement un peu plus loin qu'Antigone même les ignorait :
Gunctatur nescia virgo
Quid paret
(2) Stace continue d'imiter Euripide ; il fait exiler OËdipe par Créon et plus loin (XII, 500) nous apprend par parenthèse qu*OËdipe fut délivré de ses furies à Athènes. C'est une allusion sans doute à Œdipe à Colone ; mais Stace n'entre, sur cette fin, dans aucun détail, non plus d'ailleurs qu'Euripide (Ph, 170 sqq.).
aîiH i/uxAi'Ayrws
•ouH Itt hnvv.di^TMnéeiXll, 7O7 mm) (t)1 CeiU* {i^itiiurit trop lm\H*pnonuMe A'un tyran (it) n'a rien qui ptiiririi* nouM ft*ap]mr. MaiM on «ni moinn friipp^'f «ncoro parlo Je vouement de Mihiéi;<^e (X, 774 ^^HO» ^l^i " hem>lu, pour «i^ «acrifli*r« que la Vertu elle-niânie ili^Mcende du (>iel et le périme au cimir de Mon aiguillon aarr^^ (X, 774 ^44*) (^)'
Tbi^^rii^e, le roi juHte d'Attl^neM« le vainqueur deM nionutrea (Xll, 57O Hqq.)i n*i*Mt piiri plun inti^^re^ant : Kuripide, tout tm le peignant de i'iii;on liinUiiniNti^ (4)« notii» lavait du ntoin» montré vivant, d*abord ("goUUi et peu Moudeux de ri'tparer rimprudent'e d'autrui* puii» ti>ueh<^ iti perHuadi'; par leM larmes de HUL mère, la vieille Aethra (5). Htaee, au contraire, ne le laiMMe pan lii^'^iter un instant : nann n'informer den faute» mutuelle^i il n'indigne de cette violation de touten len loin divine» et humaines (XII, *Vj Mqq«), et, aprên un l>eau dineouri k ne» troupe» (Xlt, 04'J i«qq*)» il part et venge au premiitr eboe, tiéro» divin, le» homme» et le» dieux.
Nul autre héron de la Thi^batth ne retient notre attention : Tiré»iu», »i c,V«lébrit »an» doute dan» le» ^^pop^'tc*» an(?icmne»(6), n*e»t marqui"^ d'aueun trait de caraeU're; llémon nVxi»ti9 pa» (7), nou» «ntrevoyon» ii peine le roi de Ném/'c, Lycurgue, prêtre de Jupiti^r (V, O'iH »qq«)» conformément & la tradition* et dont le »ang u rougi la guerre avant tout autre, »uivani Toracb? même (|ui Tavait écarté de la guerre (V, ^4?)' I/bi»toire d'Kurymédon et de »on iil» (Vil, 1190 ^H')
(1) Ht«c« dtt iMjul i\m i^f^m fut tué ^nv Th^»<^«. Cf. VH^ ^^ ^4' 1^ mmvU*ri^ (Ji) iW^m tiVut (m« f\%^ nm |»tU4 duni ld# Iruf^lquAM grre#, (;(, /.<« Ug. tMb. uU, VII,
U) Hur I» |»*liitiir<4 ilti iyr»fi^ voir ria« l»«at ptutt 110, (^) Hur If» (riitti»formtttlMi)« qu<^ H(m«0M fait subir À répiiK»l« à^ê Phént" ci0nne$t voir {»ii^« tlU»<iq,
(4) Voir «4 tr<«« mnmun ai irhn ênuKhronUiuit lUftCUiiilon iiv«e rravoy^ d« Cré(>a dJiri» Imt Suppltanien, 'Si^-tm»
(5) Voir Huf^i 110 iN|q,, SN<$ iii{i|«
(7) Il nVut piM mAitiK du qu'il fût flto«« 6 Arttlffon^ 1>10O qu'KtiHpId^, iitàn%i^% PhtHimmiufn, (Mrk (1<* fw lliinvMllk» (M« 7(^7, UUVi «qq.
d'ailleurs si obscure (i), est amusante, mais ne nous apprend rien sur le caractère du père et du fils. Il est donc bien démontré que dans les caractères, comme dans la mythologie, comme dans la composition de son épopée, Stace n*a pas su créer. A la vérité, Fépopée même de Virgile était pauvre en caractères; cependant Enée et Turnus vivent, et surtout Didon est admirable. Stace, lui aussi, nous présentera-t-il une femme, une héroïne qui nous saisisse et nous émeuve ? Hélas! non. Cependant l'épopée et le drame antique lui avaient légué Jocaste et Antigone. Et assurément Stace a tiré un assez bon parti du rôle de Jocaste : ne pouvant nous la montrer entre ses deux fils, comme Euripide, il a fait preuve d'adresse en l'envoyant d'abord au camp argien pour supplier Polynice, qui a le bon droit, mais qui est l'agresseur, puis en la jetant au devant d'Étéocle qui va combattre son frère (2). Même il a trouvé pour la peindre quelques vers, déclamatoires peut-être, mais beaux :
Ecce truces oculos sordentibus obsita canis Exsangues Jocaste gênas et bracchia planctu Nigra ferens ramumque oleae cum velleris atri Nexibus, Eumenidum valut antiquissima, portis Egreditur magna cum majestate malorum.
(VII, 475 sqq.)
Mais de beaux vers et un rôle habilement distribué ne font pas un caractère (3).
Toutefois, nous regrettons davantage encore la faiblesse de son Antigone. Antigone reste bien chez Stace le soutien
(1) Cf. page 90, note 2.
(2) On a déjà remarqué que contrairement à Euripide, Stace montre Joeaste se tuant dans sa demeure, quand elle apprend la mort de ses fils (XI, 634 sqq.), et Œdipe se faisant conduire sur le champ de bataille (XI, 580 sqq.).
(3) Slace a mis en scène deux autres mères privées de leurs enfants, Atalante (IV, 309 sqq. IX, 570 sqq.), et la mère d'Ophellès, Eurydice (VI, 128 sqq.) ; mais elles n'ont pas de caractère marqué, et même Eurydice n*est représentée pour ainsi dire que dans un rôle de pleureuse. . •
a3o l'bxiêcution
de son père (VIII, si48, XI, 586 sqq.), et la sœur dévouée de Polynice (II, 3i3 sqq., XII, 34g sqq.). Le poète a su aussi lui donner un rôle dans le cours de son épopée, soit — à rimitation d'Euripide ( i) — en lui faisant considérer du haut d*une tour Tannée argienne qui remplit la campagne (VII, 343 sqq.), soit, dans une scène de son invention, en la faisant elle aussi supplier Polynice de renoncer au combat fratricide (XI, 354 sqq.). Mais tout cela est bien pâle. Si Ton peut louer sans réserve ses prières à Polynice, la scène de la Tet/o<T^o^(a est tout à fait manquée : dans Euripide Antigone marquait à cloaque instant son effroi do jeune fille ou son amitié pathétique et charmante pour son frère (2) ; chez Stace, ou elle reste silencieuse sous le flot de paroles de son pédagogue, ou elle ne fait que des remarques insignifiantes et indiffiérentes (3). Dans son rôle de soutien d*Œdipe, non seulement elle ne rappelle pas, même de loin, TAntigone de Sophocle, mais elle est très inférieure à celle d'Euripide (4) qui parait à peine cependant.
Enfin, dans les derniers honneurs rendus à Polynice, malgré la défense de Créon, elle s^efface devant Argie (car il faut remarquer qu'ici encore Stace a dédoublé un rôle en guise d'invention) (5). Son attitude devant Créon, après qu'elle a enfreint les ordres du tyran, ne nous est pas rejirésentée, bien que, contrairement à Euripide (PA. i645 sqq.), Stace ne Tait pas fait d'abord se révolter, en apprenant le décret inique (6) : on n'entrevoit que sa joie du devoir accompli et de la mort prochaine (XII, 456 sqq.). Combien d'ailleurs ses paroles à ce moment sont plus fausses et plus déclamatoires que celles de l'héroine de Sophocle, point n'est
(1) Phénic. 88 sqq. Cf. page 91.
(2) Lire surtout les vert 156 sqq., très touchants.
(3) VII, 247 iqq., 297 sqq. Cest le vieillard qui est le plus ému.
(4) Phén. 1530 sqq., 1683 sqq.
(5) Pour d'autres exemples de ce dédoublement, voir page 150.
(6) Il lui fait prononcer seulement un long discours en faveur de son père (XI, 706 sqq.).
LES PERSONNAGES DE LA THÉBAÎDE sSl
besoin de l'expliquer; mais on doit noter qu'elle n'a pas dans la Thébaïde à pleurer son hyménée, car nulle part il n'est dit qu'elle fût fiancée à Hémon (i).
Ismène paraît à peine auprès d'elle, elle est trop jeune encore (rudis Ismenes, VU, 535), et Antigone n'essaye même pas de l'associer à son sacrifice. Mais Stace l'a peinte cependant sous des .couleurs tendres et aimables (encore qu'un peu puériles) dans l'épisode d'Atys, son fiancé, tué par Tydéc (VIII, 554-654).
Si du reste la JThébaïde affaiblit les caractères connus, elle s'efforce quelquefois d'en créer de nouveaux : ainsi on ne connaît nul poème où Argie, l'épouse de Polynice, joue un rôle important (a); Stace a essayé de la faire vivre. Son dévouement à son mari est assez bien dépeint, soit quand elle se plaint tendrement des soucis qu'il lui cache (II,33si sqq.)(3), et des retards que son père Adraste apporte à l'expédition décidée (III, 678 sqq.) (4), soit quand elle abandonne son collier précieux à Eriphyle pour le succès de la guerre (5) (lY, 196 sqq.), soit surtout quand, délaissée par les autres Argiennes qui se détournent vers Athènes, elle poursuit seule son dur chemin, et recherche et dépose sur un bûcher, avec l'aide d' Antigone, le cadavre chéri de Polynice (XII, 196-463).
En revanche, on ne sait rien de sa sœur Déipyle, femme de Tydée. D'Évadné elle-même, malgré la scène pathétique
(1) Le poète indique d\iD mot (XII, 677 sqq. cf. 804) quVIle fut sauvée ainsi qu'Argie^ par Thésée.
(2) On a vu pourtant, en rapprochant Hygin, fab. 7i, qu'un poète avait dû indiquer du moins Taide apportée par el'e à Antigone dans les derniers devoirs rendus à Polynice. Voir page 136 sqq.
(3) C'est la seule scène de passion qui paraisse dans la Théba/ide ; elle plaît surtout par ce qu^elle a d'inlime et de familial, et elle permet de distinguer la véritable nature du talent de Stace. A cet égard il convient de la rapprocher de la V* Silve du livre III.
(4) Scène inventée par Stace.
(5) Invention de Stace : dans l'ancienne épopée, c'ebt Polynice ou Adraste qui donnait ce collier à Eriphyle. Voir Apd. III, 60 sqq.
a32 l'exécution
d'Euripide (SuppL 987 sqq.), il esta peine fait mention (XII, 800 sqq.)' La barque du poète se hâte enfin de regagner le port (XII, 810).
Somme toute, aucun personnage de la Thébaïde ne s'impose à notre mémoire ; que Stace ait essayé de reproduire r Œdipe et TAntigone de la tradition, ou qu'il se soit efibrcé de créer, il a peu réussi. La raison en est simple : poète de peu de génie, il n'a pas su en général faire agir ni parler ses héros d'une façon originale et forte. Dans chacun d'eux il y a de tout, de l'antique affaibli, du Virgile démarqué, de la rhétorique en abondance (i), mais — sauf en quelques peintures enfantines et tendres — point de Stace. Peut-être cependant ses contemporains ont-ils goûté ses personnages composites et pâles, comme ils ont admiré l'ensemble de son poème, mais c'est que, gâtés par une éducation mauvaise, ils s^imaient autant le ressouvenir que la création, le savoirfaire que le génie ; et ils ont encouragé cet agréable poète dans la voie imprudente de la grande poésie où il s'était fourvoyé.
(1) Cette rhétorique apparaît surtout dans les discours, comme on le fera voir dans un prochain chapitre.