‹ Étude sur la Thébaïde de StaceChapitre 17 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'esprit et les usages romains dans lace Thébaîde »

Les chapitres qui précèdent ont déjà montré combien fut grande sur Stace Tinfluence de son temps : l'originalité réelle^ mais peu puissante, du poète, son éducation artificielle surtout et Tusage pernicieux des lectures publiques expliquent assez divers caractères de la Thébaîde et notamment ces fréquentes allusions aux mœurs romaines qui nous choquent dans un sujet homérique. Dans l'étude môme des sources, on a relevé des souvenirs de l'école, et on en relèvera bien plus encore dans les ornements épiques et dans le style. Pour ne rien dire de la composition, les idées religieuses et philosophiques semées çà et là dans le poème et les caractères portent incontestablement Fempreinte romaine : ce souci de la dignité royale, par exemple, qui empêche Stace de conduire Adraste vers Thésée, comme l'avait fait Euripide, cette attitude de Dymas qui, contrairement à Dolon, son modèle, aime mieux se tuer que de trahir (X, 435 sqq.), et aussi suicide de Méon (III, 87 sqq.) qui affirme par sa mort sa liberté, voilà bien d'indiscutables marques de l'époque impériale. Et que dire de ce mépris de Tydée pour un corps infirme qui déserte son âme vaillante (i) ? Homère certes rabaissait moins le corps, et l'âme de ses plus glorieux héros ne quittait qu'en gémissant sa prison; celle même

(t) Cf. X, 774.

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de Tumus s'attrisle en fuyant sous la terre. Mais depuis longtemps les Romains blâmaient ces plaintes lâches, et les déclamateurs condamnaient la moindre faiblesse.

Ce sont là de véritables anachronismes, les moins excusables peut-être de l'œuvre de Stace. Mais on les a signalées assez longuement en leur lieu pour qu'il soit inutile d'y insister. Mieux vaut descendre à des observations plus humbles et rechercher ce qu'il a pu passer des coutumes romaines sous la Thébaide,

Sur ce point encore les opinions ont varié : alors que Barth et en général les savants de la Renaissance voyaient en Stace un peintre fidèle des mœurs homériques, l'érudition contemporaine affirme que notre jDoète n'a jamais représenté que les mœurs romaines (i). Certes ce jugement est plus exact que le premier; mais il n'est pas rigoureusement juste. Avant d'entrer dans le détail, il convient de faire observer : \^ que les Grecs ont, avant Stace, modernisé Homère, et qu'au surplus Stace pouvait se retrancher, sinon derrière Virgile qui avait ses raisons pour peindre de vieilles coutumes romaines (2), au moins derrière Sénèque, qui dans ses tragédies ne s'est nullement préoccupé des mœurs antiques ; 30 que souvent les mœurs romaines ne différaient que très légèrement des mœurs grecques, et qu'il était donc assez légitime de les attribuer aux Grecs ; 3° enfin que Stace s'est quelquefois efforcé de remonter au delà des usages romains et tout au moins de dépayser ses lecteurs (3). Ces rectifications nécessaires se dégageront aisément de la courte étude qui va suivre (4).

(1) Miedel, De anachronismo qui est in P.P. St. Tkebaide et Achilleide: « Si furte hic vel illic cum graecorum ritu congruit, id p«*rsuadere nobis possumus nihil nisi patrium morem poetam respexisse, praesertin cum ne una quidem proprie graeca legatur consuetudo. » (49.)

(2) Cf. G. Boissier. Nouv. Promenades arck. 244 et S'id sqq.

^ (3) Au reste les rliéteurs conseiliaient ies allusions aux coutumes ou aux

croyances des diverses cités Cf. Walz, Rh. gr. IX. 181, 253. 255, 259, etcv

(4) Il serait bien trop long d*étudier à fond ou simplement de relever

tous les détails et même, comme Ta fait Miedel, tous les mots romains que

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. On ne recherchera pas les allusions à la vie privée, puisqu'aucun personnage n'apparaît à titre privé dans l'épopée : d'ailleurs tout ce qu'on pourrait dire des repas ou des vêtements (cf. Miedel» 4^ sqq.) est bien connu. Mais les allusions à la vie publique sont fréquentes, et plus intéressantes.

Voici des distinctions, asjsez inattendues dans l'Argos et la Thèbes préhistoriques, entre les patriciens et les plébéiens :

Unius (heu pudeat !) plebeia (i) ad limina civis Pendemas?

(III, 608) (a).

A Rome^ un magistrat inférieur se levait au passage d'un magistrat supérieur, et lui cédait le milieu du chemin; ainsi fait le Sommeil pour Mercure :

Sopor obvius illi Noctis agebat equos trepidusque adsurgit honori Numinis, et recto decedit limite <5aeli.

(Il, 59 sqq.)

Les rois surtout sont peints sur le modèle des tyrans contemporains de Stace plutôt que sur celui d'Agamemnon ou de Priam : ils vivent dans la pourpre et dans Tor (ostro dives et auro, III, 106); ils ont des gardes nombreux (II, 3ia) (3); ils ont même des bourreaux de profession :

Stace a pu employer dans la description des mœurs. Je m'en tiendrai à ce qui paraît le plus caractérisUque.

(1) C'est Capanée qui s'indigne contre la maison fermée d'Amphiar.iOs : celui-ci était-il donc un plébéien 7 II est vrai qu'à Rome les plébéiens avaient accès au pontificat ; mais le poète oublierait bien profondément la haute naissance d'Amphiaraûs, qui descendait d'Amythaon comme Adraste.

(S) Cf. XII, 60.

(3) Bien que Stace ait dit plus haut qu'il n'y en avait pas encore :

Non impacatis regum advi|cilantia somnis

Pila, nec alterna fen'i statione gementes

Excubiae.

(1.147 sqq.)

Mais II avait bien dit aussi que le royaume de Thèbes était misérable (I, 149 sqq.).

a'i6 l/RXéC3UTION

Inde uliro Phlegya» et non cunciator iniqui Labdacu» (ho» rcgiti ferrum pcne»}.

(III, :9iqc|.)

Or, du temps de Pompée Tuil des bourreaux était encore dans Tenfance, ear Lucain dit :

Nondum ariin erat caput ense rotarc.

(/>Aar#. VIII, 6:'i)(i).

La demeure royale est décrite; d'une manière auftni fauHse. Stace nous présente des atrium, moins Hpacieux h la vérité et moins ornés que ceux de son temps (I, i4r>), mais précédés d*un vestibule non fenué (I, 387) et dignes d*un roi par leur élévation :

per alta Atria dimotis adverso limine claustris.

Dans cet atrium, comme dans Tatrium romain, se voient les statues d*airain des ancêtres d*Adraste :

laeto regalia cœtu Atria complcntur, species est cemcre avorum, Comminus et vivis cerlantia vultibus aara.

(II, ai4, sqq.)

Et Miedol fait remar(|uer à ce propos (op. cit. 5a) que, selon Pline (II.N. 35,4), l'usage s*était établi sous l'Empire de faire en argent ou en airain ces images auparavant en cire (a).

(1) Mtli il y eut tout Caligula dei profeiiionnelu exercéi (artifex deeol- UiDdi). Cf. Suétone, Caligula, 32.

(t) La citation d« Pline «Kt curieuse ; maii peutélre Stace n*a-(-lt parlé d'airain que pour dépayier un peu «on lecteur* Alnil Virgile {En, VII, 199 aqq.) noui montre lei Images des ancétrea de Latinus, sculptées duna le cèdre; et bien que cet usage soit plus vraisemblable (cf. Pausanlas, VII l| 17,2), Myc/mes et Argos étaient si ricbes en métaux précieux qui* Stace est fort excusable.

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Les jeux ont aussi par endroits une forte couleur romaine.

Ainsi Stace les fait commencer par la pompa ou défilé des statues que nous avons vues tout à Theure dans l'atrium d'Adraste.

Ëxin magnanimum séries antiqua parentum Invehitur, miris in vultum animata iiguris.

(r/i. VI, 246-272.)

Il n'y avait rien de pareil en Grèce, et bien entendu il n'en est point question dans les jeux de Y Iliade, Mais à Rome une procession solennelle ouvrait les jeux : venait d'abord le chef des jeux, puis les dieux, puis — à partir de Jules César — les ancêtres des Empereurs et de la famille impériale (i).

Dans la lutte des chars, Stace fait courir des quadriges (2) ; selon lui le départ est donné par la trompette tyrrhénienne (VI, 382) (3); alors qu'Homère ne leur fait faire qu'un tour, Stace les montre parcourant le cirque quatre fois au moins (jam pulvere quarto Gampum ineunt (VI, 44?)» c* <lans la Thébaïde il y a deux bornes (VI, 329 sqq.), tandis qu'il y en a une seule dans Y Iliade,

Mais il serait excessif de dire avec Miedel (pp, çit, 49) que même dans les jeux Stace a toujours copié les usages de son temps : qu'il ait très souvent décrit ce qu'il avait vu, par exemple dans le jet du disque (Th. 648 sqq. Cf. Miedel, op. cit. 58), qui pourrait l'en blâmer si d'ailleurs le disque se lançait à Rome comme en Grèce ? De même pour la lutte armée (Th, VI, 886 sqq.). Miedel n'y veut voir qu'un souvenir des combats de gladiateurs ; or, il y a chez Homère un combat pareil (//. XXIII, 802 sqq.), et nous avons constaté que dans cet épisode Stace imitait Homère. Que même notre auteur se soit efforcé de décrire des jeux autres que

(1) Dar. et Saglio, Dïctionn, des antiq. I, p. 1192-3.

(2) Sur les quadriges, voir p. 83 sqq.

(3) Homère nMndique pas de signal.

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ceux da cirque» deux exemples le prouvent : ainsi^ c*est à rimitation d*Homère (//. XXIU, j^o sqq.) qa*il montre dans le cirqne de Némée des courses à pied, paisqu'à Rome ces courses avaient lieu dans le stade, non dans le cirqne (i); et Ton notera que dans la course même des chars il fait tirer les places au sort dans un casque {Th. VI, 867) d*après Homère (//. XXIII, 359 sqq.).

Mais où Stace a le plus emprunté, c'est dans les choses de la guerre et les choses religieuses.

Si ce n'est pas un fécial qui déclare la guerre, du moins un javelot est lancé soit par Bellone (IV, 5 sqq.), soit par le chef pour indiquer l'ouverture des hostilités :

Dixit et emissa praeceps iter incohat hastâ.

(XII,669)(a)

Et Farmée se met en marche, quand la tessere a passé parmi les alliés (VII sS^, X, ij sqq.) ; elle est divisée en légions (dumeta vaga tegione tenebant Inachidae IV, 647X en cohortes (Viderat Inachias rapidum glomerare cohortes Bacchus, etc. (VII, i45), en manipules (Trepidi viaam expavere manipliy VII, 4^); si elle n'a pas d'aides pour la guider, elle a du moins des signa (quae noster sigiui Menoeceus, VII, a5o, cf. 74^ ^^^^ b&o)^ et des vexilla (Hace i^exilla, pater, VII, 248, cf. 6aa).

Quelques-uns parmi les socii sont armés de gaesa (Cydoneas anteibunt gaesa sagittas VII, 330, cf. IV, 6^ et de sarisses (VII, 269), etc. (3).

(1) Mais il est vrai que Virgile lui servait auasi de aioMe {En, V,

«I «qq).

(S) Cf. En. IX, 5S. Comme VirgUe encore {En. VII« 607 sqq.), Stace Mt allasioD au temple de Janns :

Indalget pater et savi movet osUa belli.

Mais on on a déjà expliqué pourquoi Virgile est moins répréheaaible que Stace.

(3) Cf. Miedel, op. cit. De rebas mUiUribos, 22-46.

L'BSPRIT kT LES USAGBS ROMAINS fÀ3^

Arrivée sur le territoire ennemi, elle se retranche à la mode romaine dans un camp naturel garni de quatre tours :

In vallum elatae rupes devexaque fossis Aeqaa et fortuito ductae quater aggere pinnae.

(V11448 8qq.)

Dans ce camp un emplacement est choisi pour les enseignes non loin de la tente du chef :

Ventum ad consilii penetrale domumque verendam Signorum.

(X 176 sqq.)

La bataille s'engage, et, au son de la trompette (X, 55a), Ton voit se précipiter les uns sur les autres, guerriers à pied, guerriers à cheval (IX, ao6 sqq., 683 sqq.; XI, 509 sqq.), guerriers sur des quadriges, ou même sur des chars armés de faux (VII, 712; X, 544).

S'agit-il d'un siège ? Les assiégeants mettent en œuvre le bélier (aut celsum crebris arietibus urbis Inclinare latus II, 492 (i) ; la tortue (scrutanturque cavas caeca testudinae turres (X, 53o); les échelles (aerium sibi portât, etc., X, 842). Quant aux assiégés, ils lancent sur les agresseurs des épieux durcis au feu, des traits enflammés, des balles de plomb :

nigrasque sudes et iucida ferro Spicula et arsuras caeli per iuania glandes Saxaque in adverses ipsis avulsa rotabant Mœnibus

(X, 532 sqq.) ;

ils usent même de machines de guerre :

Verum avidi tormenta rotant et molibus urgent.

(X, 53a sqq. Cf. Miedel, op. cit. 3;.)

(1) La leçon « trabibutque et ariete sonoro, » acceptée par Miedel après Kohlmann (X 527), parait fausse ; il faut plutôt lire : trabibusque artata sonoro.

a4o l'exécution

Voilà sans doute beaucoup de choses et de tennes romains, et Ton a eu raison de les relever, mais non de les reprocher trop durement à Stace. Pour ce qui est des termes mêmes : legio, cohors, manipulus (i), Stace en avaitil donc d'autres à sa disposition, et faut-il lui faire un crime d'avoir traduit en latin, au lieu de les transcrire» les mots grecs qui désignent l'armée et les parties de l'armée? Quant aux armes, quel crime y a-t-il à parler de pila, puisque pila peut signifier en général javelot ? Et des mots comme gaesa, comme sarissae, outre qu'ils ont été employés par Virgile (En. VIII, 66a) et Lucain (VIII, 298) — ce qui ne serait pas une excuse suffisante, — croit-on que les Grecs de lepoque historique, sinon les oontemporains d'Homère, n'en eussent pas entendu parler ? Ils connaissaient même les chars armés de faux (2). Et d'ailleurs, en énumérant ces instruments de guerre, et aussi les massues de pin (IV, i55) ou les torches enflammées (VIII, 466 sqq.), Stace n' a-t-il pas voulu étonner ses lecteurs, pRur ainsi dire, et éveiller en eux l'idée de combats étranges (3) ?

Pour les quadriges, on a vu que, dans l'épopée même d'Homère, il en est fait mention. Euripide enfin parle de trompettes tyrrhéniennes (Phénic. 1 103-1 187 ; cf. Iliade, XVIII, 219 ; Miedel, op. cit. 3i), de hoplites (1096) et de cavaliers (4) (PA. ii4- SuppL 660, 679).

(1) Cf. merere (IV, 237), vexilla (IV, 802).

{i) Cf. Gahl et K. Les Grecs, Tr. fr., 350. Pourtant il est excessif d'en donner un à Amphiaraûs (VII, 712 et X, 544). An reste, Valérias FI. est tombé aussi dans cette faute {Àrg. VI, 105).

(3) C'est pour la même raison peut-être qu'il parle de chaînes qui descendent du casque de Partliénopée sur son dos (et a cono missas in terga catenas). Le scoliaste expliquant ce vers (IX, 6^7) dit que c'étaient des chaînettes destinées à protéger le cou. Et Miedel en conclut que c'était une partie de Tarmure romaine. Mais en fait il n'est question de ces sortes de chaînes que dans ce passage, et sur aucun monument flgnré on n'en trouve de traces. Ce doit être une fantaisie du poète que le scoliaste a ▼onlu expliquer sans songer à un casque romain.

(4) Virgile aussi a fait combattre Mézence à cheval {En. X, 867 sqq.).

l'esprit et les usages romains a^i

Enfin Miedel se trompe pleinement lorsqu'il affirme à propos de ces vers :

at patolas saltu transmittere fessas Horor eqnis^ haerent trepidi atque immane pa ventes,

qu'au temps d'Homère, il n'y avait pas de fossé autour des murailles : un fossé entoure le rempart des Achéens (//. XII, 5a, 341 sqq., VII, 44osqq.) ; et, comme sous la Thébaide, des pieux garnissent le sommet des murailles (//. XIl,

63 sqq.) (I).

Mais il faut bien reconnaître de purs anachronismes dans le sai^ctuaire des enseignes (X, 176 ; cf. Tite-Live XXVIIl, 24, et Tacite Ann. I, 61, 67, XV, 16), dans les allusions au triomphe ou au dévouement d'un chef.

TJltro tibi, saeve, triumphum Detulimus : religa captas in terga sorores

(Vil, 517 sqq.),

dit Jocaste à son fils. Le mot est imité de Sénèque :

An et ipsa palmas vincta post tergum datas Mater triuniphi praeda fraterni vehar ?

(Phén, 577-8);

mais il n'en est pas plus heureux, et l'exemple de Virgile {En. VII, i83 sqq.) justifie moins encore notre auteur d'avoir montré, selon l'usage romain, des nations enchaînées sur le temple de Mars :

fasligia templi Gaptae insignibant gentes.

(T/i. VII, 55sqq.)

Le récit que nous a laissé Tite-Live (VIII, 9) du dévouement de Décius parait presque imité à deux endroits.

(1) Au reste on a vu (p 117 sqq.) que Stace avait imité directement ces passages d'Homère.

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