CHAPITRE V
Les ornements épiques dans la « Thébaide ».
Bien que, selon la remarque d'Horace, les épopées homériques « se hâtent vers le dénouement », elles aiment pourtant à décrire les hommes et les choses, à raconter et à discourir. Surtout elles se parent fréquemment de comparaisons variées qui ralentissent peut-être le récit, mais qui lui donnent un charme ou une grandeur admirables. Ces descriptions, ces discours, ces comparaisons, ce sont les ornements épiques, aussi nécessaires à Tépopée — qu ils soient spontanés ou voulus, — que la « fable » elle-même, et chères à tout les poètes, à Virgile comme à Homère, à Lucain comme à Virgile. Stace n'avait garde de les négliger ; et de même que ses épisodes, récits de jeux ou de funérailles, sont plus nombreux dans sa Thébaïde que dans tous les autres poèmes épiques, de môme les ornements y occupent une place qu'on peut juger disproportionnée. Inutile d'en rechercher longuement la raison ; comme on Ta remarqué plus d'une fois déjà, Stace a peu d'invention, et surtout il ne sait pas tirer du fond même de son sujet, ces traits forts ou émouvants qui renouvellent sans cesse l'intérêt :
Le seul courroux d'Achille, avec art ménagé, Remplit abondamment une Iliade entière.
On sent qu'Achille est toujours là, même quand on ne le voit pas ; et pourtant il n'eiface pas les héros secondaires.
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Ceux-ci en eftet sont 8i vrais, si vivement peints, quon s attache à toutes leurs paroles et à tous leurs gestes. C'est que le poète crée naturellement et avec une telle abondance que, loin de paraître faire eflbrt pour dérouler son action, il semble au contraire retenir son imagination. Dès lors quoi d*étonnant, si ses descriptions, ses narrations, ses images se multiplient et s*étendent, et s'emportent comme un tourbillon ordonné et vivant à la fois, qui nous entraîne nousmêmes et ne nous laisse pas reposer ? Au mouvement ralenti, on sent chez Virgile une fécondité qui s*épuise : une grande pensée, une émotion profonde animent Tœuvre dans presque toutes ses parties, mais quelques détails, quelques personnages sont morts ; la vie ne déborde plus, et telle description, telle comparaison ne paraissent plus jaillir d*un génie impuissant à se contenir, mais semblent artificielles et froides : ce sont des ornements cherchés. Cependant Tart si consommé de Tauteur remédie presque toujours à la fatigue de la verve, et tout Tintérêt sort bien du sujet même derrière lequel disparait encore le poète. Quelle différence avec Lucain, toujours en scène, toujours soutenant ses héros parce qu*il n*a pas su les faire vivre, remplaçant par des discours et des apostrophes et par tous les ornements de la rhétorique un récit qui devrait se développer et nous émouvoir ou nous transporter de lui-même, sans qu41 y entre rien de la personne du poète ! Staco a'a certes pas plus d'imagination que Lucain, et d'autre part sa Thébaïde, bien moins susceptible que la Pharsale d'échauffer son auteur, prêtait mal aux cris éloquents, aux traits enflammés. On ne pouvait donc Cvspérer ni que le poète tirât des entrailles de son sujet toute la grandeur ou tout Tagrément de son poèine, ni qu'il exhalât en apostrophes véhémentes des sentiments sincères et forts. Que fit donc Stace ? Il essaya d'abord, ici comme dans la composition, le merveilleux et la peinture des personnages, d'ajouter à Virgile un peu de Lucain, tâchant de dérouler son récit comme le premier, de s'emporter ou de déclamer en son propre nom, comme le second. Mais surtout
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il se rejeta sur les ornements : il décrivit sans relâche et la nature et les hommes et les armes ou les œuvres d art ; il multiplia les discours et Ot autant de comparaisons à lui seul que Virgile et Lucain réunis. Attendons-nous donc à bien des détails artificiels et faux. Nous aurons du moins la surprise de rencontrer souvent des traits personnels et sincères, quand le poète, se débarrassant un moment de Tattirail épique, dépeindra ce qu'il a vu et ce qu'il aime.