‹ Étude sur la Thébaïde de StaceChapitre 20 sur 46 · DESCRIPTIONS · texte numérisé non relu

DESCRIPTIONS

1° Nature inanimée

Stace a peint presque tous les aspects de la nature et la plupart des phénomènes atmosphériques, trop fréquemment d'après ses prédécesseurs ou en termes mythologiques, quelquefois avec assez de vérité mais avec trop d'esprit, d'autres fois naïvement et simplement.

En deux vers il nous met sous les yeux les agréments de la nature, regrettés par une ombre des Enfers :

Heu dulees visure polos solemque relictum Et virides terras et puros fontibus amnes.,.

(11, 23 sqq.)

11 nous fait voir les jeux de soleil et d'ombre sur la mer :

Ast ubi prona dies longo saper aequora fines Exigit (Taenaros) atqae ing'ens medio natat ambra profundo ;

(11.41 sqq.) (I)

(1) Stace s'est imité lui-même deux fois, au chant V* de la Thébdide, V, 51 sqq. (où il se souvient peut-être de quoique modèle grec : cf. ApoU. de Rh. I, 604 et Soph. fr. 708), et dans une Silve (II, 2,48 sqq.):

Cum jam fessa dies et in aequora monlis opaci Umbra cadit vilreoque nalant praeloria ponlo,

II semble d'ailleurs que les yeux de Stace soient particulièrement

956 L^EXécUTION

la pouHsière qui s* élève et qui estompe les contoars des coteaux :

palvere crasse Caligare diem et Tyrioêjafca perdere montée Adapidt

(XII,6î>aaqq.).

l'ombre grise de la première aurore, où tout est vague et ind^*cis (X, 38g sqq.)» la mousse légère qui verdit les sources desséchées :

ast iilis ienuiê percurrere visus Ora Bituê, viridiêçue comiê exhorruit humor,

(IV. 698 sqq )

Voilà des traits bien observés et joliment rendus. On louera aussi ce clair lever de soleil sur la rosée glacée :

MadidoB ubi lucidus agroê Ortuê et algente$ laxavit solepruinaa

(III, 468 sqq.),

et ce coucher si calme, bien que menaçant :

Jamquc fier emeriti surgens conflnia Phœbi Titanis late, ninndo subvecta silcnti, Rorifera gelidum tenua^erat aéra biga.

Jam pccudcs volucresquc taccnt

Sed nec puniceo rcdilurnm nubila caclo Proniiscre jubar, ncc rarcsccntibus unibris Lonf^a repercuBêo nituere crepuêcula Phœbo :

Denêior a terris et nulli lurvia flammie Subtexit nox atra polos.

(1,336 sqq.)

Il serait facile de signaler quelques imitations dans cet exemple {En, IV, 5a5, Pharsale^ V, 54i sqq.), comme dans

attirés par rombrn qui b^allongc di^mnsurément au soleil. Il dira de Taigle qui fond sur le rygne : magna trepidum circumliçat umbra^\ Ml BIH: de Oipanée qui ho drcsM; sur 1ns remparts de Tlièlies é|ioavant(>c : ingenti Theboi exlerruit umbra, {X, 872).

LES ORNEMENTS EPIQUES O&J

celui qui le précède (Ovide, Met. IV, 8a) ; mais si le poète ne peut oublier ses modèles, il se souvient surtout de ce qu'il a regardé de ses, yeux, et il l'exprime d'une façon très personnelle (i). Toutefois il a trop multiplié les levers et les couchers de soleil (a), et il est tombé dans l'imitation banale ou dans l'affectation obscure. Ainsi, quand il décrit, à la mode d'Ovide, le coucher de Phœbus et les soins que donnent à ses chevaux fatigués les Néréides et les Heures, et quand à Ovide il ajoute Virgile pour caractériser la nuit paisible :

Solverat Hesperii devexo margine ponti Flagrantes sol pronos eqnos, etc . . .

(III, 4o8 sqq.) (3).

(1) De même quand il peint le jaillissement subit de Téclair: et attritus subita face rumpitar aetlier (I, 354) : cf. X, 375 ; ou cette noit claire et pure sur la mer, qui fait songer aux nuits de la baie de Naples (VI, 556 sqq ) :

Sic ubi tranquiUo perlucent sidéra ponto Vibraturque frelis caeli steilantis imago, Omnia clara nitent...

(Cf. SU. Punie, II, 663 : vibrant incendia ponto.) Voyez encore sa description de la mer infinie aux regards des abandonnés :

donec lassavit eunles Lux oculos longumque polo contexere visa est Aequor et extremi pressit fréta margine Caeli (a)

(V, 485 sqq.).

(2) I, 336 sqq. II, 527 sqq. III, 407 sqq., V, 177 sqq., VI, 25 sqq., VU, 470 sqq., VIII, 271 sqq., XII, 1 sqq., 50 sqq., 228 sqq., 563 sqq. La plupart de ces levers et couctiers sont du reste insignifiants et destinés seulement à marquer le commencement ou la fin de quelque événement grave. Il a représenté deux fois aussi le soleil à son midi (II, 42 sqq., V, 55 sqq.), mais il n*y a rien à signaler dans ces deux passages.

(3) Ovide, Met. II, 118 sqq. ; mais Ovide décrit un lever de soleil.

(a) Dans une note plus familière, on aimera ce rapide souvenir d'une promenade nocturne dans les vignobles, au printemps :

Caecisque incisa novalia fossis

(Xll, 234).

C'est un trait inattendu là où le poète Ta placé, mais il n*en révèle que mieux les goûts sincères de Stace. Voir plus haut, page 231, note 3.

a58 l'exécution

Nox subiii carasqae hominum motusque ferarum Composuit Digraque polo8 involvii amictu

(ib,, 4i5 sqq.) (i).

Ou bien quand il montre l'Océan enfantant le soleil :

Jam gelidam Phœben et caligantia primas Ilauserat astra dies, cumjam tumet ignefaiuro Oceanus lateque novo Titane reclusum Aequor anhelantam radiis subsidit equorum.

(VII, 470 sqq.) (a).

Le même souci de relever les phénomènes naturels par des allusions au merveilleux, ou par une sorte d'anthropomorphisme excessif et bizarre, se remarque dans les deux passages 011 il a parlé des éclipses : c'est la magicienne de Thessalie qui fait descendre la lune sur la terre :

Qualis per nubila Phoebes Atracia rubet arte labor...

(I, io5 sqq.)

Ou c'est Diane qui renconti'e son frère :

Inrubuit caeli plaga sidère mixlo (Occursuque sacro pariler jubar arsit utrimqae El coiere arcus et respondere pharetrae).

(IX, 647 sqq.) (3).

Le poète explique d'une manière aussi étonnamment spirituelle le phénomène des étoiles filantes : c'est le sommeil qui passe endormant toutes choses, même les astres :

(1) Cf. Virgile, En. 111, i47 sqq., IV, 52i, VIII, 267 sqq.

(2) Un vieux scoliaste (cité par Lemaire) explique d'une autre manière le vers 468 : « splendor solis splendescere oceanum facit, et sic is tumere videlur ». C'est, ^ crois, un contresens. Stace ne décrit pas ici une cliose vue, il anime rOcénn, et il lo fait, pour ainsi dire, gros du soleil On verra par la suite que Sture est coutumier do ces applications aux choses inanimécs des phénomènes de la vie. Cf. Se. ad Th. V, 470 : mirabilis allocutlo est quoticns dura a poetis animantur.

(3) « Versus 648 et 649, qui desunt in P. R., uncis inclusi, nec tamen Statli ingénie indignos puto. » Note de Kohlmann.

LES ORNEMENTS ÉPIQUES sSq

Pluraque lassaio ceciderant sidéra caelo.

Mais il serait fastidieux d'examiner un à un tous les vers de Stace décrivant le soleil, ou la lune^ ou les astres, ou l'arc-en-eiel, ou le printemps. Remarquons seulement, avant d'étudier ses peintures de la vie animée, combien Timitation, même discrète, le sert mal d'ordinaire. On a loué souvent l'exactitude de ses descriptions dans ses Silpes ; ici même on a vu comme il sait voir la nature. Pourtant, lorsqu'il veut représenter un lieu défini, sur le modèle de Virgile ou d'Homère, il est extrêmement obscur, faute d'avoir vu luimême un lieu pareil. Veut-il nous faire voir la gorge étroite où Tydée est attaqué par les cinquante Thébains? Il imagine un défilé d'après Virgile (En. XI, 5aa sqq.), il multiplie les détails et tout devient inintelligible (Th. II, 496 sqq.). La vallée de Némée, où sont célébrés les jeux en l'honneur d'Archémore (VI, a33 sqq.), est un lieu irréel (2), dessiné aussi d'après Virgile (En. V, 286 sqq.), mais d'un style tourmenté et inextricable qui ne permet de rien voir. De même Stace essaye de se figurer d'après Homère (II. XXI, ^4^ sqq.) le frêne des bords de l'Ismène que déracine Hippomédon en essayant de s'y retenir (IX, 49^ sqq-)' ^* scène devient incompréhensible (3); et cependant deux vers sont

(1) Cela devient chez Stace un procédé : Alcidamas, à qui Pollux apprit l'art de combattre avec le ceste (cf. VI, 714 sqq.), meurt au matin en regardant l'étoile Pollux ; Stace ajoute : averso pariter deus occidit astro (X, 502).

(2) Ce devrait être une topographie, c'est une topothésie (cf. Lactance, ad Th. II, 32 et 43). La Némée de Stace ne ressemble pas du tout à la Némée réelle (Cf. Frazer, Pausanias III, 89 et 91} ; mais Stace n'avait pas vu la Grèce, et ne croyait pas en avoir besoin. Virgile,' au contraire, avait parcouru tous les lieux d'Italie et de Sicile où il place son poème (cf. G. Boissier, Nouvelles promenades archéolog., 125 sqq.). Aussi « il peint d'un trait, mais ce trait est toujours juste ».

(3) Levers 501 surtout, imité de VIliade (XXI, 245), est absurde : car le vers de VIliade montrant comment Achille a pu se sauver, celui de la Thébo/ide indiquerait donc un moyen de salut pour Hippomédon, et au contraire il est censé prouver que la perte du héros est inévitable.

a6o l'exécutïon

très bons et très justes, ceux où il montre l'eau troublée qui tourbillonne et s'engouflre dans le trou béant :

Hue undœ coeunt et ineluctabile caRno Verticibuaque cavis sidit crescitque barathrum.

(IX, 5o3 sqq.)

C'est que Stace peint de souvenir ici, mais ne réussit pas à accorder ce qu'il a vu avec ce qu'il a lu : il ne se représente vivement que ce qu'il a observé lui-même, et son imagination ne peut composer un tableau.

2° Nature animée

Les remarques générales que nous venons de faire subsistent toutes ici. Voici le lion, fatigué de carnage, et lécbant la molle toison des agneaux :

Molliaque éjecta delambit vellera lingua.

(II,68i.)(i)

Stace a vu des lions au cirque ; mais il n'a pas vu de serpents monstrueux, et on s'en aperçoit à son embarras et à son exagération ridicule quand il décrit le serpent qui a tué Opheltés (V, 5o5 sqq.), sur le modèle déjà fantaisiste, du serpent de Cadmus (Ov. Met, III, Sa sqq.) (a). Veut-on de l'esprit? Stace, à l'imitation de Virgile {En, XII, 587 sqq.), compare les angoisses d'une ville assiégée à un essaim d'abeilles menacé par un ennemi ; il imite l'auteur de Y Enéide^ mais il s'en distingue par le trait final inattendu :

Captwaque plangunt Mélla laboraiasque prémuni ad pectora ceras (3).

(1) Cf. IV, 364 sqq. (Lupus) Pectora tabenti sanie gravis hirtaque saetis Ora cruentata deformis hiantia lingua, {2) Voir plus liaut page 72 sqq.

(3j Stace se souvient d'un autre vers de Virgile, En, ,V1I, 518 :

Et trepidae matres pressere ad pectora natos.

LES ORNEMENTS EPIQUES 261

Il a peint bien mieux les hommes, et particulièrement les enfants. Les hommes sont surtout représentés dans la lutte ou mourants, et avec des traits d'un réalisme assez intense. Lorsque Tydée revient de Thèbes, vainqueur mais blessé, épuisé, voici comment le poète nous le présente :

Terribîlis visu : stantfulli pulvere crines Squalidus ex humeris cadit alta in vulnera sudor, Insomnesque oculos rubor excitât, oraque rétro Solvit anhela sitis, . .

(III, 326 8qq.)(i).

Méon s'est percé de son épée, en présence d'Étéocle :

llle dolori Pugnat et ingentem nisu duplicatas in ictutn Gorruit, extremisque animae sinqultibus errans Alternas nunc ore venit nunc vulnere sanguis.

(III, 8&, sqq.)

Ces peintures sont vigoureuses et vraies. Je leur préfère cependant celles où le poète nous fait voir les yeux d'un enfant :

At puer in gremio vernae tellaris et alto Gramine nunc faciles sternit procursibus herbas In vultum nitens, caram modo lactis e^eno Nutricem clangore ciens iterumque renidens Et teneris meditans verha inluctantia lahris Miratur nemorum strepitus aut obvia carpit Aut patulo trahit ore diem nemorique malorum Inscius et vitae multuin securus inerrat.

(IV, 785 sqq.). (2)

(1) Cf. OEdlpe, XI, 580 sqq. ; Jocasle, VII, 474 sqq. ; la peinture de la soif, IV, 723 sqq. (cf. page (iO) ; ia Sphinx, accroupie sur les ossements hideux de ses victimes, 11, 505 sqq.: mais Lehannenr (op. cil. 171} a raison de reprocher à Stace son élégance déplacée dans cette horreur.

(2) Cf. V, 612 sqq. D'ailleurs Stace n'faésilc pas k nous découvrir les affreuses blessures de l'enfant mutilé par le monstre :

Non ora loco, non pectora restant, Rapta cutis, tenuia ossa paient nexusque madentes Sanguinis imbre novi, totumque in vulnrre corpus.

(V, 596 sqq.)

262 l'exécution

J'aime autant cette description de la vie humble d'Alcathoos:

.... oui circum stagna Carysthi Et domus et conjanx et amantes littora nati.

Vixerat ille diu pauper scrutator aquarnm, Decepit tellus, moriens hiemesque notosque Laudat et experti meliora pericula ponti.

(VII,7i8 8qq.)

De tels vers, malgré des mots lourds et impropres quelquefois, révèlent Fâme tendre du poète, éprise de la grâce aimable des enfants, de Texistence simple et monotone des humbles.

Stace ne saisit pas seulement des gestes humains ; il rend aussi avec une frappante vérité les émotions soit des hommes, soit même des animaux ; quoi de plus vif que ces vers où est exprimée Fimpatience ardente et craintive à la fois des héros et de leurs coursiers :

Nil fixum cordi : pugnant exire paventque Concurrit summos animosum frigus in artus.

Qui dominid, idem ardor equis ; fdce lamina sur gant ^ Ora sonant morsu, spamisque et sanguine ferram

Uritur

.... compressie transfumat anhelitus irae, Stare adeo miserum tssUpereant vestigia mille Ante fagam, ahsentemque ferit gravis ungula campum.

(VI, 372 sqq.) (I)

(i) Stace a repris la mèine description avant un combat, il l'a gâtée par des excès assez ridicules :

tenet in capulis liastique paratas Ira manus, animusque ultra thoracas anhelus Gonatur : galeaeque tremunt horrore coniaruin. Quid mirum caluisse -viros ? flammantur in liostem Gornipedes, niveoque rigant sola putria nimbo...

(VIII, 388 sqq.) «

Ce n'est plus cela du tout : c'est excessif, froid et banal. Lucain {Ph. VU, i28) avait gardé plus de mesure.

LES ORNEMENTS ÉPIQUES q63

Je ne connais rien de plus expressif que ce vers : concurrit summos, etc., rien qui rende mieux Tattente fiévreuse d*un lutteur. ... ou d'un poète qui a concouru aux jeux capitolins et qui va entendre la sentence impériale (i).

Il est certain en effet que Stace, qui a beaucoup concouru lui-même, et qui, comme tous les Romains, a fréquenté souvent le cirque, réussit surtout dans la peinture des jeux. Voyez cette course des chars :

Nunc avidi prono jnga pectore tangunt, Naoc pagnaote geau et pressis daplicaotar habenis. GoUa toris crinîta tumcnt, stantesqae repectit Aura jubas, bibit albentes humus arida nimbos.

(VI, 3s)4 sqq.)

Sans doute, comme on Fa dit ailleurs, Homère a indiqué quelques traits à Stace, mais Stace écrit surtout de souvenir ; n'eût-il pas eu Homère sous les yeux qu'ici il eût été aussi énergique et aussi précis : je n'en veux pour preuve que cette attitude des jeunes gens qui vont courir :

Poplite nunc sidunt flexo, nunc lubrica fort! Pectora conlidunt plans u, nuuc ignea toUunt Crura brevemque fugam necopinofine reponunt ;

(VI, 56: sqq.)

de Phlégyas préparant le disque (VI, 648 sqq.), puis le lançant en l'air (ib. 667 sqq.), enfin toute cette lutte de Tydée et d'Agyllée(ï6. 822 sqq.). Stace ne paraît devoir qu'à lui -môme ces peintures, et elles sont vivantes.

Ses descriptions de bataille, toutes faites d'imitations d'Homère et de Virgile, sont fort inférieures : elles ne manquent pas de feu ni de mouvement d'ordinaire, mais elles sont

(1) Lire aussi la description de Polynice partagée Cotre la crainte et l'orgaeil (I, 320), et remarquer ia note du Scoliasie, » descriptlo hominis anxil », qui semble indiquer que cette peinture était un lieu commun.

264 l'exécution

trop peu variées (i). Cependant le poète a trouvé quelques fortes expressions pour représenter les masses en désordre : ainsi quand les Argiens altérés se précipitent dans les eaux de Langie (IV, 808 sqq., et quand l'armée, effrayée par le dieu Mars, roule en avant vers Thèbes :

More fufeae,

(VII, 4oa) (a)

Regrettons donc une fois de plus que Stace n'ait pu voir tout ce qu'il devait peindre, puisque ses yeux le servent si bien, son imagination si faiblement.

3° Les Arts

Que Stace se soit fréquemment inspiré des œuvres d'art, nous n'en avons pas la preuve formelle pour la Thébaïde (3),

(i) Les rhéteurs grecs avaient tracé le plan général d'une bataille d'après Homère et les poètes épiques: ils distinguaient trois moments principaux, les préparatifs du combat (position des armées, marches et panique des soldats), le combat lui-même (choc des fantassins et des cavaliers, exploits du chef), la victoire enfin avec ses trophées et ses chants de triomphe (Walz, Bhét, gr. IX, 283; cf. I, 48). C'est à très peu près l'ordre suivi par Stace : cela ejt manifeste surtout dans la lutte de Tydée contre les cinquante Thébains, mais apparaît aussi dans les longs combats livrés sous Thèbes. Convenons du reste qu'il était impossible au poète d'être original dans ces descriptions : les atrocités qu'il ajoute aux détails connus d'Homère et de Virgile ne sont pas même de son invention ; ils lui viennent de Sénèque ou de Lucain, peut-être de poêles ou même de rhéteurs aujourd'hui inconnus, mais dont le goût avait déjà inûué sur Ovide. Cf. Lafaye, Les métamorphoses d'Ovide, 117 sqq.

(2) M ne faut pas voir ici une sentence imitée du mot de Lucain « In hélium fugitur. « Ce More fugae peint fortement la marche désordonnée de l'armée argienne. Que l'on compare plutêt avec celte description d'un émigré français, citée par M. Sorel (L'Europe et laRéool. française, VI,512) : « Cette armée victorieuse marche en déroute, a déroute en avant, au lieu de déroute en retraite », un immense pêle-mêle, un énorme sauve-qui-peut sur les routes encombrées, à travers champs. »

(3) Mais bien pour les Sihes. Cf. Gaymann, Kunstarchàeol. Studien zu P. Pap, Statius, Inaug. dissert., Wûrzburg, 1898. Gaymann* étudie aussi

LES ORNEMENTS EPIQUES ^65

mais nous avons bien des raisons de le supposer ; en tout cas un lecteur, même peu attentif, est frappé du nombre des vers consacrée à la description de coupes, de boucliers, de bas-reliefs, etc., non moins que de l'habileté du poète à composer des groupes en des attitudes plastiques. Nous passerons rapidement en revue les principales figures ou scènes copiées ou imaginées, et nous tâcherons de définir, tout au moins d'indiquer ce qui frappe le plus notre poète dans une œuvre d'art, et ce qu'il en exprime avec le plus d'adresse. Il semble que Stace ait dû surtout décrire les statues des divinités qu'il avait chaque jour sous les yeux. Cependant il n'a donné à presque aucun de ses dieux les attributs exacts dont l'ornent les sculptures antiques qui nous ont été conservées (i). Certes on ne peut conclure de ces différences que Stace ait modifié de parti-pris les œuvres d'art qu'il voyait ; car, outre que le génie ou la fantaisie des artistes anciens variaient à l'infini les détails et que le plus grand nombre de leurs ouvrages est aujourd'hui perdu, il est certain, comme Ta montré Gaymann (2), que les traits essentiels de l'art

la Thébaïde (15 sqq.), mais d'une façon moins complète et forcément moins précise. Il néglige du reste de montrer les caractères de la description artistique chez Stace : aussi sa disserta lion Ci^t-ellc un assemblage de matériaux, plutôt qu'une vérilable étude.

(1) Mercure toutefois est représenté exactement dans la Thébaide (I, 303 sqq.) comme sur les anciennes statues grecques ; mais, chose curieuse, les artistes postérieurs, les Romains notamment, ne lereprésenlèrent plus de la même manière (cf. M. Collignon, Mythol. fig. de la Grèce, 118).

(2) Op. cit, 31 sqq. Mais Gaymann quelquefois ralfme, et quelquefois passe sur d'importants détails. Ainsi pour Neptune : selon lui (34), Stace donne à toute la personne du dieu une couleur générale verte ( Th. VI, 287), alors que les artistes peignent en vert seulement ses vêtements. Or il est aisé de voir que l'épitbèle de caeruleus ne s'applique pas forcément à toute la personne du dieu. En revanche Gaymann ne dit rien des coursiers demi-chevaux, demi-poissons que Stace attribue à Neptune (II, 45 sqq.). On désirerait pourtant savoir à quelle date la sculpture a figuré sous cette forme mixte les coursiers du dieu, auxquels Homère {IL XIII, 23 sqq.) et Virgile (£n.816 fqq.) donnaient l'altitude des chevaux ordinaires. Sur cette question, voir plus haut, p. 189.

q66 l'exécution

antiqae sont conservés par Stace. Mais ces traits sont souvent trop généraux pour mériter une étude minutieuse : observons seulement qu*ici comme ailleurs 1 exemple des poètes antérieurs Fa guidé autant peut-être que les innombrables statues qui paraient les temples de Rome et les maisons de ses riches protecteurs (i). Ainsi quand il parle de Tabondante chevelure de Jupiter (X 908), il se rappelle sans doute un buste comme celui d'Otricoli au Vatican, mais il peut bien songer aussi à Homère (//. I, 629) ; et quand il montre Jupiter secouant la tête et ébranlant le monde, il se souvient assurément d'Homère et de Virgile (En. IX, 106). C'est du reste un caractère essentiel des descriptions de Stace qui voit toujours en poète, quelquefois en rhéteur, les œuvres d'art.

On aboutit à des conclusions plus précises quand on étudie les passages où Stace décrit, d'après des tableaux ou des bas-reliefs, quelques scènes mythologiques. Notons d'abord que ces scènes sont représentées d'ordinaire avec une précision telle qu'on les dirait copiées très fidèlement. Voici par exemple l'épisode d'Héro et Léandre sur une chlamyde :

.... Phrixei natat hic conteraptor ephebus ^quoris et picea tralucet cserulus unda ; In latus ire manus mutaturusque videtur Braccliia, nec siccum speres in staminé crinem ; Contra autem frustra sedet anxia turre suprema Sestias in specuiis, moritur prope copscius ignis.

(VI, 6ao sqq.)

(i) Toutefois, pour les dieux comme pour les scènes mythologiques, Stace décrit plus que Virgile ; la preuve en est frappante dans l'épisode, de la Furie {Th. l, 89 sqq.) imité de ïÉnéide (VII, 323 sqq.). Virgile décrit brièvement Allecto (VII, i346). Stace, au contraire, parle de ses yeux enfoncés (1, 104), de sa torctie (I, 112), des serpents de sa chevelure, et de ceux mémo qui attachent sa palla (I, 110). Ce dernier détail parait du reste imaginé par Stace. Cf. Gaymann, op. cit. 38.

LBS ORNEMENTS EPIQUES H&J

Le tableau est très bien composé et plein de ^ie; la couleur est exacte, comme l'a déjà remarqué le scoliaste (Ad Th. VI, 521) « quia a perfectis ita pinguntur natantes ut inter undas eorum membra perluceant » (i); d'autre part Helbig nous apprend que deux fresques de Pompéi représentaient cet épisode (2). On peut donc penser que Stace a copié une peinture.

De même quand il décrit d'après une coupe ciselée le combat d'Hercule et des Centaures :

Gentanros habèt arte traces aummque figaris Terribile : hic mixta Lapitharom caede rotantur Saxa, faces aliique iterum cratères, ubique logent es morientum irae, tenet ipse furentem Hylacum et torta molilur robora barba.

(VI, 5i3sqq.)

Le dernier vers surtout est d'une précision et d'une vérité saisissantes ; et la scène entière a dû être souvent le motif d'un bas-relief (3).

De même encore quand, selon la coutume épique, Stace reproduit la décoration d'un bouclier. Il nous montre sur celui de Crénée l'enlèvement d'Europe :

Sidonis hic blandi per C€uadida terga juvenci Jam secura maris, teneris jam cornu a palmis Non tenet, extremis adludant aeqnora plantis ;

(IX, 334 sqq.)

sur celui de Thésée, le combat du héros contre le Minotaure :

(1) Cf. Philostrate rAncien, Imag. 1, 12 : « dans Téclat verdàtre des eaux on distingue les poissons à la couleur: les plus près de la surface paraissent noirs; ceux qui suivent le sont moins, etc. )) Trad. Bougot, 260.

(2) Wandgem. der vom Vesuv verschiitlet. stàdte Çampaniem (1868), n»' 1374 et 1375. Mais ces fresques sont plus compliquées que la description de Stace.

(3) On connaît du moins un métope du Parthénon (Roschers Lex. II, 1079) qui a beaucoup d'analogie avec la scène de Stace.

a68 l'exécution

Gentum urbes umbone gerît centenaque Gretae Mœnia, seque ipsum monstrosi ambagibus antri Hispida torquentcm luctantis colla juvenci.

Altcrnasque manus circum et nodosa ligantem Bracchia et abducto vitantem cornua vultu.

(XII, 667 sqq.)

Une mosaïque de la «Vigna casali » à Rome (i) représente aussi Tenlèvement d'Europe, dont les pieds se jouent dans Teau et dont le corps s'abandonne dans une sécurité joyeuse, comme Stace le fait voir. L'art a souvent aussi représenté la lutte de Thésée et du Minotaure ; et bien que les détails des œuvres qui nous ont été conservées ne concordent pas exactement avec les vers de Stace (a), la précision du poète est telle qu'on suppose aussitôt un bas-relief ou un tableau qui lui a servi de modèle (3). Et telle est bien la pensée de Gaymann pour les quatre descriptions que nous venons de citer (4). Cependant ne nous hâtons pas tant de conclure, car tout d'abord il faut signaler presque toujours d'appréciables différences entre les œuvres d'art que nous possédons encore et les vers où Stace paraît les avoir décrites. Ainsi la scène du mariage de Jupiter et de Junon nous a été con-

(1) Malz-Duhn, Antike Bildwerke in Rom, N' 4117. Beaucoup d'enlèvements d'Europe à Pompéi (Helbig, 122 sqq.), mats les attitudes diffèrent et se rapprochent plutôt de la description d*0vide [Am, I, 3, 23 sqq.).

(2) Ni le métope du Théseion en effet (cf. Roscli, Lex, II, 3009j, ni même le bronze de Berlin {ib.) ne peuvent être le modèle de Stace.

(3) Gaymann (22) a même tort de croire que la Crète et ses cent villes n'aient pu être fiuurées sur le bouclier de Thésée : outre que des sujets plus compliqués étaient représentés sur les vases et les boucliers anciens (cf. W. Helbig, U Épopée homérique^ Trad. Trawinski, 523 sqq. et pi. 1, fig. 1, 2, etc.), les tableaux mêmes, faisant une large place à la convention, montraient bien plus de détails que la vérité n'en pouvait admettre; ainsi dans la peinture de la mort de Ménécée (Philostr, I, 4) on voyait les ^cpt portes de Thèbes et les sept corps de l'armée arglenne. — Cf. sur ce tableau le commentaire de Boulot, Une galerie antiquey 1881. 216-7.

(4) Op, cit. 20 sqq.

LES ORNEMENTS EPIQUES 269

servée sur un métope de Sélinonte (i), et, ce qui est plus important encore pour notre sujet, sur une fresque de Pompéï (2). Or voici les vers de Stace sur cet Upbç yàiio; :

Ipsa (Judo) illic magni thalamo desponsa tonanlis, Ëxpers conubii et timide positura sororem, Lumine démisse pueri Jovis oscula libat, Simplex et nondum furlis ofTensa mariti.

(X, 61 sqq )

Il y a très peu de ressemblances entre les artistes et le poète : celui-ci fait un tableau de genre et représente Jupiter non comme le dieu de l'Olympe, mais comme un jeune garçon ; le sculpteur et le peintre n'oublient pas la majesté du roi et de la reine des dieux.

D'autre part, nous savons que Stace imagine parfois les sculptures qu'il déciit ; il n'a pu voir par exemple — si tant est qu'il en ait existé — les bas-reliet's du temple d'Archémore (3) et cependant il écrit :

Stat saxea moles, Templum ingens, cineri, rerumque efiictus in illa Ordo docet casus : fessis hic flumina monstrat Hypsipyle Danais, hic reptat flebilis infans, Hic jacet, exlremum tumuli circum asperat orbem Squameus ; exspectes morientis ab ore cruenta Sibila, marmorea sic volvitur anguis in hasta.

(VI, 2ao sqq.)

On jurerait que le poète a vu ce travail imaginaire. Quelquefois encore, s'il a vu et s'il décrit une statue, du moins il applique à une autre scène les attitudes de cette statue. Ainsi peut-être connaissait-il le groupe des tyranni-

(1) Cf. Rochers Lex. I, 2131.

(2) Helbi)^, Wandg. 114. Cette fresque présente assez d'analogie avec le métope de Sélinonte; cependant on -y a vu longtemps une illustration de la fameuse scène homérique {II. XIV, 292 sqq )

(3) Sur le temple réel d'Archémore, voir page 78, note 3.

fàJO L EXECUTION

cides, comme le conjecture Gaymann (i) : en tout cas il reproduit bien les gestes, mais il les attribue à Hippomédon et à Parthénopée s' élançant contre le dragon qui a tué Opheltès (2) :

Accrque redacto Adfiiil Hippoiùedon rectoque Erymanthius ense.

(V, 664 sqq.)

Et il est l'emarquable qu'ici le poète ne prétend pas décrire une œuvre d'art, il raconte un combat. Lorsque Gapanée rapporte à Tydée mourant le cadavre de Ménalippe, Stace le compare à Hercule :

Qualis ab Arcadio rcdiit Tirynthius antro Captivumqae suem clamantibns intulil Argis.

(VIII, 749 sqq.)

Stace ne paraît donc pas songer à une œuvre d*art ; il se peut très bien pourtant que cette comparaison lui ait été suggérée par une peinture analogue à une fresque conservée de Pompéi qui nous fait voir la même scène dans ses traits essentiels (3).

Du reste nous avons vu, en étudiant les sources de la Thébaïde, que de nombreux traits (4), des épisodes mêmes (5)

(1) Op. cit. 27.

(2} Une fresque de Pompéi représente la même scène, mais elle fait voir deux serpents attaqués par deux guerriers dont un seul parait être un chef (^Helbig, Wand. 1156. — Cf. OverbeclL, Gall., p. 109, n» 20). SUce ne s'en est donc point inspiré.

(3) Cf. Helbig, Wandg. 1125. Les rhéteurs ont aussi composé des descriptions d'Hercule rapportant sur son épaule le sanglier d'Ërymanthe. Cf. Walz, Rh. gr. I, 410.

(4) Ainsi Actéon dévoré par ses chiens, IV, 572 sqq. — d. Helbig^ Wandg. 249 sqq.

(5) Ainsi peut-être 1 épisode de la Vertu animant Ménécée (X, 632 sqq.), la Sphinx sur son rocher ensanglanté (II, 504 sqq.), les Furies qui accompagnent Étéocle et Polynice dans leur combat (XI 403 sqq.), etc Parmi

les œuvres d'art imaginaireF, citons encore les filles de Danaûs égorgeant leurs maris (iV, 132 sqq.), la mort de Pélops (VI, 261 sqq. — Cf. Philostrate, Imag, I, 16), etc...

LES ORNEMENTS EPIQUES Skjl

ont pu être inspirés aux poètes par les artistes ; on ne saurait donc -exagérer cette influence de l'art sur la poésie de Stace. Mais il faut prendre garde que Stace, au moins dans sa Thébaïde, copie très rarement. Il reproduit, presque sans y songer^ le trait pnncipal de toutes ces peintures et de toutes ces statues qui assiègent ses yeux. Ainsi les innombrables groupes de Mars et de Vénus lui font écrire :

Gradivam complexa Venus.

Il dira des vents :

Primique aquilonis hiatus,

et Lactance nous explique cette expression : a quia venti pinguntur hiantes ».

Il peindra ainsi le sommeil :

Et cornu fugiebat sooinus inani.

C'est que, dit encore Lactance, « sic a pictoribus simulatur ut liquidum somnum e cornu super dormientes videatur elftindere » (3).

D'autres fois il imite non une œuvre d'art, mais une description de Virgile ou d'Ovide. Virgile a dit de Ganymède enlevé par l'aigle de Jupiter :

Intcxtusque puer frondosa regius Ida VtlocLs jaculo cervos carsuque faligat, Acer, anhelanti similis, quem praepes ab Ida Sublimem pedibus rapuit Jovis armiger uneis.

Longaevi palraas nequi<iquain ad sidéra tendant Custodes saevitque canum iatratus in auras.

{En, V, 252sqq.)

(1) Cf. Th. I, 352.

(2) Cf. Th. il, 144.

(3) Sur la signification blzarro de cette corne, voir Piiilostrate, Im, I, 26, et Bougot, Une galerie antique^ 333.

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