‹ Étude sur la Thébaïde de StaceChapitre 21 sur 46 · L EXECUTION · texte numérisé non relu

L EXECUTION

Cela rappelle le Ganymède de Léocha^^8 (i), bien que sur ce groupe on n'ai)erçoive par les gardes du jeune Troyen. Stace a vu lui aussi des scènes pareilles, mais, il y pense moins qu'aux vers de Virgile, comme le i)rouvent et la ressemblance des deux passages et raflectation môme d'un trait recherché et faux :

Hinc phrygius fulvis venator toliitur auris, Oargara desidunt surgenti et Troia recedit.

Stant raaesti comités, frustraque sonantia lassant Ora canes umbramque petunt et nubila latrant.

(I, 548 sqq.)

L'imitation est aussi évidente dans la peinture du fleuve Inachus (Théb, II, 2i5 sqq. — En, VII, 792), et d'Io métamorphosé en génisse (2%. VI, 264 sqq. — ^/i. VII, 789 sqq.) (2).

Et voici une imitation d'Ovide dépeignant Persée et la Gorgone :

Gorgonis anguicomae Perseus superator et alis Aetherias ausus jactatis ire per auras.

iMét. IV, 699 sqq.)

Stace écrit à son tour :

Perseus anguicomam praesecto Gorgona coilo Aies habet jam jamque vagas (ita visus) iu auras Exsilit ; illa graves oculos langucntiaque ora Paene movet vivoque etiam paliescit in auro.

(l, 544 sqq.)

Nombre de peintures montraient à Stace la même scène (3), et nul doute qu'il n'y ait songé, mais le désir de lutter avec Ovide se trahit dans l'excès même et la recherche de sa description.

(1) Cf. Overbeck. Gr, Plaslik, 1I«, 107.

(2) Cf. Gayman, op. cit. 18 sqq.

(3) Cf. Helbi^, Wandg. 1182, 1172 sqq. Aucune de ces scènes ne parait Imltôo de près par Ovide ni par Stace; il faut supposer un autre original.

LBS ORNEMENTS EPIQUES «2^3

Stace^ dans ses descriptions comme dans ses épisodes» étend ses modèles, et montre avec plus de détails ce qu'ils ne font qu'indiquer; cela lui est facile, car il a le style naturellement plastique, et il rend aussi bien, semble t-il, les groupes vivants que les statues et les tableaux. On en a déjà donné la preuve en étudiant Tattitude de ses lutteurs et de ses discoboles (i) ; en voici un nouvel exemple, plus décisif encore :

Inter adhortantes vix sponte incedit Adrastus, Contentus ferro cingi latus : arma manipli Pone feront, voiucres portis auriga sob ipsis Gomit equos, et jam inde jugo iactator Arion.

(iV, 4o sqq.)

Rien de mieux composé, ni de plus vivant, et pourtant la scène ne peut guère avoir été figurée par un artiste ; Stace a dû s'inspirer, pour l'essentiel, de ce qu'il a vu au cirque dans les courses de chars (s).

Je ne dirai rien ici de ses comparaisons dont le trait final fait si souvent image, comme on le montrera bientôt; nous en savons assez pour conclure que Stace a beaucoup regardé les œuvres d'art, qu'il s'en est très fréquenmient inspiré, mais qu'il les a rarement copiées, et que du reste il sait exprimer très heureusement les attitudes et composer les groupes vivants.

' Il s'agit maintenant de définir les caractères essentiels de la description artistique chez notre poète.

Stace voit d'un œil d'artiste et rend d'un trait sûr les oeuvres d'art; il simplifie, mais au profit de la clarté, et les lignes restent gravées dans le souvenir; ainsi, dans les exemples déjà cités, on voit la pose confiante d'Europe, et

(1) Cf. page 263.

(2) Dans la peiDture même des animaux, Stace a dû se rappeler aussi, comme tant de peintres de Pompéi (cf. Helbig, Untersiich, ub. d, Campan, Wandmaler^ 1873, 92 sqq.), les combats du cirque, d'animaux contre beJluaires, ou d'animaux contre animaux.

aj4 l'exécution

Thésée qui étouffe le Minotaure en reculant la tête pour éviter l'atteinte des cornes, et Hercule levant sa massue sur le Centaure qu'il a saisi par la barbe. Mais il y a plus, l'expression traduit avec précision la nature de l'œuvre d*art : c'est bien sur une tapisserie que le poète a vu Héro et Léandore, puisque le corps de celui-ci à demi plongé dans l'eau transparaît moins sombre à travers le flot noirci par la nuit :

Picea tralucct caerulus (i) unda.

(VI, 6ai.)

De même ce vers : teneris adludunt aequora plantis IX, 336), montre assez qu'il ne peut s'agir d'une sculpture. Au contraire voici un marbre, semble-t-il :

Acerque reducto Adfuit Hippomedon, rectoque Erymanthius ense.

(VI, 664 sqq.)

La fermeté du dessin, la simplicité des attitudes, l'absence de couleur, laissent peu de doute (22).

Et voici un bas relief: c'est l'histoire d'Archémore gravée sur son tombeau (VI, 220 sqq.). Le poète prend soin de nous en avertir lui-même, mais on le devinerait le plus aisément du monde, à la façon dont sont annoncées et divisées les différentes scènes, et même à ce simple mot : asperat (3)

(1) L'éplthète est assez vague, mais on comprend qu'elle signifie quelque chose de moins obscur que celle de Teau, picea, et d'ailleurs Stace l'aflectlonae particulièrement. Ck^pendant la couleur qu'il préfère est, selon Gayniann {op. cit. 61), la pourpre ; mais le vert vient immédiatement après. * (2) Même observation pour le mariage sacré de Jupiter et de Junon (X, 61 sqq.) ; d'où il paraîtrait résulter que ^lace se souvient plutôt d'une sculpture imitée du métope de Sélinonte que d'une fresque comme celle de Fompéi. Au reste, la tête de Junon, sur celte fresque, ne se rapproche en rien de l'attitude que Stace prête à la déesse.

(3) De même hispida colla (XII, 667), et squalel (hydra) trlplici ramosa corona (II, 168) révèlent la ciselure des boucliers de métal.

LES ORNEMENTS ÉPIQUES S^Si

Il semble aussi que Stace se soit essayé à rendre les couleurs plus chaudes et plus variées que produit sur l'or ciselé le jeu de la lumière et de l'ombre. Sur les coupes où Virgile et Ovide représentaient l'un l'enlèvement de Ganymède, Tautre l'envol de Persée avec la tête de la Méduse, on voit des attitudes, mais nulle trace de couleur. Dans les imitations de Stace, au contraire, on voit des mots colorés pour ainsi dire, mais plus discrètement que quand le poète décrit une tapisserie ou uue peinture ; les ailes de l'aigle qui enlève Ganymède sont fauves (fulvis venator toUitur alis, I, 548), Persée éclate sur l'or, au contraire la Gorgone pâlit (Aureus anguicoman, I, 544» — vivoque etiam pallescit (i) in auro, I, 547). La « nuit de Danaûs », sur le bouclier d'Hippomédon est un exemple plus décisif encore :

pertecta. . . vivit in auro

Nox Danai : sontes Fariarum lampade nigra Qoinquaginta ardent thalami ; pater ipse cruentis in foribus laadatqae nefas atque inspicit enses.

(IV, i33 sqq.)

Mais ne raffinons pas à l'excès ; Stace peut bien commenter ici, comme un poète ou un rhéteur, son œuvre d'art. En effet, il commente presque toujours, mais avec un succès inégal. Il trouve parfois des mots très heureux : ainsi pour dépeindre la roue d'Œnomaus qui échappe il dit : prensatatque rotas auriga natantes (VI, 262). Mais souvent il tombe dans l'abus accoutumé des rhéteurs décrivant Içs œuvres d'art et y introduisant à toute force une vie factice. Cet abus est ancien, et on ne peut s'empêcher de le relever dans les si jolies épigrammes de l'anthologie grecque (2); chez les rhéteurs, il devient insupportable, comme on le voit chez

(1) Cf. IV, 171 : fulvo moriens nigrescit, in auro (hydra).

(2) Voir les intéressantes citations de Bougot (op. cit., 156).

ajô L*BXÉCUTION

Pline Tancieh (i) et chez Philostrate (a) ; on en souffre aussi chez Slace. Sans relever le nombre inusité de ces mots çwitf spiraty animare, etc. — qui reviennent à chaque instant dans les Sihes (3) ou dans la Thébaïde, retenons seulement un ou deux traits puérils destinés à créer Tillusion. L'enlèvement d'Europe est si bien peint sur le bouclier de Grénée, qu'il semble qu'un taureau réel traverse des flots réels :

Ire putes pelage fluctusque secare juvencum.

Adjuvat unda fidem, pelage nec discolor amnis^

(IX, 337 sqq.)

Mieux encore : Léandre dans la mer est peint avec tant de vérité qu*on jurerait voir sur la tapisserie ses cheveux mouillés :

Nec siccum speres in staminé crinem.

(VI, 5a3.)

Ajoutons que parfois, mais surtout quand il veut renchérir sur un rival, Stace n'hésite pas à introduire dans ses descriptions un trait tout à fait opposé à la nature même d'une œuvre d'art. Par exemple, Virgile ayant dépeint d'une manière achevée Ganymède arraché à ses gardes qui lèvent les bras, tandis que les chiens jappent vers le ciel, Stace, qui ne peut surpasser ce tableau, imagine d'exprimer la sensation de vertige ressentie par Ganymède :

Gargara desidunt surgenti et Troia recedit.

Concluons, comme nous l'avons déjà fiait tant de fois, que Stace, naturellement très bien doué pour la vision et Texpression artistiques, a été trop souvent gâté par les excès

(1) Pline, Hist. n. 34, 75, 93; 35, 99, etc.

(2) Fbil. Im. I, 2. ^ Cf. sur toute cette question, Bougot, op, cit,, Intr. p. 153 sqq.

(3) Voir les exemples cités par Gaymann, op, cit., 5-9, dans les notes.

LES ORNEMENTS EPIQUES ajj

et les procédés de la rhétorique qui sévissait partout autour de lui (i).

Page 1