RÉCITS ET ÉPISODES
On a étudié déjà presque tous les récits et épisodes qui ornent la Thébaïde^ on a montré les sources et les intentions du poète : il est donc inutile d'y revenir longuement. Cependant plusieurs remarques doivent ici trouver leur place. Tout d'abord, si quelques épisodes de la Thébaïde servent au poème, les deux récits (l'histoire de Corèbe racontée par Adraste, I, 667 sqq. et les aventures d'Hypsipylé racontées par elle-même, V, 49 sqq.) sont parfaitement inutiles. Dans le premier récit, Stace s'est proposé uniquement d'imiter Virgile faisant raconter à Évandre la lutte d'Hercule et de Cacus (En. VIII, i85 sqq.). Mais si, à proprement parler, la lutte d'Hercule et de Cacus était étrangère au sujet même de V Enéide, du moins elle était d'un intérêt national pour Pallantée, la future Rome, par conséquent pour les Romains, elle méritait à Hercule une fête annuelle dans la cité d'Évandre. Au contraire l'histoire de Corèbe, plus étrangère encore à la Thébaïde, ne présentait pas un intérêt vraiment national pour Argos, et en tout cas la conduite d'Apollon n'y est pas présentée sous un si beau jour qu'elle puisse valoir au dieu une fête solennelle. De même le récit des massacres de Lemnos ne se rattachait au sujet que par un lien des plus lâches, puisqu'il était inutile au long épisode dont il fait partie, épisode d'ailleurs peu nécessaire au sujet. Le seul but du poète était d'introduire un récit à l'imitation de Virgile aux II® et III* chants de ï Enéide; et l'intention est, comme on Ta vu, d'autant plus claire que les diverses phases de la narration d'Hypsipylé sont calquées sur celles
(1) Les très nombreuses descriptions des Silves appellent les mêmes remarques, comme Ta montré Vollmer (op. cit. S6 et 214.)
ùjS l'exécution
d'Énée (i) ; mais Stace n'a pas fait attention que le récit d'Énée est aussi indispensable à V Enéide que celui d'Hypsipylé Test peu à la Théhaïde.
Les épisodes mêmes ne sont pas tous d'une égale utilité. Quelques-uns, si développés qu'ils soient, sont nécessaires à Faction, et on ne pourrait les retrancher sans nuire gravement à la marche du poème : ces épisodes ne sont pas à proprement pai'ler des ornements. Mais les épisodes-ornements sont aussi de plusieurs sortes, et Ton doit distinguer : ceux qui ont pour but d'émouvoir ; ceux qui sont consacrés par la tradition épique ; ceux qui sont inutiles et mal rattachés au sujet.
Parmi les premiers, il convient de citer le combat de Tydée contre les cinquante Thébains (II, 3^5 sqq.), trop long peut-être, mais fort brillant et d'ailleurs extrêmement utile, puisque seule une forfaiture des Thébains peut décider à la guerre le pacifique Adraste, toujours enclin aux négociations (2).
Parmi les épisodes- ornements, ceux qui sont destinés à émouvoir sont très nombreux ; on a même remarqué que Stace leur sacrifie quelquefois des indications nécessaires au développement de son poème, mais qu'il juge trop sèches, quand par exemple, au lieu d'expliquer comment Ériphylé a forcé son mari à la guerre, il nous expose la générosité éplorée d'Argie, se privant de son collier nuptial pour le
(1) « Et in hoc colore Virgilium poe.ta seculus est », Sc/i. ad, Th.W, 265.
(2) Cf. page 150 sqq L'épisode des tigres de Bacchus tués par les ArgicDS (VII, 564 sqq.), imité du Cerf de Virgile, est utile aussi, et plus peut- être dans la Thébaïde que dans VÉnéide^ puisque Stace a eu Tart de montrer (VII, 527 sqq.) que les prières de Jocaste allaient changer le cœur des guerriers. Mais 11 va de soi qu'on ne peut ranger au nombre des épisodes les prières mêmes de Jocaste ou d'Antigone, les pleurs d'OËdipe sur le cadavre de ses fils non plus que diverses phases de la guerre, comme le combat sur le corps de Tydée et la \i.6Lyr\ irapairorâjAio; ; trop développées peut-être sur quelques points, ces parties et bien d'autres encore, comme en général tout ce qui a trait directement aux protagonistes du poème, tiennent au fond du sujet ou plutôt sont le fond même du sujets
LES ORNEMENTS EPIQUES 279
succès de l'expédition (IV, 187 sqq.). Citons encore la prière d'Argie à son père (III, 678 sqq.), les plaintes d'Atalante quand elle apprend que Parthénopée part contre Thèbes (IV, 3o9 sqq.), et surtout l'épisode d'Atys (VIII, 554 sqq.)> à peine indiqué par Homère et Virgile (i).
Les épisodes consacrés par la tradition épique sont peutêtre plus nombreux encore et surtout plus longs ; citons parmi eux : d'abord tout le merveilleux (notamment le conseil des dieux au premier chant, Mars et Vénus an III©, Jupiter et Bacchus au VII*, le Sommeil au X®), et toutes les cérémonies religieuses, comme les scènes de divination si multipliées et interminables (surtout les auspices pris par Amphiaraûs au III*» chant, l'évocation des Mânes par Tirésias au IVe), et les funérailles d'Archémore; ensuite les jeux, plus développés dans la Thébaïde, que dans aucune autre épopée ; enfin les dénombrements du IV* et du VII* chant, qui dépassent non seulement celui de Virgile au VU® chant de Y Enéide, mais ceux mêmes du second chant de Y Iliade (q)* Rien de plus fastidieux assurément que ces ornements traditionnels des maîtres de l'épopée, démesurément allongés par l'auteur de la Thébaïde,
On est moins tenté, quand on les a lus, de blâmer les épisodes inutiles et non rattachés au sujet, mais du moins plus courts ; toutefois, nulle part plus que dans ceux-ci Stace n'apparaît le maladroit imitateur de Virgile. Que vient faire par exemple cette tempête du i«' livre (I, 342 sqq.) qui signale la nuit de l'arrivée de Polynice à Argos ? Stace n'y aurait nullement songé si Virgile, le premier, n'en avait introduit une au commencement de son Enéide. Mais l'épisode
(1) Cf. page 102. On pourrait citer aussi Tépisode de Hoplée et de Dymas (X, 347 sqq.), s'il n'était si mal rattaché au sujet et si inutile qu'on doit le rejeter dans la dernière catégorie. — Quant à l'histoire plus bizarre qu'attendrissante d'Alatrée et de son père (VII, 29& sqq. — Cf. page 90, note 2), elle rattache au dénombrement, qui est un des épisodes consacrés par la tradition épique.
(2) Cf. page 151 sqq..
a8o l'exegutiou
de Yii^le expliqne qn'Énée soit jeté en Afrique, connaisse Didon la fondatrice de Carthage et raconte ses aventures passées, toutes choses très utiles au poème ; celui de Stace, au contraire, n'est nullement cause que Polyniee et Tydée arrivent à Carthage et ne sert donc de rien à la Thébàide. Il serait superflu de relever plus longuement des défauts déjà notés dans l'étude de la composition. Ces considérations suffisent pour rendre évidente Terreur de Staçe qui, en dépit de Minerve et de son génie, a voulu faire un long poème dont il était incapable, et n'a guère su le remplir que de pièces et de morceaux sans but et sans lien : nulle part mieux que dans ses épisodes, il n'a révélé la pauvreté de son imagination et la faute qu'il a commise en abordant l'épopée !