LES DISCOURS
Quintilien, dans sa revue des poètes (i), loue Homère d'avoir donné aux orateurs de parfaits modèles. A l'époque de Stace les discours abondent encore dans les épopées ; mais si les poètes fournissent toujours aux orateurs des mots pittoresques et des expressions hardies, ils leur empruntent les secrets de l'art oratoire : tons ont fait leur rhétorique. La plupart sans doute ont le bon goût de ne pas rivaliser en vers avec les avocats comme Favait fait Ovide dans sa dispute des armes (2). Mais ils observent tous les préceptes techniques, toutes les règles de YJfioç et du irxdo;; les diverses parties de chaque discours sont traitées avec art, les sentences et les figures se multiplient ; et si le genre judiciaire ne parait plus, le genre délibératif et surtout le genre démonstratif avec ses éloges ou ses blâmes, ses exhortations, ses consolations, ses lamentations et ses supplications (3),
(i) /. 0. X, 46 sqq.
(2) Métam. XIII, 1 sqq.
(3) Ces dénomiDa lions sont empruntées an scoliaste de la Thébàide dans ses résumés. Le terme qu'il emploie le plus souvent, c'est allocutio-,-
LES ORNEMENTS ÉPIQUES q8i
comblent largement la place laissée vide. Et de temps en temps, comme si les personnages ne discouraient pas assez, le poète prenant en son propre nom la parole adjure ou maudit, blâme ou glorifie : toute l'école est passée dans Tépopée.
Pour Stace, rien de moins surprenant après ce qu'on a dit de l'éducation du poète. Élevé par son père selon la méthode des rhéteurs grecs, îl s'est livré, de bonne heure et longtemps, aux exercices en honneur dans les écoles de la Grèce. Or nous connaissons ces exercices et par les préceptes des maîtres (i) et par les modèles qu'ils ont laissés (2). Soit qu'il s'agisse des diverses sortes de discours épidictiques ou des parties de ces discours, le professeur a beau répéter qu'il faut, à l'imitation des poètes, adapter son développement au personnage, au sujet, aux circonstances : dans les exemples qu'il fournit, particulièrement dans les éthopées^ il emprunte sans discernement à tous les genres, à tous les peuples, à toutes les époques, des arguments ou, comme disaient les Romains, des couleurs ; il étale sa science, suit scrupuleusement les divisions minutieuses qu'il a prescrites pour chaque espèce de discours, et soigne surtout les figures et le trait. Un poète formé selon cette méthode ne verra dans tout sujet qu'une mine, riche ou pauvre, de canevas ou d'exercices divers, chries, descriptions, hymnes, éthopées, presque indépendants les uns des autres. Dans chaque morceau sans doute il prendra quelque soin de ne pas introduire des développements contradictoires, mais de l'un à l'autre peu lui
mais Vallocutio devient Vadnwnitio ou Vhoriatio quand le personnage qui parle occupe un rang supérieur; s'il s'agit d'un inférieur, ses paroles sont appelées deprecatio, ou postulatio. Nous liions aussi dans les scolies les mots conquestio ou lamentatio, parfois celui de valicinatio, pour les devins. Il est croyable que tous ces termes appartiennent au vocabulaire de l'école.
(1) Voir surtout les deux traités Tcepl èxrifieixTixôv attribués au rhéteur Ménandre (Walz, Rhetores graecU IX, 127-330).
(2) Voir les 7cpoYvi(xvà(r(iaTa de Théon, de Nikolaos et de Nicéphore (\^alz, ih. I, 145 sqq.)
aSa l'exécution
importera l'accord. Il voudra faire montre de toutes ses connaissances, mêlera toutes les légendes, et loin de craindre les disparates, ne les remarquera même pas pourvu qu'ils soient brillants.
Nombre de traits que nous avons signalés dans l'étude des sources viennent de la rhétorique ; bien des défauts de composition et des incohérences dans le merveilleux s'expliquent aussi par elle. Mais nulle part autant que dans les ornements épiques on ne saisit Tinfluence de T école : on Ta déjà remarquée dans les descriptions et dans les épisodes , on la distinguera mieux encore datis les discours.
Il convient donc d'étudier surtout de ce i)oint de vue les discours de la Thébaïde : toutes les traces de rhétorique que nous avons relevées jusqu'ici dans le poème seront expliquées du même coup, et toute une partie — la plus importante peut-être — de l'art de Stace nous sera dévoilée dans sa source. Tout renseignement des rhéteurs en effet, tous les exercices qu'ils imposaient à leurs élèves n'avaient pour but que de les préparer au discours d'apparat dans lequel ils faisaient tout rentrer (i).
Est-ce à dire que Stace ne nous ait laissé qu'un décalque des modèles bigarrés et souvent ridicules des déclamateurs ? Non sans doute : il a trop imité Virgile ici encore (2), il a d'ailleurs trop de talent et s'est en somme trop pénétré des légendes thébaines. Souvent ses personnages parlent bien comme ils doivent parler, selpn leur caractère (3) et selon leur situation. Mais le poète respecte presque toujours les divisions et les formes traditionnelles; quelquefois même il perd de vue son sujet et tombe dans la virtuosité, c'est-à-dire dans la rhétorique pure, multipliant à l'excès les éthopées ou les lieux communs, usant pêle-mêle de toutes les couleurs
(1) Le Ba<Tt).ixôc X^yo; par exemple (Walz, op. ciU IX, 213-231) est presque une épopée eu prose.
(2) Mais l'iDfluence de Sénèque et de Lucain n'a pu que renfoncer dans la rhétorique, comme on le verra.
(3) Cf. Glaesener, Muêée belge, 15 avril 1899.
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les plus anachroniques, et cherchant dans les traits et dans les figures un intérêt qui n'existe plus dans les choses.
Plusieurs discours de la Thébaide appartiennent par leur sujet au genre délibératif; par exemple, celui de Jupiter dans TAssemblée des dieux (I, ai4 sqq.), ceux de Tydée et d'Étéocle (II, 393 sqq.), de Capanée et d'Amphiaraûs (III, 6ii sqq.), ceux même de Jocaste et de Tydée (VII, 497 sqq.). Mais tous, sauf peut-être les paroles de Tydée et d'Étéocle dans l'ambassade du III^ chant, rentrent par la façon dont ils sont traités, dans le genre démonstratif : il n'y en a pas plus de deux ou trois qu'on ne puisse appeler du nom général d'Éfhopée (i).
Du genre démonstratif relèvent directement : i^ les éloges (eYxojfjL'.a) : éloges des dieux (l>[jlvoi xkr^Tixoi et TcpocreuxTixol), comme celui d'Apollon (I, 696 sqq.), la prière d'Œdipe à la Furie (I, 56 sqq.), celle d'Amphiaraûsà Jupiter (III, 471 sqq.), et à Plu ton (VIII, 84 sqq.) ; éloges des hommes qui se rencontrent surtout dans les oraisons funèbres (2), éloges même des lieux, comme celui de la source Langie, (IV, 8q4 sqq.) (3); 2° les oraisons funèbres (Xôyoi eiriTàcpioi, TcapafjLuÔTjTixol , fjLovwBiai), celles d'Archémore (V, ^33 sqq.) (4), d'Amphiaraûs (VIII, 74 sqq.)» ^® Tydée (IX, 49 sqq.), de Polynice (XII, 32Q sqq.) (5); > les exhortations (cohortationes) de Jocaste à Étéocle (XI, 329 sqq.), d'Antigone à Polynice (XI, 363 sqq.) (6); 4** les
(1) Cf. Walz, ih, I, 101 sqq., 381 sqq., 466 sqq., etc.
(2) Selon la coutume des rhéteurs. Cf. Walz, ib., IX, 291 : « 6(io(cd; 5e xal Totç Xomoiç èirE^Xeucrr] xeçaXaioiç toiç è^xcaiiiaorixoi;. »
(3) Cet éloge est en son fond imité de Virgile (En. VIII, 74 sqq.); mais la comparaison de Langie avec le Ladon, le Xanthos, etc., est inspirée des
rhéteurs. Cf. Walz. ib. IX, 253 : « ttoXù; ôs xàc 'ûxéavoç Tudra^Aoç xal
NeiXoç. . . . xal ei ti; aXXoç èTiioTQjioç. »
(4) Les vers VI, 41 sqq. sont un véritable canevas de Xdyo; TrapaixuÔTjTcxb; ou consolatio.
(5) Les deux dernières sont proprement des (iovcD§tai ou lam&ntationes^ les deux premières des X^yoi èiritàçioi.
(6) Ces deux exhortations, de môme que celle du VII' chant (497 sqq.). sont imitées de Sénèque, et moins déclamatoires assurément. Cf. p. 126 sqq.
a84 l'exécution
prières aux puissants (deprecationes) ; celles d'Argie à Adraste (III, 687 sqq.), d'Antigone à Créon (XI, 708 sqq.); 5« les prières aux rois étrangers, comme celle d'Évadné à Thésée (XII, 546 sqq.), où Stace s'est souvenu du Xoyoç wpe<r6euTt)t6ç ; 6® les discours militaires (sorte de suasoria), dont Fallocution de Thésée (XII, 546 sqq.) est un bref modèle.
D'autres qui ne sauraient être classés avec autant de précision (i) sont cependant construits selon les règles du genre démonstratif : citons le discours de Polynice annonçant à Adraste sa résolution de combattre son frère (XI, i55 sqq.y, et les bravades d'Œdipe à Créon (XI, 677 sqq.).
Mais il en est qui sentent plus encore Técole : ce sont les éthopées qu'à l'exemple d'Ovide et de Lucain (a) Stace prête à des personnages anonymes (I, 178 sqq., II, 19 sqq., III, 179 sqq.); ce sont surtout les lieux communs (loci ou declamationes) contre l'ambition (I, i44 sqq.), pour ou contre la divination (III, 55i sqq., VI, 909 sqq.).
Il est inutile de montrer dans chaque discours tous les préceptes des rhéteurs sur la disposition ou les mœurs observés et suivis scrupuleusement; on pense bien en effet que Stace n'a pu manquer aux règles les plus générales. D'ailleurs, il faut reconnaître que ses discours sont construits avec assez de souplesse : depuis l'éloquence d'apparat où toutes les parties sont développées et pairées avec un art
(1) Les rhéteurs avaient catalogué avec ud soin si subtil tous les genres de discours qu'il était pourtant bien difficile d'éctiapper à leur classification. Aussi on a pu relever chez Virgile lui-même, bien qu'il eût dit adieu de bonne heure à la rhétorique ampoulée, des exemples de Xd^oi iravy)Yupixot (En. VI, 791 sqq.), èTcctàçtoi (VI, 868 sqq.), (rvvTaxTixoi (III, 493 sqq.), de suasoriae (IV, 31 sqq.), de cohortationes (iX, 140 sqq.). — Mais il est juste d'observer que dans tous ces discours les procédés de la rhétorique se dissimulent très liabilement. Cf. Heinze, Verg. Ep, Techn. 423.
(2) CtOvïdQjIét. m, 404,XI, 749; Lucain, Ph. 11,67. Cf. Son. Rh. Sucwor. I, 15, vers 12. Celait aussi une forme favorite des rhéteurs qui distinguent les éthopées prononcées par des personnages définis (o>pt(r|jLévo() et celles que Ton prête à des personnages indéfinis (âdpi(rroi) : Cf. Walz, op. cit., 1,45.
LES ORNEMENTS EPIQUES 285
très visible (i) jusqu*aux interjections et aux phrases hachées, malheureusement trop rares, tous les tons se retrouvent dans la Thébaïde et par suite tous les exemples d'exorde, de confirmation et de péroraison. Mais il y aura intérêt à signaler comment, dans quelques espèces particulières de discours Stace s'est asservi aux procédés de Técole.
Louons donc en passant la violente apostrophe de Tydée à Étéocle et la réponse cauteleuse de celui-ci (II, SgS sqq.), où Stace a déployé un art d'autant plus méritoire qu'à l'exemple de Sénèque et de I^ucain il eût pu entasser dans les paroles des deux princes les maximes de la plus atroce cruauté (2). Mais partout ailleurs la rhétorique apparaît dans le choix ou la disposition des arguments et dans le style. Ainsi nul né contestera que Stace ait fort amélioré l'exhortation de Jocaste à ses deux fils dans les Phéniciennes de Sénèque : il l'a coupée plus adroitement (3) et il l'a extrêmement abrégée (4). Cependant que de rhétorique encore dans quelques comparaisons (Vil, 524), dans l'expression forcenée (VI, 332 sqq.), dans les froides tournures par l'objection réfutée (XI, 348 sqq.) ! La sincérité de l'accent qui émeut dans Euripide (Phén. 3'jq sqq.) ne s'est pas toute évanouie, mais au dialogue si vif du poète a malheureusement succédé chez les deux poètes latins le discours suivi et peu naturel. De même c'est dans un dialogue simple et dramatique que chez Euripide (ib, 639 sqq.) Anligone supplie Créon bravé par Œdipe : chez Stace (XI, 677 sqq.) Œdipe et Antigone prononcent un discours d'où la rhéto-
(1) Par exemple, le discours de Jupiter dans l'assemblée des dieux (I, 214 sqq.), imité de Virgile, mais vrai modèle à l'usage des classes.
(2) Sénè.iue, Phén. 654 sqq. ; Lucain, l'h. YllI, 484 sqq. Au reste Qiiintilien (/. 0. III, 8) devait dire justement quelques années plus tard : (f dandus illis deformibus color, idque etiam apud malos ; neq4ie enim est quisquam tam malus ut viderl velit. »
(3) Cf. Helm. op. cit. 44.
(4) Chez Sénèque, Jocaste prononce 192 vers presque d'un seul trait {Phén, 441 sqq,) ; chez Stace on n'en lit plus que 76 en trois endroits (VII, 497-526, XI, 329-354, 363-381).
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rîque n'est pas absente, même dans les arguments (XI, 7o4sqq.,728, 738sqq.)(i).
Voici des oraisons funèbres et des lamentations. Les Argiens, pleurant Amphiaraûs, ne manquent pas, bien entendu, de faire son éloge, comme le voulaient les rhéteurs (a), ni de le mettre au rang des dieux (VIII, 206 sqq.), selon le conseil des maîtres (3). Polynice, gémissant sur le cadavre de Tydée (IX, 49 sqq.) parle d'abord comme Mézence sm* le corps de son fils tué (En, X, 846 sqq.) ; aussi n'observe-t-il pas la règle des exordes de ce genre : les rhéteurs jugeaient en effet plus pathétique de s'inspirer d'abord du funèbre spectacle qu'offrait le cadavre (4). Mais bientôt il leur revient : il remonte au passé et s'adresse au cadavre dans une apostrophe qui était de règle (IX, 61 sqq.) (5). La hantise de l'école est tellement forte chez le poète que, n'osant introduire dans cette lamentation un des traits favoris de ses maîtres, une comparaison avec des animaux (6), il ne la
(1) De même encore, pour imiter Virgile {En. XII, 11 sqq., 48 sqq.» 72 sqq.), Slace fait annoncer à Adrasie par Polynice qu'il est décidé a combattre contre son frère (XI, 155 sqq.). Mais combien ce discours complet, où tout est paire et cherché, où se rencontrent les expressions les plus usées (XI, 176) et les plus déclamatoires (168 et I80), est inférieur aux paroles si naturelles de Turnus annonçant son dessein à Latinus et Amata qui essayent en vain de le réfuter ! Reconnaissons d'ailleurs que Stace n'a jamais été plus malheureux qu'ici.
(2) Walz, op. cit. IX, 291.
(3) Walz, op. cit. IX, 294 : « TroXiTe^jetai (letà tûv ôetSv, r\ to 'HXy<rtov
ïyrZX TTÊÔCOV. ))
(4) Walz, op, cit. IX 317 : « ^laipTJaEiç Se ty)v [xova>§iàv elç XP^^^^^C* èp^'^Ç Tov irapdvra eC6ù; xat TipûTov* (lâXXov yàp ô Xdyoç, xivTjTixtorepoc eî àwb tcôv iiz * o<J/iv xal Tôiv vûv (TvjASàvTwv olxTtÇovxai. » Au reste, quand il fait pleurer Polynice par Argie (XII, 322 sqq.), Stace, ne subissant plus l'influence de Virgile, conforme très exactement son exorde aux lois de la rhétorique,
(5) Walz, ib. : « elra àub xou irapeXyjXuÔdTo; xp<5vou' oToç ^v èv veoîç, etc.. . . elta àTroorpoçfj XP^^^ ^ yévoç XajJiirpbv xac eùô<$xtjiov.. . . »
(6) Walz, op. cit. IX, 319 ; « èx^TW ôà xai {JivTjjArjV Çoxov àX(JY(Dv* olov oùôà aXoya Çôa, olov pouç , àvéxeTai x<»>pts<5lAeva àXXT^Xwv. ...»
D'ailleurs Polynice a comparé l'amitié qui l'unissait à Tydée, à celle de Thésée et de Pirithoûs, de Télamon et de Méléagre (IX, 68), selon un autre conseil de la rhétorique. Cf. Walz. op. cit, IX, 259.