CHAPITRE II
Les sources de la Thébaïde
On vient de passer en revue toutes les sources dont aurait pu user Fauteur d'une Thébaïde : reste à déterminer celles où Stace a puisé en effet. Tel est l'objet de ce chapitre où nous allons suivre le poète pas à pas, relevant dans la trame de Tépopée et dans les épisodes, sans nous préoccuper ici de la mise en œuvre, tous les emprunts aux poètes grecs et romains.
I' DÉBUT (I, i-3ii).
Après rinvocalion obligée à la Mase et à l'Empereur, Slace pose les bases de son épopée. Œdipe (i) s'est crevé les yeux et
(1) Le poète ne parle qu'iacidemment de la légende d'OËdipe. En voici les principaux points : fils d'OËdipe et de Jocaste, Œdipe a été exposé sur le Cithéron, les pieds troués (I, 61 : XI, 751), et recueilli par Polybe, roi voisin. Puis se rendant à Delphes chez le roi de Phocido Naubolus (V, II, 355 indication empruntée à Vlliade^ II, 518), il a rencontré son père Laïus et l'a tué sans le connaître (soit en lui coup mt la tôle, I, 65, VII, 371, soit en lui perçant le flanc, II, 8). Vainqueur de la Sphinx (1, 66 sqq.) il a épousé sa mère Jocaste (I, 69) et il en a eu quatre enfants (I, 70). Bien que Staco no le dise nulle part expressément, le scoliaste conclut avec rai.^on d'un mot d'Étéocle (quae sors justa mihi quae non indebitus annis... II, 428) que celui-ci élait l'alné des fils. Ayant découvert son crime, Œdipe s'est crevé les yeux, mais Jocaste a continué de vivre. — C'est la version même d'Euripide, dans les Phéniciennes, et de Sénèque, avec un souvenir de l'Iliade. Signalons un autre emprunt k Sénèque : Phorbas, le nom de Técuycr qui accompagnait Laïus en Phocide (T/i. VIII, 245, 253 ; Sénèque, Œdipe, 840) .
s'est retiré dans un coin obscur da palais, laissant son trône à Étéocle et à Polynice. Ses deux fils ont régné ensemble, ou l'un après l'autre, mais sans discorde, et ils ont insulté à sa misère et hal les gémissements -de leur père (I,76sqq.). Œdipe, se croyant oublié de Jupiter, a invoqué TÉrinys qui poursuit sa famille (I, 84 sqq.). Tisiphone Fa entendu : elle est arrivée aussitôt des enfers, et les deux frères se sont sentis émus d'une mutuelle haine (i95 sqq ). Ils ont décidé de régner une année chacun ; tandis que l'un régnerait, l'autre s'exilerait (i38 sqq.) ; et le nort a donné à Étéocle la première année de règne (164 sqq.). Polynice s'est éloigné, plein de haine et la rage au cœur.
D'autre part, Jupiter n*a pas oublié Œdipe (237 sqq.) : touché par ses imprécations, il réunit les dieux (197 sqq.) pour leur apprendre qu'à dessein de. punir deux nations coupables il va lancer Argos contre Thèbes en faisant Polynice gendre d'AdrasIe, roi d'Argos (243 sqq.), et en excitant Étéocle contre son frère (297). Mercure reçoit l'ordre non de prévenir Adraste en taveur de Polynice, mais de faire sortir Lains des enfers : il part aussitôt plus vile que le zéphyr (3o3 sqq.).
Lqs premiers vers du poème sont à rapprocher du début de la Pharsale (I, 1-8). L'invocatloQ à Domitien est inspirée de Virgile {Géorg, I, 23 sqq.) et de Lucain (Ph. I, 45 sqq.). Voici du i*este le plan de cette dédicace chez les trois poètes :
Quelle partie de l'Empire du Monde occupera FEmpereur divinisé ?
Géorg. I Pharsale J Tfiéb, I
Celle qu'il voudra, soit sur la terre . . 24-28
— soit sur les eaux . . 29-31
— soit parmi les astres. 32-35
— soit dans les enfers . 36 39
— mais qu'il ne se hâte
pas de quitter la ttrre. . . .
Stace (I,3o), comme Virgile (1,24)» considère déjà l'Empereur comme un dieu ; il ne parle pas, non plus que Lucain, de faire de lui un dieu de la terre ou des eaux ; mais, comme
3a LE SUJET ET LES SOURCES
Lucain encore, il amplifie Virgile quand il s'agit de choisir à l'Empereur une place parmi les astres : Virgile a 4 vers, Lucain i4, Stace 6. Stace imite souvent Virgile : les astres se serrent pour faire place à l'empereur chez Stace (I, 24) comme chez Virgile (I, 34) ; les formes mêmes du style sont reproduites (cf. la parenthèse de Virgile, 36-39, et celle de Stace, a4'^9)- Mais il suit aussi Lucain, celui-ci parle du soleil qui veut céder sa place à Néron (PA. I, 48) ; de même Stace {Th. I, a8). Lucain compare Néron à Jupiter (I, 35); Stace aussi (I, 29). Lucain désigne deux parties du ciel où Néron pourrait se loger (I, i5 sqq.) ; Stace renchérit et indique les quatre points cardinaux (I, 26 sqq.). Au reste s'il outrepasse ici Lucain, sur d'autres points il n'ose le suivre {Ph. 1,35 sqq., 56 sqq.).
Sur les rapports des fils d'Œdipe avec leur père, il y a dans Stace trop d'obscurités pour qu'il soit facile de préciser les sources. Comment sont- ils montés sur le trône? CEdipc le leur a-t il partagé, comme le dit Hygin {Fab, 67, cf. Altius- Ribbeck, Fr. Trag, lat. 586), ou l'ont-ils pris, et est-ce là l'injure dont se plaint Œdipe (^4 sqq.)? Stace n'explique rien. Pas d'éclaircissementnonplus sur la façon dont le trône leur est partagé, bien que selon toute apparence ils régnent ensemble, non alternativement (Cf. la comparaison I, i3i, sqq.), comme sans doute dans la Thébaide cyclique (fr. 2), jusqu'au moment où arrive la Furie.
Comment d'autre part ont-ils insulté à la misère de leur père? Le vers 78 (gemitusque odere paternos) peut faire croire qu'ils ont enfermé Œdipe pour ne plus entendre ses plaintes : c'est la version d'Euripide (Phén. 64). Mais cela est peu croyable : outre que dans le VHP chant (a4o sqq.) et dans le Xh (58o sqq.) Œdipe sort de sa retraite conmie il lui plaît, dès le P' (49 sqq.) (i) il est représenté comme aimant
(1) lllum indulgeDlem tenebris imaeque recessu
Sedis inadspectos caelo radiisque Pénates Servantem...
robscurité de sa cachette. Et ces vers, si je ii'en force pas le sens, sont décisifs ; car Stace se contredit très facilement d'un livre à l'autre, mais à vingt vers d'intervalle une contradiction est peu vraisemblable.' Il est faux aussi que Stace imite Sénèque {Thebais, i sqq.)qui montre Œdipe exilé dans les rochers et dans les bois loin de Thèbes, comme le veut G. Curcio (i). Rien ne prouve enfin qu'il suive Antimaque, suivant l'opinion de Moemer (2), puisque nous ne savons absolument rien du poème grec sur ce point. Le plus probable c'est qu'ici encore il songe à la version de lai Thébaide cyclique (fr. 2-3) (3), mais sans se donner nulle peine pour préciser.
En revanche Stace explique pourquoi Étéocle a régné le premier après que la Furie a troublé leur accord : c'est le sort qui lui a donné le trône (jam sorte cadebat Dilatus Polynicis honos, I, 164 sqq., cf. II, 4^8). Il paraît être le premier des poètes et mythographes grecs ou latins qui ait pai'lé du sort à cette occasion. Aussi son scoliaste hésite-t-il à le suivre : il accepte une fois l'explication {Ad Th. II, 428), mais n'en parle pas une autre fois (I, i).
Pour ce qui est de la Furie, on notera ici que Stace, dans l'appel adressé par Œdipe (I, 54 sqq.), imite directement ou indirectement (4) Homère (//. IX, 568 sqq.), et dans
(1) Studio zu P. P. Stazio, 125.
(2) De P. Papinii Stati Thébaide qq. eriticae grammaticae metriea e, 5-8.
(3) Cf. Eissfeldt, Ueber Quellen und Vorbiider des P. Papinius Statius, 4.5.
(4) Peut-être la Thébaide cyclique et Antimaque qui font certainement paraître l'Érinys (Cf. Kinkel, Theb. cycl. fr. 2 et Theb, Antim. fr. 71). — Il est possible que Stace ait pensé encore à Homère (//. II, 211 sqq.), quand il introduit une sorte de Therslte thébain, qui déblatère contre ses rois (I, 171 sqq.). Mais en tout cas, dans la définition qu'il a donnée (At-. que aliquis cuimens humili laeslsse veneno Summa, nec impositos unquam cervicé volenti Ferre duces, etc.), il parait se souvenir de Sénèque qui écrit: Quid illum oblatrantem tibi, humilem quidem et contemptum, sed superioribus acidum et molestum, exterere viribus tuis tentas ? {De Ira, III, 42.)
Tarrivée de Tisiphone (I, ii5 sqq.), Virgile (En. Vil, 5i3 sqq.) (i).
L'idée de réunir un conseil des dieux et de faire indiquer à Jupiter les événements qui vont s'accomplir est venue à Stace d'Homère (IL I, 494 sqq.) et de Virgile (En. I, aSS sqq.). Homère parait directement imité au début de la scène pour l'arrivée de Jupiter et les dieux (//. I, 533 sqq., Th. I, aoi sqq.), et dans les premières paroles de Jupiter (Od. I, 32 sqq., Th. I, 214 sqq.). Virgile est plus fréquemment suivi. Si Jupiter prend une ferme résolution chez Stace, c'est qu'il en est prié, d'un ton menaçant, par Œdipe ; c'est de même sur les supplications irritées d'Iarbas que, chez Vii^e, Jupiter commande à Énée de quitter Carthage. Quelques vers dans les deux prières présentent des analogies assez frappantes :
En. IV, 206 sqq. :
Jupiter
Adspids haec? an te, genitor, cum fulmina torques Nequidquam horremus, cœcique in nubibus ignés ?
Th. I, 79 sqq. :
Et videt ista deornm Ignavus genitor?. , .
Le Conseil même des dieux chez Stace renferme de nombreuses imitations de celui de Virgile (En. X, 1-118) surtout dans le discours de Junon et le caractère prêté à la déesse (2) (En. X, 63-95, Th. I, 250-282).
Enfin la description de Mercure (I, 3o3 sqq.) est évidemment tirée de Virgile (En. IV, 238 sqq.), qui lui-même s'inspirait d'Homère (Orf.V, 43 sqq.) (3).
(1) La fin de Tépisode de Virgile est imitée ailleurs. Voir p. 41, n. 1.
(2) Voir de plus amples détails dans la* IP p. ch. H.
(3) R. Helm {De P. Pap. Statii Thebaïde, 30 sqq ) croit même que Stace a imité directement Homère sur un point ; mais il raffine à l'excès et son rapprochement n'est pas copvaincant.
2° PoLYNicE A Argos (I, Sia-^ao).
Cependant Polynice, impatient de son exil, après avoir erré quelque temps dans les déserts de Béotie, s'est décidé à partir pour l'Argolide (324 sqq.) ; et, après avoir subi une effroyable tempête (336 sqq.), il arrive à Argos dans le vestibule du palais d'Adraste, roi sage, ayant déjà dépassé l'âge mûr, et père de deux jeunes filles (390 sqq.)*
Presque aussitôt arrive sous le même vestibule Tydeus, iils du roi de Galydon, chassé de son pays parce qu'il a tué son frère (4oa sqq.), et une lutte terrible s'engage entre les deux jeunes gens (4io sqq.)» Intte à grand'peine interrompue par le roi Adraste que le bruit a réveillé et qui les interroge (444 sq<ï-)> P^^® les réconcilie et les fait entrer dans son palais (474 sQQO*
Adraste, à qui Apollon avait ordonné très obscurément (396 sqq.) de marier ses ûlles à un lion et à un sanglier, reconnaît avec stupeur sur les épaules de Polynice la peau d'un lion, sur celles de Tydée la peau d*un sanglier : il comprend alors l'oracle et remercie la Nuit (48i sqq.). Puis il fait préparer un festin et appeler ses filles par la fidèle nourrice Acasté (5i2 sqq.).
La veille avait eu lieu un festin en l'honneur de Phébus ; un nouveau banquet s'apprête, et après avoir fait la libation accoutumée avec la coupe de Phoronée (54i sqq.), Adraste raconte l'origine de cette fête annuelle, le dévouement de Corèbe et la miséricorde d'Apollon (667 sqq.), puis il interroge les jeunes gens. Tydée a déjà répondu ; Polynice, rougissant^ hésite et nomme Jocaste, sa mère (681). Adraste le console amicalement et fait entonner l'hymne à Phébus (696 sqq.).
Pas plus que ses prédécesseurs, à notre connaissance, Stace n'explique pourquoi Polynice se dirige vers Ai^os (i). Il attribue l'exil de Tydée à un fratricide : c'est la version d'Hygin {fab. 69) et du scoliaste de Stace (Ad Th. I, 4oî^> II, ii3); mais selon Apollodore (I, 76) si Phérécy de disait aussi que Tydée avait tué son frère Olénias, l'auteur de
(1) Cf. E. Bethe^ Theban. Heldenlieder, 73.
YAlkméonide croyait qu'il avait mis à mort ses cousins, d'autres sou oncle, Alkathoos.
D'ailleurs la rencontre, puis le combat de Polynice et de Tydée sont acceptés par toute la tradition, depuis la Thébalde cyclique. De même Toracle rendu à Adraste : Hygin dit en effet qu'Apollon avait ordonné à Adraste de marier ses filles Argie et Déipylé à un sanglier et à un lion, et on a cité précédemment les traditions grecques sur ce point. Notons seulement qu Apollodore (III, 59) et les Grecs, sauf Euripide, parlent d'un devin, non d'Apollon, et que selon Euripide (PA. 4^9 sqq. et SuppL i4o sqq.), Adraste comprenait le sens de la prédiction non au vêtement des deux jeunes gens, mais à leur lutte sauvage. Hygin seul s'accorde entièrement avec Stace (i).
Quant à Tépisode de Grotope et Psamathé, raconté par Adraste à la fin du banquet, on ne sait d'où il est tiré. Pausanias rapporte (I, 43, 7 et 8) qu'il a vu sur la place publique de Mégare le tombeau de Gorèbe, vainqueur d'une bête terrible envoyée par la vengeance d'Apollon. Sous le règne de Grotope, roi d'Argos, Psamathé, fille du roi, eut d'Apollon un fils, Linus, qu'elle exposa par crainte de son père et que des chiens dévorèrent. Apollon irnté suscita une bête immonde (Iloivifi) qui ravissait les petits enfants à leur mère. Gorèbe la tua; mais une peste ravagea le pays jusqu'au jour où Gorèbe se présenta de lui-même à Delphes pour satisfaire à la colère d'Apollon (2), Apollon lui fit grâce, mais la Pythie lui ordonna de ne pas quitter Delphes sans emporter le trépied sacré et de bâtir un temple là où il le laisserait tomber; ainsi fut fondé le temple de Tripodisque. Pausanias ajoute qu'il a lu une inscription en vers élégiaques rappelant toute cette histoire, M, Bouché-Leclercq (3) a essayé d'expliquer
(1) Antimaque raconlait aussi dans son I*' chant le combat de Tydée et de Polynice, réconciliés par Adraste, comme il est manifeste par les fr. 6,7, 9.
(2) Cf. Conon, Narrationes, 19.
(3) H. delaD. dans l'A., III, 108 sqq.
l'ordre de la Pythie et renlèvement du trépied ; mais Stace n'en disant rien, nous n'avons pas à nous en inquiéter. Pas davantage ne rechercherons-nous le sens de ce mythe (i). Mais il serait intéressant de savoir où Stace Fa pris. Ce n'est vraisemblablement pas dans Antimaque, malgré tout l'amour qu'on prête à ce poète pour les vieux mythes : la légende est trop étrangère aux légendes thébaines et n'a rien à faire en cet endroit du poème. Stace aurait-il donc lu l'inscription dont parle Pausanias? C'est douteux, quoiqu'il ait pu la lire soit textuellement rapportée, soit résumée par un mythographe. Mais il est fort possible qu'elle lui vienne — directement ou indirectement— de Callimaque. On lit en effet dans l'Anthologie Palatine (VII, 54) cette épigramme :
Koivov iyèii MeYapeCai xai 'Iva^tSaïaiv aOup[xa
r6pu(iai ^a(j.àOT)c ëx6ixov ouXo(j.évT)ç.
Ei(j.l 5e Kf,p TU(jL6o0xoct à 6e xvefvac {te Kdpoi6o;
xefrai 6*«oÔ* vtc* étioiç Ttoao-t 6ià TpîiroSa. AeXçlç yàp çàtia tô6' èOéoiuiffev, oçpa Y^voitiav
Ta; xéivol) vu^iLçac (ry^pia xal {(jxopir^ç.
Ce n'est pas précisément ce que disent Stace ni Pausanias (ce n'est donc pas, comme Ta cru Hecker l'inscription même qu'a lue Pausanias); mais le Xyiix^.» indique que cette épigramme est inspirée de Callimaque (a). Ovide s'est souvenu aussi de cette aventure dans son Ibis (5^5 sqq.), et justement n'a pas plus que Stace mentionné le trépied : elle était donc assez connue (3). Stace, dans cette partie de son poème, ne s'en est pas tenu aux modèles grecs : il a aussi beaucoup imité Virgile.
(1) Interprété par Stark, Niobe und die Niabiden, 347, qui regarde Psamathé comme une personnification des sables humides.
(2) Cf. un fragment dos Altta, 13% Schneider.
(3) Il y a lieu de croire que cette légende vient dlrecteinent d'une officine de rhéteur, comme un certain nombre d'Hymnes, dits homériques: dans la seconde partie du Tcept i7ci6eixTix(5v, attribuée à tort à Ménandre, 11 est longuement question des éloges d*Apollon, nommés Sminthiaques ; or ces éloges se composent essentiellement d'une légende du dieu, et se terminent par une prière tout à fait pareille à cefle qui clôt le premier chant de la Thébàide. — Cf. Walz, Rh. gr, IX, 318 sqq.
La tempête qui assaille Polynice arrivant à Ai^os ^I, 336 sqq.) n'a été imaginée qu'en souvenir de celle qui jette Énée sur les côtes d'Afrique (En. I, 8i sqq.). Dans la lutte qui s'engage entre Tydée et Polynice, Stace imite le combat d'Entelle et de Darès, et emploie les mêmes expressions que Virgile (En. V, 429-437, Th. I, 412-419) ; bien plus il compare le duel à la lutte de deux jeunes athlètes d'Olympie découvrant ainsi lui-même son imitation (7%. I, 4^1 sqq.).
Un peu plus loin, expliquant qu'Adraste reconnaît avec stupeur dans ses hôtes inattendus les époux promis à ses filles par un oracle (I, 49© sqq.), il s'empare naturellement des vers où Virgile décrit Tétonnement de Latinus apprenant dans une semblable occasion, l'arrivée d'Énée et des Troyens (En. VII, 1249 sqq.)-
Dans la description du banquet (i), Stace mélange des souvenirs de la réception d'Énée chez Didon (En. I, 699 sqq.) et chez Évandre (J?/i., VIII, 1012 sqq., 176 sqq.). Le repas d'Énée chez Didon s'étant prolongé jusqu'à la nuit, et Tarrivée de Polynice et de Tydée ayant eu lieu de nuit, Stace nous décrit les flambeaux d'après Virgile (En. I, 726 sqq.. Th. I, 520 sqq) ; puis, comme Didon avec la coupe de Bélus son ancêtre (En. I, 729 sqq.), Adraste avec la coupe de Phoronée fait des libations aux dieux (Th. I, 54o sqq.).
L'épisode de Gorèbe raconté par Adraste est une réplique de celui d'Hercule et de Gacus raconté par Évandre (En. VIII, i85 sqq.) : le récit est introduit de la même manière chez les deux poètes, Évandre et Adraste expliquant leur fête en des termes qui se répondent exactement (En. VIII, i85 sqq.. Th. I, 557 sqq.). La joie des ancêtres d'Évandre et celle des Argiens après la délivrance est exprimée de la même manière (En. VIII, a65 sqq., Th. I, 6^3 sqq.) (2). La conclusion est la
(i) Dans la Théhdide d'Antimaque, il y avait aussi un festin ; mais ce festin était décrit au V* chant (fr. 15-20), sans doute au moment où partait l'expédition, non au I", quand arrivaient Polynice et Tydée (fr. 6, 7, 9). L'erreur de Welcker sur ce point (Der Ep. Cycl. II, 326 sqq.) est évidente.
(2) Deux vers de Stace {Tk, I, 616-617) sont empruntés à un autre passage de V Enéide (II, 27).
LES SOURCES DE LA THEBAÎDE 3q
même (En. VIII, a68 sqq., I, 660 sqq.). Et les deux rois terminent sur une exhortation semblable (En. VUI, 278 sqq., 7%. I, 694 sqq.). Enfin un hymne à Apollon clôt le festin d'Adraste (Th. I696 sqq.), comme un hymne à Hercule celui d'Évandre (En. VIII, aSj sqq.).
3° L'ombre de Laîus apparaît a Étéocle (II, i-i33).
Dans cette même nuit de tempête où Polynice et Étéocle arrivent à Argos, Mercure^ obéissant aux ordres de Jupiter (i), descend aux enfers et en retire l'ombre de Laïus, puis il la conduit au lit d'Étéocle, qui dort, fatigué d'une journée d'orgies : car c'était fête aussi à Thèbes où on avait célébré la naissance de Bacchus (71 sqq.). Laïus prend l'aspect de Tirésias, révèle à son petit-fils les alliances de son frère et, l'ayant couvert d'un sang imaginaire, disparaît. Étéocle se réveille prêt à l'injustice et à la guerre.
Il est vraisemblable que Tidée de cette apparition est venue à Stace des anciennes Thébaïdes, et plus précisément peut-être de la Thébaïde cyclique, Eschyle fait dire en effet à Étéocle (Sept y 710 sqq.) : « Elles ont fait bouillonner la colère des dieux, ces imprécations d'Œdipe : trop craies^ les çisions nocturnes de mes songes qui diçisaient Vhéritage paternel ! (12). j> Or nous savons qu'Eschyle s'inspirait surtout de la Thébaïde, et il a fort bien pu dans ces deux vers faire allusion à l'épopée. Si d'ailleurs notre poète fait apparaître l'ombre de Laïus et non celle d'Œdipe, c'est qu'il nous donne, contrairement à Eschyle, Œdipe comme vivant encore. Stace a emprunté un autre détail de cette scène à un poète grec. Il fait en effet sortir Mercure et Laîus des Enfers par le Ténare près d'un antre où Neptune vient mettre au repos ses
(1)Gf. Th. 1,2^ sqq.
(2) Il ne faut pas donner comme indice d'une imitation la comparaison : tu veluti magnum si jam tollentibus Âustrum (II, 105 sqq.), parce qu'elle est déjà chez Eschyle {Septy 2 et 3). Stace use et abuse de tempêtes, de navires et de pilotes dans ses comparaisons.
4o LE SUJET ET LES SOURCES
coursiers fatigués (Th. II, 3a-57). Or il y avait au promontoire de Ténare un temple de Neptune, en forme de grotte, et on y voyait une statue du dieu. Pausanias, qui nous apprend ce fait (lit, 254)} rapporte aussi que, selon quelques poètes grecs, Hercule avait fait sortir par cet endroit le chien infernal, légende foi*t ancienne puisque Héraclée de Milet avait essayé dej'expliquer. On ne peut déterminer d'ailleurs si Stace a emprunté cette tradition à un poète cyclique ou bien à Antimaque : peut-être même Ta-t-il prise chez un mythographe. En tout cas elle était bien connue des Latins ; Virgile dit :
Tœnarias etiam fauces, alta ostia Ditis.
(Géorg. IV, 467.)
Mais ce qui est certain, c*est qu'il a accumulé dans ces i3o vers les imitations des poètes romains. Deux apparitions de Virgile sont mises à contribution : i» Celle d*Anchise à Énée au V« livre de Y Enéide, Anchise dit en effet :
Iniperio Jovis hue venio, qui classibus ignem Depulit et çaelo tandem miseratus ab aUo est,
(En. V, 727-8.)
Et Laïus :
Ipse deum genitor tibi me miseratus ab alto
Mittit. (Th. II, ii5) (i).
a° Celle surtout d'AUecto à ïurnus au VII« 1. de Y Enéide, Laïus se transforme en Tirésias (Th. L, 96 sqq.), comme AUecto en Calybé (En. 416, sqq.); puis, après son discours il révèle qui il est (Th. 120 sqq.), comme la Furie (Én.^^6 sqq.). Étéocle s'éveille en sursaut sous le sang de son aïeul (77t. 124 sqq.), comme Turnus sous la torche d'AUecto (En. 456 sqq.) ; et le récit, composé tout à fait de la même manière, se termine
(1) Cf. Mercure à Énée (En. VI, 268) : Ipse deum tibi me claro demittit Olympo. A vrai dire, ce ne sont pas là des Imitations, mais des réminis* cences (cf. Baehrens, Valerii Flacci Àrgonaut. p. V sqq.).
LES SOURCES DE LA THEBAÏDE 4l
chez les deux poètes par une comparaison, différente, il est vrai {Th, 137 sqq. En, VII, 462 sqq.). Les motifs et les résultats de ces apparitions sont d'ailleurs analogues : il s*agit d'irriter et de pousser à la guerre Étéocle comme Turnus (i). Mais il y a aussi un souvenir de Lucain et de Sénèque. Une ombre envieuse (a) dit à Laïus qui remonte à la lumière :
Seu te furiata sacerdos, Thessalis arcano jubet emigrare sépulcre.
(Th, II, ai sqq.)
On connaît assez la sorcière thessalienne de Lucain (Phars. VI, 507 sqq.).
Cette même ombre dit encore :
Seu mqfor adegit Erinnys.
{Th, II, ao.)
C'est probablement une allusion à Sénèque, qui fait extraire Tombre de Thyeste par Mégère; et j'imagine du reste que l'idée d'envoyer Mercure aux enfers pour en tirer Laïus est venue à Stace de cet endroit de Sénèque : je n'ai vu dans aucune épopée que Mercure fût chargé d'une mission semblable. Au surplus, le mouvement de Laïus qui, revoyant son palais et le char teint de son sang (Th, II, 67 sqq.), veut se retirer est celui même de Thyeste approchant de sa demeure (Sénèque, Thyestes, 90 sqq.).
(1) Cette reproduction complète de l'apparition d'Allecto à Turnus nous explique peut-être pourquoi, au \^' chant de ia Thébàide, le poète qui avait imité le début n'a pas poussé plus loin : il pouvait prévoir qu'il utiliserait le reste à cet endroit.
(2) Ici en effet, Stace, non content d'imiter les autres, s'imite lui-môme : il fait parler un mort envieux, comme au 1" chant (171 sqq.) il avait fait parler un vivant :
Unus ibl ante alios cui laeva voluntas
Insultare malis rebusque aegrescere laetis, etc. . .
(Th. II, 16 sqq.)
4a LE SUJET ET LES SOURCES
4^ Les Noces de Polynicb et de Tydée (II, i34-3o5).
Le jour suivant, dès l'aube, Adraste réunit dans son palais les deux fugitifs et^ conformément à Toracle d'Apollon, leur ûance ses deux filles. Tydée et Polynice lui expriment leur reconnaissance, et les noces se préparent, tandis que la renommée en va jusqu'à Thèbes (ài3). Les fêtes durent doaze jours (3o7) et sont célébrées avec une pompe toute romaine, mais assombries de présages mauvais, la chute du bouclier d'Euhippus notamment (a56 sqq.): <Iés ce moment, en effet, commence l'action funeste du collier d'Harmonie, que Polynice a mis au cou d'Argie, son épouse, et dont le poète raconte l'histoire (a69-3o5) .
Ce passage est, dans son fond, emprunté à la légende : sur le double mariage, il n'y a pas de doute, et quant à la promesse que fait Adraste à ses gendres de les ramener sur leur trône.
Et patriis spondet reduces inducere regnis
(Th. II, aoo),
on la retrouve presque dans les mêmes termes chez Euripide:
Aiaaoî; 'A6paoTo; (o(j.o<7ev Y^l^potc ràfie,
et chez Diodore de Sicile : cpaal tov "ABpadTOv yaptWfxevov aùroT; èTuayyeiXaffôat xaTaÇeiv à(jiçoTécou; e?ç xàç TuarpîBaç (IV, 65, 3).' Dans la description du collier d'Harmonie (i) (II, liôgsqq.)
(1) Stace n'explique ni comment ce collier était venu en la possession d'Argie (bien qu'il énumëre les aïeules de Polynice qui Tavaient portée, ni surtout la jalousie qu'il allume dans l'âme d'Éripbyle décidée à tout pour le posséder (II, 299 sqq.). — Moerner (op. cH. 8 et 9) attribue cette obsou^ rite de Stace à l'influence li'Antimaque. C'est une opinion étrange, car il semble au témoignage des anciens (cf. Plutar^e. p. 513, A. R.) qu'Antimaque ait donné tous ses soins aux légendes particulières, qO'il multipliait d'ailleurs outre mesure. Sur l'origine de ce collier, voir d'ailleurs Apd. III, 25, et sur la Jalousie d'Eripbyle, Les Légendes TMbaines, cb. III, 4, note.
Stace parait avoir emprunté quelques traits à Sénèque, Celui-ci en effet, dans sa MédéeijS^ sqq.), a montré la fameuse magicienne préparant un collier foneste à sa rivale. Dans
Tune et l'autre parure entrent comme ingrédients :
Un serpent tout entier . . Th. II, 1279, Médée, 771 sqq.
et 73i sqq.
Une parcelle de foudre : . ib. ib. ib, 826 sqq. Uneparcelle de la Gorgone. ib, 278, ib. 83osqq. (i) Du poison ib. 286, ib. 833 sqq.
La scène de Sénèque est d'ailleurs très étendue, et Stace ne Ta pas reproduite tout entière ; mais il s'en est évidemment plus inspiré que de ses modèles grecs et surtout des anciennes Thébaides : ceUes-ci sans doute ne parlaient, comme Hotnère {Od. XI 327, XV 247), que d'un collier d'or ciselé, ou d'or et ambre, comme celui que àéciAl^elhig^U Épopée homérique ^ trad. franc., 34o sqq.).
D'autres vers sont imités de Virgile : ceux pai» exemple où Stace montre la Renommée annonçant à Thèbes le mariage de Polynice {Th. II, 2o5 sqq.. En. IV 173 sqq., 189 sqq.); et ceux où Adraste énumère les princes qui ont prétendu à la main de ses filles {Th. II, 162 sqq. En. XI, 58i sqq.).
5^^ L'ambassade de Tydee et ses suites
Les noces ont duré douze jours. Polynice bientôt songe au trône de Thèbes : son année d'exil est écoulée en effet (347), ^^ i^ s'ouvre de ses désirs à Tydée et à Adraste. On convient dans un conseil que Tydée ira inviter Étéocle à céder le trône à son frère
(367 sqq).
Tydée part (3^5 sqq.). adresse sa requête à Étéocle, et, repoussé, le menace. Puis, tandis qu'il revient, à la chute du jour, coufiant dans son caractère d'ambassadeur, le roi lui fait tendre
(1) Cf. Ovide, Met. IV, 501 sqq.
une embuscade par cinquante guerriers d'élite; Tydée les tue tous, sauf Méon (690 sqq.), et, vainqueur, dresse un trophée à Minerve (706 sqq.)* Tandis qu'il retourne à Argos, le poète nous transporte à Thèbes et dans TOlympe.
Méon revient au malin vers Étéocle et le. maudit pour sa cruauté et sa perfidie ; ensuite il se tue, loué par le poète (III, i sqq.). Et aussitôt les parents des morts courent sur le champ de bataille pour leur rendre les derniers devoirs ; et le vieil Alétès rappelle la sanglante histoire de Thèbes (114 sqq.).
Pendant ce temps, Jupiter t'ait appeler Mars occupé à ravager la Thrace, et en présence de tous les dieux il lui ordonne d'allumer dans le cœur des Argiens, qui vont revoir Tydée, la passion de la vengeance (229 sqq.^. Mars s*élance, joyeux de cette mission, et ne s'arrête -en route que pour consoler Vénus et promettre à ses pleurs qu'il épargnera les Thébains dans les combats (253 sqq.).
Et Tydée enfin rentre à Argos, couvert de sang et de poussière : il a enflammé contre Thèbes toutes les cités qu'il a traversées (3a4 s<I<l); et, arrivant chez Adraste au moment même où le roi confère avec les chefs, il crie aux armes et raconte l'attentat perpétré contre lui, et sa victoire (348 sqq.) . Polynice en pleurs et les chefs présents veulent une vengeance immédiate. Adraste les arrête et s'enferme pendant sept jours (44^) pour réfléchir. Tydée soigne ses blessures, tandis que Mars, arrivé à Argos après Tydée, emplit tous les cœurs de la rage des combats .
L'épisode de Tydée envoyé en ambassade à Argos et attaqué traîtreusement par cinquante Thébains est très ancien et figurait sans doute dans la Thébàide cyclique, d'où il a passé dans V Iliade (IV, 876 sqq.) (i). Le lisait-on aussi dans la Thébaïde d'Antimaque ? Il est probable, car l'autorité des cycliques et d'Homère, qui l'a imposé aux mythographes, comme ApoUodore (111, 67) et Diodore (IV, 65, 4)» a dû peser aussi sur le poète, ami des vieilles légendes. On a même supposé (2) que si Stace a placé cette ambassade non au
(1} Cf. Les Légendes thébaines, ch. II.
(2) P. Werner, Commentaliones Philologicae quitus 0. Ribbeckio congratulantur discipuU ; Lipslaé, 1888, 514 sqq.
commencement des hostilités, quand déjà les Ai^iens étaient aux bords de TAsôpus, mais avant toute déclaration de guerre, c'était sous Tinfluence d*Antimaque, qu aurait peutêtre suivi Diodore en avançant aussi le voyage de ïydée. Rien n'est moins sûr, car on ne peut considérer comme une preuve, ni même comme un indice, le fait que Stace, dans ce morceau, met Briarée parmi les ennemis de Jupiter (II, 696 sqq.), et que dans son III""* chant Antimaque donnait la même version, contrairement à Homère (i) : selon toute apparence, ce n'est pas Antimaque que suit ici notre poète, mais Virgile qui parle aussi de Briarée dans une comparaison et lui attribue le même rôle {En. X, 565 sqq.).
Quoi qu'il en soit, Stace a fortement modifié Homère, en le développant : ïydée, dans la Thébaïde, ne trouve pas Étéocle à table avec ses amis et ne le provoque pas à la lutte ; les Thébains qui l'attaquent ne sont pas commandés par Méon et par Polyphonte (//. IV, 894), mais par Chthonius (7%. II, 538); surtout aucun des modèles de Stace, ni Homère, ni le poète cyclique, ni Antimaque, n'a pu placer le champ de bataille près du rocher de la Sphinx (a). Mais, chez Stace, comme chez Homère, Tydée triomphe aisément de ses cinquante ennemis, et renvoie Méon sain et sauf sur un avertissement des dieux (//. IV, 898. Th. II, 682 sqq.).
La fin du combat est aussi imitée de VIliade, mais d'un autre passage : Minerve avertit Tydée de ne pas pousser trop loin sa victoire (II, 682 sqq.), comme dans VIliade (X, 5o8 sqq.) elle exhorte Diomède à la prudence. Et Tydée, dans la
(1) « Homerus amicum Argaeona (» Briarea) Tlicit Jovis. Se4 Antlmachus in III» Thebaidos dicit adversum eum armatum. » {Interpr, Mar. Verg. Aen. X, 565, fr. 14, Kinkel.)
(2) Th. II, 504 sqq. Ce rocher était dans la réalité le mont Phikion qui se dressait au bord du lac Gopals, juste à l'opposé du chemin que devait suivre Tydée pour revenir à Argos. — Stace parle d'un rocher parce que les œuvres d'art ne représentaient en effet qu'un rocher. Cf. F. Mazois, Les ruines de Pompéi, I, PI. XXVI, flg. 2, (Œdipe et la Sphinx avec un cadavre aux pieds de celle-ci ; Tk, II, 504 sqq.).
Thébdide (U, 718 sqq.), adresse une prière à Minerve, comme Ulysse dans VlUade (X, 278 sqq., 571).
Virgile n'est pas non plus délaissé dans cette description de la bataille : il a donné à Stace l'heure et le lieu deFembuscade(7%. II, 629, sqq.. En. IX, 3^1 sqq, XI, Ssa sqq.), quelques détails insignifiants du combat (Th. II, 648 et 671^ En. IX, 810, XI 760), surtout ridée du trophée élevé par le vainqueur (Th. n, 710 sqq.. En. XI, 8 sqq.)(i).
Le suicide de Méon est de l'invention de Stace évidemment; il n'a nulle couleur héroïque ou grecque, et on ne voit pas qu'aucun poète grec ou romain ait fait même une allusion à ce personnage, Mais dans le discours du vieil Alétès (III, 179 sqq.) on perçoit un écho de Lucain : le Thébain se lamente sur les malheurs de Thèbes comme le vieillard romain sur les carnages de Marins et de Sylla (Ph. Il, 67 sqq.). Les deux discours sont amenés de la même manière (Th. III, 176, Ph. II, 66), et dans l'un et l'autre se retrouve un mouvement tout pareil (Meque ipsum memini. Th\ III, 199, Ph. II, 169).
La scène de l'Olympe (III, sqq.), facile d'ailleurs à imaginer, ne parait pas venir d'un des prédécesseurs de Stace, non plus que les transports effrénés de Mars dans le ciel d'Ai^os (Th. m, 407 sqq.) (2).
(1) Le scoliaste volt daos les derniers muts de Tydée faisant grâce de la vie à Méon (taies in bella venimas, II, 703) un souvenir de Macius : <( et In romana historia hoc Porsennae Muclus dlxisse fertur, cum dextra focis Imposita dlceret suae patientlae similes viros atque virgines a senatu plures In ejus ezltlum destinatos. » Le nom de Muclus dut en effet plus d'une fols revenir sur les lèvres des rhéteurs, et son mot fit sans doute fortune. Comme d'ailleurs Stace ne recule pas toujours devant Tanachronisme (cf. VI, 48, XII, 510, et Mi), selon la coutume des rhéteurs et de leurs élèves (Sén. Suas. 11, 14 : « nitlde nisi antiquior Xerxes fuisset quam ut illum Demosthenes opxov hic dicere llceret » ; — cf. ib. 21), 11 est possible qu'il y ait ici en effet une allusion à Muclus et à Porsenna.— De même les paroles de Minerve à Tydée trop enflammé (Nunc una fides optanda labori, II, 689, — cf. m, 239) rappellent une préoccupation des discours de la rhétorique. — Gf^ Sén. Suas. II, 9.
(2) On reviendra plus loin sur les paroles de Jupiter et sur la description du char de Mars. Quant à la rencontre de Mars et de Vénus (III, 260 sqq.),
Du retour de Tydée (III, 345 sqq.) on ne peut rien affirmer ; il est possible qu une des Thébaïdes qui servaient à Stace de modèles, Fait eUe-même dépeint ; mais il ne nous en reste aucun vestige.
ô*" La Guerre décidée malgré les auspices (III, 44o~7^i)'
Au bout de sept joars (44o)i Adraste décide de consulter les dieux. Amphiaraûs et Mélampus, mécontents des présages offerts par les victimes (456 sqq.), vont consulter les oiseaux (469 sqq.). Du sommet du mont Aphésas, ils voient d'abord des vols malheureux (5oo-53o) ; puis, par la mort de sept aigles qui ont attaqué sept cygnes, ils reconnaissent que les sept chefs argiens périront. Tristes, ils redescendent (565), et se cachent aux yeux de laioule, Mélampus à la campagne, Amphiaraûs dans sa maison, tandis que la guerre souffle partout ses fureurs (597). Les discours frémissants de Capanée forcent Amphiaraûs à paraître (597-620) : il annonce que tous périront sous Thèbes, mais Capanée Faccuse de lâcheté, aux applaudissements des Argiens (621-677).
Ace moment Argie, déjà mère (683), achève de décider Adraste, en le priant de rendre le trône de Thèbes à son époux (678-720).
Le passage saillant de cette quatrième partie est la consultation des oiseaux où Stace, tout en imitant probablement Antimaque, a suivi toutes les règles des auspices romains. Nous reviendrons ailleurs sur ce dernier point : il s'agit ici de rechercher les sources. Un vieux scoliaste, cité par Barth, dit au vers 466 du chant III : « Gemini vates, qui sunt Mélampus et Amphiaraûs, dicunt poetam ista omnia ex Graeco Antimacho deduxisse, qui et ipse longam Thebaidem scripsit et veteribus in magno pretio habitam. » Cette scolie ne se lit
on la croirait facilement imitée d'une œuvre d'art, tant elle est plastique (voir notamment les vers S63-268). Mais on ne connaît pas de sculpture ni de fresque antique qui reproduise exactement le môme sujet. Les paroles de Mars (7A., III, 294 sqq.) rappellent Lucrèce [De N. R. I, 31 sqq.).
pas dans l'édition de Richard lahnke(i); mais» outre que cette édition est très fautive (a), l'auteur nous apprend luimême au début de sa préface qu'il est loin d'avoir dépouillé tous les manuscrits (3) ; qu'au contraire il n'en a dépouillé que trois : le Codex Monacensis 19482 (M) et le Parisinus 8o63(Pa) et 8064 (Pb). On peut donc considérer comme authentique la citation de Barth. Reste à savoir à quoi elle s'applique exactement : le scoliaste parle-t-il seulement du vers 466 et de ceux qui le suivent, ou de tout le poème de Stace? L'expression ista omnia est assez vague en effet. Il ne semble pas cependant que dans une note particulière sur un seul vers, ou du moins sur un seul passage, le scholiaste ait voulu parler de toute l'épopée ; et d'autre part la note vise assurément plus d'un vers : c'est de toute la scène qu'il faut l'entendre (4). Stace a imité ici (Th. II, 46o-565) quant au fond, et avec beaucoup de liberté dans les détails, un épisode d'Antimaque. D'ailleurs on devait retrouver quelque passage pareil dans la Thébaïde cyclique, puisque Y Iliade même parle de signes défavorables envoyés par Zeus (/Z. IV, 38i, et 408).
Dans les vers suivants, qui nous montrent le désespoir d'Amphiaraûs, sa retraite, et ses menacés prophétiques (566- 696, 608-647), Stace suit encore ses modèles grecs : nous
|1) P. Papinius Statius, vol. Ill : Lactantil Placidi qui dicltur commentarios In Statii Thebaidem recensuit R. I. (Lipslae, Teubner, 1896).
(2) Cf. Wllamowitz, Hermès, XXXIX, 601 sqq.
(3) « Nolui... aut omnes illos codices perlustrare, quibus horum commentariorum partes majores yel minores continentur, aut illos, quorum marginibus haec scolia fere omnia adjectis novls scripta sunt (Praef. VII. Cf. page VIII au bas).
(4) Il Importe aussi de remarquer qu'au début de cet épisode on lit une étymologie du mot Àphesas (461 sqq.) qui est bien dans la manière d'Antimaque, autant qu'on en peut juger par l'opinion des anciens à son égard (cf. notamment Aristote, Rhét, III, 6) et par les fragments 2 et 3 de ce poète (Teujxriffbc) Kinkel, Ep, gr, fr. p. 277 et 278) (Cf. Wilamowltz» Hermès, XXXIII, 513 et 514. La part d'Antimaque en ceci serait : l* la présence de Mélampus qui ne réparait pas dans tout le poème de Stace ; 2* l'étymologie d'Âphesas, cf. Stépb. Byz. 'AnétroLç).
savons en effet (i) qu*Amphiarans avait d'abord refusé de partir et que la trahison seule d'Ériphyle l'y décida ; au reste les avis sont partagés sur le moyen qulmagina Ëriphyle, et ce n'est pas Stace qui nous éclairera ; car, bien qu'il ait fait allusion à la trahison dans son U' chant et qu'il doive en parler encore (a), il n'en dit rien ici, et nous ignorons même si, conformément à la version d'Hygin {Fab. 78), il se cache pour n'être pas découvert, ou s'il refuse seulement de se montrer à la foule, sans prétendre chercher une retraite inconnue (3). Plusieurs détails sont imités de Vii^le : c'est d'abord l'attitude d'Amphiaraûs; caché, puis forcé par Capanée, que l'on peut rapprocher de celle de Sinon, forcé par Ulysse (Th. m, 534 sqq. et 619, En. II, ia6-ia^)(4); c'est aussi le portrait de Capanée, calqué sur celui de Mézence (5) (Th. III, 6oa, 6i5, En. VII, X, 772) ; enfin et surtout les préparatifs de guerre : sous l'impulsion de Mars les Argiens courent aux armes, comme les Latins excités par la Furie (7A. III, 575 sqq.
(1) Voir pluâ haut, page 2.
(2) IV, 137 (cf. VII, 788 sqq.)
(3) Il parait plus probable toutefois que Stace croit Amphiaraûs cactié à dessein, surtout si l'on considère ce qu'il dit de Mélampus :
nie (Ampb.) nec adspectum vulgi nec fida t^ranni Colloquia aut cœtus procerum perferre, sed air a Sede legi et superum clausus negat acta (ateri. (Te pudor et curae retinent per rura, Melampu).
Si donc on voit dans les vers suivants les Argiens assiéger la demeure d'Amphiaraûs (606 sqq.) c'est probablement qu'Ériphyle, séduite par Polynice et par le don du collier d'Argie, leur a révélé la retraite où se cachait le devin.
(4) Cf. Turnus à Drancès {En. XI, 399]. Ici encore, il est vrai, ce ne sont guère que des réminiscences. R. Helm, qui les cite (op. cit. 78;, eût dû rappeler les imitations qui suivent.
(5) Ajoutez aux imitations de Virgile des anachronismes dans la peinture de Capunée. Capanée est un philosophe athée et brûlai, 657 sqq. — Remarquez surtout le fameux : « Primus in orbe deos fccit timor ». Lactance {ad Theb. III, 661) attribue ce mot à Pétrone, mais sans preuves. Collignon (Étude sur Pétrone^ 364) n*ose choisir entre les opinions diverses des érudits.
5o LE SUJET ET LES SOURCES
En. VIII, 57a sqq. (i), et leurs préparatifs» sont analogues sur bien des points. Dans la Thébaïde et dans V Enéide (Th. III, 58a-3. 588-71. En. VII, 626-7, 635-6) (2). VirgUe est plus simple et plus local (voir notamment i^/i. VU, 63osqq.), Stace plus recherché ; mais les détails sont au fond les mêmes, et, ce qui témoigne encore plus fortement de l'imitation, c'est que Stace, ayant à peindre les apprêts de guerriers, garde la plupart des traits de Virgile qui parle de laboureurs :
Vomeris hue et falcis honos, hue ommi aratri
Gessit amor
{En. VU, 636.) Jam falces avidis et aratra caminis Rastraque et incurvi sacrum rubuere ligones.
Gaedere nec validas sanctis e stirpibus hastas, Nec pudor emerito clipeum vestisse jnvenco.
(TA. VII, 588 sqq.)
Stace est plus long et plus détaillé ; mais il énumère, lui aussi, les outils des agriculteurs, avec le même sentiment de réprobation.
(1) On ne peut prétendre qu'il y ait Ici, comme dans les vers qui suivent, une Imitation directe ; mais on sent, dans toute cette description d'Adraste toujours indécis et du peuple thébain frémissant sous Taiguillon de Mars et au souvenir de l'attentat d'Étéocle, un perpétuel souvenir du lil* 1. de VÉnéide^ où Latinus nous est représenté contraire à la guerre malgré les cris des Latins, animés par Junon et qui se rappellent le meurtre du cerf de SU via. Notons du reste que si Latinus se refuse obstinément à la guerre, c'est que déjà les oracles l'ont averti de la volonté des dieux et qu'Adraste au contraire a toutes raisons de croire, avant de connalre les auspices, que les dieux sont favorables à Polynice et à lui-même. Mais cette maladresse est encore un iodice d'imitation.
(2) Cf. la même peinture dans Silius {Pun. VI, 10 sqq.) ; l'imitation de Virgile est très peu précise chez Silius, et un seul demi- vers marque — clairement il est vrai— un rapport avec Stace. Celui-ci écrit :
Attrito cogunt (pila) jûvenescere saxo,
(Th. III, 584.) Et Silius :
(pars) Saxo exaspérât ensem
(Pun. IV, 19.)
Cf. Legras, Sur les rapports de Stace et de Silius Italicus. a Revue des Études anciennes » (1904), n*' 1 et 2.
tES SOURCES DE LA TâEBAÏDE 5i
7» DÉXOMBREMENT DES ArGIENS (IV, 1-344)*
Trois ans se sont écoulés depuis que le sort a désigné Étéocle pour ré^er sur Thèbes (i) : l'expédition est prête enfln et Bellone donne le signal des combats. L'armée argienne est partagée en sept corps commandés par sept chefs renommés :
1° Adraste, à la tête des guerriers du nord de TArgolide, de Sicyone et des environs (38-73) ;
a® Polynice, qui commande à quelques Thébains, à des Achalens et des Messéniens (74-9^) ;
3» Tydée, chef des Étoliens et des Chalcidiens (98-1 15) ;
4^ Hippomédon, que suivent des guerriers du sud de T Argolide, des Py liens et des Tirynthiens (116-164) ;
5<* Gapanée, avec des guerriers messéniens (i65-i86) ;
ô*" Amphiaraûs, trahi et irrité, que reconnaissent pour chef les Lacédémoniens et les Élidiens (187-245) ;
7* Parthénopée et ses Arcadiens (247-3o4).
Mycènes a refusé d'envoyer des guerriers (3o5-3o9), et Parthénopée s'est arraché, pour accourir, aux bras de sa mère Atalante, désespérée (3o9-344).
Le dénombrement des guerriers est une partie intégrante de toutes les épopées : la Thébaïde cyclique en présentait un sans doute, ainsi que le poème d' Antimaque, et nous rechercherons tout à l'heure s'il n'est pas resté quelques traces de celui-ci dans la Thébaïde de Stace. Mais le poète le plus
(1) Stace dit (1 sqq.) :
Tertius horrentem Zephyris laxaverat annum Phoebus et angustum cogebat limite verno Ire diem.
L'expédition est donc prête au troisième printemps. C'est une imitation
de Sénèque :
Bruma ter posuit nives
Eilertia jam falce decubuit Gères
Ut exsul errât natus et patria caset
Profugusque regum auxilia graecorum invocat.
(Phén. 370 sqq.)
5!2 LE SUJET Et LES SOUtlCfiS
imité à cet égard est Homère. O. MûUer, dans son édition de la Thébaïde, a renvoyé très fidèlement à tous les vers de Y Iliade reproduits ; R. Helm (pp. cit. p» i8 sqq.) a transcrit tous ceux où une épithète exactement traduite ne laissait nul doute sur l'imitation voulue : je me bornerai à citer ici les vers, sans les transcrire :
Théh, IV
123 sqq.
Épidaure.