CHAPITRE VI
Le style de la Thébalde
Il résulte des études cpii précèdent :
1° Que pour le fond Stace dépend évidemment des Grecg, soit de l'épopée cyclique ou plutôt de la Thébaïde d'Antimaque, soit des mythographes et parfois d'Euripide, mais qu'il a bouleversé la composition, plus naturelle et plus logique de ses modèles grecs, pour l'adapter artificiellement à celle de Y Enéide,
Qo Que pour la composition, les épisodes, le merveilleux, les caractères, il dépend surtout de Virgile, mais quelquefois aussi de poètes plus récents comme Sénèque et Lucain, et principalement de la rhétorique : ses négligences de composition s'expliquent, en effet, tant par le peu de soin qu'on y apportait de son temps, que par l'habitude de faire connaître son poème par fragments dans les lectures publiques. D'autre part son merveilleux est fortement mélangé d'idées philosophiques mal digérées, mais empruntées aux rhéteurs qui aimaient ce mobilier commode (i). Enfin dans ses caractères, maint geste et mainte parole sont bien plus conformes aux
(1) Solebat autem (Latro) et boc geoere exercitationis uti, ut aliquo die nihil praeter enthymemata, aliquo die niliil praeter bas translaticias, quas proprie sententias dicimus, quae nibil habent cum ipsa controversia impli* ciiuin sed salis apte et alio transferuatur, tanquam quae de fortuna, de crudelitate, de saeculo, de divitiis dicuniur^ boc genus sententiarum supellcctilem vocabat (Sen. Rb. Controv, I, Praef. 23).
3iî2 l'exécution
statues héroïques forgées par la convention de Técole qu'aux personnages vivants d'Homère et même de Virgile.
3° Que Stace s'est surtout appliqué aux détails, aux ornements — ce qui est la marque essentielle de l'âge de la déclamation (i) — et que ces détails sont traités dans la manière même de la rhétorique : pensées brillantes, images à eflet, imitation affectée des œuvres d'art et de la vie.
Il convient d'ailleurs de noter qu'on ne trouve rien chez lui qui n'ait son équivalent dans les modèles grecs ou dans Virgile, mais que la façon dont il l'a étendu et traité est la façon propre à la rhétorique.
Ces observations s'appliquent très exactement à son style. On n'a pas ici l'intention d'étudier la grammaire et la syntaxe de Stace (a), mais de faire voir comment il s'est appliqué à renouveler les expressions de ses illustres prédécesseurs, notamment de Virgile. S'il ne paraît pas avoir créé beaucoup de mots (3), il a du moins modifié le sens d'un grand nombre, au risque de tomber assez souvent dans l'impropriété, il a abusé des alliances de mots et des brachylogies et à force d'esprit est devenu parfois inintelligible (4), surtout il a multiplié les métaphores de toute sorte (5). Et ces procédés lui sont assurément communs avec ses modèles, mais ses abus sont bien de son époque ; on aura soin de
(1) OËconomia quoque in his diligentior quam io plerisque novorum crit, qui omnium operum solam virtutem senlentias putavcrunt. Quint. /. O.I, 8.
(2) Sur cette question, voir Lehanneur, De P. /*. St. vita et opcrihus (1878), (:4-94. — Delpser, De P, P. St. Virgilii et Ovidii imitatore, Diss. Ar«ontor. V. 95-119.
(3) Ni emprunté d'ordinaire aux vieux écrivains latins. — Lehanneur, op. cit. 72. Stace n'était pas un antiquaire.
(4) « Quid quod nihil jam proprium placet, dum parum creditur disertum quod et alius dixlsset? A corruptissimo quoque poetarum figuras seu translationes mutuamur, tum demum ingeniosi scilicet si ad intelligendos nos opus sit ingen'.o ». Quint. 1. 0. VI il, Prooem.
(5) « Verborum vero figurœ et muta lie sunt semper et utcumque valuit consuetudo mutantur : itaque si antiquum sermonem nostro comparemus, paene jam quidquid loquimur figura est. » Ib. IX, 3.
LE STYLE DE LA THEBAÎDE 3l3
montrer par des exemples précis comment il a revêtu les tournures et les figures de Virgile, des couleurs chères à la rhétorique.