VOCABULAIRES ET TOURNURES
Le vocabulaire de Stace est à très peu de chose près celui de Virgile : les mots y ont pris seulement un sens un peu différent ou plus vague, et leur arrangement laborieux ou trop spirituel rend le style souvent obscur,
A. — Mots nouveaux (i)
Stace a créé surtout des verbes, mais tous, sauf un seul (crinitnr, IV, 217), par la suppression ou l'adjonction d'une particule à des verbes déjà existants. Quelques-uns de ces verbes nouveaux sont heureux et ont été repris soit par des
(1) Cf. Lehannear, De P. P. Staiii viia et operibus (Paris, 1878), 74 sqq. La liste des mots créés par Stace est complète, mais elle contient quelques erreurs : plantaris, p. ex., n'est pas une création de Stace? puisqu'on le voit déjà dans Virgile (Georg. Il, 26); de môme prodigialis (Th. II, 523), qui se lit dans Plante {Amph. 739), et tegimen (cf. En. III» 59'»)- — Lauteur a tort aussi de ranger parmi les mots nouveaux : 1» des pluriels qu'on ne rencontre pas avant Stace {applausus, II, 515 , ou réciproquement des singuliers comme Eumenis (XII, 423. — Cf. Sil. It. II, 559), alors que Virgile, a dit Eumenides (Ln. VI, 375); 2" des superlatifs, « omme neglectissimus (VII, 104), implacidissimus (IX, 4) ; 3° surtout des verbes employés par Virgile, mais avec d'autres cas [supervenire ace. I, 298, vianare ace. IV, 730); ou même des verbes qui se rencontrent avant Stace {lymphare par ex. est dans Valérius, III, 46). Slace est extrêmement libre dans l'emploi des cas, soit après les adjectifs, soit après les verbes.— Cf. Lehanneur lui même, 64 sqq. — On signalerait au^si cbcz lui des constructions très osées d'infinitifs avec des adjectifs. Cf. W. K. Clément, The Use of the Infinitive in Lucan, Val. Flaccus, Stalius and Juvenal, Trans. and Proceed. of Amer. Pbilol. Ass. 1902, LXXl sqq. Mais sur ce point il peut se réclamer encore de ses prédéc» sseurs, surtout d'Horace: Voir l'étude de C. Wagener sur L'infinitif après les adjectifs dans Horace (N. Phil. llundschau, 1902, n° 1).
3i4 l'exécution
contemporains du poète (i), soit par Glaadien et les poètes chrétiens admirateurs de Stace (2). Les uns indiquent un rapport entre le sujet et le complément ou précisent le sens :
Transumere cultus (II, 24a).
AttrenUt oranti (111, 3o8).
Gladios récurant, 111, 583.
Interviret herbîs (IV, 98).
Dextefque exerrat A rien (VI, 422).
Praesudare (VI, 4).
Procurçare (VI, 827).
D'autres même donnent un sens tout nouveau :
(lucos) vetitus quibus emansUse sacerdos (VII, 65o) ; Chlamydem diffihulat auro (VI, 548).
En revanche il y en a de simplement spirituels :
animamque adsihilat aris (serpens) (V, 578).
ou qui n'ont d'autre objet que de renforcer le sens assez inutilement :
(iiubres) sicco quos asper hiatu Praesolidat Boreas (1, 353) ; dextrasque obtorquet in undas (Proram) (V, 4l4) î metuendus obarsit (IX, 856).
Plusieurs n'ont d^autre avantage sans doute que de fournir au vers le nombre de syllabes exigé (3) :
delamhere (11, 681) aderrare (IX, 177) desacrare (IX, 586) adverberare (IX, 686).
(1) Valérius, Silius, Martial, etc. Mais il est difficile alors de déterminer exactement qui a créé le mot, qui Ta repris.
(2) Cf. Kulla. Quaest. Statianae (1884), 3-43,
(3) C'est précisément le cas des verbes renouvelés par la buppression d'une particule; ainsi amicare (III, 470. —Cf. Hor. C. IV, 15,20, inimicare)^ et solare (IV, 36) pour desolare.
LE STYLE DE LA THEBAÎDE 3l5
Très peu de substantifs nouveaux :
litanie n (X, 6io) temerator (XI, 12).
Quelques adjectifs, dont manquait la langue latine :
inadspectas (I, 5o) pecorosus (V, 45 ; X, 227) sagas (VIII, 2o4) astriger (i) (X, 82S) ;
ou auxquels une particule donne le sens superlatif :
praegravidus (VI, 700) ; ou qui sont appelés par le mètre :
centaaricus (2) (VI, 3ii).
Aucun de ces mots n'est formé contre les règles ; et, ce qui nous importe surtout ici, le poète a pour garants de ses hardiesses des poètes antérieurs, comme Virgile et Lucain, des contemporains, comme Valérius et Silius, au besoin des prosateurs. Virgile aimait les verbes composés même très rares (Cf. Forbiger arf -Ac/i. II, Sa) (3); Lucain, Valérius, Silius, Sénèque créent nombre de substantifs en ^or ou en men :
mutator (Luc. VIII, 354, X, 202) scrutator (Luc. IV, 298, Sil. Pan. I, 23i) sulcator (Luc. VII, 363, Sil. VU, 363), etc. (4) spiramen (Luc. VI, 90).
(1) Astriger est un aTtaÇ; mais Stace emploie aussi Àstri/er (VIII, 83), qui est déjà dans Valérius (VI, 752).
(â) L'adjectif centauricus ne manquait pas à la langue, puisque Horace avait déjà dit centaureus {Carm. l, 18, 8); mais Stace a besoin de deux brèves à la fin du mot.
(3) Benoist (P. Virgilii Maronis opera^ III, 451 sqq.) a cité tous les mots rares que Stace a empruntés à Virgile. Voir aussi Deipser, op cit.^ 12 sqq.
(4) Plusieurs de ces mots sont employés par Stace (VI, 880; VIN, 18,2^2); mais il crée un féminin de même nature, hortatrix (V, 103). Quintilien dit
3i6 l'exkcutiow
Aux même» auteurs on doit au^si beaucoup d*adjectifo en^^rou enfer:
monëtrifer (Luc. 11, 3; V, 620) uvifer (SiL VII, a63) oêtrlger (VaL VI, 75a) âtellig'er (Hén, //. (Jet. 1907).
On ne reconnaîtra donc un proc^'îdé particulier à Stace que dan» Ion verbe» ou adjectiln auxquels de» particule» ajoutent la force Huporlative, ou dan» ce mot »pirituel Oâsibilat (V, 578), iUik »ignalé (i).
D. -• Mot» dont le »rn» a cnANoé(ii)
Stace a di^'toumé de leur »en» babituel un nombre con»idcrable de mot», »oit en le» faisant |m»»er du »en» projire au »en» figuré, »oit en employant de» »ynonyme» infidèles, au risque de tomber dan» Timpropri^^té et le barbari»me«
De» premier» nou» n'avon» guère à nou» occuper ici,
presque de la mémf; (açoo : kortatrix numun {l, 0. 11, 3), — 11 conrl^t de remarquer que Lucain a introduit nom tire de «utMitaDtiU en tor, — Ci, Heitland, lotr. a IV^dition li;if»l(inii. p. Cl miq,
(1) Comme tou« le» poètes prée^uleni», Staee transcrit assea; fréquemment en latin des mots iKrrfCS, — Cf. U;hanneur, op. cit., 7H, not^; 2, et — p<iur les d/;elinaiM>ns — L, Hnietiotta, De tocum graer, ap, poeL Uit, daclylicoH ah knni unque ad Ovidi lempora uiu. Bnslauer Fhil. Abli« IX. B^; t, \Utit Hn^Hlau, miSi. liamt la Théhaïde, 0(1 les moU de eetU^ esp^jce sont bi^'n pIuH rares que dans les 811 ves, citons t^iutefois on ^kaI curieux, Scytha (XI, 4«I5), qui est la trans<;ription méma au nominatif latin du vocatif grée X,y/A%, emprunté peut-être k Antimaque (Cf« rbomérlque vf^t>v/t^iT« /fv^j, Horace avait âïiScythei (C. IV, 14, 42/, et Séneque, comme SUitu, avait fait d« Scylheu un adjectif (liipp, 1W5, Uerc, Fwr, 1210^ Stace; évid^ïMiment a employé Scytha pour les besf>ins du mètre,
(t) O, lebanneur, op. cil, 77-81, Mais Le^tianneor lui-même tt^i inceimplel, et d'autre part il a blâmé k tort c^^rtaines expressions, soit qu'U nV.n ait pat» dintiitKué le %*m% ifp. ex. le mot kiatuê expliqué par un«5 note an Hcoliaste iad theh, VII, 37», soit surtout qu'il ait été trop sévère pour (U*» iïi^tsrttti liardies, mais énen^iques.
LE STTLB DE LA THEBAÎDE Sl^
puisqu'on étudiera plus loin les métaphores : un mot comme oestrus (inspiration Th, I, 32 ; cf. Juvénal, IV, i23) est une simple métaphore, et neuf seulement en cela, car Virgile Fa employé au propre (Géorg. III, 146).
De même praeponderare (VIII, 6i5), qui, au sens propre, est déjà dansCicéron {De off, III, 4»i8) et, en un sens légèrement détourné, dans Lucain (VI, 6o3); spirare (I, 18) (i), obumbrare (XI, 27), etc.
Il convient de s'arrêter au contraire sur les mots de la seconde catégorie, non qu'on puisse les citer tous, mais pour montrer du dioins par des exemples cei*tains combien la langue de Stace est déjà gâtée.
Parmi les substantifs :
gradus = statura (1, 4i4)-
tigris et taurus = pellis tigridis et tauri (H, 686; VII, 279,
3io;X, 377).
salum ^ unda amnis (X, 867).
ittjc=:oculi(Xl, 585).
Parmi les adjectifs :
nudus = exarmatus (I, i5o, 593; H, 3ia), ou insepultus (XII, 56).
vacuus = nudus (I, 593).
plenus = respersus (II, 682) (2).
ventosus = ventos mittentia (111, 48) ou alatus (X, 13;).
bellator campus = pugnae aptus (Vlll, 377) (3).
totus = tolis viribas (X, 927).
Parmi les verbes :
cessare =: linqui (Vlll, i33).
dissimulare = négligera (Vlll, 696).
(i) Texte de Kohlmann; sperare, que doon^nt les manuscrits, parait inadmissible.
(2) Qu'on apprécie surtout cette expression si impropre : plenaarmenta viris (VIII, 403).
(3) Virgile n'emploie 6e//a£or qu'avec des noms d'hommes ou d'animaux (Cf. Géorg. Il, 145— En. IX, 721); mais Siliusa dit, presque aussi hardiment que Stace : bellator ensis (Pun, XILI, 376).
3i8 l'bxécutïon
gliscere =l vehementer cupere (VIII, ^55 — XII, 689) .
implere (nondam tela... arcumqae implere IX, 721 — cf. IV, 85 ;
destruere (crinemque manumque destruit, XII, g3). destituere (regemqae cruentam — destituant XII, 681). (i)
Ajoutons à ces mots les substantifs employés adjectivement : bellator (VIII, 877) est déjà adjectif chez Virgile {Géorg, II, 145 ; En. IX, 721); mais Stace dit encore : index ortus (X, 38i) et hostique marito, XII, 689, cf. XI, 22).
Citons de même des participes passés extrêmement hardis :
(1) Un des caractères de Stace — comme de Lucain (cf. Nisard, Les poètes latins de la Dec. II, 238 sqq., et Heitland, préf. citée, p. CII), et même de Virgile (cf. Forbiger ad Àen. IV, 572 c'est le sens, flottant d'un grand nombre de ses vocables. On en a eu des preuves avec nudus et ventosus. Citons aussi :
Parmi les substantifs :
fldes qui signifie croyance, 11,689; III, 289; IX, 37, 338, ou confiance, X, 191, 640; XI, 215 bonne foi, II, 417, 462; IV, 439; XI, 393, ou foi jurée, XII, 347, ou on ne sait quoi au juste, XII, 378.
honor, qui tantôt signifie beauté, tantôt honneurs, tantôt culte, et s'emploie indifféremment au concret ou à l'abstrait (cf. notamment, IV, 695; VII, 225; VIII, 371).
gloria — mêmes significations principales, V, 510 ; Vil, 226, VIII, 707) mânes = mort, I, 278; XI, 563.
honneurs funèbres, XII, 572 ombres, XI, 570 châtiment, VIII, 84.
Parmi les verbes :
sedere (polysemus sermo,"dit le se. ad Th. l, 104), sans d'ailleurs citer tous les sens que lui donne Stace, I, 104; II, 567; IV, 745 X 656; (Cf. Met, III, 88); XI, 523; un surtout IV, 736, est extrêmement vague
Mxare, si fréquemment employé et en tant de sens qu'il devient inintelligible, par ex. II, 475; 531, 577; III, 469; VII, 353, etc.
LE STYLE DE LA THEBAÏDE 3l9
laboratus (laboratae oblivia vitae, 1, 34i).
ululatus (ululala antra, I, 3a8 cf. III, 558; IX, 734; X, 567).
vigilatas (vigilata castra, X, 388).
lamentaius (cum lamentata résultant Dyndîma, XII, 224)-
L'exemple ici encore vient de Virgile ; mais Virgile respecte davantage la langue latine : il emploie moins librement laboratus et ululatus (laboratae vestes, En. I, 689 et Vni, 181 ; ululata Hécate triviis, En, IV, 609). Même des expressions comme titubaia çestigia (En. V, 332), regnata per arça (VI, 793) ne surprennent pas autant que les exemples de Stace donnés plus haut (i). En revanche Valérius a écrit, comme Stace : laborati aeoi (Arg. V, 226) et ululata tellus (ib, IV, 608) : Fauteur de la Thébaïde ne faisait donc que suivre son temps lorsqu'il enchérissait sur les hardiesses de Virgile.
On expliquera de la même manière les libertés que prend notre poète avec les régimes des verbes. II a employé à l'actif :
confidere (11, 5^3) (2);
superçenire (II, 298 — Vil, 275);
consonare (111, 494);
manare (IV, 73o);
liquere (V, 270);
clamare (V, 46a ; cf. En. IV, 474);
suspirare (VI, 17; cf. Tibulle, IV, 5, 11);
tremere (VI, 596, cf., En. XI, 453; XII, 460);
transfugere (IX, 3o);
cunctari (VI, i);
anhelare (XI, 7).
Virgile en avait usé pareillement avec les verbes clamare (IV, 474)> insonare (VI, ^i%\ VII, ^61), properare (Géorg. I, 260), requiescere (Bue. VIII, 4)> ruere (En. I, 85), etc. (3).
(1) Les participes exoratus (I, 666) et inuUus (III, 653) sont formés très exactement comme ceux de Virgile.
(2) Si toutefois on admet le texte des manuscrits; mais j'aimerais mieux lire avec le scoliaste : terrigenas confessus a vos.
(3) Cf. Forbiger {ad Àen. 1, 67), qui cite de nombreux exemples empruntés à Virgile et à tous les poètes de Tâge d'argent, et Deipser, op. cit. 24.
3do l'exécution