C. — Expressions et tournures insolites
Où ron peut le mieux juger des eflbrts parfois malheureux que fait Stace pour renouveler son style, c'est dans la construction des verbes, comme on vient de le voir, dans celle des adjectifs dont les régimes, à Texemple de Virgile, sont très souvent en génitif (i), dans l'emploi extrêmement libre des i)répositions (2), surtout dans l'assemblage inusité de certains mots d'où résultent assez souvent des raccourcis énergiques, mais plus fréquemment encore des obscurités et de véritables barbarismes.
On peut classer beaucoup de ces hardiesses. Quelquefois par une sorte de pléonasme, Stace redouble pour ainsi dire Texpression :
aeifi senium (I, 268; cf., Luc, IV, 812); connubia adjuncta (1, 244» cf. Sihes, lll, 3, 110); defensa bella Jovis (l, 23 sqq.);
Plus souvent il supprime des mots presque nécessaires au sens : c'est une brachylogie, une sorte d'ellipse très audacieuse quelquefois :
(i) Cf. Lehanneur op. cit. 65, et surtout Deipser (op, cit., 109 eqq., 113 sqq.).
(2) Cf. Lehanneur, 70; mais sur ce point intéressant Lehanneur est très incomplet. Tantôt Stace supprime des prépositions nécessaires : in (ace.) I, 324; IV, 677; V, 279; VII, i62; IX, 255, - (abl.) V, l^iS; XI, 153; ex II, 135, 143, 712; iX, 12 ; X, 331, etc.) cum XI, 491, 724. Tantôt il en met où il n'en faut pas : ab IV, 801 ; V, 546; IX, 897; XI, 743. Tantôt il emploie Tune pour l'aulre : in pour ex. : III, 223; pariter pour cum : V, 122. Plus souvent il leur donne un sens inusité : ab, XII, 365; ad» V, 528; IX, 206, 833); de, l, 685; in (abl.), I, 72, 712; IV, 221; in (ace), I, 357, 410, 414,440; II, 129, 176, 244, 380, etc., etc. Dans ce dernier emploi de in, Stace peut se réclamer de l'exemple de Virgile (cf. En. VIII, 725), et d'Ovide {Met. X, 538), mais il a abusé de cette construction. Au reste Virgile avait enseigné ces hardiesses à tous les poètes de l'âge d'argent. Cf. Forblger ad Aen. IV,
LB STn.E DB LA thébaîdb 3ai
Phocis trifida (I, 64);
generos passura (i) nocentes (l, 282);
abrupta fol gara (I, 353-4) = abmptis nobibos folgnra.
invidiam planxere diis, III, 197; (cf. Sen. H. Oet.y 1861).
purpureo regnata seiii= qui crinem habebat pnrpnrenm (1, 334)*
obliquare preces = faire nne prière indirecte (Ul,' 38a);
ineochcuistis artarUar tela pharetris (IV, 56);
nec vnltu nec crine prior (V, 63);
alterna pectora mutant = inter se amplectontur (V, 722 ;
cf. VI, 824) (2); elusos audit concurrere morsus (V, 169, cf.. En, XII, 755); gpe propiore = spe proxime veniendi (VI, 4^i); aequum submisU regala limen : sorte de prolepse (VI, 571); differt (Erinys) Eteodea fratri (VIII, 687); timide po^i^ora Mror^m- (Jnno) (X, 62); galeis inclusa relinquit Marmara (X, 275); oculis haurire vacantibus ignem = ignis praesagia (X, 5^6) ; nimia astra (eam) soporant (XI, 94 ; cf., I, 3o5) ; ceu lituos rapiant = litaomm sonam (XI, 529) '; redit in regem =. in régis mores (XI, 668) ; (bello cogendas et armis in mores hominemque Greon, XII, 166,
cf. XII, 5oi^ est simplement on hendiadys).
Ces deux procédés sont fréquents chez les poètes, mais Stace parait dépasser toutes les hardiesses de ses prédécesseurs. — De même, lorsqu'il fait ce qu'on peut appeler des interversions d*épithètes ou de substantifs :
Cura mero committere gemmas (1, i5o) ;
tenuique exceptns inhorruit aura = eo excepto tennis inhorruit
aura (1, 309) ; soiem radiîs ignescere ferri = sole ignescere ferrum (IV, 665) (3);
(1) Peut-être le verbe paii est-il ici employé à l'actif, à l'imitation du mot de' Virgile (quisque suos patimur mânes VI, 743), que Stace a pu comprendre comme son scoliaste (mancs — cruciatus L^ct. ad Th, VIII, 84 1.
(2) Aller ni est encore un Je ces mots obscurs dont Stace a abusé.
(3) Eohimann suspecte cette leçon, mais à tort sans doute; les transpositions de mots, si dures soient-elles, sont trop fréquentes chez Stace pour qu'on ose sur ce point corriger la leçon des meilleurs manuscrits.
3a9 l'exécution
medii cum solem in culmina mondi Tollit anheladies (IV, 680) ;
raptus ab omni Sole dies (V, 364) (i) t
sua Jura cruentuiii Phasin habent = sua Jura cruentus Phasis
habet (V, 467) ; metae interioris (= interiorem ad orbem (VI, 4^7) > qnercus anhela Jovi» — allusion à la Sibylle haletante -— (VIII, aoa); Githaeron marcidas ^ allusion à Bacchus, dieu du vin (VIII, 34?) > Coêsis anhela calet (IX, 700) ;
trabibusque artata sonora Pellunt saxa loco (X, 627) (a) ; tigridisyeya/iam murmur (XII, 167).
Dans plusieurs de ces exemples (notamment IV, 680 ; V, 364), ^ous les termes sont bouleversés comme à plaisir : aussi n'ose-t-on guère décider si on doit les ranger parmi les métaphores ou dans toute autre figure. Mais voici des expressions plus extraordinaires encore :
Oculos in maire reliqui (I, 7a).
Viderat Inachias rapidum glomerare cohortes
Bacchus iter. (VII, i45) (3)
It furor in laudes. (VI, 436) (4)
Colla rapit (= amputât), cui dividuum trans corpus hiantes
Truncum oculi quaerunt, animus caput (VII, 645).
Unius ingens Bellum uteri (XI, 4^7) .
(Jupiter) prima tremefecit sidéra bruma (XII, 65i).
(1) M Novedlctuml » dit le scoliaste à ce vers.
(2) Kotalmanû lit à tort (et sous réserves) : trabibusque et ariete sonore, ou aère sonoro. Malgré les fantaisies métriques de Stace (cf. II, 492, firtëlYbus (ou ûfjètïbus) et VI, 196, tëntilfi), il est difficile de scander ici firiëlë. D*autre part, la conjecture aêrô est inutile, Stace, à son ordinaire, transférant à loco l'épithète qui convient à trabibuê. Devant les contradictions des MSS et l'évidente faute de P (trabibus et ariete), Je lis donc, avec B G'S M, trabibusque artata.
(3) On s'explique le choix du mot glomerare qui s'applique au rassemblement des troupes ; mais 11 est excessif de lui donner iter pour complément. Virgile a employé bien plus correctement le même mot : agmlna corvi Pulverulenta fuga glomerant {En. iV, 155. Cf. 11^ 315).
(4) Texte de P très controversé, mais admissible ; Stace a bien pu chercher une façon nouvelle de dire : laudes cum furore cupiunt.
LE STYLE DE LA. THEBAÎDE 3a3
Apollineae bellum paeriLe pharetrae (bellum qaod pharetra gessit ApoUo puer. (VI, 9)
Vel jastos cajus pulsantia menses Vota tument? = cujus utérus tumet exactis justis mensibus).
(V, ii5)
C'est, si on l'ose dire, un pur charabia (i) ; et du reste il convient de remarquer que la plupart dés exemples cités jusqu'ici témoignent de plus d'audace ou même d'étrangeté que de bonheur. Mais Stace a mieux réussi dans ses métaphores.
(1) On pourrait citer bien d'autres exemples, d'ailleurs moins forts : Paulatim insumpserat iras Mortis (W, 627). Non ferre piae vestigia natae Aequa valent (X,321). In molle* sequitur manus impia planctus (XI, 609). Et mixtes expavit ab inguine pisces — Glaucus miratus est se in plscem desinere (VII, 337). On notera à ce propos que Stace s'est imité lui-même : peu satisfait de la simplicité de Virgile qui écrivait : in pristim desinit alvus {En. X, 211, cf. Horace, À P. 4), il avait dit : postremi solvuntur (cqui Neptuni) in aequora pisces (II, 47), et cette expression était pittoresque et jolie, mais en voulant renchérir, il s'est fort affaibli et obscurci.
Il est surprenant que Stace qui recherche presque toujours l'épithète spirituelle, autant que l'expression inattendue, paraisse avoir négligé les alliances de mots. On en trouve peu chez lui, et qui n'offrent rien de remarquable :
flebile gavisae (XII, 426; cf. VI, 157, lacrymosos risus) ; gaudent lamenta novaeque .Exultant lacrymse (XII, 793, cf. I,
620); laetus horror (I, 494, Cf. Il, 716. V, 505); siccati vulnera lymphis (I, 527; Cf. En, X, 834).
On peut consulter encore sur toutes ces singularités de tournures Lehanneur {op, ctY., 90 sqq.), mais en prenant garde qu'il n'a suivi aucune classiffcation : au reste il a signalé le premier des exemples intéressants, dont j'ai fait mon profit.
3^4 l'exécution