MÉTAPHORES
Les métaphores sont si multipliées chez Stace qu'il importe, bien que nous ne puissions les citer toutes (i), de les classer avec quelque soin. Nous adopterons donc, en la complétant, la division de Quintilien, et nous donnerons successivement des exemples de la substitution de l'animé à l'animé, de l'inanimé à Unanime, de l'inanimé & l'animé, de ranimé à l'inanimé (n).
A. — SunSTITUTlON DB L'ANIMÉ A h'ASlUi
Cadmus semant les dents du dragon est appelé un laboureur qui sème des combats.
Ag^ricolam infandis condêntem praelia sulcls Bxpediam.
(Th.l»).
La cécité devient une longue mort :
Lonffoque anlmam sub morte trahcbat.
(76. I, 48, cf. IV, 6i4).
(1) Belon U. Lunfl^ford Wllion(7/i<> hleiaphor in the Kpio Povtm of P. PapiniuM atatiuê^ HulUmoro, 1896, IS), 8tao6 a employé 648 moti dons lo suni flKuri^, et beaucoup dt* cm mot» nontrépôtôi jX), 30 ou 40 (oli ; selon le mAme {ib, 13) lu plupart de cei métaplioros lont liréei de la vie humaine et de la nature, un petit nombre du corpt humain, do la guerre, doH animaux, ou môme du domaine de Is loi, de la rolif^lon, dt la môdoctno, clo la navigation, doi jeux.
(8) Quint, i. 0,, Vlll, 0, 9. J'uho de cotte olatiinoation parce qu'elle est tradilionnolle et plua oommodo que celle do Raumer {Die Metaphor bei Lucrez. Prour. Krlangon, 1H93, 3 : iubHtUutlon du concret au concret, du concret k l'abitralt, de l'abitralt h l'abitrait, de l'abttralt au concret). Comme on le verra du reste, je gérai obligiS d'ajouter doux autrei elaiisea ; iubitituUon de TabHtrait au concret et du concret là l'abatrait, dont U n'est pan quoHtion dam Qulntilien.
LE STYLE DE LA THEBAÏDE 3aS
OU une mort imparfaite :
Mortem imperfectam.
{Ib, XI, 582).
Cette métaphore est empruntée aux Sénèques, c'est-à-dire à la déclamation : Sénèque le rhéteur emploie en effet l'expression : diutius pereundi (Contr, I, 5, 5), et Sénèque le tragique écrit : mors eligatur longa (Œdipe, 949, et Phén, 94), et : mortem totam recipe (Phén. 4?) (i).
Les lois sont des freins :
Infrenos componere legibns Argos.
Hippomédon ne garde pas le corps de Tydée, il l'aime.
Corpus amat.
(IX, ii3; cf. ^n. V, i63).
Se marier, c'est être placé sous le joug avec un compagnon : cette métaphore est d'ailleurs très ancienne (conjux, conjuginm) :
Deipylen tumida jam virginitate yw^ari.
(II, 204 ; cf.' En. I, 345).
(1) Plusieurs autres expressions, qui n'ont rien de métapli crique, sont empruntées par Stace aux déclama teurs ainsi :
suetu» lassare precando (XI, 106) ;
in vultus sa vire ex more po testas (XI, 615).
Léo {Senecae Tragaediae I, 152 sqq.) fait remarquer en effet que c'est une coutume des déciamateurs de donner comme iiabituel ce qui ne s'est fait qu'une fois.
De même: fecique nocentem Tydea XI, 176
Deerat ut adflictos turparem ego prodit or Argos X, 437
Hir. campus nosterque dies XI, 486 (cf. nocte mea, XI!, 367),
sont des tournures très fréquentes à l'âge de la rhétorique. Cf. Morawslti. Desermone scriptor. latin, aetatis quae dicitur argentea (1895), 2.
3a6 l'exécution
Un cheval rapide est dît (en poésie seulement et comme adjectif depuis Virgile) (i), alipes :
Alipedam juga comere. ^ly, 36i ; cf. V, 699). .
Employer des herbes magiques est dit s'armer ou empoisonner :
Scythicis quotiens medicata venenis Golchis aget (mânes).
(IV, 6o5; cf. SU. Pun., VU, 453).
Un navigateur est appelé laboureur des eaux : Umbriferaeque premit sulcator pallidus undse.
Cette métaphore, qui est aussi dans Silius Italiens (Vil, 363), vient de Lucain(IV, 588) qui en a pris l'idée dans Virgile (et longa sulcat maria alta carina, En, V, i58, X, 197) (a).
Au lieu de travail, Stace dit très fréquemment sueur :
Primus sudor equis. /yj ^nL^
Cf. V, ia4; VIII, 637; IX, 98. 833; X, 5a6, ^83, etc. ; sudare^ VIII, 5io ; IV, 721 ; V, 189 ; praesudare (VI, 4. cf. Claudien De raptu Pros. II, lao).
Au reste Stace n'a fait que multiplier les exemples de cette figure qui est déjà dans Virgile {En, IX, 458) et dans Cicéron même {Or, I, 60).
Des brebis sont assimilées à la plèbe :
Media $tipantur plèbe maritae (3). ^y, j o^v
(1) Cf. H. Langford Wilson op. cit., 9.
(2) Cf. H. Lanford WllsoD, op. cit., 16.
(3) C'est aussi par la substitution de l'animé à l'animé que Stace, h l'imitation de Lucuin {Phars. VIII, 480, fatls accède deisque), use souvent du mot acced«re pour désigner un acquiescement (necdum accessereregenti VIII, 366. Cf. V, 323, XII, 180). 11 se sert du même mot pour indiquer, par un passage de l'inanimé à l'animé, une action physique (membris aecedere vestes, XI, 235. Cf. Xll, !^), et même, dans le passage de l'abstrait au concret (nec accedil domino tutcla minori, X, 186). Même emploi de recedere (IV, 336).
B. — Substitution de l'inanimé a l'inanimé
Stace emploie le Yerbe fleurir dans le sens de briller j par une métaphore commune à toutes les langues :
florentes arcano lumine postes.
Il dit de même que la lumière des astres caresse les yeux :
Et meliora meos perrmUcent sidéra vultus.
Il compare le bruit des armes à un tonnerre :
Armorum tonitru ferit.
et les traits à une pluie :
Saxa pluunt.
(Vlll, 417).
Exundant saevo fastigia nimho Armatasque vomunt stridentia tela fenestrae.
Les boucliers brillent comme des astres :
nie etiam clipeum galeamque incendit honora Sidère,
ou, couverts de traits, ressemblent à une forêt :
/erratum quatit umbo nemus.
(Vlll, 704).
Il parle de Tonde d'une blessure :
coneussi vulneris unda.
(Vlll, 748; cf. En, IX, 700).
Mais ces métaphores, quoique la dernière soit assez foixîée, sont vieilles. En voici de plas neuves :
3a8 LKXÉCUTION
Ce qui H*endurcit, inômo h cause de lu séclicresse, est dit gelé :
Gelant venae.
Le murmure de Teau coulant sur des cailloux, devient un murmure caillouteux,
Saxosumque impuiit aurcs Murmur»
L*idée vient de Virgile (saxonuaque sonann Ilrpania, Oéorg, IV, 369), mais Stace est bien plus hardi.
Une roue mal attachée est comparée à un objet qui nage :
prensaiquo rotas auriffa natantea,
(VI. a6a).
La fortune étourdit et obscurcit l'esprit comme un brouillard :
Et caligantes nimiis successibus iriae.
G. — Substitution dk l'inanimé a l'animé
Irriter quelqu'un c'est le rendras âpre :
praecepa discordia iratres Asperat,
(I, 1:37 ; cf. XI, 706 et Sil. Fun. IV, 776).
Aussi hardiment, l'entourage d'un homme est appelé son
flanc :
Dilapsos comit(^s, nudum latns oinnc
(II, 3ia).
Des pensées nombreuses et obscures sont comparées à des nuages :
Talem sub pcclorc nubeni ConsUii volven»
(II, 3ai ; cf. III, 328).
LE SfTYLE DE LA THEBAÎDE 3q9
Des yeux nombreux sont des étoiles :
Stellatum visibus Argos.
(VI, a55, et Ovide, Met,, I, 663).
La taille qui croît est assimilée à un objet qui se dresse :
Surgentes humeros (i).
Le corps blessé et abandonné par la vie est dit au contraire déserter la vie :
Odi artus fragilemque hune corporis nsam, Desertorem animi (a).
Les pieds du cavalier dirigeant son cheval dans une rivière sont appelés des rames :
pedumque Remigio sustentât equum.
(IX, 249; cf. Lucrèce, VI, 736; En. VI, 19; I, 3oi) (3).
Un cheval rapide, ou un sanglier, c'est la foudre :
(1) On pourrait placer cette métaphore dans la 1" catégorie, mais je pense que surgentes dans la pensée de Stace se rapporte plutôt aux objets.
(2) Sénèque a dit :
Tandem spiritum inimicum exspue, Desertor anime
(Phén. 46),
et Je n'hésite pas à voir dans cette métaphore, moins hardie d'ailleurs que celle de la Thébaïde puisque cette dernière appl'que au corps, ce que Sénèque dit de l'âme, la source de l'expression de Stace. H. î^angford Wilson {op. ciL, 15) a donc cru à tort que l'idée première était de Stace. — On notera que cette flgure pouvait aussi prendre place dans la première catégorie. Mais il me semble que Stace méprise bien ici le corps comme étant matière inerte.
(3) L'expression de Stace est aussi juste, mais plus hardie, que celle de Virgile.
33o l'exécution •
Hoc fulmine ruptuxn (i).
(IX, ai8).
Erectus saetis et aduncae fulmine malae,
D. — Substitution db l'animé a l*inanimé
Rien n'est plus fréquent chez les poètes latins que de prêter aux animaux et aux êtres inanimés des sentiments humains. CVtait une beauté, en effet, pour les anciens : « Mirabilis allocutio est, dit Lactance (Ad Th., V,47o) quotiens dura a poctis animantur » (q). On imagine aisément combien Stace s'est appliqué à ce genre de beautés, et on trouve en elïct des métaphores do ce genre presque dans tous ses vers. Nous en choisirons quelques-unes plus remarquables à des titres divers.
Un vêtement trop étroit a peine à recouvrir des épaules trop larges :
Tydea per latos hunieros ambire lahorant Exuviae Calydonis honos.
La mer furieuse s'irrite contre la terre iraiaque terme,,, unda (3).
(1) Le sens de ce vers est très obscur : peut-être hoc fulmine signifiet-ii les exhortations enflammées d'Hippomédon au chevai de Tydôe, car equuB est le sujet de la proposition (hoc fulmine raptum Abstulit... equus).
(2) Cf. 0. Mûllor, ad Th, V, 160 : « Mirantia possunt dici peotora, quia nesclunt iitquc mirantur quld sint passura. Quod autem pectori sensus imputalur nihil est cur haesitemus in tanto praesertim poctœ nostri studio transfernndorum anlmi motuum ad ea quœ per 8e ilHs caront, cu)u8modl vel Bingularia exempla longum est enumerare. »
(3) Cf. Langford Wilson (op. rtt., 11). Je ne cite pas, comme trop fréquonlos, les métaphores empruntées au corps humain : Tœnariee captta alla madent, 1, 3:)6 (cf. 1, 374 vertice acuto Spumantes scopulos) ; bracchia silvurum, I, 302; helti vuUus (VIII, 402); vUcera terrw (VIII, 109), etc. C'est
Ou bien, au contraire, la mer s^endort :
et imbelli recubant nbi lUtora somno
ou bien elle gémit :
Qaantos Tyrrheni gemitas salis.
La poitrine d'un homme s'étonne d'être percée par le fer d'une femme.
Accingmit sese et mirantia ferre Pectora.,. perfringont...
La proue d'un navire désire se briser contre les rochers :
Proram navifragis avidam concurrere saxis.
Au printemps le navire veut partir et hait le cable qui rattache :
Ratis ipsa moram portusqne quietos Odit,
La trompette mugit :
Cornu mugit,
(VI, lao et En. Vil!, Saô).
Les nues s'étonnent d'être vaincues à la course par Arion :
Stupuere relie ta Nubila (I).
par une métaphore du même gonreque la foudre est appelée (à limitation d'Ovide, Uét. XV, 871) la colère de Jupiter :
Non ocius alti In terras cadit ira Jovis.
(III, 3t8; Met. XV, 871).
(1) Virgile (XII, 334) avait dit : Ante Notos Zephyrumque volant (cf. XII, 84) ; Stace lutte contre lui et le dépasse : « Divine dictum I s'écrie le bon Lactance.