Quid dubius haeres ? an times matris (idem
(i) Au chant XI, 329 sqq., Stace la place devant Étéocle.
(2) Ici Stace n'a pu prendre que la tournure, la situation étant Loote différente. A la rigueur, du reste, on pourrait dire qu'il est plus près d'Euripide que de Sénèque. Voici en effet le vers d'Euripide :
(TJ t' a5 Trç^ŒWTTov irpb; xao-t'YvriTov orpéçs.
(Eur. Pa. 457.) •
Et si ce vers ne parait pas décisif, en voici un autre plus convaincant ; Stace dit (VII, 509) :
Regnum, jam me Judicej posce.
Or il n'y a rien dans Sénèque qui ressemble à celte proposition. Mais on lit dans Euripide (P/i. 467-8) :
xpiTTj; ti Ti; Oftûv Y^voiTo xal 6iaXXaxTY)c xaxcôv.
Et de cette ressemblance on pourrait inférer que Stace a quelquefois suivi Euripide, même dftns les scènes refaites par Sénèque.
LES SOURCBS DE LA THEBAÏDB! 97
5i4. Nupsi equidem pepe- 5!25-6. Triste conspectus datur
rîque nefas, sed diligo Pretium toi durumque ;
taies. sed matri placet.
517-8. Religa captas in terga 577-8. An et ipsa palmas vincta
sorores post tergum datas
Inice vincla mihi. Mater triumphi praeda
fratemi vehar ?
Stace s'est donc attaché, autant qu'il Ta pu, dans une scène qui le permettait, aux traces de Sénèaue ; mais il a trouvé plus à prendre dans Virgile. Dans Y Enéide AUecto allume la guerre en faisant tuer par Ascagne un cerf connu et chéri des Latins (En. VII, fyjb sqq.). Dans la Tkébaîde, c'est aussi une Érinys qui, pour empêcher les chefs argiens de se laisser fléchir aux supplications de Jocaste, provoque la mort de deux tigres (i) apprivoisés et la bataille entre Thébains et Argiens (Th. VII, 662 sqq.). Les prêtres de Bacchus ont pour les deux fauves, amenés de l'Inde par leur dieu, les mêmes soins que Silvia pour son cerf (7%. VII, 569 sqq., En. VII, 4^7 sqq.). Les tigres sont aussi apprivoisés que le cerf, mais l'Euménide les fait revenir d'un coup de son fouet à leur naturel féroce. Ils reçoivent les mêmes blessures que le cerf et reviennent gémissant aux portes de la ville comme le cerf aux portes de son étable (Th. VII, 593 sqq., En. VU, 5oo sqq.). La lutte s'engage de la même manière dans les deux poèmes, et l'épisode se termine sur une comparaison pareille ( 7%. VII, 626 sqq., Én.YJI, SaS sqq.).
(1) Pourquoi Stace s'est servi de deux tigres, on le comprend assez dans une ville consacrée à Bacchus, dont le char était traîné par des tigres. Mais il a pu aussi prendre l'idée assez singulière de ces fauves apprivoisés dans Valérius. Par la faute de l'Érinys, Cyzicus excile aussi la guerre en tuant un lion apprivoisé appartenant à la mère des dieux. Cet épisode, inspiré de Virgile, est, du reste, beaucoup plus bref {Arg, III, 19-26). Mais si l'on s'étonne aussi bien du lion de Valérius que des tigres de Stace, il faut se rappeler qu'au dire de Macrobe (V. 17) la mort d'un cerf avait paru à quelques-uns un incident trop futile pour allumer une guerre aussi sérieuse, et un épisode peu digne de l'épopée. — Valérius et Stace voulurent sans doute perfectionner Virgile.
La lutte engagée, Stace, comme Vii^le, invoqae les Muses pour chanter dignement la guerre (7%. VII, 6Ô8 sqq.. En. VII, 64i sqq.) (i).
Dans le combat qui suit, Stace a encore emprunté quelques traits à Virgile, et a fait parler Tydéc un peu comme Tumus (7%. VII, 6ii sqq., En. XI, 459 sqq.). Mais ce sont des traces d'imitation trop fugitives pour qu*il soit utile de les relever une à une ; décrivant des combats épiques, les poètes ne peuvent éviter de nombreuses ressemblances.
i(y* Les suites de la disparition d^âmphiaraÛs (VIII, i-34a).
Amphiaraûs englouti, les enfers s'émeuvent de le voir vivant dans leur sein. Plulon entre d'abord dans une vive colère : il menace son frère Jupiter de relÂcher les Titans foudroyés dont il a la garde ; tout au moins ordonne-t-il à Tisiphone, poar faire horreur au dieu du ciel, d'exciter les deux frères Tun contre l'autre et de donner aux guerriers une audace inouïe. Enfin les paroles très dignes d' Amphiaraûs calment sa colère (i-ia6).
Sur la terre on n'est pas moins étonné (127 sqq.): l'armée gémit et se relire duns son camp, adressant des prières au grand devin (161 sqq.), tandis que les Thébains se réjouissent, surpris toutefois de voir Œdipe sortir de sa cacheUe (318 sqq.). Adraste et les chefs argiens donnent pour successeur à Amphiaraûs Thiodamas, qui s'efforce d'apaiser la terre et l'augure favori d'ApoUon par un sacrifice et une prière (a^i sqq.).
Nul poète autre que Stace n*ayant parlé de Thiodamas — encore est-ce la première fois dans le poème qu*il est question de lui (3) — il n'y a pas à rechercher ici de modèles grecs.
(1) Entre la mort du cerf et l'appel aux Muses, Virgile a consacré plus de cent vers à peindre les préparatifs de la guerre chez les Latins. Stace avait imité ce passage au livre III, 3i5 sqq.
(2) Il y a plus : le poète assure ici que Thlodomas, fils de Mélampus, était l'indispensable associé d'AmphlaraOs dans ses auspices (Vi il, 296 sqq.). Or Jamais dans la Théifàide Amphiaraûs ne consulte les oiseaox avec
d*autant qae Stace est le premier qai ait fait disparaître Amphiaraûs avant les autres chefs. De même, on prouvera ailleurs (i) que que la prière du nouveau devin ne peut être que de Stace, bien qu'elle renferme peut-être plusieurs imitations de Lucrèce (2).
Si Stace n'avait personne à imiter dans cet épisode, il il avait en revanche des modèles quand il a décrit la stupeur de la terre et des enfers à la vue d'Amphiaraûs englouti : la Thébaïde cyclique et la Thébàide d'Antimaque ont dû s'arrêter aussi, moins longuement peut-être, sur cette merveilleuse aventure ; mais il ne nous reste aucun fragment qui nous permette une comparaison, et il semble d'ailleurs qu'à cet endroit, ce soit surtout de Virgile, d'Ovide, que notre auteur se soit inspiré (3). Mécontent en effet de la trop courte peinture qu'il avait pu faire des Enfers dans son second et son quatrième chant, Stace revient sur ce sujet : il fait une rapide allusion aux fleuves infernaux (VIII, 29 sqq.), il énumère les grands coupables, les Titans, Ixion^ Tantale, Pirithoûs, Thésée (VIII, 4^ sqq., 5o sqq.). Or Virgile a aussi représenté, dans le VP chant de V Enéide, les Titans {En, VI, 58o sqq.), Ixion, Pirithoûs, Thésée (i&. 601 sqq.) (4).
Thiodamas : dans le grand épisode du Ili' chant où Amphiaraûs prend les augures avant toute déclaration de guerre, c'est Mélampus lui-même qui accompagne le héros argien.
(1) Voir plus loin.
(2) Th, VIII, 3o3 sqq. De Nat. Rer. 1 sqq.
— 311 ib. V, 5:i4.
Cf. Helm, op. dt. 67 sqq.
(3) Je ne crois pas qu'il faille voir même un simple souvenir d'Homère (Iliade^ XX, 61 sqq.) dans les vers où Stace représente la crainte puis la fureur de Pluton (Ih. VIII, 3t sqq.). Il y a certainement plus d'analogie entre Homère et Stace qu entre Homère et Virgile {En. VIII, 343 sqq.) ; mais ce n'est sans doute qu'une rencontre fortuite.
(4) Virgile parlo aussi de Salmonée (En. VI, 585) et de Phlégyas. Stace ne dit rien ici de Phlégyas ; mais il a résumé ailleurs (I. 712 sqq.) le supplice que lui inflige Virgile. lious comparerons plus loin son idée des Enfers avec celle de Virgile.
lOO LE SUJET ET LES SOURCES
Ces ressemblances sont très fugitives, et Ton peut les nier (i) ; mais assurément Stace s'est souvenu d*Ovide racontant, dans ses Métamorphoses (X, i sqq.), la descente d'Orphée aux Enfers. Il y fait d'ailleurs une allusion, en faisant dire à Pluton irrité :
Odrysiis etiam pudet, heu ! patuisse querelis
Tartara : Vidi egomet blanda inter carmina turpes
Eamenidum lacrimas iterataque pensa sororum.
Me quoque. . . .
(7%. VIU,57 8qq.)
Or, Ovide avait écrit (Met. X, 45 sqq.) :
Tune primam lacrimU victarum carminé fama est Eum^nidum, maduisse gênas
Amphiaraûs, dans sa prière au roi des Enfers, reprend plusieurs fois les paroles d*Orphée dans son invocation, par exemple :
Si licet et sanctis hic ora resolverc fas est Manibus, o cunctis finitor maxime rerum Et satorl...,
(Th. Vm, 90 sqq.)
O positi sub terra numina mundi
In quem recidimus quidquid mortale creamur,
Si licet et, falsi positis ambagibùs oris,
Vera loqui sinitis.
(Met. X, 17 sqq.)
(1) Pourtant il est difficile de croire que Stace dans ces vers :
Arcada nec superis (quid enim mihi nuntius ambas Itque reditque domos ?) emittam et utrumque tenebo Tyndariden [Th. VIII, 48 sqq.),
et dans ceux qui suivent où il mentionne Thésée {ih. 54) , Alcide (55), Orphée (57) n'ait pas eu plus qu'une réminiscence de ce passage de Virgile {En. VI, 119 sqq.) :
Si potuit mânes arcessere conju^is Orplieus
Threicia fretus cithara fidibusque canorls;
Si fratrem Pollux seterna morte redemit
Itque reditque via m totiens. Quid Thesea magnum,
Quid memorem Alciden ?
Les sources de la thébaîdb ipi
Il s'excuse de la même manière :
Nec ad Herculeos (unde haec mihi pectora? raptus Nec venerem inlicitam (crede his insîgnibus) ausi Intramus Lethen : fugîal ne trislis in nrabram Gerberas aut nostros lîmeat Proserpina cnrrus (i).
(Th, VIII, 95 sqq.)
Non hue ut opaca viderem Tartara descend! ; nec uti villosa colubris Terna Mednsaei vincirem guttnra monstri.
{Met. X, ai sqq.)
Peut-être même l'allusion finale d'Amphiaraûs à sa coupable épouse (Th. VIII, 120 sqq.) a-t-elle été suggérée à Stace par la prière d'Orphée en faveur d'Eurydice (Met. X, a3 sqq.) (2).
17® Aristib et mort de Tydée (VIII, 342-766).
Cependant l'aube a lui, et les Thébains, prêts au combat, sortent par les sept portes (VIII, 35o sqq.) : Créon par la porte Ogygie ; Étéocle par la porte Neisté : Hémon, par la porte Homoloïde ; Hypsée par la porte Electre ; Eurymédon par la porte Hypsisté; Ménécée par la porte Dircé.
De leur côté se préparent les Argiens, tristes de la perte d'un chef (363 sqq.).
Et aussitôt le combat s'engage (373 sqq.) Parmi les plus vaillants guerriers se distinguent Hémon et Tydée, celui-ci protégé par Minerve, celui-là par Hercule; mais Tydée, ayant mis en fuite Hémon, est maître du champ de bataille (456-535) . Il tue Prothoûs,
(1) et. En. VI, 400 sqq. :
Licet ingens janilor antro Aeternum latrans exsangues terrcat umbras ; Gasta licet patrui servet Proserpina limen.
(2) Je ne tiens pas compte de quelques réminiscences insignifiantes, comme l'anxiété qui retient Adraste éveillé tandis que tous dorment (TA. VIII, 259 sqq. — Cf. En. VIII, 26 sqq. II. II, 10 sqq.).
It>2 LE SUJET BT LES SOURCES
Gorymbus, Aiys, le doox fiancé d'Ismène, qui le pleure (654-^) ; il menace Étéocle que TÉrinys soustrait à grand peine à ses coups ; il est attaqué par tous et ne cède pas, semant de toutes parts le carnage (655-7 15).
Enfin il est frappé au ventre par Mélanippe, et, mourant, le tue, puis il se lait apporter sa tête par Gapanée et la dévore, se privant ainsi de Timmortalité que lui avait obtenue Minerve (716-766).
Toute cette fin du VIII* chant est empruntée dans son fond à la légende (i); mais Stace a évidemment changé tous les détails, et introduit Tépisode d'Atys (554-654).
En ce qui touche cet épisode, je ne sais si Stace n*en aurait pas pris Tidée dans la Thébaïde cyclique : Mimnerme (Arg, Soph. Antig.) faisait allusion au meurtre dlsuiène par Tydée sur le bord de Tlsménos, et il n'est pas impossible qu'il eût emprunté ce détail à la vieille Thébaïde (3). Mais les tragiques, Eschyle, Sophocle et Euripide, ayant mis sur le théâtre Ismène vivante après la guen-e des Sept, Stace n'a pas osé la représenter tuée par Tydée ; et, comme il voulait pourtant profiter de cette scène émouvante, il a substitué à Ismène son fiancé Atys. En tout cas Stace n'est. pas le premier qui ait imaginé cette scène du meurtre d'un fiancé dans une guerre : V Iliade nous montre Idoménée tuant Othryoneus, que Priam avait promis à sa fille Cassandre, et raillant cruellement ses fiançailles (XIII, 363 sqq.). Virgile, après Homère, avait fait périr dans Troie saccagée Corèbe, fiancé aussi de Cassandre {En. II, 34i sqq.) (3). Mais Stace est le
(1) Cf. ApoIIodore, IIl, 75 et 76.
(2) Cf. Phérécyde, et voyez sur ce point le9 Légendes Thébaines, cb. III, 4.
(3; Virgile n'a fait qu'indiquer la scène ; peut être l'eût-il développée s'il avait eu le temps de revoir son œuvre, car le dernier vers est inachevé. En tout cas. Slace n'a imité directement ni Homère ni Virgile, bien qu'on puisse trouver quelque rapport entre Ins amères railleries d'idoménée et celles de tydée (VIII, 588 sqq). Dans les vprs 636 ?qq., Stace laralt s'être souvenu d'un autre passage de ï Enéide (X. 506, 841 sqq.). Siltus Italiens s'est aussi inspiré de Virgile {Punie, V, 287 sqq.).
LES SOURCES DE LA THEBAÎDE Io3
premier qui ait donné tant de développement à un épisode touchant, quelquefois puéril.
Les détails du combat sont presque tous empruntés à Virgile. Dès le moment où il fait sortir les Thébains, Stace se rappelle Y Enéide^ et comme Vii^le, plus exactement du reste, il compare les sept colonnes béotiennes aux sept bouches du Nil {Th. VIII, 358 sqq. ; En, IX, 3o sqq.).
La mêlée générale est peinte en traits yirgiliens :
Jam clipeus clipeis, umbone repellitur umbo, etc.
{Th. Vlll, 397 sqq. Cf. Enéide, X, 356 sqq.) (i).
Comme Virgile aussi, Stace songe à une tempête furieuse sur les eaux en décrivant les remous des combattants (7%. VIII, 406 sqq., En. IX, 666 sqq. (2).
Dans les épisodes particuliers, Virgile est souvent encore mis à contribution. Quand le Béotien Idas est tué par Tydée et brûlé par la torche qu'il porte {Th. VIII, 466 sqq.), on se souvient de Corynaeus {En. XII, 298 sqq.) (3). Butés a la tête fendue par Hémon {Th. VIII, 487 sqq.) comme Pandare par Turnus {En. IX, 750 sqq.). Le même Hémon, privé d'Hercule son protecteur divin, faiblit {Théh. ib. 519 sqq.), comme Turnus, privé de Jutunie {En. XII, 903 sqq.) (4). Le chantre Corymbus, qui était venu sur les champs de bataille peut-être pour célébrer plus tard les combats, est une réplique
(1) Tous les poètes épiques ont fait la même peinture. Voyez notamment H. II. XIII, 129 sqq. ; Ennius : premitur pede pes atqiie armis arma teruntur (Vahlen p. 81) ; llias Latina, 2^6 ; Ov. Met. IX, 44 sqq. ; Silius Italiens, IV, 355, etc.
(2) Cf. II. XII, 156 sqq. Ennius, Ann. fr. 304, Silius Italiens, Punica, IX, 32 sqq.
(3) On se souvient surtout de Florus racontant (1, 12) que les Fidénates, incapables de lutter, à armes égales^ contre les Romains, s'armèrent de torches et de bandelettes, à la manière des Furies, mais furent vaincus et brûlés par leurs propres torches. Ce doit être là, du reste, quelque invention de rhéteur.
(4) Cf. Iliade, XVI, 786 sqq.
Io4 LB BUJRT RT LES HOURCBS
afTaiblie du Crétheufl de Virgile (En. IX, 774 *44-)* ^ ^^ An Tydée, accablé de traits (VIII, 700 Bqq.), ressemble Tisiblenient à Tumus qui subit l'effort de tous les Troyens (En. IX, 806 sqq.) et à Knée (En. X, 886 sqq.) (i).
Cette dernière peinture est du reste classique : on la voit aussi chez Homère (//. XVI, loa sqq.) et chezEnnius (VahL /'.,430* ^^^^ Stace ne leur a rien emprunté; en revanche il a pris un trait à Lucain :
.... InuBta Temporibus nuda aéra sedent.
(TA. VIII, 708 sqq.)
Et galeae fragmenta cavae compressa perurunt Tempora.
(Phare. VI, ig3.)
Bien d'autres imitations ou emprunts inconscients seraient encore à signaler, surtout dans les comparaisons que d'ailleurs nous étudierons à part ; une seule mérite d'être notée :
Mors fraitur caelo bellatoremque volando Gampum operit nigraque viros invitât hiatu.
(rA.VIll,377Sqq.)
Or, Sénèque avait dit :
Mors atra avidos oriê hiatus Pandit et omnes explicat alas.
(Sén. Œdipe, i64-5.)
18" Mort d'HippomAdon (IX, 1-669).
La fureur de Tydée a enflammé d'une nouvelle rage les Thébains ; et tandis que Polynice se lamente et veut se percer de son épée sur le cadavre de son ami (33-85). les Thébains, sous la conduite d'Étéocle, s'élancent pour enlever le corps de Tydée que défendent vaillamment Hippomédon et les Argiens. La lutte est
(1) Comparez notamment Théb. VIII, 704-5, et Enéide X, 887. SUee avait dé]à fait la même deacription, à propos de Tydée précisément, II, 668 sqq.
LES SOURCES DE LA TH^BAÎDE Io5
acharnée, et, bien qu'attaqué de toutes parts, Hippomédon ne cède pas, jusqu'au moment où un faux avis de Tisiphone, déguisée en Argien, le conduit hors du champ de bataille (86-176).
Les Thébains s'emparent du cadavre \ mais Hippomédon revient plus impétueux, monte sur le cheval de Tydée, et fait fuir tous les ennemis devant lui. A leur suite, il se précipite dans rismène grossi et fait un effroyable carnage : il tue même Grénée, petit-fils du fleuve Ismène, qui l'a provoqué (177-314). Mais le fleuve, pour venger Tenfant, s'enfle et fait perdre pied à Hippomédon, l'écartant du rivage (3i5-5o5). Il va périr noyé, quand sur sa prière et à la demande de Junon, Jupiter lui permet de se traîner sur le bord, où il est accablé de traits par les Thébains et dépouillé par Hypsée (5o6-546) ;' mais Hypsée lui-même est tué par Gapanée (547-569).
Ici Stace a imité deux épisodes d*Homèro : la lutte pour le cadavre de Patrocle (IL XVII et XVIII, 122 sqq.) et le combat d'Achille contre le fleuve Xanthe (la p.à;(7j 7rapa7roTà[xioç, IL XXI, 233 sqq.).
Dans le premier épisode, il n'a pas imité directement Homère, mais à deux ou trois reprises il s'en est souvenu : au moment où Hippomédon va arracher aux Thébains le corps de Tydée, Tisiphone, sous la figure de F Argien Halys, vient lui annoncer faussement que les ennemis ont fait Adraste prisonnier, et Hippomédon court le délivrer (7%. VIII, i44 sqq.). Dans Y Iliade, tandis qu'on se bat autour de Patrocle mort, Ménélas va dépouiller Euphorbe, qui a blessé Tami d'Achille, quand Apollon, qui s'est dissimulé sous l'apparence de Mentée, vient avertir Hector de l'audace de Ménélas (iZ. XVII, 70 sqq.) (I).
De même Hippomédon, protégeant Tydée comme sa mère défend contre les loups un jeune veau (Th, VIII, iio sqq.), ressemble assez à Ajax couvrant de son bouclier le fils de
(1) On voit toutes les différences entre les deux peintures et on en trouverait de plus voisines soit dans Vlliade^ soit dans VÉnéide (p. ex. //. XXI> 599-611 ; En, X, 636 sqq.). Mais c'est surtout la place de celle-ci qui nous incline à croire que Stace s'en est souvenu.
Io6 LE SUJET ET LES SOURCES
Menœtios, comme un lion défend ses petits (IL XVII, i32 sqq.).
Enfin ti'ois fois chez Stace comme chez Homère, Tennemi s'empare du cadavre et le perd :
Ter Gadmaea phalanx torvnm abduxere cadaver Ter retrahunt Danai : Siculi velut anxia pnppis, etc.
(Th. VIII, 140 sqq.)
Cf. IL XVIII, i55 sqq. :
Tpl; (lèv [J.IV...
Tpl; Sa Sy' Aiavre;. . .
fî); Ô'àirb (ra>(iaroc o^ti Xêovt' aiÔuva (l).
Nulle part, comme on le voit, on ne peut signaler une imitation précise; mais ces rapports ne paraissent pas fortuits, d'autant que Stace a dû remonter jusqu'à Homère pour trouver une lutte sur un cadavre, Virgile n'en ayant pas représenté (2). Il se peut toutefois qu'une scène analogue se soit rencontrée dans la Thébaide cyclique^ et que Stace l'y ait été chercher ; mais sur ce point comme sur tant d'autres nous n'avons aucune lumière.
Dans la (Ai/Tq iraGaTroTâjjLioç les ressemblances sont plus frappantes, bien que Stace ait réussi à faire sien cet épisode et par la cause qu'il attribue à la colère du fleuve et par nombre de détails.
Arrivés au bord de l'Ismène (Th. IX, aaS; //. XXI, t), les Argiens fugitifs se précipitent dans le fleuve entraînant les rives avec eux (Th. 280 sqq.), comme les Troyens dans le
(1) Avec quelque bonne volonté, on pourrait rapprocher encore d'Homère un autre passage de Stace : les Thébains, maîtres du corps de Tydée, rinsultent et le frappent, féroces et joyeux [Th. IX 177-188). Ainsi les Grecs maltraitèrent le cadavre d'Hector [II. XXII, 369 375;. Au reste, Stace nous avait déjà donné un développement identique à propos de la béte féroce tuée par Corèbe (TA. I, 616 sqq.).
(2) Notons cependant un souvenir de VÉnéide .- Hanc tibi Tydeus, Tydeus ipse rapit {Th. IX, 137-8). Pallas te hoc vulnere, Pallas Immolât (En. Xill, 348).
LES SOURCES DE LA THÉBAÏDE lOJ
Xanthe (/Z. 9 sqq.), mais Hippomédon les suit et apparaît parmi eux dans les eaux comme un dauphin parmi les poissons {Th, 24^ sqq. (i); //. aa sqq.).
Ici Stace se sépare d'Homère : tandis que chez celui-ci le fleuve prend dès le début fait et cause pour ses Troyens, rismène reste d'abord indifférent, caché dans ses gçottes profondes. Mais le petit-fils du fleuve, Crénée (2), fils de la nymphe Isménis et de Faunus, ayant provoqué Hippomédon^ est tué par lui, et sa mère (3) se plaint à Flsmène. Alors recommence l'imitation i-l'Ismène prend à témoin Jupiter de la profanation de ses eaux (IX, 4^9 sqq), comme le Xanthe implore Apollon (//. XXI, 3oo sqq.). Puis il appelle à son aide les fleuves, ses voisins {Th. IX, 44? sqq.) comme le Xanthe {II. XXI, 3o8 sqq.), toutes ses sources (7%. IX, 45i sqq.), comme le Xanthe encore (//. XXI, 235). Hippomédon est bousculé par le fleuve, comme Achille {Théb, IX, 459 sqq^ ; //. XXI, 240 sqq.), poursuivi même ainsi qu'Achille Th. IX, 488 sqq. ; IL XXI, 266). Enfin Hippomédon saisit un frêne (4) qui s'avançait au loin dans les eaux et s'y suspend; mais le frêne s'écroule, et à ses racines se creuse un tourbillon quiengloutit plus profondément le héros (7%. IX, 492, sqq.). Dans l Iliade aussi Achille saisit un orme qui s'écroule pareillement, mais dont le tronc, comme un pont,
(1) Stace^ dans cette comparaisoD, ajoute un trait qui lui est peut-être fourni par Pline {B. N, IX, 8) : et visis malit certare carinis {Th. IX, 247).
(2) Nom bien choisi pour le fils d'une nymphe des eaux. On le trouve aussi cheï Valérius Flaccus (Arg. III, 177 sqq.), qui en fait un enfant aimé des nymphes, mais ne nous dit pas son origine et ne fait guère que le nommer.
(3) Stace parait croire que Thèbes est au bord de la mer, car c'est aux confins du fleuve et de la mer que le fils retrouve sa mère (vers 352, 370 sqq.): d'ailleurs l'Ismène ne se jette pas duns la mer, mais dans le lac Hylica.
(4) Stace dit : Undarum ac terrae dubio sed amicior undis Fraxinus (IX 49&). Donc Hippomédon a pu l'attraper sans s'approclicr tout à fait de la rive, et le fleuve n'a pas eu de peine à le ressaisir plus sûrement encore. Aussi, je m'étonne que Helm ait {op. cit. 23) reproché à Stace l'ineptie d'un passage qui est au contraire bien clair et vraisemblable.
permet au fils de Thétis de gagner la terre ferme où le fleuve le poursuit (IL XXI, a^a sqq.).
C'est à ce moment que les deux guerriers, désespérant de leur salut, supplient les dieux de ne pas les faire périr dans l'eau, comme des pâtres surpris par une inondation (Th, IX, 5o8 sqq. ; II. XXI, a8i sqq.). Les dieux exaucent leur prière à tous les deux, mais Stace n'a pas osé reproduire l'invention assez bizarre d'Homère pour expliquer la retraite du fleuve (i).
Les imitations sont évidentes, mais on voit aussi les différences : Stace n'a pas seulement allongé, mais il a varié son épisode, et Crénée est fort joliment peint dans ses jeux et dans sa mort ; surtout le poète a très bien su accommoder à son plan le récit homérique. D'ailleurs tous ses traits ne sont pas également heureux, et il est remarquable qu'il doit à Lucain ses vers recherchés et faux. Car Lucain a décrit aussi un combat dans l'eau, et Stace l'a parfois imité :
(1) Silius Ilalicus, qui y est allé aussi de sa (jl^xy) Trapairotàt^ioc, n'a pas eu ce scrupule, et il a montré Vulcain brûlant cruellement le fleuve, à la prière de Vénus {Punie. IV, 676 sqq.). Il est facile de citer des vers parenta dans les deux poèmes ; ainsi dans la Thébaïde (IX, 43 sqq.) :
Slipatus caedibus artas In fréta quaero vias ; non Strymonos impla tanto Stagna cruore natant ; non spumifer altius Hebrus Grddivo bellante rubet ;
dans les Puniques (IV, 662 sqq.) :
Quot corpora porto Dextra fusa tuo ! clipeis galeisque virorum Quos mactas artatus iter cursumque reliqui.
Gaede, vides, stagna alla rubent retroque feruntur.
Ressemblance aussi dans la manière dont l'Ismène et la Trébie s'aperçoivent du tumulte et se fâchent :
Théb, IX, 404 sqq.
Punie, IV, 638 sqq.
Cf. aussi Th. IX, 472 (et objecta dispellit fluminaparma) et Pun. IV, 652.
a« Mille modis leti miseros mors una fatigat.
(Th. IV, 280.)
Mille modos inter leti mors una timori est.
{Ph. m, 689.)
h. Induit a tergo Mycalesia cuspis Agyrtem — ,
Respexit, nusquam auctor erat, sed concita tractu Gurgitis effugiens invenerat hasta cruorem.
{Th. IX, 281 sqq.)
Inrita tela suas peragunt in gurgite caedes, Et quodeumque cadit frustrato pondère ferrum Exceptum mediis invenit volnus in undis.
iPh. III, 58o sqq.)
Stace a laissé quelques blessures bizarres à son prédécesseur (par exemple, Ph. III, 58^ sqq.); mais il Fa renforcé quelquefois. Ainsi Lucain avait dit :
Ausus romanae graia de puppe carinae Injeclare manum; sed eam gravis insuper îclus Amputât : illa tamen nisu quo prenderat haesit Deriguitque tenens strictis immortua nervis.
{Ph, III, 6io sqq )
Stace écrit :
Flumineam rapiente vado puer Argipus ulmum , Prenderat, insignes humeros férus ense Meaœceus Amputât ; iUe cadens, nondum conamine adempto, Truncus in excelsis spectat sua bracchia ramis.
(Th. IX, 266 sqq.)
On relèverait sans peine d'autres souvenirs de Virgile ou d'Ovide. Ainsi {En. X, 600 sqq.), Énée tue deux frères dont l'un demande la vie en disant à celui-ci :
Morere et fratrem ne deserc frater.
Hippomédon tue Thespiades et comme son frère Panémus demande le même sort, il lui fait grâce :
Vive superstes, ait, diraeque ad mœnia Thebes Solus abi, miseros non decepture parentes.
(Th. IX,a9asqq.)
C'est ce qu'on peut appeler une imitation e contrario.
Signalons encore Th. IX, 3oo, En. X, 56o (Cf. IL XXI, I2Q sqq.); Th. IX, 33^ et En. VIII, 691 sqq. ; Th. IX, 548 sqq., 557 sqq. et En. X, 7^3 sqq., 490 sqq., 83o sqq. Cf. Ov. Met. IX, 7.
190 Mort de Parthénopée (IX, 570-907).
Dans la nuit précédente, Atalante, mère de Parthénopée, avait fait un songe effrayant. Pleine de crainte, elle accourt prier Diane : celle-ci, sachant Parthénopée menacé, gémit et s'élance vers Thèbes. En route elle rencontre Apollon, affligé lui-même de la mort d'Amphiaraûs et qui ne peut que lui confirmer l'arrêt irrévocable du destin : Diane poursuit sa route, voulant du moins illustrer les derniers moments de Parthénopée (570-669).
Elle emplit de ses flèches divines le carquois de Parthénopée qui s'illustre : mais elle est forcée par Mars de quitter le champ de bataille, et le fils d' Atalante, échappé aux coups d'Amphion, périt sous la lance de Dry as, qui tombe mystérieusement frappé (670-876). Adieux touchants de Parthénopée à son cheval, à son ami Dorcée, à sa mère (876-907).
Il ne semble pas que dans toute cette pai1;ie Stace ait rien emprunté aux poètes grecs : du moins n'a-t-il rien tiré de la Thébaïde d'Antimaque, puisque celui-ci disait Parthénopée fils de Talaos et de Lysimaché {Sch. ad Eurip. Phœn. i5o Kinkel, fr. 34) (i), ni sans doute de la Thébaïde cyclique
(1) Il y a désaccord, en efifet, sur la naissance de Parthénopée : les uns le disaient fils de Talaos et de Lysimaché (Se. ad. S. Œd. Col. 1320. — Antimaquo selon Sch. ad Eur, Phœn. 130, — Apd. I, 103. Th. cycL Paus., IX, 18, 6), les autres fils d'Atalante et de Méléagre (Hygin. 99^ Mytli. Vat. I, 174, Sch. Th. IV, 3D9) ou de Mars [Apd. III, 109), on de Milanion (Hellanikos, selon Sch. ad Eur. Ph., 150, Apd. III, 63, 109, Servins ad Àen, VI, 480). Stace, à son ordinaire qnand la chose est
LEg SOURGES.de la THBBAIDB III
(Pau8, i8, 6) ; mais peut-être a-t-il pris l'idée du songe d'Atalante dans quelque tragédie, car si les tragiques grecs aimaient les songes, les tragiques latins ont hérité d'eux le goût du merveilleux et Pacuvius a fait une Atalante (cf. Ribbeek, Trag. laL, p. 65 sqq.). Quoi qu'il en soit, le songe d' Atalante peut fort bien être de l'invention de Stace, d'autant qu'un détail au moins parait purement romain (1). Ce qui suit, la rencontre de Diane et d'Apollon, dont résulte
obscure, s'inquiète peu de ces divergences et ne nomme nulle part son père.
Ce qui complique encore la difficulté, c'est qu'il y a eu deux Atalante : l'une tJlle de Schœneus, l'autre fille de lasos (ou lasios). La ttlle de Schœneus épousa Hippomènes qui l'avait vaincue à la course ; celle do lasos épousa Milanion {Sch, ad Eur, Phosn., 152). C'est celle-ci qu'on présente ordinairement comme la mère de Parthénopée ; mais il y a souvent confusion : ainsi, selon Euripide (Apd. 111, 1U9), elle était fille de Ménalos (le mont Ménale, eu Arcadie — ce qui mon Ire bien qu'il s'agit ici de la mère d 'Atalante, Euripide appelle en effet Atalante fille de Ménale, MatvdcXov xôpa. Phan. 1169), et épouse non de Milanion, mais d'Hippomènes. Stace n'a pas manqué de faire la même confusion : après l'avoir dite partout arcadlenne (Th. IX, 571, 573, XI, 178, XII, 805, etc.), il la fait lutter à la course contre les prétendants comme l'autre Atalante, VL 541 sqq., tout en . l'appelant Maena lia Atalanle.
Selon Eschyle il est tué par Aktôr fSeplJ à la porte Hypsisté. Selon la Théb. cyclique (Paus. IX, 18, 6) et selon Eurip. (Pk. 1156), ii fut tué par Periklymène et selon Apd. (111, 74) par Amphidicus.
(1) Après son rêve Atalante. se lave dans l'eau pure, ce qui était la coutume grecque (cf. Escb. Perses, 201-2, et Aristuph. Grenouilles, 1376); mais elle procède à sa purification, les pieds nus comme Didon {En. IV, 518) ; et précisément Servius fait, à propos du vers de Virgile, cette remarque : a In sacris nihil solet esse praeligatum. . . Soient et resolutoria sacrificia ab auspicibus fieri, et ad Junonis Lucinae sacra non licel accedere , nisi solutis nodis. a
De ce que Stace rappelle (585 sqq.) la 'vieille coutume grecque de diviniser des arbres, il ne s'ensuit p^ qu'il emprunte ce passage à un poète grec, car la coutume était bien connue (cf. Pline, H. N. XII, 2 et Tacite, Germ.'Q), et une remarque qu'il fait (numenque colendo Fecerat), est bien de son temps. Cf. Martial, Vlll, 24, 6 :
Qui IJngit sacros auro vel marmore vultus Non facit ille deos ; qui rogat ille facit.
lia LE SUJET ET LES SOURCES
une éclipse, est du Stace authentique (i) : de même, en général, tout ce qu'il raconte de la faveur de Diane pour Parthénopée ; car, selon la tradition grecque, c'était à cause de Parthénopée, soit qu'il fût né d'un amour clandestin avant qu'Atalante eut épousé Milanion, soit qu'il fût né après ce mariage, que Diane avait chassé Atalante, sa compagne, vouée comme elle à la virginité (Cf. Sch. ad Eurip., Ph. i53). Stace a pris soin d'exposer que la grâce de l'enfant avait au contraire touché Diane (IX, 6ia sqq.) et que la déesse avait conservé près d'elle Atalante. C'est qu'il voulait donner à Parthénopée quelques traits de la Camille de Virgile et dans la manière dont Diane protège celle-ci pendant sa vie, et dans la vengeance qu'elle tire de son meurtrier. De même, en effet, que dans Virgile (JÉn. XI, 591 sqq.) Diane ordonne à une de ses nymphes de frapper aussitôt celui qui aura tué Camille, de même dans Stace (Th. IX, 665 sqq.) elle assure Apollon que le meurtrier tombera sous ses flèches. Et Dryas, vainqueur de Parthénopée, est tué mystérieusement {Th. IX, 8^5 sqq.) comme Arruns vainqueur de Camille {En. XI, 864 sqq.).
On trouve encore d'autres imitations évidentes : Parthénopée insulte ses ennemis (IX, 790 sqq.) conmie Numanus dans V Enéide (IX, 698 sqq.) : tous deux traitent leurs ennemis d'efl'éminés {Th. IX, 773 sqq. ; En. IX, 614 sqq.), tous deux se vantent d'appartenir à une race vigoureusement trempée par les fatigues {Th. IX, 797 sqq, ; En, IX, 6o3 sqq.). Quelques vers de Stace sont même calqués sur ceux de Virgile {Th. IX, 796 sqq ; En. IX, 6i5 sqq. ; Th. IX, 797 ; En. IX, 6o3). Parthénopée blesse Corèbe à la gorge, comme Camille Butés (2), lès vers de Virgile sont très exactement reproduits {En, XI, 692 sqq. ; Th. IX, 746 sqq.).
(1) Mais Ovide y est pour quelque chose. C'est avec autant d'esprit qu'il raconte dans les Métamorphoses comment se produit une éclipse ou une apparence d'éclipsé. Mét.^ IV, â02 sqq.
(2) Cf. //. XXII, 324 sqq. et Stace lui-même, Th. VIH, 526 sqq. — Rapprochons encore pour ne rien oublier, mais sans croire à une imitation, Th. IX, 708. En. IX, 763 ; Th. IX, 768 sqq., Lucaln, È*hars. III, 588 sqq.
LES SOURCES DE LA TH^BAÎDE Il3
20° Intervention de Junon (X, a-i6i).
Après la longue journée de massacres que racontent les livres VIll et IX, la nuit est enfin venue séparer les combattants. Les Thébains ont subi de grosses pertes ; mais, fiers d'avoir tué quatre cbefs argiens et sûrs de la victoire, ils décident de cerner leurs ennemis découragés et de leur couper la retraite (i-48).
Or, émue des supplications des femmes argiennes, Jnnon excite le Sommeil à endormir les sentinelles thébaines. Le Sommeil arrive, assoupissant tout sur son passage (49-i55). En même .temps Thiodamas, averti pendant le jour par des prodiges favorables et au commencement de la nuit par une apparition d'Amphiaraûs, déclare aux chefs argiens rassemblés que leurs ennemis leur sont livrés et qu'il va les massacrer tous avec trente hommes d'élite qu'il choisit lui-même (i56-a6i).
Stace dans cette première partie a mélangé de la façon la plus inattendue les imitations d'Homère, de Virgile et d'Ovide. Il doit à Virgile Tidée d'entourer le camp argien de Thébains en armes pendant la nuit (X, ^o sqq.), car ainsi fait Turnus pour le camp troyen (En, IX, iSg sqq.); mais on ne peut relever ici aucune imitation de détail (sauf peut-être Th. X, 4^ « vallum undique cingunt — Ignibus infestis », et En, EX, 160 m et mœnia cingere flammis »). A Homère il doit l'idée de recourir au Sommeil pour permettre aux Argiens un massacre de leurs ennemis (Th. X, 79 sqq. ; //. XIII, 225 sqq.); mais ici encore nulle imitation de détail: les détails viennent d'Ovide (Métam. XI, 585 sqq.) (i). Chez les deux poètes, Junon charge Iris de son message au Sommeil, et Iris est décrite presque dans les mêmes termes (Th. X, 80 sqq., Met, XI, 589 sqq.). La demeure du Sommeil, son antre aux extrémités du monde, silencieux et comme mort,
(1) SiliuB Italicus a aas^i imité cet épisode {Pun. X, 337 sqq.). Sur Ovide et Stace dans cet épisode, cf. l'analyse excellente de Helm (op. cit. 61 sqq.)
Il4 LB SUJET BT LBS SOURCES
sont décrits de semblable manière (7%. 84-88, 9i-95, Met. XI, 593-602) Stace renforce seulement la description par un emprunt aux Enfers de Virgule (Th, XI, 88 sqq., en. VI, ajS sqq.). En revanche, quelques traits d'Ovide, comme le murmure d'une rivière d'oubli et des plants de pavots (Met. XI, 602 sqq.), sont à peine indiqués par Stace (Th. X, 96 sqq.). Autour du Sommeil couché sur un lit plus moelleux et plus poétique chez Stace (X, 106 sqq.)que chez Ovide (XI, 610 sqq.), repose la troupe innombrable des Songes (Th. X, iio sqq. ; Met. XI, 6i3 sqq.). Mais Stace y ajoute la Volupté et l'Amour (peut-être en souvenir de l'épisode d'Homère qui lui a inspiré l'idée du sien), ainsi que le Labeur fatigué et la Mort (cf. Én.\h î*77-8). Chez l'un et l'autre poète, Iris éveille le Sommeil de la même façon, par l'éclat de ses rayons, mais plus péniblement chez Stace (X, 119 sqq.. Met. XI, 617 sqq.). La prière est conçue presque dans les mêmes termes (si l'on tient compte de la différence des requêtes), et le Sommeil y répond du même mouvement fatigué. Puis Iris s'échappe tout près de céder au sommeil (Th. X, i3a sqq., Met. XI, 63o sqq.). Mais dans les Métamorphoses le Dieu envoie à sa place son serviteur Morphée; dans la Thébaïde, il part lui-même (comme dans V Iliade, XIII, 354 sqq.); toutefois il ne fait qu'endormir les Thébains, et c'est Junon même qui va avertir de sa ruse Thiodamas qui repose (i).
On relève encore une autre imitation d'Homère dans le passage étudié : si Junon favorise les Argiens, c'est qu'elle a été touchée par le don d'un peplura que lui ont porté les Argiennes. Ainsi dans V Iliade (VI, 288 sqq.), les Troyennes essayent de fléchir Athéné. I^a cérémonie, un peu plus développée chez Stace que chez Homère, et moins naïve, se
(1) Stace ne le déclare pas nettement, mais il faut le supposer. Remarquons que c'est aussi Junon qui, dans VÉnéide, invite Turnus à profiter de l'absence d'Énée pour attaquer le camp troyen ; mais c'est Iris qui va trouver Turnus (En. IX, 1 sqq.)
LBS SOURCaSS DB LA THKBAÎDB Il5
déroule de la même manière et quelques vers paraissent presque traduits, par exemple :
Th. X, 59 sqq. //. VI, ^ sqq.
— 65 sqq. — 3oa sqq.
— 66 sqq. — 3oi (i).
ai* La sortie nocturne.
Dévouement de Hoplée et de Dymas (X, a6!i-44S)-
Thiodamas, guidé par Jnnon, est parti avec trente Argieos, armés par leurs compagn<Mis ; il fait un horrible massacre des Thébains endormis, puis revient, après avoir remercié Apollon. Enhardis par ce facile succès, Hoplée, écuyer de Tydée, et Dymas, ami de Parthénopée, osent tenter de ravir aux Thébains le corps Ae leurs chefs. Ils réussissent à les saisir ; mais surpris par des éclaireurs thébains que commande Amphion, Tun est tué, et l'autre, invité à trahir, se tue. Le poète se glorifie de les avoir chantés, comme Virgile chanta Nisus et Euryale (347-44^)-
C'est encore, très visiblement, Homère et surtout Virgile qui font les frais de cet épisode, comme le montrera une brève analyse de la Dolonie et de Thistoire de Nisus et Euryale.
Dans la Dolonie (Iliade^ X), Agamemnon et Ménélas ayant réveillé et rassemblé les chefs à la hâte (i-aoi),' Nestor propose que Fun d'eux aille reconnaître le camp des Troyens. Diomède accepte et s'adjoint Ulysse (202-a53). Armés par leurs amis, Diomède et Ulysâe partent sous la protection d'Athéné, se cachent pour laisser passer un espion envoyé par Hector, Dolon, puis le saisissent, l'interrogent sur l'emplacement des Troyens, et le tuent (254-401). Ayant fait de ses vêtements et de ses armes liés à un tamaris un trophée
(1) Virgile a fait allusion à cette scène d'Homère {En. 1, 480 sqq.) ; mais il est très court et Stace n'a rien imité de lui. Silius {Pwi. VII, 74 sqq.) s'est inspiré aussi d'Homère.
Il6 LE SUJET ET LES SOURCES
à Athéné, ils continuent leur route, et trouvent les Thraces et leurs chevaux. Diomède tue douze guerriers et leur chef. Ulysse tire de côté les cadavres et attelle les chevaux ; puis tous deux, sur le conseil d' Athéné, se hâtent de partir (46i- 5i4). Tandis qu'éveillé par Apollon, Hippocoon constate le carnage de ses compatriotes thraces, Diomède et Ulysse rentrent au camp avec les chevaux capturés et les armes de Dolon.
Au IXe chant de VÉnéide, nous voyons d'abord qu'en l'absence d'Énée, Turnus s'est élancé contre les Troyens et, après avoir brûlé leurs vaisseaux, a fait assiéger ses ennemis par Ménapus (i-iSj). Ceux-ci entourent le camp de flammes et passent la nuit dans les jeux, sous les regards effrayés des Troyens (i58-i74)- Nisuset Euryale décident d'aller ensemble, à travers l'ennemi, prévenir Enée (175-222). Ils s'ouvrent de leur projet aux chefs troyens émerveillés : adieux, promesses, armes échangées, départ (223-3 14). Ils massacrent les Latins (3i5-365) et passent; mais aperçus par Volcens et une troupe de cavaliers latins, grâce au casque brillant de Messapus qu'a ravi Euryale, ils se sauvent dans les bois, et meurent l'un après l'autre, Euryale le premier, Nisus en vengeant son ami (366-448). Au point du jour les Latins s'avancent contre le camp troyen, ayant mis au bout d'une pique les têtes des deux amis.
Les ressemblances entre les trois poètes sont évidentes ; mais on constate aisément que Stace, tout en reproduisant quelques détails d'Homère négligés par Virgile, a imité en général Virgile. Dans ï Enéide et dans la Thébaïde l'épisode est préparé et expliqué de la même manière, et les deux jeunes amis surpris de la même façon payent de leur vie leur dévouement : au reste, il n'y a guère d'imitations de détail à signaler, sauf le luxe et la débauche qui régnent dans le camp endormi des Thébains comme dans celui des Latins. En revanche Homère a fourni plusieurs détails à Stace : Junon, reconnue par Thiodamas, accompagne les Thébains (2%. X, 2^2 sqq.), comme Athéné accompagne Diomède et
Ulysse (//. X, 274 sqq.) Thiodamas, vainqueur, remercie Apollon {Th. X, SSy sqq.) comme Ulysse avait invoqué Athéné (//. X, '^78 sqq. (i). De même le passage d'Homère où Diomède promet à Dolon la vie sauve s'il trahit les siens (//. X, 254 sqq.) est imité par Stace lorsqu'Amphion demande à Dymas les projets des chefs argiens {Th, X, 43i sqq.). Il est vrai que l'attitude de Dymas est toute différente de celle de Dolon ; mais on remarquera encore la similitude des vers Th. X, 395 sqq., et II. X, 872 (2).
22<> DÉVOUEMENT DE MÉNÉCÉE (X, 449"836).
Cependant Amphion, fier de sa victoire, trouve ses guerriers mutilés et va raconter le carnage à Thèbcs consternée. Les Argiens saisissent le moment, s'élancent à sa poursuite, et sont près de forcer Thèbes dont ils attaquent les murailles (449-55i). Dans la désolation de la ville, le devin Tirésias, consulté, a recours à la Capnomancie et répond que Ménécée, fils de Créon, doit se sacrifier pour sa piilrie(552-6i5). Malgré les supplications de son père, Ménécée, averti et encouragé par la Vertu, se tue sur la porte Ogygie, admiré des deux armées (616-782) et pleuré par sa mère (783-826).
L'ardeur victorieuse des Argiens et la consternation de Thèbes assiégée (449-^87) est dépeinte surtout d'après Virgile, et un peu d'après Homère. Comme on voit dans ï Iliade les
(1) Stace ici s'est surtout Imité lui-même. Voir Th. II, 715 sqq.
(2) Cf. encore Th. X,334 et//.X, 511. Je n'ai pis relevé les détails communs aux trois poètes ; il convient pourtant d'en citer un afin de montrer que Virgile même n'a pas toujours très bien compris Homère. Celui-ci dit (//. X, 255 sqq.) que Diomède et Ulysse sont armés par leurs amis, mais parce qu'ils ont on bien oublié leurs armes ou bien emporté des armes trop brillantes pour une surprise nocturne. Virgile {En, IX, 30'i 8qq.).et Stace (Th. X, 256 sqq.) représentent aussi ces échanges d'armes, mais les tournent en de simples témoignages de reconnaissance ou d'amitié. — Stace a pourtant saisi l'intention d'Homère : Quid enim fallentibus umbris Arcus, etc. (X, 260-1).
Il8 LE SUJBT ET LES SOURCES
chevaux d*Hecior se cabrer devant le fossé et la muraille qui protègent les vaisseaux grecs (//. XII, 5o sqq.), et plus loin les Troyens, ayant mis pied à terre, se partager eu cinq colonnes d* assaut sous la conduite de cinq chefs (ib. S6 sqq.), de même les chevaux argiens reculent devant les remparts de Thëbes (Th. X, 53i sqq.), et les Thébains se groupent derrière leurs chefs pour défendre leurs sept portes (ib, 554 sqq*)' Mais presque tous les détails de l'assaut sont inspirés de Y Enéide : c*est Gapanée qui s*élance, orgueilleux et impie comme Mézence (Th. X, 4^5; En. X, 421) « ^*^^^ I^ porte Ogygie qui est fermée trop tard (Th. X, 494 »qq- 5io sqq.), comme la porte du camp troyen attaqué par Tumus (IX, 676 et 7229). Le mur est attaqué à Taide de la tortue par les Argiens (Th. X, 525 sqq.), comme les retranchements troyens par les Latins (En. IX, 5o5 sqq.). La trompette excite les assiégés thébainscomme les assiégés troyens (Th. X, 55a sqq. ; En. IX, 5o3 sqq.) (i). Pendant les deux assauts, on dirait que Mars lui-même combat avec la Fureur, la Peur et la Fuite (Th. X, 556 sqq. ; En. IX, 717 sqq.). Et dans Thèbes assiégée, comme dans Laurente sur le point d'être prise, les dissensions éclatent, les uns criant que leurs rois doivent céder, tandis aiie les autres combattent jusqu'au bout (Th. X, 58o sqq. ; En. XII, 583 sqq.). Il n'est pas jusqu'à la description de l'argien Anthée renversé de son char et traîné dans la poussière (77i. X, 546 sqq.) qui ne soit imitée de Virgile représentant d'après une œuvre d'art imaginaire Troïle tué par Achille (En. I, 474 ^44')*
Ici se présente un des épisodes les plus [lathétiques de la légende thébaine, imaginé par Euripide et recueilli, sinon par Antimaque, du moins par tous les mythographes (3), le dévouement de Ménécée. Stace n'avait garde de le négliger, il l'a imité tout entier, y ajoutant seulement des circonstances peu vraisemblables et la froide fiction de la Vertu.
(1) Cf. Ennios, fr. 140.
(2) Cf. ApoUodorc, 111, 73.
LES SOURCES DE LxV THEBAÎDB II9
Euripide montre, dans ses Phéniciennes (858 sqq.), Créon interrogeant Tirésias sur le moyen de sauver la ville, et Tirésias lui répond, instruit par le vol des oiseaux (889), que, malgré les injures d'Étéocle (865 sqq., cf. 750 sqq.), il veut bien parier, mais non devant Créon. Celui-ci insistant, le devin déclare que Ménécée, seul rejeton du dragon encore célibataire (car Hémon son frère est fiancé) doit se sacrifier au-dessus de l'ombre dii dragon (980 sqq.). Le malheureux père conseille à son fils, qui est présent, de fuir (962 sqq.); et celui-ci feint de consentir, échappe à son père par une ruse (986 sqq.) et court aux remparts. On apprend plus loin qu'il s'est percé la gorge au lieu indiqué par Tirésias (1090 sqq.).
Gomme on Ta vu, Stace a fidèlement suivi le poète grec, sauf dans les détails. Les Thébains, non Créon, ont supplié Tirésias de sauver la ville, et celui-ci y a consenti, bien qu'irrité contre Étéocle (i). Il a donc consulté les dieux, mais par la Capnomancie (Th, X, 598 sqq.), et les dieux lui ont révélé que le dragon réclame une victime volontaire, . Mais quelle sera cette victime ? Ménécée ou Hémon? Ménécée, quoique le devin ne le dise pas, mais parce que Ménécée est plus vaillant qu'Hémon {Th. X, 654 sqq). D'ailleurs, Ménécée n'apprend pas Toracle de la bouche de Tirésias, non plus que son père : Créon, qui combat à la porte Ogygie (VIII, 353) est instruit par la Renommée, et Ménécée sur le rempart, près de la porte de Dircé et de son frère Hémon (X, 65i)(2)
(1) Rien ne prouve mieux l'imitation : dans Euripide Tirésias a été réellement méprisé par Étéocle, comme l'indiquent les vers 770 sqq. Dans la Théhdide, il ne l'a pas été — puisqu'au contraire Étéocle (IV^ 406 sqq.) a demandé respectueusement ses avis. Cependant il dit ici :
Quia ne ante duci bene crédita nostro Consilia et monitus. . .?
(T/i. X,592sqq).
(2) Notons cependant qu'Hémon devait être aux portes Homoloîdes (VIII, 354). On ne s'explique guère qu'il soit venu à la porte de Dlrcé, près de son frère Ménécée, puisque toutes les portes sont attaquées, et que le poète a montré les Thébains luttant à chaque porte derrière leurs chefs (X, 554).
laO LE SUJET ET LES SOURCES
par la Vertu qui descend tout exprès du ciel pour afTermir son courage. Cependant, comme Ménécée se rend à la partie des murailles qui domine Tantre du dragon, c'est-àdire à la porte Ogygie (i) (X, ^56 sqq., 846 et 927) où combat Capanée, il rencontre son père, qui Texhorte à ne pas obéir en accusant le devin d'imposture (a), il le trompe, non en promettant de fuir dans une terre étrangère, mais en assurant que son frère, blessé, le demande (X, 737 sqq.), court où les dieux l'appellent, et se tue.
On voit assez bien et les changements apportés au récit d'Euripide et les raisons, bonnes ou mauvaises, de ces changements. Selon Stace, Tirésias consulte le feu, non les oiseaux, parce que les auspices ont été longuement décrits au IIP chant et qu'au contraire il n'a pas encore été question du feu (3). II indique que Ménécée a été choisi en raison de son courage plus grand, et non parce qu'il n'est pas fiancé, le prétexte invoqué par Euripide lui x)araissant peu épique sans doute. De même, il invente une autre ruse de Ménécée parce que la fuite, même simulée, lui parait indigne d'un
(1) L'antre de Mars était situé près do la porte Electre^ selon Paasanias (X, 10, i et 5). Mais d'après Frazer (Paus, V, 43), Euripide le plaçait près de la porte Ogygie, au sud-ouest de la Kadmée, et Frazer identifie cet antre avec la source actuelle de Paraparli, où l'on voit encore une excavation de sept pieds de haut, trois de large et cinq de profondeur. — On remarquera que Stace fait combattre Capanée à la porte Ogygie, et non comme Euripide à la porte Electre, précisément parce qu'il veut que Ménécée meure au point le plus dangereusement menacé des remparts.
(2) Peut-être y a-t-il ici un souvenir de la querelle d'OEdipe et de Tirésias dans Œdipe-lioL Créon lance contre le devin les mêmes accusations qu'OEdipe {Tn. X, 696-7, 696) :
Superine profanum, etc., . . . quid si insidiis, etc.
Cf. Soph., 0. H, 3701 et 385 sqq.
(3) On a vu que Stace, en cela, allait contre la tradition d'Eschyle et d'Euripide, et sans doute des vieilles épopées qui célébraient en Tirésias le devin habile dans le seul art des oiseaux mais que Sophocle lui peut servir de garant. Voir page 55.
guerrier comme Ménécée et de Créon même. Ce qui est plus obscur, c'est de savoir pourquoi, voulant faire mourir Ménécée à la porte Ogygie, il ne le place pas tout d'abord à cet endroit, avant d'y placer Créon. C'est sans doute parce qu'il voulait expliquer la rencontre de Créon et de Ménécée, rencontre assez naturelle si l'un quitte la porte Ogygie, tandis que l'autre s'y dirige; c'est aussi parce que Ménécée devait quitter Hémon (placé tout exprès, comme on l'a vu, à la porte de Dircé), pour pouvoir tromper son père.
Peu satisfait sans doute de ces changements, le poète a essayé de relever son épisode par la fiction de la Vertu apparaissant à Ménécée. A-t-il imaginé lui-même cette apparition (i) ? Cela parait probable, mais n'est pas certain. Sur une urne étrusque en effet (Inghirami, Mon. Etrusc. Sér. I, T. II, t. 86), on voit un jeune homme qui se jette sur son épée, tandis qu'un homme âgé se précipite vers lui, arrêté par une jeune femme qui regarde le héros : une autre femme, armée d'une torche, une furie sans doute, contemple toute la scène. Si l'on a ici une représentation du sacrifice de Ménécée, il est possible que la jeune femme qui arrête Créon en regardant son fils, soit la Vertu elle-même : si c'était Manto en effet — ce qui d'ailleurs n'est pas invraisemblable — pourquoi ne verrait-on pas Tirésias, qui l'accompagne, suivant les poètes ?
23« Mort de Capanée (X, 827-936; XI, 1-66).
Mais le dévouement héroïque de Ménécée n'a pas désarmé Capanée : las de lancer des traits, il monte à l'assaut,, et malgré les projectiles et les machines des Thébains, il arrive au sommet des murailles, arrache les crénaux, et de son ombre immense épouvante la ville (827 sqq.). Les dieux amis de Thèbes gémissent, et Jupiter reste impassible. Mais Capanée, enorgueilli outre
(1) Sur le modèle de la Gloire dans Valérius Flaccps {Afg. I, 76 sqq.) peut-être.
ma LE SUJET ET LES SOURCES
mesure, brave l'Olympe à deux reprises, et Jupiter» irrité^ lance contre lai sa fondre, qa*nne seconde les dienx croient impnissante contre ce nouvean géant* Capanée tombe tout en flammes (873 sqq.); et les Thébains poursuivent les Argiens désespérés et dispersés (XI, i sqq).
La fin de Capanée est bien connue et la légende est fort ancienne, bien qu^Homère n*y fasse pas allusion et qu'on ne sache pas au juste quelle tradition suivait sur ce point, ainsi que sur la mort de Tydée et d'Amphiaraûs, la Thébaide cyclique (i). Eschyle et Sophocle en disent un mot (a); mais Euripide est le premier qui Tait décrite en quelques vers {Ph. 1172 sqq.), et il semble bien que Stace Fa imité, tout en le rendant plus emphatique. Stace appelant à son aide toutes les Muses pour célébrer la fureur terrible du héros (Th. X, 827 sqq.) ne fait peut-être qu'agrandir outre mesure le premier vers d'Euripide consacré à cet épisode :
(Ph. 1180.)
Comme Euripide, il le montre arme d'une échelle (Th. X, 841, Ph. 881), et montant, couvert de son bouclier, sous une grêle de traits (Th. X, 844 »qq- ; Ph. ii85 sqq.). Mais tandis qu'Euripide fait insulter les dieux i>ar Capanée, avant même qu'il ait mis le pied sur son échelle (Ph. ii83 sqq.), Stace ne lui fait crier son audacieuse injure qu'au moment où il est sur les remparts (Th. X, 898 sqq.). La Foudre enfin écrase Capanée chez les deux poètes, mais sa chute est dépeinte plus naturellement dans P]uripide (Ph. 1189 sqq.), plus emphatiquement dans la Thébaîde (X, 927 sqq.), peut-être sous l'influence d'Antimaque (At populus tumido gaudeat Antimacho),
Un détail parait inspiré de Virgile : celui où le poète représente Capanée armé d'une torche ardente (X, 843, cf.
Il) Voir Leg légende» Thébaineg, III, 4.
<2) Eschyle, Sept, 444 »qq,, Sophocle, ^n^^. 127.
LES SOURCES DE LA THEBAÏDE Iq3
En. IX, Sqo). Mais pent-étre le poète a-t-il pris aussi cette idée dans Eschyle (Sept y 4^^ ^99-) V^ lui-même rappelait une ancienne légende ou une ancienne épopée. On lit en efTet, dans un Scoliaste des Phéniciennes (au vers 1173), que Capanée monta sur son échelle, tenant deux torches, Tune qu'il appelait Foudre, l'autre Éclair, et que c'est ce qui irrita contre lui Jupiter (i).
24® PjUŒPARATIFS DU DUEL (XI, 57-3l4).
Tisiphone s'apprête à lancer l'un contre l'autre Étéocle et Polynice. Ne se sentant plus assez de force pour mener seule à bonne fin l'entreprise dont l'a chargée Ploton, la Furie appelle sa sœur Mégère. Toutes deux se partagent la besogne : Tisiphone persuadera Étéocle qui ne respire que le crime, Mégère, moins lasse, excitera Polynice qui a conservé des sentiments humains. Jupiter ordonne aux dieux de quitter la terre infestée par les deux Furies (57-136).
A l'instigation de Mégère, Polynice, qu'un songe funeste avait abattu, se redresse et annonce à Adraste son intention de combattre son frère. En vain le roi s'efforce de l'arrêter ; déjà la Furie, sous les traits de l'argpen Phéréclus, lui amène son cheval (i36ao4).
Cependant Étéocle offre à Jupiter un sacrifice, détourné par Tisiphone et plein de mauvais présages ; à ce moment même un messager vient l'avertir que son frère le provoque au combat. En vain, ses compagnons réussissent à calmer son ardeur fratricide : insulté par Créon, que la mort de son fils a exaspéré, et qui le force à partir, Étéocle s'en va (2o5-3i4).
Nous savons que Stace est le premier qui ait voulu terminer la guerre par le duel des deux frères : il est donc
(1) La mort de Capanée foudroyé a inspiré beaucoup d'œuvres d'art. On en peut voir quelques-unes dans le Lexicon de Roscher à l'article Kapaneus. Je me contente de citer la mention d'une peinture dans Strvius {Àd Àen. I, 48). « Ardeœ in templo Castoris et Pollucis in lae\a intrantibus Capaneus pictus est, fulmine per utraque tempora trajectus. »
naturel qae ces préparatifs du combat ne soient imités d'aucun poètie grec. A peine même notre poète s'est-il souvenu de quelques vers de Virgile, bien qu'assurément ce soit la fin de V Enéide et le duel d*Énée et de Turnus qui lui ait donné l'idée de cette fin nouvelle de la Thébaîde.
Comme dans ï Enéide Turnus déclare à Latinus qu'il va lutter seul à seul contre Énée (En, XII, i sqq.), dans la Thébaide Polynice s'ouvre à Adraste de son projet irrévocable {Th. XI, i5o sqq.); mais il n'y a nulle ressemblance entre les paroles de Turnus et celles de Polynice : Stace a su prêter à son héros les discours qui conviennent à sa situation, et il a su aussi montrer comment des frères peuvent en venir à un combat aussi effroyable. Ce sont les Furies qui les poussent, et ces Furies, on les voit à l'œuvre. Un autre passage de Virgile est encore imité : c'est celui où les femmes latines, irritées contre Turnus, cause de tant de deuils, crient qu'il doit se battre contre Énée {En. XI, 2i5 sqq.). Mais Stace sait encore accommoder cette idée aux circonstances de son poème, et c'est Créon qui se plaint amèrement de la mort de son fils et qui ordonne à Étéocle d'aller risquer sa vie pour tous {Th. XI, 268 sqq.). Quelques vagues souvenirs aussi de Lucain, dans les présages funestes qui assaillent Étéocle sacrifiant {Th. XI, 228 sqq. ; Phars. VII, 166 sqq.) ou d'Ovide dans une comparaison {Th. XI, 284 sqq.; Met. IX, i58 sqq.) (i), et c'est tout.
(1) Signalons une réminiscence d'Ennius, soit que Stace l'ait imité directement, soit qu'il ait imité quelque vers perdu d'un premier imitateur. Il s'agit d'un tibicen frappé à mort et Stace écrit :
Jam gelida ora tacent, carmen tuba sola peregit.
(Th. X, 156.)
Ennius avait dit :
Quumque caput caderet, carmen tuba sola peregit.
(Fr. 519.)
LES SOURCES DE LA THEBAÏDE IsS
25** Le Duel des deux frères. — Exil d'Œdipe.
Fin de la guerre (XI, 3i5-76i).
Mais Jocaste accourt et s'efforce de retenir Étéocle, tandis que du haut de la tour Ogygie, Antigone tente de ^échir Polynice (3x5-387). Vains efforts 1 Étéocle, échappé des bras de sa mère, arrive et le duel va s'engager, devant la désolation de tous et les mânes des anciens rois de Thèbes qui couronnent les remparts, quand Adraste essaye de les fléchir une dernière lois : ri poussé il s*entuit avec son cheval Arion (388-4^6).
Le combat s'engage, mais la première lutte ne peut aboutir, et la Piété en profite pour -descendre du ciel et tâcher d'arrêter le combat : elle est chassée par les Furies (447-496)*
Le combat reprend : Polynice tue le cheval d'Étéocle; puis ils combattent à pied avec fureur. Etéocle, blessé mortellement au ventre, feint d'être mort, et quand son frère se penche pour le dépouiller, il le frappe au cœur et tous deux expirent (497-5>9).
Œdipe, conduit par Antigone et revenu à des sentiments paternels, arrive près des cadavres de ses deux fils. Antigone l'empêche de se tuer, tandis que dans le palais, Jocaste, à la fatale nouvelle, se trappe de l'épée de Laïus (58o 647).
Créon est roi: orgueilleux, il maltraite Œdipe el lui ordonne de s'exiler. Œdipe répond fièrement, mais consent, sur la prière d' Antigone à se retirer hors de la ville sur son Cithéron (648-^56).
Pendant ce temps les Argiens s'enfuient honteusement (648-761).
Toute cette fin du XP chant, sauf un très petit nombre de détails dus à des poètes latins, est tirée d'Euripide soit directement, soit par Tintermédiaire de Sénèque.
Euripide est en effet le premier poète, nous Tavons vu (i), qui ait fait survivre Œdipe et Jocaste à leurs fils, qui ait jeté Jocaste au milieu d'eux quand ils sont sur le point de s'entretuer, et qui ait représenté Œdipe pleurant sur leur corps : c'est précisément le sujet de ses Phéniciennes, Mais Sénèque,
(1) Page 19, n. 6 et 7. Cf. Les Légendes Ttiéh,, ch. VI, 4.
ia6 LE SUJBT ET LES SOURCES
dans une scène isolée (i), ayant imité Euripide et d'après lui représenté les discours suppliants de Jocaste à ses fils, Stace a imité surtout Séiièque ; il n'a suivi directement' Euripide que dans la peinture du duel, et aussi dans les lamentations et l'exil d'Œdipe.
Examinons d'abord ce qu'il doit à Sénèque.
Nous avons vu, au Vil* chant, Jocaste en présence de Polynice, dans le camp argien : nous la voyons ici devant Étéocle en train de s'armer. On notera d'abord que Stace, plus libre qu'un poète tragique, évite cette rencontre invraisemblable des deux fi^ères dans Thèbes (2) ; si Tydée avait failli y périr, comment Polynice en fût-il sorti ? De là dans la Thébaide deux scènes différentes^ habilement placées et espacées.
Thèh, XI, 3i6 sqq. Phœn, 42; (3) vadit furenti simi-
lis aut etiam furit.
ibat
Scissa comam vultusque tt 44^ Laniata canas mater osten-
pectore nuda cruento dit comas.
Non sexus, etc.
329 Qui s furor? 667 Quis tenet mentem furor?
33 1-2 Usque adeone geminas 542 Ut recédas, magna pars
duxisse cohortes sceleris tamen '
Et facinus mandasse parum Veslri peracta est : vidit
est ? bostili grege
Campes repleri patria.
[\) Soit que Sénèque n'ait imité la pièce d'Euripide que par fragments comme le veut F. Léo {De Senec, trag, observ. criticcke, 82), soit qu'il l'ait imitée tout entière, mais que la plus grande partie ait été détruite comme le pense R. Helm {op, cit., 53 sqq.). Nous tâcherons démontrer tout à l'heure que l'hypothèse de Helm est mal fondée.
(2) La scène passe à Thèbes dans les Phéniciennes d'Euripide, mais très probablement dans le camp argien d'après Sénèque.
(3) Ce vers n'appartient pas à la grande scène entre Jocaste et ses deux fils, mais une à scène qui précède, et qui élait reliée à l'autre (si elle l'était I) d'une manière que nous ignorons.
332-3 Quo deinde redibil 633 sqq. Fa visse fac votis deos Victor ? In hosne sinus ? omnes tuis
. . exsuites licet, frangenda palma est.