CHAPITRE II
DE l'optimisme YiJbITABLE, OU DE l'OPTIMISMB GHBiTIBN
Nous nous sommes montré sévère envers l'optimisme de la Théodicée, mais nous croyons l'avoir été avec justice. Nous avons eu soin, d'ailleurs, en combattant Leibniz, de ne pas confondre les convictions de l'homme avec les théories du philosophe, ni les intentions pures d'une àme religieuse et sincère avec les funestes conséquences d'un système.
Mais, pour être tout à fait juste envers la Théodicée, hâtons-DOus de reconnaître la grande part de vérité qu'elle renferme. Si l'optimisme des Essais est condamné par Texpérience, comme par les principes éternels de Tordre moral, l'optimisme n'en est pas moins la vérité; et c'est la gloire de Leibniz de l'avoir compris. La Théodicée est une apologie de l'œuvre divine entreprise a priori au nom des perfections de son auteur; si la tentative a été malheureuse, le sentiment qui l'inspira n'en demeure pas moins pur et vrai, et c'est par là que l'œuvre de Leibniz sera a éternellement admirée, aussi longtemps que le goût du grand et du beau n'aura pas péri sous des habi-
tudes frivoles » (1). Ce n'est pas son optimisme qui fait le vice radical de la Théodicée, c'est son fatalisme.
Comme Platon, comme Malebranche, comme tous les hommes qui joignaient à la supériorité du génie un profond sentiment des cnoses divines, Leibniz a compris que Dieu agit toujours d'une manière digne de lui. Puisque Dieu est souverainement bon et parfait, son œuvre doit être souverainement parfaite et bonne; ^a sagesse doit choisir les meilleur^ moyens pour réaliser la fin la meilleure; — tels sont les principes que Leibniz a eu la gloire de proclamer avec plus d'éclat que |Jersontie, et ces priticipes S'imposent à toute philosophie qui veut êtt*e leligieuse.
L'optiinisme n'est tjue la cohséquehcte tialtirôllé et nécessaire de \A foi en Dieu ; c'est tout ëûsemble \iû bësoiti du cofur et un postulât de là ^ehsée. Comment admettre, eii effet, que l'œUV^e d'tin Dieu Ibutpuissant, tout sé^ë et tout boii, àoit iildignë dô l^à pulssahce, de sa sagesse et de èoh anlolit*? Comment supposer qu'il n'a pas tout fait Uveé cotiVenancê et avec choix, et calculé toutes choséfe Jpbùr le plii's grand bien de ses créatures, comihe pour sa propre gloire? Uûe création défectueuse et îhiparfaite accuserait d'impuisfeahce le Créateur; un Wonde où régtiëralëfat le mal et là sOtlffrànce dbhneràii Un démenti formel à la sainteté de Dieti comihë à §on amour.
Mais le problème se pose (Précisément danâ bes tëN mes ; car le spectacle dé la vie humaine et de Tuni-
(1) Coosin, Cours de Phist, de la phiL mod,, !'• série, t. !•% leçon ÎUI.
vers prête des armes à ceux qui nient lia souveraine bonté du Créateur, comme à ceux qui la proclament. Nous trouvons dans la nature et en nous-mêmes, tout ensemble des preuves éclatantes de Tainour de Dieu, et de redoutables objections contre cet amour; les données de l'expérience justifient Dieu et l'accuseiit tout* à tour, et Ton ne sait qui Ton doit croire, ou du cantique de louanges par lequel la nature célèbre son auteur, ou du long cri de souJîrance el d'angoisse qui monte de la terre vers le ciel. Il faut a tout prix pénétrer le mystère de ces témoignages contradictoires, qui s'élèvent en même temps en faveur de Dieu el contre liii; il faut concilier entre eux le langage des faits, qui semblé accuser la bonté souveraine de Dieu plus qu'il ne la justifie, et le langage de lia raisoii et du cœur qui la proclame avec une irrésistible puissance.
Admettre la liberté, c'est faire un premier pas vers la solution du problème; l'explication du mal devient alors possible, un rayon de lumière éclaire les ténèbres où se perd là pensée, et la philosophie à retrouvé son flambeau.
Si Dieu est avant toutes choses, s'il est le cônàmencement véritable et absolu, il est libre J Car qui pourrait borner son être infini, ou contredire sa volonté souveraine? On ne peut donc prévoir s'il créera oii s'il ne créera point : un acte absolument libre se constate, comme uû fait, mais ne saurait se déduire j
logiquement, comme une conséquence de son principe. — Mais Dieu a créé ; cela est certain, puisque le monde existe. Il a donc créé par un acte libre; el par 1
cela même qu*il esl libre, cel acte est un acte d'amour. Quel serait en effet le principe de la création, si ce n*était pas l'amour de la créature à venir? Dieu peut-il obéir à une nécessité extérieure ou à une logique intérieure des choses, lui qui est absolument libre et souverain? A-t-il besoin de sa créature, et doit-il réaliser l'univers pour se réaliser lui-même, lui qui est la plénitude de l'être et de la vie, la perfection absolue et la souveraine félicité? Si donc le Dieu absolument libre et parfaitement heureux devient créateur, le but de la création ne peut être que la créature elle-même, ce qui revient à dire que Dieu crée par amour, et en vue du bien de ce qui sera créé. Mais quel plus grand bien pour la créature que de participer à la nature divine et de ressembler à Dieu? Aussi Dieu a-t-il créé à son image, et, parce qu'il est libre, il a créé un monde de liberté.
Voilà déjà une vérité capitale qui nous est acquise ; Dieu libre, créant par amour des créatures libres comme lui. — Ces idées nous paraissent aussi simples et aussi lumineuses qu'elles sont grandes et fécondes, et elles nous semblent être le seul fondement d'une philosophie véritable. Et cependant, qu'ils sont rares les philosophes qui les ont sérieusement acceptées et qui ont déployé toute la richesse de leurs conséquences ! On n'était jamais arrivé, dans l'antiquité, à l'affirmation nette et précise d'une création libre, et à la notion sérieuse et profonde de la liberté dans les créatures. Depuis le christianisme, ces grandes vérités sont plus familières à la philosophie; mais que de fois il est arrivé, qu'après avoir proclamé la création
un acte libre de l'amour de Dieu, on s'est laissé entraîner à y voir une manifestation éternelle et nécessaire de la vie divine, et Ton a fait glisser ainsi le spiritualisme sur la pente fatale du panthéisme! Leibniz nous en a été un éclatant exemple, et on pourrait en trouver beaucoup d'autres, — D'où vient celte contradiction étrange où tombent les plus grands et les meilleurs esprits? D'où vient celte fascination mystérieuse exercée par le panthéisme sur les spiritualistes les plus convaincus et les plus sincères? C'est que le Dieu de Leibniz et de son école n'est par luimême qu'une unité vide, abstraite et stérile, un être immobile et merte, qui a besoin de produire l'univers pour devenir actif et vivant. Il n'y a de Dieu vraiment personnel et vivant, capable de se suffire pleinement à lui-même, et produisant le monde par un acte libre et souverain, que le Dieu à la fois un et complexe que nous révèlent les Ecritures. Seul, en effet, il n'a pas besoin, pour être éternellement actif, d'être éternellement créateur, car il trouve en luimême un éternel objet d'activité et d'amour, une société mystérieuse, un commerce ineffable et incessant qui porte le mouvement et la vie dans les profondeurs de son essence éternelle.
C'est donc sur les principes de la théodicée chrétienne que s'appuie, en définitive, le grand principe d'une création libre, qui seul peut fonder l'optimisme véritable ; dès nos premiers pas, nous rencontrons le christianisme et nous marchons à sa lumière.
Si la liberté divine est absolue, la liberté de la créature ne peut êlre que relative. Dieu est le bien
suprême : sa volonté est la règle éternelle du bien, qu'elle détermine aU lieii d'être déterminée par lui ; mais la volonté créée a sa règle hors d'elle-toême, et elle est appelée à se déterminer pour le bien, c'està-dire Jx)Ur Dieu, ou dans le sens contraire. Dieu est à lui-même son fcehhe et sa loi; le centre et la loi de la créature sont en Dieu, et elle doit se rattacher librement à lui, tout eii étâht libre de s'en séparer, pour se servir de centre à elle-même. — Si là créature libre se détermine dans le sens de Dieu, et accepte la voloiité divine comme la règle de la sienbe, c'est l'ordre et rhdrmonie, c'est l'union des volontés, c'est le commerce iiitittie des êtres spirituels avec le Père des esprits, c'est l'échange mutuel de l'âinour, c'est la sainteté et le bonheur, et, pour tout dire en ud liiot, c'est le bien. — Si lacréattire se détermine dans le séfts contraire, et refuse à Dieu l'hoiidmage de son obéissance et de son amour pour se l'adresser à ellemême, c'est le désordre et là révolte, c'est la créature entrant eii lutte avec son Créateur et aspirant à usurper sa place, c'est la guerre entre des volontés ennemies, c'est le mal.
Ainsi l'opposition du bien et dti irial, qui ëstithpossible aussi longtemps que Dieu demeuré dans le sanctuaire de son essence éternelle, devient possible aussitôt que la créature morale et libre est créée. Ce dualisme virtuel du mal et du bien est impliqué par la création d'un monde de liberté, qui seul est digne de Dieu parce que seul il est à son image.
C'est ce que Leibniz a entrevu lorsqu'il justifie le monde actuel, malgré le mal qui s'y trouve, cOlnmé
le meilleur des mondes possibles. Mais il ne s'approche un instant dé la térité que pour s'en éloigner aussitôt, en faisant du mal lui-même, et bon de la liberté, d'où peiit naître bh jour le mal, la condition du meilleur et l'objet du choix de Dieu. Dieu ne veut pas le mal, cotriihé le prétend Leibniz, pour qu'il en 'arrive dii bieti; Il veut l'élire Ihoral et libre, capai3le de vouloh* avec Dieu où contré Diéii, c'est-à-dire capable d'adhérer librenàent ati bieii oil de se constituer môràletiiënt dans le mal. flîèu h'a pas fait des êtres tiâéchahts, il a ftiit dés êtres Hbres; il leur a donné Ib pouvoir de ratifier pSr Uh choix volontaire le rapport naturel qui les Unissait à lui, ou de briser violemment ce lien pour dresser leur volonté en face dé là sienne. Ce n'esl pas lé mal, mais la hbefté de là créature, irtij)liqhatitla possibilité du mal, qui entre, comràè uh élément essentiel et jiriniitif, daris le plan divin.
Ainsi entelidii, l'ôptimishie est là vérité. Ce monde, malgré le ùiàl qui le dégrade, est lé hieilleur. Le mal, en effet, n'est qu'uti tragique accident de la liberté. Dléti ne l'a pas voulu, maiâ il n'a pas voulu rempêthel", pai-ce qu'il aurait détruit par là la liberté elle-même qui est lé pluâ magnifique présent qiié l'amour dd Créateur puisse faire à seà créatures. Malgré tous ses orages et tous ses périls, là liberté vàht la peine d'être créée, Car elle est Timàgé même de Dieu ; seule elle rend possible l'amour de la créature répondant à Tàmour du Créateur, la yolbnté créée faisant alliance avec la volonté divine, et celte harmonie volontaire et consentie du monde môl^al^ (jui est le bien véritable et lé but âiiprêtné dé la créa-
tion. C'est ainsi que roptimisme timide de Leibniz, — pour qui notre monde est plutôt le moins imparfait que le meilleur des mondes, ou n'est le meilleur qu'en un sens relatif, — devient un optimisme sans restriction ni réserve, parce qu'un monde de liberté est le meilleur en un sens souverain et absolu.
Par la création de la liberté, le dualisme du bien et du mal était devenu possible : la créature libre avait le pouvoir de devenir à son tour un commencement nouveau, comme Dieu est le commencement absolu. — Or, cette possibilité s'est réalisée, ce dualisme virtuel est devenu un dualisme réel. Le dualisme n'est donc pas éternel : son apparition est une date de l'histoire ; et cette date est le jour où, pour la première fois, une créature libre, au lieu de vouloir avec Dieu, opposa violemment sa propre volonté à la volonté divine, et se constitua dans la révolte contre son Créateur. Voilà ce que nous enseigne le christianisme. — Et c'est là ce qu'une saine philosophie, jalouse d'observer les faits et d'en rendre compte, devrait enseigner aussi ; mais c'est là ce que les philosophes ont rarement su voir. Quand ils n'ont pas méconnu la sanglante réalité du mal, ils l'ont expliquée tantôt par la lutte éternelle de deux principes divins; tantôt par le dualisme d'un Dieu formateur du monde, et d'une matière rebelle qu'il n'a point faite; tantôt enfin par une loi pri- \ mitive du développement et du progrès, qui enlève
' au mal son véritable caractère. — Mais la Révélation
nous donne la vraie solution du problème; elle met en pleine lumière le Dieu unique et éternel, principe de tout ce qui est, créateur d'une œuvre bonne, et père
de créatures libres, capables de vouloir avec lui ou contre lui. Ce sont elles qui ont enfanté Je dualisme en se détournant de Dieu. La Bible se tait sur les circonstances de la première apparition du dualisme dans l'histoire du monde, et rien ne saurait suppléer à son silence. Mais elle affirme le fait lui-même, et cela suffit. Elle nous montre le dualisme antérieur à rhomme, et nous parle du séducteur qui l'excita à la désobéissance et à la révolte ; elle nous dit que cet esprit puissant, dans l'ivresse de sa gloire et de sa beauté, voulut s'égaler à Dieu même, lui refusa l'obéissance qu'il lui devait, et entraîna d'autres esprits à sa suite, pour se constituer avec eux dans la révolte et dans le mal.
Ainsi, l'homme n'est pas la première des créatures libres dans l'ordre de leur hiérarchie, et il n'est pas la première qui se soit détournée de Dieu. II est sorti innocent et bon des mains de son Créateur; il était uni à Dieu par un rapport naturel et primitif : il se sentait sous sa dépendance et l'objet de son amour, et entretenait avec lui des relations familières et enfantines. Mais parce qu'il était une créature morale, iï devait être appelé à ratifier par un choix volontaire le lien qui l'unissait déjà à Dieu comme à son Créateur, et transformer par là ce commerce instinctif et spontané en union libre et consentie ; il fallait que sa liberté fût mise en demeure de se déterminer ellemême; il devait, par un acte conscient et réfléchi, accepter la volonté divine pour règle de la sienne, et répondre à l'amour de Dieu par son obéissance et par son amour. Après avoir été créé innocent, il était
appelé à devenir saint. — U fallait donc une épreuve à sa liberté : il fallait un commandement précis qui fût la manifestation positive de la volonté de Dieu, et qui provoquàty de la part de ia volonté huitaine, une décision et un choix. Le récit de cette épreuve nous a été conservé par la Genèse; et les circonstances spéciales qui ^*y rencontrent, — le çommandexpent divin portant sur un objet matériel, la tentation qui pi^écède la &ute comme la nature du châtiment qui la suit, — &'e](pliquent merveilleusement par la place particulière qu'occupe l'homme dans la hiérarchie de^ êtres et dans l'histoire des créatures libres.
Nous n'insisterons pas sur les traits de ce récit, qui recèle un sens si profond, dans sa concision énergique et son admirable simplicité. Qu'il nous suffise de relever ce fait, que l'homme pèche librement; il cède à une tentation, mais il cède tout en pouvant rési3ter. li fait acte de volonté, mais sa volonté s'a@S^rme pour devenir rebelle ; il a conquis sa personnalité morale, mais il s'est séparé de son centre, et il est devenu le jouet des illusions de son égoïsme et des séductiona de la puissance du mal ; en un mot, le progrès ne s'est accompli que par une chute.
Ainsi, l'origine du mal s'explique par ta volonté de la créature libre se séparant de la volonté diyinei pour la contredire, au lieu de s'unir à elle par l'or béissance et par l'amour. Dans le ciel ou sur la terre, clpi^ez les puissances supérieures et invisibles comn^e chez l'homme, le mal est toujours un. acte libre, une déteroûnation volontaire et réfléchie, dont la responsabilité pèse tout entière sur son auteur.
t^e désordre physique ^'est que le contre-coup du désordre survenu dans le monde pioral, centre de la création tout entière, ^.'univers n'est qu'ua théâtre pour ^activité des êtres libres; la terre çst le domaine de l'homme^ \e milieu nécessaire à sa vie physique, rinstrument de son activité, et, eu quelque sorte, Torgane dp son corps, comme le corps est l'organe de son âme. Il est donc uaturel que le désordre survenu dans le royaume des esprits laisse des Iraces dans l'univers j il est naturel que Vhoçame coupable soit puni dans son corps, qui a été la docile instrument de sa faute, et que la terre, frappée à cause de lui, lui devienne hostile et Tassujettisse à la loi du travail et de la douleur.
Parce que l'harmonie a été brisée entre l'homme et Dieu, elle Test aussi au sein de l'homme lui-môme, comme entre l'honune et la nature, qui fait en quelque sorte partie die son être. L'homme primitif était le roi paisible et respecté dfi la nature; l'homme déchu en est devenu l'esclave et la, victimo, et il doit la vaincre s'il ne yeut pas être vaincu par ell^e. — La Bible nous montre La souffrance et la mort s'introduisaut, dans le uponde à la suite du péché, dont elles sont le juste salaire, et ejlle nous en donne ainsi la seule explication possible. Si, au plus profond de son être, l'homme proteste contre la mort et se révolte contre la souffrance, c'est qu'il n'a pas été créé pour souffrir et pour mourir, mais pour vivre et pour être heureux. i.a douleur et la mort sont contre nature : elles sont un accident et un désordre, comme le péché ; ou, sieltes sont devenues une loi naturelle, c'est la loi, non de
la nature normale et primitive, mais d'une nature troublée par la révolte de l'homme, et devenue tout ensemble complice et victime de sa chute. — L'homme n'ayant pas voulu rendre à Dieu le libre hommage de l'obéissance et de l'amour, doit lui rendre l'hommage contraint du châtiment; sa propre souffrance et les souffrances de tout ce qui vit en société avec lui demeurent comme un éclatant témoignage de sa faute ; son malheur est le fruit de son crime.
Ce n'est pas tout. La Bible nous enseigne qu'en Adam s'accomplissent les destinées de l'humanité tout entière : c'est la race humaine qui se détourne de Dieu avec le premier homme et qui est châtiée avec lui. Le fait de la chute nous révèle la grande loi de la solidarité, et cette loi, à son tour, nous explique bien des problèmes.
Les individus d'une même race ne sont point des êtres absolument isolés et indépendants, formant chacun un monde à part et n'ayant aucune relation entre eux, semblables, en un mot, aux monades de Leibniz ou aux atomes d'Epicure ; ils sont unis, au contraire, par des liens étroits et indissolubles : ils s'en tr' aident et s'entre-soutiennent, travaillent de concert à un but commun, et forment ensemble une réelle et permanente unité. Ce sont des êtres distincts, sans doute, qui se suffisent à eux-mêmes et forment un tout complet; mais ce sont aussi les parties d'un tout plus vaste; ce sont des corps, mais ces corps sont des membres à leur tour : ils appartiennent à un organisme vivant, dont ils ne peuvent être séparés sans violence et sans péril. La vie de la tête est aussi la vie
des membres. Chaque homme porte en lui Thumanité, mais le premier homme la personnifie : elle n'existe pas encore hors de lui; elle se concentre et s'exprime tout entière dans ce type unique et primitif, à la ressemblance duquel seront façonnés tous les individus futurs. C'est donc Thumanité qui s'est rendue coupable en Adam, et il est juste que l'humanité soit punie. — Les eaux du fleuve ne sauraient être pures après avoir été corrompues dans leur source ; le tronc et les rameaux de l'arbre ne peuvent être sains quand la racine est malade. Ainsi en est-il de l'humanité.
La loi de la solidarité, qui rattache par des hens si intimes l'individu à Tespèce, est enveloppée de bien des ténèbres et renferme bien des mystères; mais si elle nous paraît étrange, c'est que nous avons désappris la loi de Tamour, qui est la loi primitive de notre nature morale, pour devenir esclaves de notre égoïsme. Aussi bien, la loi de la solidarité s'imposet-elle à nous comme un fait, et ce fait en explique d'autres qui, sans lui, seraient inexplicables. Les individus d'une même famille, les citoyens d'un même pays, les membres d'une même société ne sont-ils pas visiblement solidaires les uns des autres, dans le mal comme dans le bien? N'y a-t-il pas une responsabilité collective aussi bien qu'une responsabilité individuelle ? Les fils ne souffrent-ils pas des fautes de leurs pères, et ne sont-ils pas les héritiers de leur honte comme de leur gloire? L'honneur ou le déshonneur d'un seul membre d'une famille, n'est-il pas l'honneur ou le déshonneur de tous? Les gé-
nérations suivantes ne portent -elles pas la [)eîne des crimes de celles qui les ont précédées, et ne voyons-nous pas une nation expier la faute d'une autre nation, comme un siècle la faute d'un autre siècle ? Et que dire de cette singulière ptlissattcë dé l'éducation et de l'exemple qui fkit de chacun dé nous le fils bien plutôt des autres que de liii-mëme ? Ce sont là des faits que nous attestent lès féi^iiltats de l'expérience journalière, comme les g^a^des leçons de l'histoire, et qui demeureraient inexplicables s'ils n'étaient pas les applications diverses de) là grande loi de la solidarité.
Cette loi est universelle et primitive ; c'est liii ordre voulu de Dieu et qu'il a voulu pour le bièil de l'individu comme pour le bien de l'espèce. L'individu, en effet, ne se réalise pleinement que par ses relations avec les autres individus de sa race. Qiie serait l'homme sans l'humanité? Une plante sans racines, iifa édifice sans fondement, un être éternellement dan^ l'enfance, incapable de se développer, et d'atteindre le but de sa destination pritaitive. Où en serlons-ûous si chaque homme devait recommencer â nouveau le travail des siècles, se passer de tous les autres hommes et se suffire à lui-même? Et ce besoin d'alriier lès hommes et d'en être aimé, cette sympathie naturelle et instinctive que nous éprouvons pour tous nos Sètnblables, ces grandes lois de la famille et de la société, celte dépendance inutuelle où nous sommes lès uns à l'égard des autres, notre impuissance dans l'ïsolemetit et notre force dans l'union, ne sont-ce pas là autant de témoignages irrécusables de l'unité essentielle du
genre humaiti, et de cette solidarité vouliië dé Dieu jpôdfr le faieti de fctiaciltl et pdW le bien de tous ?
Mais cette loi que Diëii avait ëtslblie pour le bieti, le pëfché dé rhdnltne en a faussé rapt)licàtion, et Ta ttiisë Ëitl Service Qil ni^Il Sans doute, méiiie dëpiils là chute, ia Solidarité humaine est fécoiide eh blénfriils : rhlslôire des progrès dé là science, de la eiVlHSatiotl ël des àrté est là potlù iiolisi le dire. Mais à côlé de ces ftiiits précieux, elle poHe dès frliits atriërs, et le lien orgâhique qui rattache Tindivldu à l'espèce detiefat poili- lui uh irréparable riaâlheur. En efièt, ce lien est titi fappdrt normal, primitif et biëtïfaîsailt en soi \ mais les cônséquërlces qui en découlent polir l'individu valent fcè que vaut l'ësiDèce elle-même doiit il feit partie. Si ddiic rhiimâtiitë est totbbée datis le ihdt, la solidarité hiimaine deviendra line soIldaHté dlihs le péché et dans le tnàlheur, une contagion fatale dû critoe et de là sotiffrance, un tHsté héritage de la set-titudô et de la mort. L'iildividu est dès lors écrasé et ôi)priiné par Tëspêëe, et ëe qlii était tihe puiôsâiice fécoùde de bienj devient une redoutable puissante de mal. — Ce n'est fias impunément que nous venons après soixante siècles d'humanité: nous nous trouvons aU miliëti dli fleuve, et tious ne pouvons remonter ^eti sa sdiit-cé; le passé de ftdtre face pèse sur nous coiïitne ilh accablant fardeau, au- (juel nous tie pouvons hoùs soustraire. Notre liberté il'ést pas icrtacte et vierge cotnmë celle du pfemier homme : elle est déjà déterminée par le fchoii d'Adam. Une mauvaise nature est eU îiobs la p\tii fdrte, quoique nous nous sentions toujours fespdtïsables de
nos actions; nous voulons faire le bien, — faire le bien est notre devoir, — et cependant nous faisons le mal; tous les hommes devraient être saints, puisque tous sont appelés à l'être, et il se trouve que tous les hommes sont pécheurs. — Ainsi, l'opposition entre le droit et le fait, Tesclavage au sein de la liberté, une volonté qui se sent à la fois libre et asservie, voilà la contradiction morale que nous portons en nous-mêmes, et qui serait le plus inouï des paradoxes, si elle n'était pas la plus mystérieuse et la plus redoutable des réalilés. — De là ces combats douloureux qui ont arraché à toutes les grandes âmes des cris de détresse; de là celte lutte étrange de deux hommes en nous, que décrit l'apôtre saint Paul avec une si frappante énergie; de là nos aspirations vers la sainteté et notre impuissance à l'atteindre; de là ces efforts presque toujours trahis, ces élans presque toujours stériles, et ce douloureux contraste entre nos désirs et notre conduite, entre ce que nous voulons être et ce que nous sommes. De là enfin, cette indifférence et cet aveuglement plus funestes encore, qui engourdissent quelquefois les âmes et les retiennent enchaînées loin de Dieu, en leur étant jusqu'au sentiment de leur misère.
Ce sont là des faits qui, pour être souvent méconnus parce qu'ils sont humiliants à reconnaître, n'en demeurent pas moins réels et redoutables; il ne suffit pas de les nier pour les anéantir, et tout homme qui voudra prendre au sérieux sa conscience et sonder jusqu'au fond son propre cœur, sera forcé d'en avouer la triste et mystérieuse réalité. Ces fails une fois reconnus, il n'y a qu'une seule philosophie
qui puisse en rendre compte : c'est la philosophie qui accepte le fait de la chute attesté par les Ecritures, et le grand principe de la solidarité humaine que ce fait implique et suppose. Quelque mystérieux que soient ce fait et ce principe, seuls ils donnent la clef des contradictions de notre condition actuelle et le mot des énigmes du cœur humain. Pascal Tavait bien compris lorsqu'il écrivait ces paroles : « Sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de noire condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme, de sorte que Thomme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme » (1).
C'est en expliquant les contradictions de la nature humaine et l'introduction du mal dans le monde, que le fait de la chute justifie la sainteté et la bonté divines; en éclairant les ténébreux problèmes de l'anthropologie, que Leibniz ne pouvait résoudre, il rend possible la tâche de la théodicée, et fonde l'optimisme véritable. Les crimes et les douleurs de la terre ne viennent plus maintenant déposer contre Dieu ; c'est contre l'homme seul que s'élève leur témoignage, car l'homme avait été créé capable de sainteté et de bonheur, et il a librement choisi la révolte et la misère. Ce que Leibniz n'a point fait, parce qu'il n'a compris ni la liberté, ni le grand fait
(1) Pensées, Art. VUl. Ed. Havet, p. 122. Et ce mystère qui en explique tant d'autres trouve lui-même son explication dans le fait de l'unité essentielle du genre humain^ qui lui enlève ce qu'il a de choquant pour la conscience et pour le cœur.
de I9 chute, une philosophie qui accepte sérieusi^ ment Tuqe pt Taulre peut seule le faire.
Ainsiy les données de la Révélation nous ont fo^rni les preu^ières bases d'un optimisme qui maintient h la fois la réalité des faits et |a souveraine sainteté de Dieu. Le monde pu pous vivons s'explique par la chute ; la chute, à son tqur, ^'explique par la liberté; et ce qui explique la liberté p'est le Qieu personnel et libre, devenii créateur par un acte de grâce et d'amciur.
Ce qui donne au problèoie des choses une pi?e^ mière ei^plicalJQu et un premier fondement à lk)ptimisme, c'est la liberté- Et c'esj, le christianisme qui dpnne à l£t liberté de la créatnr^ ^^ P^^s large place dans le plan divin, comme c*est lui qui sauvegarde le mieux la libre per^nualité d'un Dieu c{]éateur. Il n'est pas une philqsqpbie qui élèye au§Pi haut la ver leur et la dignité de la personnalité murale. ScQutons à ce sujet un pieu^ P^ savant ecclésiastique, qui est un philosophe prQfQnd ep môme temp^ flM'Viq cr<^yanl sincère :
« Quel mystère, dit-il, que cette lutte morale entre Dieu et la volonté, lutle incroyable ou l'homme peut vaincre Dieu!
« Ceci, je raypue, est le plus profond de^ mystères. Mais vQJci la raison du mystère. Dieu est amour 2 Dieu a vpplu créer des êtres capables de Taimer. ppur mm^'j il faut être libre. Il fatlleit donc au monde
des êtres libres, s'il fallait de l'amour au monde. Sans liberté, la création était physiqup, muette, inerte et insensible, mais non morale, non intelligente; san^ la liberté, la création était sans cœur, sans esprit, sans
entrailles; p£)r coo^éqiient sans \ywt et sans beauté.
a II fallait flqnc la Uberté,
4L Mais qu'est-ce qup la liberté? C'est Ip pouvoir réel et qbsplu de vouloir ou de x\f\ vouloir pas, d'aider Q\\ 4^ pe pas aipier, d'aimer ou de baïr. Elle q^\ détpHJte §i Dieu triomphe nécessairement et malgré pqu?. Maig flpp sqwmps libres, nous pouvons dire à Dieu ppi ou npîj. l.a liberté pie l'honame est telle — ^è^ qu'elle es|, elle dojt êtrp telle -r-qu'jl pput repppsser pour tqujours le pœur ^e Dieu » (1).
(1) A. fîratry, Philosophie du Credo, dial. U, p. 37, 88. — Quelque^ explications sont ici nécessaires, car il importe de s'entendre sur la vraie ncAion de la liberté. — La liberté de la créature n'est pas une pure possibilité q[ui ne se réduit jamais en acte^ une faculté indéfinie da çl^oisir éternellement suspendue entre diverses alternatives, un pouvoir abstrait et vide qui se possède toujours et ne se réalise jamais. Non, la liberté n'eçt pas ^on propre j)ut à elle-même; c'est en dehors et au-dessus d'elle que se trouvent son but et son objet; elle n'est pas le bien, mais le moyen par Jequ^l l^ biçp doit être réalisé. C'est par elle que la créature doit s'unir \ Dieu, et c'egt l'union avec Dieu par l'obéissance et l'amour qui est le bien dé la créature, la raison, le but et la loi de la liberté. Il faut dpnc avf la liljerté ^^ détqonine pour Dieu ou contre Dieu, et c'est pour cela qu'une épreuve lui est proposée. La créature est libre alors de se déterminer dans un sens ou dans un centre, et par cette détermination, elle s^ réalise, elle se constitue, elle achève, en quelque sorte, sa propi^ç création que Dieu avait voulu laisser inachevée. — Mais après l'épreuve, 1q l)ut de la liberté est ^tteiqt; la créature morale ^st déterminée ; e|lé n'a plus à choisir, mais à persévérer dans son choix. La liberté survit sans doute à cet acte décisif, qui, loin de l'anéantir, l'achève, au contraire, et la réalise; mais elle se transforme en se réalisant: au lieu d'être une volonté flottante et indéterminée, elle dqy|pnt une vj^lqpté détieirminée et réfléchie, consciente de son but et en ppssession de son objet. (C'est eilors que lé^ liberté deviept nçiture, et donne j^aissance ^ qpe sorte dé nécessité ; cette nature est sainte et bienheureqse, ou malheureuse et corroi^puè, selon le sens dans lequel la liberté s'eçt déterminée elle-même. — C'est ^insi qi|e )a créatioq du monde moral s'achève j pour ^insi dire, et que les ^eux royaumes dii bien et du mal se cons|.ituent. Les anges fidèles sont des créatures libres constituées ^aps le bien, et pour lesquelles il ne saurait y avoir ni péché ni soufijrance; les anges décjius sont des créatures libres constituées dans le mal, et pour qui le mal est devenu une véritable najure.
Ces principes s'appliquent aussi à l'homme. Mais ici un élément nou-
Voilà une grande vérité exprimée dans nn noble et ferme langage ; et nous voudrions qu'elle fût plus universellement acceptée et comprise. Mais on n'a pas, en général, une idée assez haute et assez sérieuse de la liberté dans les créatures morales. On croirait, en élevant si haut la liberté créée, porter atteinte à la puissance et à la souveraineté absolues du Créateur, et l'on accuse d'orgueil et d'impiété ceux qui prétendent que l'être libre peut résister à Dieu et vouloir contre sa volonté souveraine. C'est là un sentiment qui a droit à tous nos respects, car il se rencontre le plus souvent dans les âmes les plus reli^ gieuses; c'est une sainte pensée que d'humilier l'homme devant Dieu et d'abaisser toute créature devant la majesté du Créateur. Mais ce sentiment peut avoir ses écarts et ses excès; il peut enfanter de chimériques scrupules, et devenir une pusillanimité de la pensée qui n'ose aller jusqu'au fond d'ellemême. — Qui ne voit, en effet, qu'affirmer la liberté de la créature, ce n'est pas anéantir sa dépendance? Dieu demeure toujours le centre et la loi des êtres libres : c'est au péril de leur bonheur et de leur vie qu'ils se séparent violemment de Dieu, et préfèrent
yeau vient compliquer le problème. L*homme n'est pas un individu seulemeut^ il est aussi une famille^ une race^ une espèce : il y a Thumanité et il y a les hommes^ et ces deux termes sont unis entre eux par une solidarité si étroite^ que l'épreuve de la liberté de l'humanité est l'épreuve de la liberté pour tous les hommes : ce qui était iiberté dans le chef devient nature dans les membres. Ainsi la liberté de l'individu^ qui parait inviolable, et dont il a un sentiment invincible puisqu'il se sent obligé par la loi, est enchaînée par la nature que l'humanité lui a faite. Il est donc à la fois libre et esclave; sa volonté est tout ensemble déterminée et indéterminée : elle aspire au bien et elle est retenue dans le mal. — C'est là la contradiction vivante qui est en nous le fï>uit de la chute, et que la rédemption vient détruire.
la révolte et la haine à l'obéissance et à l'amour. Qui ne voity d'ailleurs, que si la séparation volontaire n'était pas possible, l'union libre et consentie ne le serait pas non plus? L'homme ne peut dire oui a Dieu qu'à la condition de pouvoir lui dire aussi non ; il ne peut donner son cœur que s'il a le pouvoir de le refuser; il ne peut obéir et aimer que s'il lui est possible de ne point aimer et de désobéir.
Qui ne voit, enfin, que plus grandit la personne humaine, plus grandit du même coup la personne divine? Une liberté créée, capable de devenir un commencement nouveau et d'être en quelque sorte créatrice à son tour, bien loin de contredire la puissance souveraine de Dieu, est au contraire le chef d'œuvre où éclate le mieux cette puissance, en même temps qu'elle est la plus merveilleuse manifestation de l'amour divin. Ne serait-ce pas diminuer Dieu, que de lui refuser le pouvoir de créer des êtres de la même race que lui, dont la volonté existe à côté de sa volonté, et avec qui il puisse entrer en société et traiter alliance?
Le Dieu vraiment libre, vraiment tout-puissant et vraiment, infini est le Dieu qui peut se limiter, s'il le veut, ou rester sans limite ; qui peut tout remplir de sa volonté souveraine, ou la restreindre et la replier, pour ainsi dire, sur elle-même, afin de laisser une place à une volonté distincte de lui. Ne craignons donc pas de trop insister sur la valeur et sur le rôle de la liberté créée, pourvu que nous affirmions que cette liberté a sa règle en Dieu de qui elle dépend ; car plus l'œuvre divine sera grande, plus grandira la gloire
de celui cpû en est l'auteur; et je ne connais cien au inonde qui donne une plus haute idée de la puis* sance de Dieu comme de son amour, que la créa* tion de ces êtres libres que Dieu a revâlus de son image, et dont il a rendu, en quelque mesure, la \o^ lonté souverainci à la manière dont il est lui-même souverain.
Ainsi, la liberté sérieusement comprise, avec toute sa dignité et tous ses périls, a^Qc ses glorieux privilèges et ses redoutables conséquences, voilà la première réponse aux questions qae se pose toute théodicée sérieuse, et le premier fondement d'un optimisme véritable.
Celte réponse devrait, semble-t4l, suffîie à notre pensée, car le mal pst expliqué, et Dieu est absous; il ne nous reste plus qu'à nous flaire de la liberté une }dé& assez haute, pour comprendre qu'un monde de créatures libres, malgré la déchéance volontaire de quelques-unes et les tragiques copsôquepces qui l'ont suivie, est le meilleur monde a^ sens absplu, le seul digne de la puissance de Dieu comme de son amour.
Mais si notre pensée eat satisfeite, notre âme ne l'est pas : elle souffrp ef se demande avec angoisse s'il n'aurait pas mieu:^ yplp un monde sans liberté» mais impénétrable au crime et à la souffrance, qu'un monde d'êtres libres troublé par des accidents si funestes. C'est en vain que nous faisons effort pour éle-r ver nos regards jusqu'à ces créatures libres et bipubeureuses, qui ont volontairement choisi ralliance de leur Di^u, et qui trouvent leur félicité comme leur. gloire dans Tobéissance et dans Tamour. Nous somm$9
des hommes; qous sommes assujettis au mal et à la souffrance, et la douleur qui nous oppresse forme autour de nous comme un quage qui nous dérobe la sereine lumière où vivent les esprits supérieurs. Et si pos yeux percent le sombre voile qui noif3 cache la ciel, le spectacle du bonheur qu'on y goûte nous attriste plus qu'il ne nous ponsole; cette joie semble insulter à nos larmes, et cette félicité nous est cruelle, parce qu'elle nous parait achetée au prix de la nôtre, ie trouble de notre cœur jette à son tour le trouble dans notre pensée, et de nouvelle^ objeptions sp pces« sent sur nos lèvres pour nous fai^e douter dp la justice et de Tamqur de Dieu. — Nous comprenons, sans doute, que les créatures célestes qui se sont yolontai-^ rement séparées de Dieu demeurent irrévpcablement éloignées de lui, et trouvent leur châtiment éternel dans cet éloignemant mâme. Mais notre condition est bien différente. Mous sommes éloignés ^e Dieu p^c notre naissance avant de l'être par un acte personnel de notre volonté; le péché est pour nops un malheur avant d'être un crime ; il qous es( jmposé du dehors avant d'être voulu avec conscience pt avec choix. L'huofanité a perdq sa roi|te, et c'est de cette humâ'^ nité égarée que qpus faisons pantie; nous sommes sé^ parés de Dieu ps^r un abime qu^ nous n'avons pas creusé ; la faute de notre race, qui p'est pas notre fautp personnelle qt volontaire, pèse sur nous, et notre liberté mutilée est impuissante à ressaisir ce que la liberté du premier homme nous a fait perdre. La condition morale de l'homme n'est donc plus sa condition normale et priiqitive, et le but que Dieu
s'est proposé en le créant n'est plus atteint. Car Dieu voulait des créatures capables de s'unir à lui par Tobéissance et par ramour, par le don libre et volontaire du cœur ; et nous ne sommes plus libres : nous ne nous appartenons plus pour pouvoir nous donner.
Aussi longtemps que subsistent ces conditions anormaleSy Dieu n'est justifié qu'à demi. Un optimisme qui me montre un Dieu indifférent à un désordre dont les suites compromettent les lois même du monde moral ^ est un optimisme menteur et cruel. Je vois le Dieu saint qui n'a point produit le mal, et le Dieu juste qui le punit; je ne vois pas le Dieu d'amour qui le répare. J'adore sa majesté redoutable, mais je ne retrouve plus sa paternelle bonté. La fatalité du mal et de la souffrance pesant sur l'humanité, créée pour le bon* heur et pour le bien, ne saurait être le dernier mot du Dieu tout-puissant et tout bon. Il nous faut un optimisme qui nous relève et nous ouvre les perspectives d'un nouvel avenir.
C'est là ce que donne le christianisme, qui est l'optimisme véritable, parce qu'il est l'optimisme de l'amour et de l'espérance, comme il est Toptimisme de la liberté. Le Dieu de l'Evangile n'a pas voulu empêcher la chute du premier homme, parce qu'il aurait détruit par là cette liberté qu'il a voulue et qu'il veut toujours ; mais il a ménagé à l'humanité déchue un moyen de relèvement. Il respecte assez son propre ouvrage pour permettre aux êtres libres de réaliser le mal, et de devenir, en face de lui, des puissances malfaisantes, capables de troubler son œuvre et d'exercer sur le monde un redoutable empire; mais il ne demeure
point indifférent et impassible en présence de ce funeste désordre. A ce déploiement immense du mal et de ses fatales conséquences, il oppose un déploiement plus immense encore de sa miséricorde et de son amour.
Dieu n'abandonne pas les hommes qui l'ont abandonné : il les suit, il les cherche avec amour dans les routes tortueuses où ils se sont égarés ; il leur parle, il les appelle; il se révèle à eux et leur communique la clarté toujours croissante de sa lumière; il s'approche toujours plus près de l'homme, et s'abaisse enfin jusqu'à prendre rang lui-môme dans Thumanité, pour relever toutes ses ruines, et la ramener au but primitif, qu'il ne veut lui faire atteindre qu'en le lui faisant dépasser. Le développement progressif de ce plan de restauration que Dieu poursuit à travers les siècles s'appelle l'histoire; et le centre de l'histoire, c'est Jésus-Christ, qui est venu accomplir cette restauration elle-même.
Jésus-Christ divise l'histoire en deux parts : il projette de lumineuses clartés sur les siècles qui ont précédé sa venue et sur ceux qui la suivent ; il est le mot des énigmes du passé et de celles de l'avenir. — Avant lui tout le prépare. La promesse faite par Dieu au jour même de la chute; l'alliance traitée avec Israël, la loi et la prophétie, la captivité et la dispersion des Hébreux ; les révolutions des empires et les migrations des peuples ; les religions païennes avec leurs pressentiments secrets et leurs erreurs sanglantes et impures ; les philosophies avec leurs éclairs de vérité mêlés de ténèbres et d'impuissance; — tout
travaille dé concert â prépâret- le monde |ldur k venue de son Rédempteur. — Après )ésus-Christ, tout concourt à raccomplissemënt de sorl dbuvre; les progrès de la civiliâation bomme les conquêtes de la science, les calculs de la politique comme l'extension croissante du commerce et la diffusiôti progressive des lumières ; — tout bUtilHbue à faire parvenir â iôlis les homtiles la connaissance dii sàlût tîil'il est venu apporter au tnonde.
Ati temps faarqtié par ta sagesse divine, lorsque la douloureuse expérience des siècles à convaincu Fhumanité de sa misère et dé son impuissance, lorsque Tattefate du Libérateur promis S^est répandiié parmi tous les peuples, el que les voies sont prêtes pour là difFusiod rslpidë de TEVangile, le Christ vient au motide, le Fils dé Dieil ^ë fait homme, et il accomplit ce ({lie lui Seul pouvait accoiil^lir.
Poilt- la secdnde fois, le getife humain tout entier s'incarne dans un individu; un second Adanl répare les riiines que le premier avait faites, et après avoir anéatiti le passé, il outre iin nouvel avenir. Le Christ pbt*te en lui l'huttianité coupable, fille d'Adadi, et la fait mourir sur la croix; et il est lui-itlême le père d'tine humanité nouvelle et sainte. Obéissant et châ^ tié, il pfaie à la loi divine \à double dette de châtimeni et d'dbéissance que nous lili devons. C'est rbumânité qui meurt et qui obéit avec lui; elle expie en lui la ftiute qu'elle avait cbtiïmise en AdâtU, et par Tobëlsgance de Jésus-Christ, qui est la sienne, la liberté dé Fhumanité se détermine dans le sens dé Dieii, èoihmd elle s'était détehninée contrèi Dieu par la désobéis-
âance dtl firettiiët- hohlnié. ^^ Dêâ lors, le désordre est réparé et rharmbtiie tétablie; là tiaort est vaiflcuè el rhumatiité resèuscitô avefc Jésus-Christ, cbmtbe elle était motte avec Adatti * elle doit pbrtër Flmagè dtl second hboltîié cottlttle elle A {)orté Fimage dii premier, et elle échangera le corpâ toortel et cdfruptible d'Adàifa contre le tdrps gloHeux el incorruptible du Christ.
Ainsi,' ftVèc Jésus -ChHst; le fleuve humain remonte , ëH quelque âdftô , S Sa sdUrcë pour couler dans un feetis contraité ; uti arbre nouveau est greffé sur le trdfe flétri dû vieil arbre. En lui s'accomplit là contre-pàhie dil drahie qui §^étaît accompli en Adatn: il est uîl coitittiencenietit liduvèàu dans l'histoire, il est le chef d'une ëecotide humanité. A là redoutable solidarité dû ^éché borrespond la solidarité bénie de la sainteté et dé là justice, et à Tuniversalité de la chuté rtiuivèi-salitë de la rédemption.
Le felëvémenl de l'Htimànitê devient celui de chacun de ses iHëmbres , et Jésus - Christ afftalfichit les iudividilÉ en Hccompli^éant la restauration de l'espèce. Le ()assé du genre humain ne pèse plus sur eux ; lé joug redoutable dé la solidarité du mal est bKsé } l'ihdividu échappé à la fatalité que faisait peser i§ur lui l'ëspèbe, et l'elrouvëj par Jésus-Christ,- sa liberté, qu'atait enchaînée le choix funeste d'Adam ; Une épreuve faotivelle lui est tendue possible^ et sa volonté affranchie est appelée à se déterminer à son tour. Grâce à l'expiation parfaite ac(îomplie par le Rédempteur, ga Vie antérieure, avec son long cbrtége de fautes et de remords, est effacée et anéahtie; elle
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De pèse plus sur lui oomme une condamnation, et ne le retient plus enchaîné loin de Dieu : il échappe à son propre passé, comme au passé de l'humanité tout entière. Affranchi de ce double esclavage, il devient en quelque sorte un nouvel Adam, et se trouve reporté, pour ainsi dire, au premier jour du monde : il s'appartient, et il peut se donner ou se refuser librement à Dieu. Cette liberté, qui est rendue à l'homme, est déjà une grâce, et à cette grâce s'ajoutent la promesse et le don du Saint-Esprit ; mais il dépend de l'homme de profiter de ces grâces ou de les négliger, de céder ou de résister à ces attraits divins, d'accepter le don de Jésus-Christ ou de repousser son amour. L'homme, en face de Jésus-Christ, est mis, en quelque sorte, en présence de deux humanités, entre lesquelles il est appelé à choisir; il lui appartient de s'unir par la repentance et par la foi à l'humanité sainte et glorieuse dont le second Adam est le chef, ou de rentrer pour jamais dans l'humanité malheureuse et déchue, en confirmant, à son tour, et pour son propre compte, le choix qu'avait fait le premier homme au péril de toute sa race. Les conditions normales, troublées par le péché, se trouvent donc rétablies : chaque homme est appelé, en face de Jésus-Christ, à dire, à son tour, oui ou non; et c'est là répreuve décisive de la liberté qui lui est rendue.
Mais Jésus-Christ fait plus que de réparer et de rétablir : il perfectionne et il transfigure. L'humauité nouvelle est infiniment plus glorieuse que l'humanité primitive. Dieu est trop magnifique dans ses dons pour se borner à relever ce qui était détruit, et sa
puissante main, en réparant des ruines, élève un édifice plus majestueux et plus digne de lui. Aussi la restauration est-elle un progrès ; c'est une seconde création plus parfaite et plus magnifique encore que la première. L'humanité nouvelle est aussi élevée au-dessus de l'humanité primitive que le Christ luimême est élevé au-dessus d'Adam. Le premier homme était capable de s'unir à Dieu par l'obéissance et par l'amour. Le second Adam est cette union même accomplie et réalisée dans une personne vivante ; c'est Dieu en l'homme, c'est Emmanuel ; c'est l'homme idéal, mais transfiguré; c'est l'homme primitif, mais élevé à un plus haut degré de dignité et de gloire ; c'est l'homme, créé inférieur aux anges, qui devient infiniment supérieur à eux.
Et cette restauration, qui transfigure l'humanité primitive, marque aussi un progrès universel dans la création : tous les désordres sont réparés, et l'harmonie en devient plus glorieuse et plus belle ; ce sont de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice habite ; c'est la défaite définitive des puissances ennemies, et le règne de Dieu se développant sans contradiction et sans obstacle; c'est l'amour divin se révélant tout entier par le sacrifice, et causant aux anges même des ravissements de joie qu'ils n'avaient pas encore connus; c'est un progrès dans Tamour et dans le bonheur ; c'est une perfection plus éclatante, et que rien désormais ne pourra troubler ni ternir.
C'est ainsi que Dieu répare et corrige, et qu'il fait de la chute même un moyen de perfectionnement et
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de progrès; c'est ainsi que sa puissance et son amour éclatent d*une manière plus merveilleuse encore à l'occasion de la révolte et du péché. Le mal lui-même devient un instrument pour le bien, et ces redoutables périls de la liberté, qui semblaient devmr empêcher Dieu de créer des êtres libres, se transforment, par les ineffables secrets de son amour, en nouveaux moyens de perfection et de gloire.
Leibniz avait entrevu cette grande vérité, lorsque, avec les Pères de l'Eglise, il appelle la chute d'Adam « un péché heureux, feUm culpa, parce qu'elle a été réparée avec un avantage immense par l'incarnation du Fils de Dieu, qui a donné à Tunivers quelque chose de plus noble que tout ce qu'il aurait eu sans cela parmi les créatures » (1). Mais il a le tort de méconnaître la liberté, et de faire du péché et de la rédemption, d'Adam et de lésus-Christ, les pièces diverses d'une vaste machine sortie telle q<uelle des mains du Créateur. Cette erreur capitale fait crouler tout l'édifice de son christianisme oomine de son système. Il est impie de prétendre que Dieu a voulu le mal comme une condition nécessaire du meilleur des mondes. Dieu ne veut pas le mal; ce qu'il veut, c'est la créature morale et libre; mais il la veut d'une volonté sérieuse et réfléchie, qui a pesé et connu par avance toutes les conséquences possibles de la liberté, et qui s'est ménagé des ressources pour tout réparer et tout rétablir. S'il laisse le mal se réaliser dans le monde, c'est qu'il a déjà
1) Tfiéod., Abrégé de la Controverse. Erdm., p. 6«4.
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formé le dessein d'intervenir par le libre effort de sa puissanee et de son amour. — La possibilité dé la <;hiite se transforme ainsi en une possibilité de progrès.
C'est d'un tel point de vue qu'il est permis d'être optimiste ; c'est Thômme qui est entré dans l'humanité nouvelle dont le Christ est la tète, qui peut s'écrier avec d'inexprimables ravissements de joie : « Tout est bien. » —Pour lui, en effet, tout change^ tout se transfigure, tout s'illumine. La douleur a perdu son plus cruel aiguillon, et la mort n'a plus de terreurs. Ses joies lui paraissent plus douces, et ses larmes n'ont plus d^amertume. Il est rentré dans l'ordre, il est réconcilié avec son Père; il a le pardon de Dieu, la paix avec lui-même et avec ses semblables, et ce pardon et cette paix font l'éternel sujet de sa joie. Il ne marche plus seul ici-bas : Jésus- Christ, — son Dieu, son Sauveur, son amî et son frère^ — marche à ses côtés et le conduit paf la main. Les souffrances et les déceptions de la vie n'ébranlent pas sa ferme confiance en la paternelle bonté de Dieu et en son amour tout-puissant, car Dieu lui a donné en son Fils une preuve d'amour qui défie toutes les objections et triomphe de tous les doutes, fl sait que la douleur n'est pour lui qu'une épreuve fortifiante et salutaire, un combat, sanglant quelquefois, mais où la victoire lui est assurée par Celui qui com» bat avec lui. Il se sent aimé de Dieu et H l'aime, et ce mutuel amour suffit à remplir tout son cœur et à illuminer toute sa vie. C'est dans cet amour qu'il puise la force de se dévouer et de souffrir : il sait se
donner, et il se rassasie lui-même en se donnant. — C'est ainsi qu'il a retrouvé sa route perdue, et qu'il est né à la vie vérilable; s*il ne possède pas encore cette vie dans toute sa plénitude, il s'en console par l'assurance qu'il la possédera un jour tout entière, sans trouble et sans mélange; et, tournant ses regards vers ces demeures éternelles où la souffrance et la mort ne seront plus, il poursuit courageusement sa course : l'espérance le préserve de la lassitude.
Comme le chrétien est optimiste dans les plus humbles détails de sa vie, où il aperçoit toujours le doigt de Dieu, il l'est aussi quand il envisage la marche générale de l'histoire et les destinées de l'humanité. A travers le chaos sanglant des passions humaines, il sait découvrir la main de Dieu, souverainement habile à tirer le bien du mal, et à conduire les hommes au but marqué par sa sagesse et par son amour. Que les événements se pressent, ou qu'ils ralentissent leur marche, que le navire qui porte l'humanité soit enveloppé par la tempête, ou qu'il semble arrêté sur une mer immobile, le chrétien n'en conserve pas moins sa foi inébranlable dans l'avenir. Jésus-Christ n'est-il pas le chef et le roi de l'humanité? N'est-ce pas à lui qu'appartient le sceptre et que demeurera la victoire ? N'est-ce pas lui qui doit régner un jour sur tous les hommes jusqu'à ce qu'il vienne remettre la royauté à son Père en lui présentant tous ceux qu'il aura conquis par la puissance victorieuse de son amour ?
Le christianisme a donc le droit d'être optimiste,
et il peut l'être d'une manière universelle et absolue : Toptimisme est au commencement et à la fin des choses^ et il en remplit tout le milieu.
La création d'un monde de liberté est la meilleure création possible, la seule digne d'un Dieu libre, qui est amour, et qui veut être librement aimé.
Le mal, — dont la possibilité est inévitable, s'il y a des êtres libres, — en devenant une réalité, est devenu une occasion de progrès. Les conséquences de la chute sont réparées par la rédemption, l'humanité restaurée est élevée plus haut que l'humanité primitive, et le don ineffable du Fils de Dieu est la manifestation suprême de l'amour divin, la consommation de l'œuvre tout entière de la création.
Ce plan magnifique de l'amour de Dieu s'est déroulé lentement à travers les siècles, et se déroulera encore jusqu'à ce que tout soit accompli. Quand l'Evangile aura été annoncé à tous les hommes, quand Jésus- Christ se sera lui-même offert à tous, et que chacun aura été mis en demeure d^accepter ou de refuser son amour, alors s'accomplira la séparation définitive. Le Rédempteur introduira dans la gloire tous ceux qui auront saisi la main qu'il leur avait tendue; mais il repoussera ceux qui l'auront volontairement repoussé, et qui auront mieux aimé demeurer la postérité d'Adam que de devenir par la foi la postérité du Christ ; car le Sauveur des hommes est aussi leur juge, et l'offre du même amour qui est pour les uns une cause de salut, est une cause de condamnation pour les autres.
Les puissances du mal seront alors vaincues; et l'empire funeste qu'elles avaient exercé pour un
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temps leur sera 6té. La mort ne sera plus, et Tordre universel sera pour jamais rétabli. — Le dernier mol restera donc à Dieu, et c'est au bien qu'appartiendra la victoire : les multitudes bienheureuses, dont le Christ est le chef^ à l'abri désormais de tous les périls et habitant un univers pacifié, accompliront la volonté divine sans obstacle ccnnme sans efTort, et trouveront dans la plénitude de la gloire et de l'amour de Dieu la plénitude de leur félicité et de leur joie«*^ Dieu sera proclamé souverain par toutes les créatures; mais celles qui se seront volontairement détournées de lui demeureront séparées de lui pour jamais. Tous les hommes reconnaîtront la justice et la bonté de Dieu ; mais les uns avec des chants de triomphe, les autres avec un désespoir éternel de s'être exclus euxmêmes de son amour.
C'est qu'en effet, le christianisme n'ept pas optimiste aux dépens de la liberté. 8i tout est réparé, rien ne saurait l'être par une loi fatale et nécessaire. Dieu a tout fait pour le relèvement des hommes; — et que pourrait*il foire de plus, après s'être donné lui* même en son Fils?*^ mais les hommes demeurent toujours des créatures morales et libres, et ils ne peu* vent se relever que librement. L'amour divin a tout accompli : le Fils s^est livré pour le salut de tous les hommes, la grâce et les secours de l'Esprit sont pro* mis à tous; -^^ mais il faut que Thomme saisisse la grâce qui lui est offerte, et qu'il fesse le don de son cœur. — Dieu ne veut pas nous sauver malgré nous j il rétablit les conditions normales et primitives de la liberté, mais il faut que cette liberté se détermine;
une nouvelle épreuve est proposée à l'homme, mais c'est l'épreuve suprême et décisive; il ne saurait y en avoir d'autre.
Si l'on nous demandait maintenant en vertu de quel privilège l'homme seul a un Sauveur, nous commencerions par répondre que nous n'espérons pas tout pénétrer et tout comprendre, et qu'il est des profondeurs divines où la lumière même de la Révélation laisse subsister les ténèbres. Le salut est un don gratuit, et le propre de la grâce est d'être absolument libre. Mais, sans vouloir rien ôter à cette absolue souveraineté de la grâce, ni prétendre sonder ces abimes où les anges mêmes désespèrent de voir jusqu'au fond, peut-être pourrions-nous entrevoir une raison à ce mystérieux privilège, — L'homme n'est pas la première liberté créée. Lorsqu'il apparaît sur la terre, le dualisme existe déjà : une créature libre s'est déjà séparée de Dieu, et exerce contre lui une puissance qu'elle avait reçue pour accomplir sa volonté sainte. De là, une sorte de pression exercée du dehors sur la liberté d'Adam, et qui n'existait pas pour les créatures supérieures. Le premier homme a été sollicité par des paroles séductrices; il est une victime en même temps qu'il est un coupable, et ces conditions spéciales de la chute donnent à l'humanité une sorte de droit à une rédemption accomplie de la part de Dieu. La première épreuve de la liberté humaine n'avait pas, en effet, pour être décisive, les mêmes caractères que la détermination des créatures libres, sur lesquelles ne s'exerçait du dehors aucune influence funeste; et c'est pour cela peut-être que, par
un effort inouï de l'amour divin, une seconde épreuve a été rendue possible, et qu'un Rédempteur a été donné à Thumanité pour réparer les fatales conséquences de sa chute. Ce serait donc toujours la même loi : répreuve de la liberté pour les créatures mo* raies. Ce serait toujours, de la part de Dieu, le même amour uni au même respect pour la liberté qu'il a voulue. Ce qui semble une exception confirmerait alors l'universalité de la règle, et les ténèbres mêmes se transformeraient en lumineuses clartés.
C'est ainsi que dans le christianisme se concilient l'optimisme et la liberté. Et c'est la différence capitale qui sépare, comme par un abîme, l'optimisme chrétien de l'optimisme de Leibniz, qui est celui du fatalisme absolu. — Dans le système de Leibniz, c'est la nécessité, eu définitive, qui est au commencement et à la fin de tout; dans le système chrétien, la création est un don gratuit et un miracle comme le salut : tout est liberté, tout est grâce, tout est amour. — Leibniz se voit forcé, tour à tour, de nier les faits pour justifier Dieu, ou de nier Dieu pour maintenir les faits. L'optimisme chrétien reconnaît tous les faits : il laisse au mal son tragique et sanglant caractère; il est aussi éloigné de nier la douleur que d'amoindrir le péché. Mais il sait expliquer l'un et l'autre, et justifier également la sainteté de Dieu et son amour.
La chute et la rédemption, Adam et Jésus-Christ, la liberté de la créature et l'amour tout-puissant du Dieu créateur, voilà le double secret de l'histoire de notre race, et le double fondement d'un véritable optimisme. Ou plutôt, comme il n'y aurait pas eu un
Adam, s'il n'avait pu y avoir un Christ, c'est Jésus- Christ qui est le mot de tout le problème, et qui explique la création comme il explique l'histoire (1).
(1) Le Fils est Créateur aussi bien que Rédempteur^ et c'est grâce à sa médiatioa éternelle que Dieu supporte rhumanité déchue^ devenue la proie de la corruption et de la mort. « Sans Jésus-Christ^ a dit Pascal^ le monde ne subsisterait pas^ car il faudrait qu'il fàt détruit ou qu'il fût comme un enfer.»