CHAPITRE IV
LOPTIMISMB
La doctrine de roptimisme , telle qu'elle se rencontre dans la Théodicée, peut se ramener à la proposition suivante : le monde actuel est le meilleur des mondes possibles, et voilà pourquoi il existe.
Leibniz arrive à cette formule, et en établit la vérité, par une double voie : par l'expérience et par la raison.
Et d'abord, il prétend démontrer a|)os<mori que le monde où nous vivons est le meilleur et le plus par* fait des mondes possibles. Leibniz appelle monde non pas ce petit globe que Thomme habite, mais l'ensemble tout entier des choses existantes, avec la série infinie de leurs développements dans le passé et dans Pavenir. Si, au lieu d'arrêter nos regards aux bornes étroites de l'horizon terrestre, nous pouvions embrasser d'un coup d'œil l'ensemble de cet immense univers, nous comprendrions sans doute l'infinie perfection de l'œuvre divine. Que seraient les douleurs, les désordres et les crimes qui déparent la terre, à côté de l'admirable ordonnance des cieux.
de la félicité des créatures bienheureuses et des magnificences de l'harmonie universelle ?
Et ici-bas même, en dépit des esprits chagrins qui exagèrent, comme à plaisir, les maux qui nous environnent, n'y a-t-il pas quelque félicité et quelque harmonie, quelques joies et quelques beautés ?<x J'ose dire, écrit Leibniz, qu'en examinant les choses sans préventions, nous trouverons que, l'un portant l'autre, la vie humaine est passable ordinairement >> (1). «Mais, dit-il ailleurs, quand même il serait échu plus de mal que de bien au genre humain, il suffit, par rapport à Dieu, qu'il y a incomparablement plus de bien qiie de mal dans l'univers » (2). Il ne faut pas, en effet, que l'homme se prenne pour le centre et le but unique de la création, c II est sûr que Dieu fait plus de cas d'un homthe que d'iiû lioû, cependant je ne sais si l'on peut assurer que Dieti préfère un seul homme à toute l'espèce des lions à tous égards. Mais quand cela serait, il né s'en suivrait point que l'intérêt d'un certain nombre d* hommes prévalût à la considération d'un désordre général répandu dans un nombre infini de créatures. Cette opinion serait un reste de l^anciennë maxime assez décriée, que tout est fait uniquement pour l'homme » (3). Appliquant à toutes les créatures raisonnables ce qu'il dit ici' de l'homme, Leibniz ajoute : a Dieu à plus d'une vue dans ses projets; la félicité de toutes lès créatures raisonnables est lin des buts où il vise,
(1) Théod., m, § Î60. Erdm., p. !S82. "
(a) /rf., lU^ § 262. Erdm., p. 582. |
(3) Id., U, § 118. Erdm., p. 5S5.
mais elle n*est pas toul son but, ni même son dernier but. C'est pourquoi le malheur de quelques-unes de ces créatures peut arriver par concomitance et comme une suite d'autres biens plus grands » (1). Et Leibniz parle du mal moral comme il parle de la souffrance : â îl n'y a pas lieu de juger que Dieu, pour quelque mal moral de moins, renverserait tout Tordre dé la nature » (2).
11 ne faut donc pas blâmer Tœuvre divine parce que nous croyons découvrir quelques taches dans ce que nous en voyons; ces imperfections même qui noiis choquent, contribuent à la perfection de l'univers; telle partie, qui nous seihble défectueuse, parce que nous la voyons détachée de l'ensemble, si nous pouvions la contempler à la place qu^elle occupe dans le vaste organisme des choses, nous paraîtrait parfaite et admirablement propre à concourir à la perfection générale.
C'est ainsi que Leibniz établit par l'expérience sa thèse de Toptimisme. Mais, c'est surtout sur des raisons a priori qu'il la fonde, car il est moins à l'aise sUr le terrain des faits que dans la région des idées.
Il part tour à tour de l'idée dû mondé et de ridée de Dieu, et il arrive des deux côtés au même résultat. Le monde est cet eiisemble de choses au sein duquel nous sommes plongés. Aucune de ces choses n'a en soi le fondement de son existence; celte existence n'est pas nécessaire, elle est contingente ; c'est-à-dire que chacuii de ces êtres pourrait,
(1) Théod., n, § ii9. Erdm.^ p. 635.
(2) Ibid,, § 118. Erdm.^ p. 535.
sans contradiction, exister autrement; ce qui est vrai de chacun de ces êtres pris en soi, Test aussi du monde tout entier, qui n'est que la collection ou la somme de ces êtres eux-mêmes.
L'univers pourrait donc, sans contradiction, être différent de ce qu'il est, ce qui revient à dire qu'il y a des univers possibles en dehors de l'univers actuel et que ces univers sont en nombre infini.
Comment concevoir qu'entre tous ces mondes possibles, le nôtre seul ait été appelé à l'existence, à l'exclusion de tous les autres ? Ne faul^il pas qu'il ait été choisi? Et quelle peut être la raison d'un tel choix, sinon que ce monde est le meilleur des mondes possibles ? Si le monde actuel n'était pas le meilleur, en effet, le choix de ce monde, c'est-à-dire la création elle-même, n'aurait point de raison suffisante, ce qui est inadmissible.
En parlant de l'idée de Dieu, Leibniz arrive à la même conclusion. Dieu est la puissance et la bonté souveraines, éclairées par une sagesse infinie ; or, le choix du sage ne peut être déterminé que par le meilleur; Dieu donc, s'il a créé, a créé le meilleur monde possible.
En définitive, la grande preuve sur laquelle Leibniz fonde l'optimisme, c'est l'existence même du monde actuel , et tout son raisonnement se réduit à ceci : Notre monde est le meilleur, parce qu'il a été créé; et il a été créé, parce qu'il est le meilleur; s'il n'était pas le meilleur, il n'existerait pas. — L'idée du meilleur et l'idée de l'existence sont données l'une avec l'autre, elles sont corrélatives et insépa-
rables. « Je ne crois pas, dit Leibniz, qu'un monde sans mal préférable au nôtre soit possible, autrement il aurait été préféré » (1). « Il s'ensuit de la perfection suprême de Dieu qu'en produisant l'univers, il a choisi le meilleur plan possible, où il y ait la plus grande variété avec le plus grand ordre; le terrain, le lieu, le temps les mieux ménagés ; le plus d'effet produit par les voies les plus simples; le plus de puissance, le plus de connaissance, le plus de bonheur et de bonté dans les créatures que l'univers en pouvait admettre » (2). « Comme dans les mathématiques, quand il n'y a point de maximum ni de minimum, rien enfin de distingué, tout se fait également, ou, quand cela ne se peut, il ne se fait rien du tout ; on peut dire de même, en matière de parfaite sagesse, qui n'est pas moins réglée que les mathématiques, que s'il n'y avait pas de meilleur {optimum) parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait produit aucun » (3).
Après avoir établi l'optimisme , Leibniz le défend contre ses adversaires. Il se donne des peines infinies pour démontrer qu'il y a un nombre immense de mondes possibles, et quQ parmi ces mondes il en est un qui est le meilleur. Nous ne le suivrons pas dans les longs détours où l'engage cette polémique. Mais il importe de montrer comment il se défend d'anéantir la liberté divine par son principe du meilleur,
Bayle l'avait accusé d'ériger les vérités éternelles
(1) Lettre à Bourguet, 1714. Erdm., p. 719.
(2) Principes de la nature et de la grâce, Erdm., p. 716.
(3) Théod.y I, § «. Erdm.,p. 506.
- tio-
et la règle du meilleur en une sorte de falum faisant obstacle à la volonté divine, a Mais, répond Leibniz, ce prétendu fatum n'est autre chose que la propre nature de Dieu y son propre entendement qui fournit des règles à sa sagesse et à sa bonté. Voudrait -on que Dieu ne fût point obligé d'être parfait et heureux ?» (1) « C'est la bontéy dit ailleurs Leibniz, répondant encore aux objections de Bayle, c'est la bonté qui porte Dieu à créer, et cette même bonté jointe à la sagesse, le porte à créer le meilleur. Elle l'y porte sans le nécessiter, car elle ne rend point impossible ce qu'elle ne fait point choisir. Le sage ne veut que le bon. Es1>-ce donc une servitude quand la volonté agit selon la sagesse ? Et peut-on être moins esclave que d'agir par son propre choix suivant la plus parfaite raison? L'esclavage vient du dehors, Dieu n'est ja- Qpiais mfik p^r aucune chose qui soit hors de lui » (2). Ce c^'est donc pas une nécessité métaphysique et ab* solue qui porte Dieu à choisir le meilleur, c'est une nécessité morale et bienheureuse qui, bien loin d'exclure la liberté, est au contraire la liberté parfaite et Yéritable.
Ainsi, il en est de la liberté divine comme de la liberté humaiue, et aous retrouvons ici les grands principes de la psychologie et de la morale de Leibniz. — En Dieu, comme en l'homme, la volonté est détermioée par le bien, et suit le plus grand bien aperçu par l'entendement. Comme la liberté, en l'homme, est la volonté conforme à la raison, la liberté, en Dieu,
(1) Théod,, U, § 191. Erdmu, p. 563.
(2) Id., U, § 228. Erdm.^ p. 571.
est la bonté conforme à la sagesse. Mais, tandis que l'homme, dont la raison est imparfaite, s'arrête souvent à un bien relatif et inférieur, Dieu, qui est la raison parfaite et la suprême sagesse, ne peut que choisir et exécuter le meilleur, c'est-à-dire le bien absolu et parfait.
Il n'y a donc entre la volonté divine et la volonté humaine qu'une différence de degrés ; ou plutôt il y a entre elles toute la distance qui sépare la raison bornée de l'intelligence infinie.
Le but de la Théodicée est donc rempli, et l'optimisme est la conclusion suprême du livre. Dieu est pleinement justifié, et son œuvre est reconnue parfaitement bonne et sage. — Il y a du mal dans le monde, mais ce mal n'est rien au prix de la perfection merveilleuse que ce monde réalise. Ce mal, d'ailleurs, est compr^ dans la meilleure suite des choses, et Dieu ne pouvait se refuser à lui donner l'existence sans reqoncer à créer le meilleur.
La liberté des actions volontaires demeure intacte et la sainteté divine ne souffre aucune atteinte, car Dieu n'est pour rien dans le péché des créatures; il se borne à faire passer de la région des possibles dans le domaine des réalités, des êtres dont la nature idéale implique qu'ils pécheront librement ; ils sont méchants et libres avant le décret divin, et ils demeurent tels après ce décret. Et si Dieu se résout à leur donner l'existence, c'est qu'ils entrent comme parties essentielles et intégrantes dans la meilleure suite des choses, la seule que Dieu puisse réaliser. Dieu a embrassé d'un regard la série tout entière des mondes possibles,
il a tout pesé à la balance de sa sagesse infinie , et après avoir reconnu que le monde actuel, avec ses biens et ses maux, avec ses créatures méchantes et ses créatures bienheureuses, est la combinaison la plus parfaite et le meilleur univers, il Ta réalisé d*un seul coup, par un acte unique de sa volonté souveraine.
Toute cette théorie se trouve résumée d'ilne manière lumineuse et frappante dans l'ingénieuse fiction qui termine la Tbéodicée, et que Leibniz emprunte à Laurent Valla en la continuant. Théodore, grand prêtre de Jupiter, ne pouvant comprendre le décret qui fait de Sextus Tarquin un homme criminel et malheureux, demande à son dieu l'explication de ce mystère. Jupiter le renvoie à sa fille Pallas. « Théodore fit le voyage d'Athènes. On lui ordonna de coucher dans le temple de la déesse. En songeant, il se trouva transporté dans un pays inconnu. Il y avait là un palais d'un brillant inconcevable et d'une grandeur immense. La déesse Pallas parut à la porte, environnée des rayons d'une majesté éblouissante, .
... Qualisque videri Goelicolis et quanta solet...
« Elle touche le visage de Théodore d'un rameau d'olivier qu'elle tenait dans la main. Le voilà capable de soutenir le divin éclat de la fille de Jupiter et de tout ce qu'elle devait lui montrer. « Vous voyez ici, a dit-elle, le palais des destinées dont j'ai la garde. Il y « a des représentations, non-seulement de tout ce qui « arrive, mais encore de tout ce qui est possible, et
<c Jupiter en ayant fait la revue avant le commence- « ment du monde existant, a dirigé les possibilités en « mondes et a fait le choix du meilleur de tous... Ces a mondes sont tous ici, c'est-à-dire en idées. Je vous a en montrerai où se trouvera non pas tout à fait le a même Sextus que vous avez vu, mais des Sextus « approchants... Vous trouverez dans un monde un « Sextus fort heureux et élevé, dans un autre un € Sextus content d'un état médiocre, des Sextus de <c toute espèce et d'une infinité de façons. »
La déesse parcourt avec Théodore plusieurs de ces appartements qui sont des mondes, et lui montre dans chacun un Sextus différent. <c Les appartements allaient en pyramide; ils devenaient toujours plus beaux à mesure qu'on montait vers la pointe, et ils représentaient de plus beaux mondes. On vint enfin dans le suprême qui terminait la pyramide et qui était le plus beau de tous. Car la pyramide avait un commencement, mais on n'en voyait point la fin; elle avait une pointe, mais point de base, elle allait croissant à l'infini. C'est, comme la déesse l'expliqua, qu'entre une infinité de mondes possibles, il y a le meilleur de tous, autrement Dieu ne se serait point déterminé à en créer aucun; mais il n'y en a aucun qui n'en ait encore de moins parfaits au-dessous de lui; c'est pourquoi la pyramide descend à Tintini. Théodore entrant dans cet appartement suprême se trouva ravi en extase; il lui fallut le secours de la déesse : une goutte d'une liqueur divine mise sur la langue le remit. Il ne se sentait pas de joie. « Nous « sommes dans le vrai monde actuel, dit la déesse,
« et vous y êtes à la source du bonbeur. Voici Sextus « tel qu'il est et tel qu'il sera... Vous le voyez al- <c lant à Rome, mettant tout en désordre, violant la « femme de son ami. Le voilà chassé avec son père, a battu , malheureux. Si Jupiter avait pris ici un « Sextus heureux à Corinthe ou roi en Thràce, ce ne ff serait plus ce monde. Et cependant il ne pouvait « manquer de choisir ce monde, qui surpasse en per- « fection tous les autres, qui fait la pointe de la pyra- <K mide ; autrement Jupiter aurait renoncé à sa saa gesse, il m'aurait bannie, moi qui suis sa fille. Vous « voyez que mon père n'a point fait Sextus méchant; « il l'était de toute éternité , il l'était toujours libre- <t ment ; il n'a fait que lui accorder l'existence que sa a sagesse ne pouvait refuser au monde où il est com- <t pris; il Ta fait passer de la région des possibles à « celle des êtres actuels. Le crime de Sextus servira a à de grandes choses; il en nahra un grand empire a qui donnera de grands exemples. Mais cela û'est <c rien au prix du total de ce monde, dont vous admitï rerez la beauté, lorsque après un heureux passage « de cet état mortel à un autre meilleur, les dieux a vous auront rendu capable de la connaître » (1). Leibniz aime à contempler cette souveraine beauté de l'œuvre divine ; il trouve de nobles accents pour célébrer la sagesse de Dieu et sa bonté infinie, et pour persuader aux hommes d'aimer ce Dieu si aimable, et de chercher dans cet amour même leur Véritable félicité. <x La plus magnifique partie des choses, la
(i) Théod., m, §§ 414-416. Erdm.^ p. 622.
cité de Dieu, ofifre un spectacle dont un jour nous serons enfin admis à connaître et à admirer de plus près la beauté, éclairés par la lumière de la gloire divine... Mais ici-bas, du moins, plus nous comprenons que c'est non-seulement la puissance et la sagesse de TEtre suprême, mais aussi sa bonté qui agit, plus nous nous échauffons de Tamour de Dieu, plus nous nous enflammons à imiter quelque peu sa divine bonté et sa parfaite justice » (1).
(1) Causa Dei asserta. Krdm.^ p. 63.