ETUDE CRITIQUE
Les tentatives de transformation variolo-vaccinale que nous avons réalisées, ont continué la lengue série des échecs des expérimentateurs français. Peut-on incriminer les conditions dans lesquelles elles furent réalisées ? Il convient de le rechercher avec l'espoir, en discutant impartialement les expériences relatées au début de ce travail, de pénétrer « le pourquoi mystérieux » de cette controverse.
Les premiers auteurs qui se sont occupés de la variolovaccine, ont relaté des observations plutôt que des expériences.
Les uns, frappés par la coexistence fréquente des épidémies de variole et des épizooties pustuleuses « qui, suivant le mot de Dupuy, naissent, règnent et s’éteignent » simultanément, rapportent ce phénomène à la contagion et le considèrent comme une preuve de la transformation de l’une des maladies en l'autre. On sait aujourd'hui que l'identité des causes secondes, de quelque nature qu’elles soient, suffit à expliquer ces faits. Cette coïncidence, sur laquelle reposent en partie les concelusions de John Baron et de Depaul, a été de nouveau signalée récemment par M. Lecercle (44) qui prouve avec statistiques à l’appui, la fréquence des revaccimations
positives en période d’épidémie de variole et, réciproquement, leur anormale rareté ultérieure. Il attribue la parallélisme qui existe entre les courbes des deux affections, à des conditions de réceptivité identiques pour les germes « probablement semblables » de la vaccine et de la variole.
Les autres, tels que Gassner, Sonderland, Ceely, dans une de ses expériences, se basent sur l’observation de variolisations accidentelles ou expérimentales par des procédés qui nous paraissent aujourd'hui rudimentaires. Il s’agit d'animaux qui ont léché la literie de varioleux ou qu'on a enveloppés dans les draps de malades morts de leur maladie. Il est possible que ces animaux aient ainsi acquis, avec ou probablement sans éruplion variolique, une immunité vis-à-vis de la vaccine, analogue à celle de la plupart des animaux que nous avons varliolisés ; mais personne n'oserait soutenir aujourd'hui qu'ils aient présenté une éruption variolovaccinale. On peut donc faire abstraction de ces expériences sur lesquelles d'ailleurs l’on n’a que des renseignements incerlains.
Depuis les expériences de Thiele, Reiter et Ceely, les tentatives de transformation variolo-vaccinale ont été pratiquées avec une technique qui a varié dans le détail, plutôt que dans la base. Il est donc facile de les grouper pour les étudier.
Les bovidés et les équidés étant, par excellence, les animaux vaccimfères, c'est à eux que l’on s’est adressé à
le plus souvent. Parfois cependant on a cherché
modifier la semence variolique, avant de la cultiver sur le bœuf, en l'inoculant soit au singe (Eïlerts de Haan, Béclère, Monckton Copeman, Brinckerhoff), soit à l’âne ou au mouton (Chaumier, Voigt), soit enfin au lapin (Stumpf, Freyer). On est mal fixé sur l'emploi des autres animaux.
Les premiers expérimentateurs (Thiele, Ceely, Warlomont, Chauveau, Berthet) opérèrent sur des animaux adultes. Depuis plus de vingt ans, on leur préfère les sujets jeunes, en particulier les génisses de deux à cinq mois.
C'est au jeune âge des animaux qu'il emploie que Hime attribue le succès de ses expériences ; M. Chauveau lui-même, pense que les jeunes bovidés « se prêtent probablement mieux » que les adultes à la culture de la variole, sans cependant donner la vaccine. Par contre, Fischer, Eternod et Haccius reconnaissent que la jeunesse des animaux employés à Lancy n'a pu influencer leurs expériences, puisque les bovidés adultes inoculés avec du variolo-vaccin, ont réagi entre leurs mains exactement comme les veaux. Les expériences de MM. Juhel- Renoy et Dupuy montrent que l'organisme des jeunes bovidés ne se prête pas mieux que celui des adultes à la culture du virus variolique. Il est cependant aujourd’hui classique, par analogie sans doute avec la vaccine, de varioliser, non les bœufs, mais les veaux. Aussi, dans nos expériences, nous nous sommes adressé exclusivement à de jeunes sujets : sur 19 veaux de moins d'un, an que nous avons inoculés de variole, deux seulement ont eu une éruption papuleuse discrète ; pas un n'a présenté une seule pustule. Aussi nous croyons-nous en droit
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de conclure que les veaux inoculés suivant les procédés et avec les matériaux auxquels nous avons eu recours, ne sont pas susceptibles, malgré une différence de réceptivité individuelle toujours possible, de répondre à la variolisation, par une éruption pustuleuse.
Nous ne pensons pas pouvoir discuter utilement sur l'utilisation de l’âne ou du mouton sur lesquels nousn’avons pas expérimenté et dont l'emploi a été jusqu'ici exceptionnel.
Le passage par le singe a été vanté par MM. de Haan et Copeman. Ce dernier auteur attribue une partie de ses succès à la virulence plus grande de la pustule d’inoculation variolique et considère que s'il avait pu se procurer sur l’homme de la lymphe de pustule primaire, il aurait obtenu un résultat analogue. La seule expérience que nous ayons pratiquée, il est vrai, avec non de la lymphe mais des croûtles varioliques de singe (génisse n° 10) est restée négative. Nous ne saurions tirer une conclusion d'une expérience unique. Mais nous nous abritons derrière l'autorité de M. Voigt qui, alors qu'il avait réussi plusieurs inoculations directes de l’homme au veau, échoua en 1895-96, dans des expériences exécutées suivant la méthode décrite par M. Copeman.
La variolisation du lapin a été réalisée pour la première fois par MM. Roger et P.-E. Weil; mais ces au-
teurs, dont l'objectif n'était pas la production d'une souche
variolo-vaceinale, ont exclusivement tenté l'inoculation
sous-cutanée qui leur donna parfois des éruptions papuleuses. C’est donc surtout depuis les travaux de MM. Calmette et Guérin sur le renforcement des souches vaccinales par passage sur le lapin, que l'idée s'est
1mposee d employer cet animal pour la transplantation
variolo-vaccinale, Une tentative de M. Stumpf fut couronnée de succès ; à deux reprises M. Freyer obtint le même résultat. Il est donc aujourd’hui classique en Ailemagne, malgré les échecs de MM. Meder (de Cassel), Méder (de Cologne) et Freyer lui-même, de considérer le lapin comme l'animal de choix pour l’inoculation vario lique. Or nous avons variolhisé une quinzaine de lapins, sans autre résultat que de les rendre réfractaires à l’inoculalion vaccinale d’épreuve. Un seul lapin présenta une éruption papuleuse discrète !. Nous croyons donc pouvoir conclure nettement que le lapin ne réagit pas à l’inoculation variolique par une éruption pustuleuse.
Divers modes opératoires ont été employés. Parmi ceux-ci, 1l convient, semble-t-1l, de faire abstraction de cerlains procédés tels que l’inoculation par voie veineuse, digestive, respiratoire ou sous-culanée, car ils n’ont jamais donné de résultats appréciables, malgré la valeur des expérimentateurs parmi lesquels on compte M. Chauveau. À
La presque lotalité des inoculations furent pratiquées par la voie cutanée. Mais tandis que M. Chauveau employa exclusivement la méthode des piqûres à la vulve, la majorité des insertions varioliques furent faites par une voie plus large, et non plus à la vulve, mais sur les flancs. Les uns, tels que Ceely et Layet, employèrent les sétons ; d'autres les incisions ou les scarifications. M. Eternod
1 C'est à tort que M. Vorcr dans son rapport annuel sur les travaux vaccinaux de 1910, nous fait dire que sur un lapin, nous avons obtenu des pustules. Le reproche qu’il nous adresse de ne pas avoir inoculé au veau cette éruption, n’est donc pas fondé.
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inventa la dénudation au papier de verre. Or, c'est à tel ou tel procédé d'inoculation que certains expérimentateurs ont attribué en grande partie la réussite de leurs expériences. M. Chauveau n'ayant pu, avec la lymphe de Lancy, reproduire qu'une éruption papuleuse, Fischer et Eternod lui reprochèrent « de ne s'être pas appliqué à vérifier avec soin la voie d’expérimentation suivie à Carlsruhe ou à Laney », se bornant à inoculer la lymphe d'Haccius à la vulve, par la vieille méthode des piqüres.
En 1892, M. Freyer conseillait encore les incisions qui lui paraissaient le meilleur procédé ; cependant les piqûres et les incisions n'avaient donné à M. Eternod que des papules analogues à celles qu'avait obtenues la Commission Lyonnaise. M. Chaumier insiste sur l'importance d’une grande porte d'entrée et scarifie un large champ d'inoculation.
Les expériences modernes ont, en général, été faites d'une façon plus éclectique, et il est d’usage actuellement d'employer, sur le même animal, les divers modes d'inoculation. Cependant non seulement les expériences de Juhel- Renoy, mais encore la plupart de celles des expérimentateurs allemands sont restées négatives. Lorsqu'ils ont obtenu un succès, ils avaient opéré de façon identique.
Il ne semble donc pas’ (et nos expériences où furent vainement essayés tous les modes opératoires nous confirment dans cette opinion) que ce soit au procédé d’inoculation que l’on puisse attribuer les échecs ordinaires de l’inoculation variolique.
Plus nombreuses éncore sont les divergences qui
séparent les différents expérimentateurs sur le choix du virus variolique. Certains produits ne furent employés qu'à tre exceptionnel : M. Layet obtint une pustule avec du sang de varioleux recueilli une heure avant la mort ; M. Slumpf eut recours à la culture d’un bacille qui fut ullérienrement reconnu non spécifique; M. Freyer inocula le produit de culture d'œufs ensemencés de : matière variolique. Ces expériences sont restées isolées.
On a eu recours plus généralement à l'inoculation des éléments varioliques. La majorité des auteurs n’ont qu'une confiance médiocre dans l'emploi des croûtes (qui ont cependant donné un succès à Klose en 1904) et préfèrent la lymphe ou plutôt le produit de grattage des vésico-pustules Mais faut-il choisir, comme le firent presque tous les expérimentateurs, les cas de variole grave, à cause de la virulence plus grande du produit ou préférer les varioles bénignes que déconseille M. Stumpf mais que choisit M. Chaunner, en raison de leur ressemblance plus grande avec la vaccine ?
L'époque la plus favorable pour la récolte du virus est également mal connue, aussi Fischer prélève-t-1l la semence variohque chaque jour depuis l'apparition jusqu'à la suppuration des éléments. Ce procédé est assez communément employé depuis cette époque par les expérimentateurs, d’ailleurs assez rares, qui ont pu recueillir eux-mêmes la semence variolique. Mais doiton l'employer immédiatement et linoculation au. lit même du malade est-elle le procédé de choix; ou, suivant la pratique vaccinale, une conservation à la glacière de la Iymphe variolique glycérinée pendant un temps plus ou moins long, est-elle suscepüble, par des-
truction des germes adventices, d'augmenter la virulence du produit ? C’est en variolisant un animal dans la baraque même des varioleux que Fischer obtient son succès de 4886. La lymphe qu'emploient Haccius et Eternod leur est au contraire envoyée à Genève, de fort loin parfois : Berne, St-Dié, Gênes. M. Freyer, en 1895, réussit avec de la lymphe conservée à la glacière alors qu'il avait échoué avec cette même lymphe lorsqu'elle était fraîche. M. Voigt, en 1904, obtient ses plus beaux résultats avec de la semence conservée 3 mois à la glacière. Enfin M. Stumpf déconseille le virus frais qui, n'ayant pas eu le temps de se purifier, ne donne que des résultats avortés, mais recommande qu'on le mette à la glacière immédiatement après son prélèvement.
Par l'emploi du singe, animal particulièrement réceplif vis-à-vis de la variole, nous avons pu reconnaitre l’activité plus grande de la semence variolique hyaline fraîche. La lymphe purulente produit des éléments moins nombreux et moins beaux ; avec le virus ancien, croûles ou lymphe, l'éruption manque généralement et seule, apparaît une immunisation partielle. La remarque de M. Brinkerhoff est donc fort juste : en vieillissant, le virus s'atténue et perd le pouvoir de produire l’exanthème alors qu'il conserve encore celui de créer l'immunité.
Cerlains auteurs insistent sur Ja quantité du virus inoculé. C’est là une condition dont personne ne discute la valeur. La seule limite réside dans la dificulté que l’on éprouve ordinairement à se procurer de la semence variolique.
Nos expériences comme celles de Juhel-Renoy ont été
réalisées avec les semenses les plus diverses : produits de gratlage de la pustule, lÿmphe transparente ou opaque, sérosité purulente extraite de phlyctènes et enfin croûtes varioliques. Nous avons eu du virus en abondance; nous l'avons recueilli nous-mémes et nous l’avons inoculé dans des conditions en quelque sorte idéales. Tantôt l’inoculation se faisait au lit même du malade, sans cependant introduire l'animal dans la salle des varioleux ; tantôt elle était retardée, mais la lymphe était glycérinée et immédiatement placée à la glacière. L'activité du virus était incontestable puisque sur le singe, il déterminait une éruption variolique typique. Et cependant, comme Juhel-Renoy, nous avons échoué !
Notre technique ne peut donc être rendue responsable de nos échecs, puisqu'elle ne diffère point des techniques étrangères. Nos expériences sont similaires à tous les points de vue, sauf un seul, qui nous semble avoir son importance : le choix du local où se pratiquent les interventions.
Par l'analyse que nous avons faite des travaux qui traitent de la variolo-vaccine, on voit « ou bien que les expérimentaleurs, sobres de détails, ne mentionnent pas qu'ils ont pris la précaution de pratiquer les inoculaüons varioliques loin de l’Institut vaccinal, ou bien que maintes recherches sont poursuivies en plein centre vaccinogène, et dans des conditions où, aides et instruments, peuvent, vis-à-vis d'animaux aussi réceptifs pour la vaccine, jouer le rôle d'agents vaccinifères ».
C’est là une éventualité contre laquelle M. Chauveau a, depuis longtemps déjà, mis en garde les expérimenta-
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teurs. Il a en effet, rappelons-le, constaté une contamination de ce genre quand, parmi les papules varioliques produites par la lymphe variolo-vaccinale de Lancy, il a découvert une pustule vaccinale légitime, liée indicutablement à une inoculation accidentelle par le vacher.
MM. Pourquier et Ducamp partagent cet avis.
M. Meder, adepte convaincu de la variolo-vaccine, attire également l'attention sur l'apparition possible de pustules encroûtées chez des veaux non inoculés séjournant à l’étable des animaux vaccinés et relate dans une tentative de variolisaion négative, la survenue d'une pustule qu'il altribue à la transmission vaccinale.
Plus instructif encore est l'épisode que rapporte au Congrès vaccinal de Hambourg, M. Mœvius, directeur de l'Institut vaccinogène d’Oppeln. Nous lavons rappelé précédemment ; il est inutile d’y revenir.
On conviendra que dans ces conditions, les expériences d'inoculation à blane que nous avons réalisées à l’Académie de médecine ont quelque importance par la restriction qu'elles apportent à la valeur des réussites variolo-vaccinales réalisées dans les Etablissements vaccinogènes. « Si nous avions mélangé un peu de virus variolique à la glycérine dont était chargée exclusivement la lancette, nous n’aurions pas hésité à proclamer que nous avions créé une souche de variolo-vaccine, d'autant plus que c’est précisément sous l'apparence de cette pustulation discrète et éparse qu’elle semble parfois êlre apparue aux yeux de ceux qui ont eu la bonne fortune de réussir. »
«Ce jugement hasardé n'a-t-1l pas été réellement commis dans certaines expériences inscrites à l'actif du succès ?