‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 13 sur 36 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

ft^eiposiT, en le blâmant, ao reproche d*iinmoralilé; mais encore faut-il reconnaître que certaines choses peoTCBt eiister en dehors île la morale , non pas certes contre elle, mais indépendamment d*elle. L*abbé ne l'entend pas aii», el la morale lui est comme un moule où il liait tout entrer de force. Nous avons vu que le bon historien n^était aatre chose pour lui qu'un prêcheur de morale. Que fait-il da poète? lin pnVheur de morale. Du prédicateur? Dn prêcheur de morale. I>e Taoteur? Un prêcheur de morale. S'il pouvait faire parler les pierres, il les ferait moraliser !

In l)on poêle, dit-il ', doit être un excellent philosophe (lisons un excellent sermonneur); Télémaque est on modèle excellent, parce qu'il y a beaucoup du bon philosophe. L'auteur y a même mis plus de philosophie que de poésie, et <;'est par là qu'il est excellent. En effet, les sermons de Mentor semblent avoir été faits pour deux buts : l'édification du duc de Bourgogne et le plaisir du bon abbé. Avec quels ravissements dut-il les lire ! Ce qui est vrai, malheareusemenl , c'est que ce roman , qui est un admirable livre, serait peut-être un admirable poème , s'il y avait un peu moins de sermons. Un poète n'est pas un sermonneur : vérité bien simple, que l'abbé ignore.

L'abbé juge de même les romanciers, ces poètes en prose. Et ici comment aurait-on le courage de blâmer rexcellent homme qui, au milieu d'un débordement de productions impures, appelait de tous ses vœux le roman moral J II eut la consolation, nous l'avons dit, de le voir naître avant sa mort en Angleterre : a Lu Pamèla, dit d'Argenson (à la date d'octobre 1742j, roman vertueux, fort à la mode aujourd'hui. Utile dulci. L'héroïne est un caraclère parfieiit, et, qui plus est, imitable à qui le voudra. » On comprend cette exagération et cet engouement chez des hommes de bien, témoins, et peut-être même un peu coupables pour leur part (au moins d'Argenson), de la vogue de Crébillon fils.

La lecture de romans lek que Paméla^ Amdran^ Gnmii^ «m» devait être pour knrs esprits comme one roeée rafiral» chissaDte. Et cependant il fuit bien dire que des romans écrits avec le parti pris d*édifier pourront courir le risque, je ne voudrais pas dire d ennuyer^ le mot est dur, mas d'intéresser médiocrement. Le but principal du romancier^ c'est rintérèt ; malbeur à lui s*il ne peut intéresser qu'aux dépens de la morale! il devient dangereux et coupable. Mais malheur à lui aussi, s*il perd de vue le but qui lui est propre pour empiéter sur l'office du prédicateur ! S'il ctiMt servir la morale, il se trompe, car de deux choses l'une : ou on ne lira point, ou nn rendra la morale responsable de l'ennui qu'il aura causé. Avant tout, que le romancier re^ pecte la morale; ensuite, qu'il la fasse aimer, s'il en a le talent ; mais qu'il laisse à d'autres le soin de la prédier.

Cn autre écueil où les romans trop vertueux courent risque de faire naufrage, c'est le manque de vérité. D'Ârgenson dit de Paméla qu'elle est parfait^ et très-imitable; quelques années plus tard il dira du roman de Grandisson que c'est un second Nouveau Testament, et du héros que c'est un second Messie apparu sur la terre, tant il est parfoit. Être parfait et être intéressant, voilà pour un héros de roman deux qualités incompatibles; il faut choisir. Qu'y a-t-il de commun, je le demande, entre un être parfait et nous?

L'abbé commet la même erreur à l'égard des spectacles qu'à l'égard des romans. Il a écrit un projet pour ren«lre les spectacles plus utiles à l'État, c'est-à-dire pour les transformer en écoles de morale, excellente intention, mais idée malheureuse. Le théâtre ne doit être ni une école de cor^ ruption, ni une école de morale; il est un amusement, rien de plus, amusement qui peut être très-délicat ou trèsgrossier, suivant les pays et les temps. L'Athénien qui allait voir une comédie de Ménandre, et le Romain qui allait voir s'entr'égorger des troupeaux de bêtes féroces et des armées de gladiateurs, faisaient exactement la même chose : ils allaient s'amuser, chacun suivant ses goûts. Qu'un chré-

lien austère, comme Bossuet, proscrive absolument les 8pe^ tacles , rien de plus juste. Perdre à de frivoles amusements quelques instants â*une vie aussi misérable et aussi courte, en présence d*un intérêt aussi grand que celui du salot élemel, devait paraître au sévère prélat une bien pitoyable extravagance. Aussi ne songeait-il guère à les perfectionner. Mats vouloir qu'ils subsistent en changeant de nature ft soient tout à la fois un lieu de divertissement et un lieu d'édification y c*e$t là une vraie chimère : rini nt sunt^ oui mon tint; c'est-à-dire qu*ils restent un simple divertissement, soumis au contrôle du législateur pour ne jamais dégéné* rer en une école de scandale et de corruption , et non pour devenir une école de morale et une succursale de Téglise et du prêche. Yeut-on s'édifier, on va au sermon; veot-oa s*amuser, on va au théâtre. Les deui choses sont bonnes en kur temps, et surtout assez distinctes pour qu'il se soit pas permis de les confondre.

Avec de pareilly idées sur le but des spectacles, on devine sans peine ce que Tabbé devait penser de nos grands poètes tragiques et comiques. Le Cid lui paratt tout à fait blâmable, comme contenant une approbation tacite du duel. Phèdre est une abominable créature, bien indigne de la compassion que le poète nous inspire pour elle si mal à propos ; quant à Molière , loin d'avoir fait quelque chose pour perfectionner les mœurs, il a peut-être contribué à en augmenter la corruption. Aussi le nouveau Platon dutwlêtre bien tenté de chasser tous ces empoisonneurs de sa république, et de leur déclarer qu'il n'y avait point de place pour eoi et leurs œuvres pernicieuses sur le théâtre « perfectionné**

Mais il n'osa pas; soit que la mesure lui ait semblé tn^ hardie, soit qu'il ait pris conseil de son indulgence naturelle, il voulut bien ne pas les proscrire; et s'arrêtant à un moyen terme, il les admit à résipiscence, et les toléra, mais sous condition de se corriger. Ils furent à l'index, donec corrigerentur. Corneille, Racine et Molière, pour «e faii^ pardonner, durent se faire perfectionner.

L'abbé est on ne peut plus explieile'. « Il faut iràiceofli^ iMéer lee bonnes pièces des auteurs morts (remarquoiiè le BOI par leqwl il désigne cette opération : raccommoder! ). »

« 1^ Les anciennes pièces changées produiraient du noù*^ «MO et d*exeellent noutean. »

« 2* Qu*on ajoute du nouveau aux pièces anciennes, c*est le moyen de faire vivre toujours les anciennes belles piè^s. n

« ^ Sans ce secours, les anciennes belles pièces périssent poor toujours avec la langue ancienne. On ne joue plus des pièces de cent vingt ans ; on ne jouera plus Racine dans dem cents ans (remarquons encoire ici cette manœuvre per- "iàe^ c'eei pour leur bien^ o*est pour les sauver de l'ouMi ^'il ve«i les mutiler, c^est-à-^lire les perfectionner!), m ^^

« 4* G*e8l l'état de la nature humaine dont la raison va toujoofB en ennssant; le bon goût se perfectionne li^ès-sensiblemeot tous les cinquante ans (axiome en vertu duquel Fabbé ne faisait aucun doute qu'il n^eùt infiniment meilleur goût que Racine). »

« Eafin (et cette dernière raison vaut toutes les autres)', nous aurions les nouvelles pièces meilleures; car qui vou^ drtît donner une pièce de moindre valeur que les bonneb pièces de Corneille, de Racine , de Molière, qui auraièMt reçu en cinquante ans plusieurs perfectionnements T Gela est trop évident et Tabbé a raison. Qui est-ce qui consentirait à fedre moins bien que Molière « perfectionné T»

« Ainsi, on imprimera : Comédie de SertortuB^ de P. Corneille, perfectionnée par M. B.... Et si cinquante ans après, elle est encore perfectionnée par un second perfectionneur,

on dira: Et depuis, par M. R Et c'est ainsi que chaque

auteur pourra espérer que son nom durera autant que sdh ouvrage. »

Et pour encourager les perfectionnements, l'abbé prépose que le roi donne tous les ans, pour prix, une pension

* Gouvernemeot intérieur de rËtat, lâetsuiv. Spectacles perfectionnés, 180 et suiv.

de deux cents onces d*argcnt au meilleur d'entre eox.

La conséquence de ce grand perfectionnement des spectacles sera « qu'avant trente ans, les pères et les mères les plus sages mèneront leurs enfants à la comédie comme au meilleur sermon, pour leur inspirer des sentiments raisonnables et vertueux. »

La confusion que fait Tabbé entre le théâtre et le sermoD est pardonnable auprès de sa méthode de perfectionnement des grands poètes. Rousseau a raison. La plume tombe des mains devant de pareilles énormités.

Et les sermons? Qu*en fera-t-il, lui qui les aime tant? Il les louera comme une chose excellente, mais (qui ne s'y atten.l?) il les perfectionnera* et fera un opuscule exprès sur ce sujet. Après avoir perfectionné Plutarque, Corneille, Molière et Racine, c'est bien le moins qu'il perfectionne aussi un peu Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Quand on est en si bon chemin, pourquoi s*arréteraitH)n?

Ces grands prédicateurs ont eu, selon l'abbé, un tiHrt grave et qu'on devinera sans peine ; ils ne se sont pas contentés de prêcher l'essentiel de la religion, qui est ce que nous savons. Ils ont fait de la théologie et de la controverse, prêché sur le dogme, fait des homélies sur les passages de rËcriture ; tout cela, dit l'abbé, ne va pas au but du sermon : ce but, c'est de nous enseigner nos devoirs et non cet ensemble de croyances qui forme la religion établie. Avis à ceux qui pensent que les prédicateurs chrétiens, au dix-huir tième siècle, délaissèrent trop le dogme pour la morale.

Mais là n'est pas l'originalité de sa méthode. .Convaincu que les sermons bien faits doivent avoir unegrande influence sur la conduite de la vie, et qu'on ne saurait trop faire pour en avoir de bons; mais remarquant en même temps que Fauteur du meilleur sermon peut être très-mal doué pour le prononcer et qu'il s'expose ainsi à manquer l'effet qu'on doit attendre de son œuvre, il imagine d'avoir des prédicateurs

' Projet pour rendre les sermons plus utiles.

UDiquement chargés de dire les sermons écrits par d'autres; ils seront les déclamateurs et les autres les composite^irs. Des écoles de prononciation et de lecture seront instituées dans les séminaires; des récompenses seront données aux bons déclamateurs; une Académie de morale chrétienne aura mission de désigner les bons sermons, de corriger ceu^ qui peuvent devenir bons, d*interdire la prédication des nouveaux qui ne seraient pas dignes d*étre prononcés; et dans tous les bons sermons, dit l'abbé, il y aura de rhistoire, des exemples, et surtout il sera fait mention très-souvent de l'enfer et du paradis. Qu'est-ce qui fait qu'il y a tant de probité et d'humanité chez les Turcs? C'est qu'ils entendent parler sans cesse de l'enfer et du paradis.

Curieuse invention ! On croirait peut-être, à voir la façon dont Tabbé entend perfectionner le théâtre, qu'il nourrit coDtre lui de mauvaises intentions et qu*il serait bien content de lesupprimer. On se tromperait; il le change de place^ voilà tout. 11 trouve les prédicateurs dans les églises et les acteurs au théâtre : il fait prendre aux uns la place des autres, et tout est dit. Prédicateurs, montez sur les planches, et vous, acteurs, montez en chaire. Le monde en ira beaucoup mieux.

Et c'est un confrère à l'Académie de Bossuet et de Fénelon qui imagine, pour rendre les sermons plus utiles, de faire du prêtre, porteur de la parole de vie, un acteur chargé de bien dire son rôle ! qu'eût pensé' Bossuet de ce moyen d'édification ?

L'opuscule sur les sermons a un titre à notre intérêt. C'est là que parut^ pour la première fois, le mot bienfaisance^ l'une des inventions les plus heureuses de l'abbé. 11 suppose qu'on lui reproche de s'être servi de ce mot plutôt que du mot charité qui a le même sens, et il répond : a Depuis que j'ai vu que parmi les chrétiens on abusait du terme de charité, dans la persécution que Ton faisait à ses ennemis'...

^ Ailleurs : « Je me suis aperçu que divers théologiens, duns leurs

j*ai cherché un terme qui ne fiU point encore devenu équivoque parmi les hommes ; or, j*espère que d*ici à longtemps on n*osera dire que c'est pour pratiquer la bienfaisance^ que l'on fait toul le mal que Ton peut à ceux qui ont le malheur d*Atre dans des opinions opposées aux nôtres. J'ai cherché un terme qui nous rappel&t précisément l'idée de faire du bien aux autres, et je n'en ai point trouvé de plus propre pour me faire entendre, que le terme de bienfaisance; s*en servira qui voudra; mais enGn, il me fait entendre, et n'est pas encore équivoque. »

En résumé, le goAt de l'abbé pour la morale Tégare jûs- ([u'à lui faire compromettre la chose même qu*il a tant à cœur. C'est une grande illusion de croire qu'une société saturée de morale, comme le voudrait l'abbé, sera réellement plus morale qu'une autre. « Omne supervaeuum plenodepee^ tare manai^ r. dit un profane. Non plus sapere quant oportét^ dit un saint. Ce qui revient à dire que la nature humaine, dans sa faiblesse, ne peut supporter même les meilleures choses qu'à dose modérée. S'il 'est un peuple ati monde qui puisse supporter une dose énergique de morale, et parla vigueur naturelle de son tempérament, et par son goût pour la chose elle-même, c'est le peuple anglais, le père dà puritanisme : eh bien ! les Anglais eux-mêmes ont besoin d'être ménagés. Un jour vint où un rude puritain, leur maître, leur ingéra une dose de morale trop forte. Il en résulta, du vivant de Cromwell, beaucoup d*ennui et beaucoup d*bypocrisie, et, après sa mort, une explosion de libertinage. Rien n'est plus fécond en maux qua l'abus de la meilleure des choses; il engendre Thypocrisie, laquelle engendre le cynisme. Toujours les Tartufes fleurissent sois des maîtres qui demandent à leurs sujets trop de vertu, et toujours les roués sont fils des Tartufes. Après Cromwell, Charles II; après Louis XIV dévot, la Régence.

disputes et leurs persécutions réciproques, nommaient quelquefois cAa-

rité, ce qui me paraissait malfaisance. »

Page 1