HISTOIRE
Le» ooBoaisNHiets de l'abbé, en histoire, répondent i ses eoDmuMiiceB en Uttératnre. En outre, les idées fixes dont il est possédé dominent tous ses jugements. li rapporte tout, ]MNniMS et choses, sans acception de temps ni de lieux, à MHe tnesare imaginaire ; ce qui Tamène à des jugements ÎMroyables. Toutefois, on ne connaîtrait pas Thomme tout entier n Ton passait sous silence cette partie de ses erreurs ; et même Tétade de ces jugements singuliers n'est pas sans quelque utilité pour la connaissance du siècle lui-même. Il y a moins loin qu'on ne serait tenté de le croire des bizarreries de l'abbé de Saint-Pierre à la moyenne des connaissances et opinions historiques du dix-huitième siècle.
Toutes les idées fixes du bon abbé sont comprises dans sa théorie tiei grands hommes. Pour avoir droit, selon lui, au titre de grand homme tout courte il faut avoir été ou un grand g^e spéculatifs appliqué soit à perfectionner les connaissances des hommes, soit à démontrer les vérités utiles à leur bonheur; ou un grand génie pratique^ travaillant au même objet, c'est-à-dire au bonheur du genre humain, non plus par la méditation, mais par Faction. En dehors de ces deux catégories, il n*y a que de faux grands hommes ou tout simplementdes hommes illustres. AinsiMolière, ayant eu le tort grave de nerienjoer/ec/zonn^etde ne rien démontrer^
n*est pas un vrai grand homme; homme illustre, tout au plus. Les mathématiciens, physiciens et faiseurs de mémoires politiques, qui passent leur vie à découvrir, à peN fectionner et à démontrer, voilà les vrais grands hommes de Tordre spéculatif. Quant aux hommes d*action, auxpra/tciens^ comme les appelle Tabbé, ils ne sont grands qa*à trois conditions : avoir été inspirés par un grand désir du bien public, avoir surmonté de grandes difficultés, et avoir rendu de grands services soit au genre humain tout entier, soit seulement à leur patrie.
Or, le plus grand service à rendre aux hommes étant rétablissement du scrutin perfectionné et la signature des cinq articles, on voit tout de suite combien il y a peu de grands hommes dans Thistoire, puisque personne n*avait eu ces salutaires idées avant Tabbé de Saint-Pierre, et que personne ne les a encore réalisées après lui.
Telles sont les théories qui servent à Tabbé de critérium, et en vertu desquelles il fait un véritable massacre de grands hommes. Voyons-le à Tœuvre , en commençant par les anciens, et admirons à la fois et Timperturbable usage qu'il fait de sa théorie et le caractère particulier de ses connaissances.
Les fondateurs des deux grandes cités du monde antique, Thésée et Romulus, ne sont tous deux qu'illustreSy et point du tout grands. Ils ont plus visé à se distinguer, entre leurs pareils, par leur pouvoir que par leur justice et leur bienfaisance. Us ont été, tous les deux, mal élevés et coupables d*emportements injustes qui ont été justement punis, ehez Tun, par Texil, chez Tautre, par la mort. SiRomuluseât été plus doux et plus juste avec ses sénateurs, dit trèssérieusement Tabbé, on ne Taurait pas tué. Mais il fo»t qu'il ait été bien coupable pour avoir été condamné à mari par la conspiration unanime des cent sénateurs qui faisaient tout le conseil du royaume. Ah! s'il eût nommé son sénat par la méthode du scrutin, les choses eussent tourné bien autrement !
Voilà la science et la méthode de Tabbé.
Il ne faut pas trop s'en étonner. Dans un temps où on considérait Clovis comme le premier roi d^ France, il était bien permis de considérer Romulus comme le premier roi de Rome. On y était d'ailleurs autorisé par Tite-Live lui*méme, qui aidait accepté les traditions sans vouloir les discuter. Mais nous qui croyons que Romulus était simplement, comme son prédécesseur Cacus, un sauvage entreprenant , grand voleur du bétail et des femmes d'autrui, nous lui pardonnons d'avoir été si mal élevé, si sujet à des emportements injustes, et d'avoir indisposé contre lui ses sénateurs. Seulement il est difficile de ne pas sourire à cette idée, si sérieusement exprimée, du scrutin perfectionné^ chez les naturels des bords du Tibre.
Les deux grands législateurs de la Grèce sont mieux traités par l'abbé que les fondateurs de Rome et d'Athènes : il déclare Lycurgue et Selon grands hommes, et les admire beaucoup, mais sans trop les connaître. La législation Spartiate surtout lui est un sujet d'étonnement et de scandale, et il l'avoue naïvement; mais il ne serait pas de sop siècle s'il ne l'admirait point de confiance. Le dix-huitième siècle fut nourri, grandit et mourut dans l'admiration de Sparte, qu-il ne connut pas.
L'abbé, en bon économiste, trouve mauvais que Lycurgue ait imposé la pauvreté à sa patrie, au lieu de lui apprendre le prix et le bon usage des richesses. Il ne comprend rien à la loi qui permettait de filouter : Il faut, dit-il, que Plutarque ait été mal instruit; une telle loi n'a pas le sens commun. Peut-être, après cela, que Lycurgue, grand ennemi du luxe, permettait de voler tous les objets de pur luxe; mais il aurait bien dû les spécifier dans sa loi. Le partage égal des terres, sans guerre civile, Tétonne encore bien plus; Tabsence complète de travail, d'industrie, de commerce lui semble inexplicable : Comment une république peut-elle subsister avec un tel régime ? L'éducation des hommes lui semble trop exclusivement militaire ; celle
des femmes le révolte et lui semble digne d*un législateur de barbares. Et tout cela ne Tempéche pas de conclure par un pompeux éloge de Lycurgue.
Nous savons aujourd*bui ce qu'il faut penser de la trop fameuse Sparte. Sparte ne fut pas, à proprement parler^ une république ; il n'y faut chercher ni une démocratie, ai une aristocratie , ni une oligarchie , ni un gouvomement mixte. Sparte fut tout simplement un régiment en gamisoD en pays conquis.
Dans des temps très-reculés, environ 3S,000 Doriensi hommes, femmes et enfants, arrivèrent jusqu'au fond du Péloponnèse, dans la vallée de TEurotas. Le pays leur plut, ils voulurent y rester et y être les maîtres; mais ils le trouvaient occupé par une population achéenne, paisible, industrieuse et nombreuse , que les calculs les plus vraisemblables font monter au chiffre de 350,000 âmes. LesDoriens étaient un contre dix. Que faire ? Il s'agissait de trouver un moyen de rendre chaque Spartiate plus fort que dix Achéens. Ce fut le problème que la législation de Lycurgue résolut.
D'abord, une partie de la population conquise fut réduite à l'abrutissement le plus complet. Ces malheureux durent vivre, entre la vie et la mort, comme des condamnés qui se sont échappés des mains du bourreau; nous, parlons des Ilotes. Ce fut le plus grand nombre : on les fait monter à 220 ou 230,000. Le reste des Achéens, 120 ou 130,000, put vivre et travailler avec quelque sécurité, mais sans avoir le droit de toucher une arme. Ils furent connus sous le nom de Périèques , ^epCoixct , et tinrent, à titre de fermiers, ce que les Spartiates voulurent leur laisserde terres. Au milieu d'eux, ramassées à Sparte comme en un camp, et possédant en propre 9,000 lots de terre , vivaient les 9,000 familles conquérantes.
Le premier besoin était d'assurer le recrutement de la garnison, et ce recrutement ne pouvait se faire que d'une façon. Pour avoir des enfants robustes, il fallait des femmes
robustes, et comme W pudeur eût gêné les exercices destinés à euiretenir la vigueur des femmes, la pudeur fut supprimée; les jeunes filles couraient, luttaient et s'exerçaient tootes nues, comme les jeunes garçons, et avec eux. Mais si, malgré ces précautions, quelqu'une avait le malheur de mettre au monde un enfant mal constitué, on le tuait; rien de plus logique. Que fût devenue la république si elle eût eu beaucoup de citoyens malingres, incapables de porter les armes et qu'il eût fallu nourrir ? Dans une ville assiégée, on foit sortir les bouches inutiles. Sparte, qui fut perpétuellement en état de siège, ne voulait pas avoir à nourrir de ces bouches-là. «
Yoilà le Spartiate venu au monde, vigoureux et bien bâti comme il le doit à sa patrie. La république aussitôt le prend à sa mère et à son père, si toutefois il a un père authentique, car l'intérêt de la garnison passant avant tout, les Spartiates avaient à peu près, en ce qui concerne la famille, réalisé ce que devait rêver Platon. La république donc prend l'enfant presque à la mamelle de sa mère et se charge de son éducation, qui est des plus simples : la gymnastique et les armes, les armes et la gymnastique; le Spartiate ne connaîtra pas autre chose de toute sa vie. La république ne perd pas un instant de vue qu elle est en pays ennemi et que les ennemis sont dix contre un. Le Spartiate sera sobre, c'est le moyen de se toujours bien porter, et c'est pour cela qu'ils mangent en commun, comme un régiment, tous sous les yeux les uns des autres. Il sera rusé, car la force ne suffit pas toujours : il apprend à voler, et s'il est pris, on le fouette, et s'il pousse un cri pendant qu'on le fouette, il est déshonoré. U sera féroce, parce qu'il est bon d'inspirer la terreur : les Ilotes sont là pour lui entretenir la main ; tous les ans, en entrant en charge, les Éphores leur déclarent la guerre et lâchent la jeunesse spartiate sur ces misérables; c'est la petite guerre de la garnison. Il obéira sans mot dire: l'obéissance passive est Vàme de la discipline militaire; les historiens traitèrent cette obéissance de respect philosophique
pour les vieillards, sans songer que quand un Spartiate se levait devant un vieillard, il faisait exactement la roême chose qu'un soldat qui, de nos jours, porte la main à son shako (levant son chef. Les vieillards étaient les officiers. L'avancement, à Sparte, était à Tancienneté. Il sera muet : on ne parle pas sous les armes ; et d'ailleurs qu'auraient à se dire des Spartiates? A Athènes, on a l'éloquence; à Sparte, le laconisme, c'est-à-dire le langage par monosyllabes, on en dit toujours assez pour commander et pour obéir. Pas d'industrie, pas de commerce, cela est bon pour les esclaves. Pas de rapports avec les étrangers, cela pourrait donner des idées et des besoins (|ui compromettraient la sécurité de la garnison et la détourneraient de ses devoirs, c'est-à-dire de la gymnastique et du maniement des armes. D'arts, à plus forte raison, il n'en faut pas parler, sauf un peu de musique militaire. Ni guerres étrangères ni conquêtes; la garnison n'est que de quelques mille hommes au plus. La moindre entreprise de ce genre la frapperait d'un affaiblissement difiicile à reparer. Nous pouvons à peine nous figurer de quel prix était un Spartiate pour sa patrie, et combien cette petite république était, forcément, avare du sang dos siens. Un jour deux cents d'entre eux furent bloqués par les Athéniens sur un tlot ; la république se crut perdue.
Grâce à ce régime, les Spartiates restèrent maîtres de la Laconie. Mais quelle domination ! La terreur et l'espionnage furent les seuls moyens de gouvernement qu'ils connurent. Leur plus haute magistrature , celle des éphores ou surveillantSy rappelle par ses attributions le fameux conseil des Dix. Aussi vivaient-ils au milieu d'une conspiration permanente : ilotes, néodamodes , périèques, toutes ces malheureuses populations, livrées en proie à Sparte, n'avaient qu'un sentiment, la haine de leurs maîtres. Que la terreur se fût un peu relâchée, et on aurait vu une nouvelle guerre inexpiable. « Sitôt qu'on parle d'un Spartiate aux horanaes de ces différentes classes, ils ne peuvent cacher le plaisir
qu'ils auraient à le manger tout vifK » Qui a dit cela? L'un des plus grands admirateurs de Sparte, Xénophon/ qui, en sa qualité de condottiere, ne voyait rien au-dessus d'une république de soldats.
Telle fut celte république si admirée et si peu admirable; telle fut cette législation qui excella glus qu'aucune autre à changer des hommes en automates, en étouffant chez ses victimes intelligence et affections^ pour ne laisser subsister dans ces âmes dégradées qu'un sentiment artificiel. Que firent les Spartiates de leur empire? Rien. Que laissèrent -ils? Rien. Peu importent à la postérité les noms de quatre ou cinq condottieri y comme Brasidas, Lysandre, Âgésilas! Il faut autre chose pour être un grand peuple. Où sonl leurs poë* les, leurs philosophes, leurs orateurs, leurs hommes d'État, leurs artistes? Mais Léonidas, dira-t-on, et les trois cents autres? Quoi! parce qu'un jour trois cents Spartiates sont morts à leur poste, Sparte sera l'égale d'Athènes ! Il ne se passe pas de jour peut-être, dans nos sociétés modernes, où DOS soldats ne fassent tout naturellement ce que firent Léonidas et les siens, et cela sans ostentation, sans phrases, sans charger le passant d'aller le dire à Sparte. Les Spartiates savaieut bien mourir, mourir comme de braves soldats, cela est incontestable; mais on avait oublié de leur apprendre à vivre en hommes, et le résultat le plus incontestable de -cette fameuse législation fut d'abrutir les maîtres presque autant que les esclaves. En réalité, un Spartiate n'était supérieur à un ilote que de deux manières : il lui faisait peur, et il était plus fort que lui en gymnastique.
Ce n'est pas un médiocre sujet d'étonnement que ce régiment de soldats bien dressés, stupides et féroces, ait pu être comparé, que dis-je? préféré aux Athéniens, dont ils n'auraient pas été dignes d'être les esclaves, et, comme si ce n'était pas assez, offert pour modèle aux Français du dixhuitième siècle. L'histoire serait-elle donc parfois une fantasmagorie?
' Helléniques, Hl.
L*abbé de Saint-Pierre se trompe moins sur Solon que sur Lycurgue; mniss*il eût véritablement perfectionné Plutarquo, il nous aurait montré que les deux législateurs ne sont pas plus comparables que ne le sont le régiment discipliné par Tun et la grande ci^' organisée par Tautre.
On ne saurait trop «admirer Solon, cet homme sage et avisé comme un Franklin, désintéressé comme un Washington, et, ce qui ne gAte rien» ornant ces grandes qualités de toutes les gr:\cos de Tesprit athénien. Quant à son ouvrage, la démocratie (rAthènes fut incontestablement, avant les sociétés modernes, le plus bel exemplaire de Thumanité. Si Tabbé eût mieux connu Thistoire de Solon, la transaction si habile et si équitable par laquelle il mit fin aux discordes civiles, IVspèce de dictature que lui conférèrent ses concitoyens et lo noble usage qu'il en sut faire, il aurait reconnu en lui un de ses héros et l'aurait mis, selon sa formule, « au rang d'un des plus grands hommes qui aient jamais été. » Au lieu de ce jugement, qui n^ciit été que justice, il dot son parallèle par des banalités telles que celles-ci :
<( Je croirais volontiers Lycurgue plus courageux et en «un sens plus vertueux que Solon; mais je croirais Selon « plus humain, plus indulgent, d*une humeur plus douce « et plus sociable que Lycurgue; tous deux d'un esprit « égal, mais Lycurgue plus estimable et Solon plus ai- (( mable. »
Parmi les autres personnages historiques de l'antiquité, Épaminondas chez les Grecs, Scipion chez les Romains, ont les préférences de Tabbé. Ils sont tous deux de vrais grands hommes. Mais Alexandre et César, que Topinion' vulgaire place si haut, sont impitoyablement dégradés. Alexandre n'est plus qu'un homme illustre tout simplement. L'abbé confond avec un ravageur vulgaire ce brillant soldat delà civilisation. Quant à César, il n'est plus même un homme illustre : il est ignominieusement précipité dans la classe des scélérats illustres. L'abbé fulmine ainsi contre lui* :