II
(t César... n'est qu'un ambitieux ordinaire, un scélérat « célèbre par ses grands talents, qui a su cacher de très-mau- « vaises intentions et son ambition injuste sous l'apparence « de services effectifs..... S'il avait été tué à Pharsale, Cicé- « ron, Hortensius, Caton, et les aulres bons citoyens n'eusa sent fait aucune difficulté de mettre César vaincu et puni Il eu parallèle avec Catilina, avec cette différence qu'ils « eussent trouvé que, si César avait rendu à la république de « plus grands services que Catilina, il lui avait causé aussi « de beaucoup plus grands malheurs. De sorte que son nom « fût venu jusqu'à nous chargé de la même exécration que « le nom célèbre de Catilina, qui, de son côté, ne manquait « pas de grands talents, mais qui manqua de succès dans
(t sa détestable entreprise En bonne foi, qui de. nous
(i oserait conclure du succès de César, que c'est un grand « homme, tandis que l'autre, uniquement faute de succès, t{ n'est qu'un scélérat exécrable? Or, qui ne voit qu'ils ne « sont effectivement tous deux que de vérilaT)les scélérats, « qui sacrifiaient injustement et sans scrupule les plus « grands intérêts de l'État à leur intérêt particulier, et que, « par conséquent, ils sont dans le fond tous deux dignes de « la haine et de l'exécration publique? »
Sait-on ce que César aurait dû faire, s'il eût voulu être véritablement un grand homme, et s'il avait eu pour but le salut et le bonheur de sa patrie? L'abbé va nous le dire. Il aurait rendu à ses concitoyens la liberté des suffrages pour le choix des magistrats et des ministres de l'État; il aurait restitué la souveraine autorité à la république; il aurait, de concert avec Caton et les autres gens de bien, perfectionné la méthode du scrutin dans les élections, surtout pour les principaux emplois-, il aurait travaillé avec eux à fermer ainsi pour toujours aux scélérats futurs les voies de la corruption des suffrages qu'il avait lui-même mise en pratique pour arriver aux emplois publics. A la bonne heure! Mais pourquoi Tabbé n'ajoute-t-il pas que César aurait dû commencer par créer des hommes, car il n'y en avait plus; par
changer en un peuple de citoyens celte tourbe d'affranchis, dVscIaves et de soudards qui était alors le peuple romain? Die ut lapides isii panes fiani l II faut fermer les yeux aux faits pour ne pas reconnaître que le pouvoir d*un homme était alors seul possible et le pouvoir d*un grand homme seul désirable. Mais TEmpire, disait Tabbé, et c'est pour cela qu*il en attmiuait si vivement le fondateur, l'Empire, ce n'est pas toujours César; c'est aussi Caligula et Néron! Qu'y faire? Ce n'est pas impunément qu'on a conquis le monde. Le vers de Juvénal ,
Ssvior armis Luxuria iucuhuit, victumque ulciscitur orliem,
serait enccnc plus profond si, au lieu du luxe, il y avait l'Empire. Ce n'est pas le luxe, en effet, c'est l'Empire, ce sont les Césars qui ont vengé sur Rome le monde vaincu.
L'ouvrage historique le plus considérable de l'abbé, après ses Annales politiqvesy est son livre intitulé : Observaivm politiques sur le gouvernement des rois de France, C'est toute une revue de l'histoire de France, avec réflexions.
Il commence à la chute de l'Empire romain, et trouve que rien n'était plus facile que d'empêcher cette grande catastrophe. Les premiers empereurs auraient dû d'abord soumettre la Germanie : cela ne leur aurait pas coûté vingt ans de guerre. Jules César en particulier le pouvait sans beaucoup de peine. Ensuite on aurait dû faire une loi pour déclarer l'Empire héréditaire et indivisible, de manière à assurer la succession au trône, et enfin il fallait diviser les ordres différents de l'Empire par classes inférieures et supérieures, et remplir les supérieures des meilleurs sujets des inférieures par la méthode du scrutin perfectionné.
Voilà, certes, d'excellentes choses 5 mais l'abbé ignore deux faits d'une importance capitale : l'un, c'est qile la Germanie ne fut pas soumise, parce que Rome ne put pas la sounîettre. La machine de guerre s'était usée à broyer les nations; elle en rencontrait enfin une trop dure pour elle :
ftagili quœrens illidere dentem , fendit sotido. Il fallut y renoncer. L'autre grand fait qui domine tout le commencement de TEmpire, c'est que Tétablissemetit du nouvel ordre de choses ne fut pas le passage de la république à la monarchie, mais bien de Tanairchie au despotiâme , déguisé sous des formes républicaines^ et que la conservation scrupuleuse de ces formes antiques fut la préoccupation principale , le souci constant des premiers empereurs et de leurs successeurs les plus sages, tant était grande encore la majesté des antiques souvenirs ! Or, rien n'était plus contraire à ces antiques souvenirs que l'hérédité monarchique. De là Tincertitu*de des successions, incertitjude nécessaire, imposée par la mémoire du passé, et qui rendit l'Empire viager pendant si longtemps. A ne regarder que l'apparence, on eût pu se croire en république : sénat, consuls, préteurs, tribuns, comices, rien n'y manquait. César, dont le génie et le caractère se prêtaient peu à peu à une hypocrisie de cette sorte, voulut avoir le titre de roi, puisqu'il en avait le pouvoir; il ne se sentait pas de goût pour cette comédie constitutionnelle que jouèrent si patiemment Auguste et Tibère. Ainsi que Napoléon , il aimait les genres tranchés. Ce goût ' lui coûta la vie. Les conspirateurs qui l'assassinèrent l'au- T^ent peut-être laissé mourir maître du monde , s'ils n'avaient pas eu peur de ce nom de roi, qui était pour eux la dernière des hontes.
L'établissement de l'hérédité était donc, comme la conquête de la Germanie , tout simplement impossible. Or l'abbé ne voit jamais rien de plus facile que l'impossible.
Sur les Francs et les commencements de notre histoire, il partage les idées de son temps. Il ne faut pas s'en étonner, et il y aurait peu de justice à lui reprocher de n'avoir pas connu nos origines comme Augustin Thierry; il en parle comme Velly, ce qui est bien naturel; seulement, et c'est par là qu'il est original, il ajoute aux idées de Velly beaucoup de morale et ses idées fixes.
Il trouve que les Francs pouvaient bien avoir des raisons
iriiitérèt d'attaquer les (laulois Romains» mais n'avaient aucune raison de justice : belle découverte en vérité ! mais oela lui est un prétexte à dire (|u*il en sera toujours ainsi entre souverains, tant qu*on n aura pas adopté l'arbitrage et signé les cinq articles. Au sujet du roi Cbildénc, fils de Mérovée, qui, à ce qu'il parait, était « grand, beau, bien fait, » mais avait abusé de ces avantages auprès des dames de sa cour^ ni plus ni moins que sous Louis XIV, il fait cette remarque, digue de Mentor, qu'une belle figure est souvent pour les princes la source des plus grands malheurs. Tout en ne pou vaut s'empêcher de trouver que les mœurs des Francs étaient encore barbares, il estime que Clovis, «jut avait publie la Loi salique en soixante et onze articles^ » aurait bien dû avant sa mort faire passer une loi a qui déclarât la couronne ou la fonction de roi des Français, indivisible et inaliénable, substituée à l'alné. » Il ne devine pas que ces barbares, qui faisaient et lisaient peu de mémoires politiques, considéraient, sans plus de finesse, la royauté comme une propriété, et trouvaient tout simple que les fils des rois eussent chacun leur part. 11 nous apprend que Clotaire, qui était peu juste et peu bienfaisant, fut peu regretté; que Caribert, en revanche, aimait les sciences, les arts, avait grand soin de faire rendre justice, ne faisait aucun tort à ses voisins, etc. Ce qui fait que l'abbé est bien près de lui pardonner d'avoir eu plusieurs femmes : u II était, dit -il avec sa naiveté habituelle, du nombre de ceux qui croient cela permis. » Il prête à Dagobert un propos philosophique assez amusant. Dagobert avait invité à dtner Judicael, comte de Bretagne. Celui-ci refusa, parce qu'il avait promis de dtner ce jour-là avec un saint, Dodon ou saint Ouen, chancelier de France. « Il est juste, dit poliment Dagobert, parlant comme un personnage de roman philosophique, que la vertu soit préférée à la puissance. » Toujours ennemi des couvents, il ne pardonne pas à lu reine Bathilde de s'être retirée à Chelles ; elle eût vécu beaucoup plus saintement dans le monde, parce que savertuy aurait été plus
utile à ses enfants; il n'y a dans une pareille résolution que défaut de courage, manque de bienfaisance et pusillanimité. L'abbé est bien dur pour celle pauvre reine.
n termine Thisloire des Mérovingiens en récapitulant leurs fautes. Ils prirent les grands officiers de la couronne pour ministres généraux. Ils permirent au fils de succéder au père dans le ministère général (on comprend qu'il s'agit des maires du palais). Ils firent de continuels partages du royaume. Voilà trois fautes bien graves. Mais il en est une plus grave encore : Laquelle donc? Ils n*ont pas établi la diète européenne et fait signer les cinq articles. Qu'on eût de leur temps signé les cinq articles, et la maison de Clovis serait encore sur le trône. Quel dommage!
Après avoir qualifié, comme elle le mérite, Tusurpation de Pépin, qui fut « très-injuste, bien que consacrée par deux papes, » il arrive à Charlemagne, et commence par laisser entendre, sans l'affirmer, qu'il aimerait mieux le classer parmi lés hommes illustres que parmi les vrais grands hommes. Il ne comprend pas la grandeur du rôle et du caractère de Charlemagne. Il lui reproche de s'y être mal pris avec les Saxons et avec les Normands. Il aurait dû, pour venir à bout des uns, entretenir à leurs frais une grosse armée, qu'il aurait mise dans des places, l'hiver, et dans un bon camp retranché, l'été, avec des espions saxons de divers étages dans tous les cantons pour être averti des conspirations et des assemblées : il aurait ainsi sauvé la vie à deux cent mille Français et à huit cent mille Saxons. Quant aux Normands, il n'avait pour les arrêter qu'à établir des arsenaux et forteresses à Tembouchure de ses fleuves. Évidemment l'abbé croit que Charlemagne avait un ministère de la guerre et un ministère de la marine tout comme le roi Louis XV. Il aimait les arts et les sciences, dit l'abbé, mais «je •c ne vois pas decoUéges établis de son temps : ce qui prouve la a grande ignorance de ce siècle-là en politique, car l'éduca- « lion doit faire un point principal du gouvernement des « Étals. » L'abbé avait mal vu ; car Charlemagne était si bien