‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 17 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

<t César... n'est qu'un ambitieux ordinaire, un scélérat « célèbre par ses grands talents, qui a su cacher de très-mau- « vaises intentions et son ambition injuste sous l'apparence « de services effectifs..... S'il avait été tué à Pharsale, Cicé- « ron, Hortensius, Caton, et les aulres bons citoyens n'eusa sent fait aucune difficulté de mettre César vaincu et puni « eu parallèle avec Catilina, avec cette différence qu'ils « eussent trouvé que, si César avait rendu à la république de « plus grands services que Catilina, il lui avait causé aussi « de beaucoup plus grands malheurs. De sorte que son nom « fût venu jusqu'à nous chargé de la même exécration que « le nom célèbre de Catilina, qui, de son côté, ne manquait « pas de grands talents, mais qui manqua de succès dans

a sa détestable entreprise En bonne foi, qui de .nous

<i oserait conclure du succès de César, que c'est un grand « homme, tandis que Vautre, uniquement faute de succès, a n'est qu'un scélérat exécrabte? Or, qui ne voit qu'ils ne ce sont effectivement tous deux que de véritaT)les scélérats, « qui sacrifiaient injustement et sans scrupule les plus « grands intérêts de TÉtat à leur intérêt particulier, et que, « par conséquent, ils sont dans le fond tous deux dignes de a la haine et de Texécralion publique? »

Sait-on ce que César aurait dû faire, s'il eût voulu être véritablement un grand homme, et s'il avait eu pour but le salut et le bonheur de sa patrie? L'abbé va nous le dire. II aurait rendu à ses concitoyens la liberté des suffrages pour le choix des magistrats et des ministres de l'État; il aurait restitué la souveraine autorité à la république; il aurait, de concert avec Caton et les autres gens de bien, perfectionné la méthode du scrutin dans les élections, surtout pour les principaux emplois-, il aurait travaillé avec eux à fermer ainsi pour toujours aux scélérats futurs les voies de la corruption des suffrages qu'il avait lui-même mise en pratique pour arriver aux emplois publics. A la bonne heure! Mais pourquoi l'abbé n'ajoute-t-il pas que César aurait dû commencer par créer des hommes, car il n'y en avait plus; par

changer en un peuple de citoyens cette tourbe d*affranchis, (rosclaves et de soudards qui était alors le peuple romain? Die ut lapides isti panet fianf ! Il faut fermer les yeux aux faits pour ne pas reconnaître que le pouvoir d'un homme était alors seul possihie et le pouvoir d'un grand homme seul désirable. Mais TEmpire, disait Tabbé, et c*est pour ceJa qu*il en attatiuait si vivement le fondateur, l'Empire, ce n'est pas toujours César; c'est aussi Caligula et Néron! Qu y faire? Ce n'est pas impunément qu'on a conquis le monde. Le vers de Juvénal ,

Sevior armis Luxuria iucubuit, victumque ulciscitur orhem,

serait encore plus profond si, au lieu du luxe, il y avait l'Empire. Ce n'est pas le luxe, en effet, c'est l'Empire, ce sont les Césars qui ont vengé sur Rome le monde vaincu.

L'ouvrage historique le plus considérable de l'abbé, après ses Annales politiqves^ est son livre intitulé : Oàservations politiques sur le gouvernement des rois de France. C'est toute une revue de l'histoire de France, avec réflexions.

Il commence à la chute de l'Empire romain, et trouve que rien n'était plus facile que d'empêcher cette grande catastrophe. Les premiers empereurs auraient dû d'abord soumettre la Germanie : cela ne leur aurait pas coûté vingt ans de guerre. Jules César en particulier le pouvait sans beaucoup de peine. Ensuite on aurait dû faire une loi pour déclarer l'Empire héréditaire et indivisible, de manière à assurer la succession au trône, et enfin il fallait diviser les ordres différents de l'Empire par classes inférieures et supérieures, et remplir les supérieures des meilleurs sujets des inférieures par la méthode du scrutin perfectionné.

Voilà, certes, d'excellentes choses^ mais l'abbé ignore deux faits d'une importance capitale : l'un, c'est qUe la Germanie ne fut pas soumise, parce que Rome ne put pas h sounîeltre. La machine de guerre s'était usée à broyer les nations; elle en rencontrait enfin une trop dure pour elle :

ftagili qvœrens illidere dentem^ fendit sotido. Il fallut y renoncer. L'autre grand fait cjui domine tout le commencement de l'Empire, c'est que l'élablissemetit du nouvel ordre de choses ne fut pas le passage de la république à la monarchie, mais bien de l'anarchie au despotiâme , déguisé sous des formes républicaines^ et que la conservation scrupuleuse de ces formes antiques fut la préoccupation principale , le souci constant des premiers empereurs et de leurs successeurs les plus sages, tant était grande encore la majesté des antiques souvenirs ! Or, rien n'était plus contraire à ces antiques souvenirs que l'hérédité monarchique. De là l'incertilutle des successions, incertitude nécessaire, imposée par la mémoire du passé, et qui rendit l'Empire viager pendant si longtemps. A ne regarder que l'apparence, où eût pu se croire en république : sénat, consuls, préteurs, tribuns, comices, rien n'y manquait. César, dont le génie et le caractère se prêtaient peu à peu à une hypocrisie de cette sorte, voulut avoir le titre de roi, puisqu'il en avait le pouvoir; il ne se sentait pas de goût pour celle comédie constitutionnelle que jouèrent si patiemment Augusle et Tibère. Ainsi que Napoléon , il aimait les genres tranchés. Ce goût ' lui coûta la vie. Les conspirateurs qui l'assassinèrent Tau- T^dent peut-être laissé mourir maître du monde , s'ils n'avaient pas eu peur de ce nom de roi^ qui était pour eux la dernière des hontes.

L'établissement de l'hérédité était donc, comme la conquête de la Germanie, tout simplement impossible. Or l'abbé ne voit jamais rien de plus facile que l'impossible.

Sur les Francs et les commencements de notre histoire, il partage les idées de son temps. Il ne faut pas s'en étonner, et il y aurait peu de justice à lui reprocher de n'avoir pas connu nos origines comme Augustin Thierry; il en parle comme Velly, ce qui est bien naturel; seulement, et c'est par là qu'il est original, il ajoute aux idées de Velly beaucoup de morale et ses idées fixes.

Il trouve que les Francs pouvaient bien avoir des raisons

d*iuiéréi (l*attaquer les Gaulois Romains, mais n^avaient aucune raison de justice : belle découverte en vérité! mais cela lui est un prétexte à dire qu^il en sera toujours ainsi entre souverains, tant qu*on n*aura pas adopté l'arbitrage et signé les cinq articles. Au sujet du roi Childénc, fils de Mérovée, qui, à ce qu'il parait, était « grand, beau, bien fait, » mais avait abusé de ces avantages auprès des dames de sa cour^ ni plus ni moins que sous Louis XIV, il fait cette remarque, digne de Mentor, qu'une belle figure e^t souvent pour les princes la source des plus grands malheurs. Tout en ne pouvaul s'empêcher de trouver que les mœurs des Francs étaient encore barbares, il estime que Clovis, « qui avait publié la Loi salique en soixante et onze articles^ » aurait bien dû avant sa mort faire passer une loi <c qui déclarât la couronne ou la fonction de roi des Français, indivisible et inaliénable, substituée à l'alné. » Il ne devine pas que ces barbares, qui faisaient et lisaient peu de mémoires politiques, considéraient, sans plus de finesse, la royauté comme une propriété, et trouvaient tout simple que les fils des rois eussent chacun leur part. 11 nous apprend que Clotaire, qui était peu juste et peu bienfaisant, fut peu regretté; que Caribert, en revanche, aimait les sciences, les arts, avait grand soin de faire rendre justice, ne faisait aucun tort à ses voisins, etc. Ce qui fait que l'abbé est bien près de lui pardonner d'avoir eu plusieurs femmes : « Il était, dit -il avec sa naïveté habituelle, du nombre de ceux qui croient cela permis. » Il prête à Dagobert un propos philosophique assez amusant. Dagobert avait invité à dtner Judicael, comte de Bretagne. Celui-ci refusa, parce qu'il avait promis de diner ce jour-là avec un saint, Dodon ou saint Ouen, chancelier de France. « Il est juste, dit poliment Dagobert, parlant comme un personnage de roman philosophique, que la vertu soit préférée à la puissance. » Toujours ennemi des couvents, il ne pardonne pas à la reine Bathilde de s'être retirée à Chelles ; elle eût vécu beaucoup plus saintement dans le monde, parce que sa vertu y aurait été plus

uti]e à ses enfants; il n'y a dans une pareille résolution que défaut de courage, manque de bienfaisance et pusillanimité. L abbé est bien dur pour cette pauvre reine. •

n termine l'histoire des Mérovingiens en récapitulant leurs fautes. Ils prirent les grands officiers de la couronne pour ministres généraux. Ils permirent au fils de succéder au père dans le ministère général (on comprend qu*il s'agit des maires du palais). Ils firent de continuels partages du royaume. Voilà trois fautes bien graves. Mais il en est une plus grave encore : Laquelle donc? Ils n'ont pas établi k diète européenne et fait signer les cinq articles. Qu'on eût de leur temps signé les cinq articles, et la maison de Clovis serait encore sur le trône.. Quel dommage!

Après avoir qualifié, comme elle le mérite, l'usurpation de Pépin, qui fut « très-injuste, bien que consacrée par deux papes, » il arrive à Charlemagne, et commence par laisser entendre, sans l'affirmer, qu'il aimerait mieux le classer parmi lés hommes illustres que parmi les vrais grands hommes. Il ne comprend pas la grandeur du rôle et du caractère de Charlemagne. Il lui reproche de s'y être mal pris avec les Saxons et avec les Normands. Il aurait dû, pour venir à bout des uns, entretenir à leurs frais une grosse armée, qu'il aurait mise dans des places, l'hiver, et dans un bon camp retranché, l'été, avec des espions saxons de divers étages dans -tous les cantons pour être averti des conspirations et des assemblées : il aurait ainsi sauvé la vie à deux cent mille Français et à huit cent mille Saxons. Quant aux Normands, il n'avait pour les arrêter qu'à établir des arsenaux et forteresses à l'embouchure de ses fleuves. Évidemment l'abbé croit que Charlemagne avait un ministère de la guerre et un ministère de la marine tout comme le roi Louis XV. Il aimait les arts et les sciences, dit l'abbé, mais «je « ne vois pas decolléges établis de son temps : ce qui prouve la « grande ignorance de ce siècle- là en politique, car l'éduca- « tion doit faire un point principal du gouvernement des « Étals. » L'abbé avait mal vu ; car Charlemagne était si bien

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convaincu de Timportance de l'éducation, qu'il ne dédaignait pas de faire les fonctions d'inspecteur de son école palatine. Au sujet de Louis le Débonnaire, Tabbé fait remarquer ridentité des deux noms de Clovis et de Louis. Louis XY, dit-il, d<»vrait ainsi s'appeler Clovis XVIII. Si Tîtlée est de lui, le fait serait assez curieux. Quant à Tempereur Louis, il le juge beaucoup trop bon; il se repentit d*avoir fait crever les yeux i^ Bernard : il eut tort de s'en repentir, Bernard était un grand criminel, et les évèques qui déposèrent le pauvre empereur et lui firent subir l'humiliante cérémonie de Soissons, furent des scélérats,

Kst-il besoin de dire qu'il ne comprend rien à l'établissement de la féodalité? L'hérédité des flcfs, dit-il, bannit toute émulation; le roi n*eut plus rien à donner. A la bonne heure; mais le moyen de Tempécher?

Sur les croisades, il a un passage précieux : « Sous le pontificat d'Urbain II, on fut saisi de lafiireur « des croisades. Pierre l'Ermite, prêtre d'Amiens, et fana- (( tique éloquent et un peu visionnaire, ^ mit dans la tête « une erreur grossière, semblable à celle des mahométans « pèlerins de la Mecque. Il croyait que le pèlerinage des « chrétiens à Jérusalem était plus efficace pour le salut que « l'observation de la justice et la pratique de la patience et c< de la bienfaisance.

« Ce qui est de hizarre [sic), c*est que le pape Urbain II « tomba dans cette erreur, ou fit semblant d'y tomber, ce <» qui serait encore plus criminel. De sorte que, par Télo- « quence des prédicateurs, et surtout de Pierre l'Ermite, « prêtre picard, il fit si bien, au concile de Clermonl en « Auvergne, où il présidait, qu'au lieu d'inspirerl'esprilde « justice, il inspira la fureur des croisades à un grand « nombre de seigneurs et de peuples, en 1095. »

Après quoi, Tabbé démontre longuement que le projet des croisés élait chimérique, et que s'ils eussent eu un peu de bon sens ils seraient tranquillement restés chez eux. Il y a du Voltaire, non pas certainement dans ce style,

mais daDs cette maDière de juger les croisades; et cette manière a été jugée depuis longtemps. Elle ne lient compte ni des vraies causes, ni des grands effets des croisades. Les causes en furent multiples. L'enthousiasme religieux, que Tabbé appelle le fanatisme, agit puissamment sans douté sur les masses , mais comme une étincelle agit sur des matières explosibles. Il détermina l'explosion, il en fut l'occasion ; ce n'est pas lui qui l'avait préparée et rendue inévitable. La foi ne fut l'unique mobile que d'une petite élite, bien peu nombreuse, au milieu de laquelle brille saint Louis, le type du croisé croyant. Les autres partirent pour des motifs beaucoup plus terrestres : les barons , par amour des aventures, par curiosité, par dégoût de leur existence claquemurée dans leurs affreux donjons, bornée à quelques aventures de grand chemiîi , à quelques pilleries vulgaires, croupissant dans la plus profondé ignorance et le plus mortel ennui. Figurons-nous un instant ce que devait être la vie d'un de ces heureux du onzième siècle, et nous comprendrons quels durent être leur joie et le cri de délivrance qu'ils poussèrent lorsque TÉglise.leur montra le tombeau du Christ à délivrer. Leur vie était une prison, comme leur donjon; les murs de celte prison tombaient, et le monde s'ouvrait devant eux. Quant à la multitude, ce fut autre chose : ce n'est pas l'ennui qu'elle fuyait , mais bien la plus horrible misère. Pour elle, il n'y avait rien à perdre à courir en Orient, dût-elle mourir en roule. Si la vie d'un heureux du douzième siècle était misérable , imaginonsnous ce que devait être la vie des misérables. Pour ceux-ci, encore bien plus que pour leurs maîtres, le cri de la croisade fut le cri de délivrance. Voilà les vraies causes des croisades, celles qui firent que quand l'élincelle tomba, toute TEurope prit feu; et ces raisons font des croisades, non-seulement un événement nécessaire, mais encore un événement heureux. Les peuples de l'Occident étouffaient : ils respirèrent; ils ignoraient l'Orient, ils le connurent, et surtout ils s'ignoraient entre eux et se connurent. L'abbé,

qui aime le progrès, devrait reconnatlre que, ce jour-tà, le genre humain til un pas immense. On se battit pendant deux siècles, il est vrai, mais on se connut, et mieux vaut se rapprocher pour se battre que ne pas se rapprocher du tout. D* ailleurs, dans ces temps grossiers, était-il possible, entre chrétiens et musulmans, de se connaître autrement qu*en se battant ?

Si Tabbé u*aime pas les croisades, il aime beaucoup le roi Philippe l"y et s'avise de se faire un héros de ce monarque anonyme. Il prend son effacement et son obscurité pour un amour systématique de la paix, et affirme que les gens de bien et les sages ont toujours fort estimé cette grande patience qu'il eut à souffrir les injures personnelles sans faire prendre les armes à ses sujets. Ce jugement n*est pas un des moins curieux et un des moins caractéristiques des connaissances historiques de Tabbé.

Sans donner à Suger la place qui lui revient, il reconnaît qu'il se trouva homme de beaucoup d'esprit et de courage. En revanche, saint Bernard lui paraît tout simplement un fanatique, et un fanatique avisé, a On le pria, dit Tabbé, « de plusieurs côtés et à diverses reprises, de venir luitt même conduire les armées du Seigneur; mais il eut tou- <( jours assez de bon sens pour s'excuser sur la vie solitaire (( qu'il avait embrassée. Il croyait avoir rempli sa mission « après avoir mis les esprits de plus de deux cent mille sol- « dats et officiers français et allemands en grand mouve- (( ment. » Si ce jugement est peu orthodoxe, Topinion de l'abbé sur les excommunications l'est encore moins. U ne laisse pas échapper une occasion de dire qu'il faut être sot et ignorant comme on l'était dans ce temps-là, pour avoir peur des excommunications. Il est vrai qu'il ajoute quelquefois « injustes. »

Il reproche à Louis VIII de s'être amusé à faire la guerre aux Albigeois; ce qui fut une grande imprudence; et il raconte d'une façon amusante la mort de ce prince , glorieux martyr de la chasteté chrétienne.

Le scepticisme de Voltaire s'est iDcliné devant saint Louis. La foi de Tabbé ne s'incline pas. Yoici ce qu'il pense de saint Louis :

a Les guerres presque continuelles empêchaient les « sciences et les arts de faire des progrès. Aussi, depuis plus « de trois cent cinquante ans, la France était demeurée « plongée dans une grande ignorance , et par conséquent tt dans des opinions fanatiques et extravagantes. De là vint a Véducation pleine d'ignorance et de superstition que a l'on donna aux enfants de Blanche (de Castille); de là et vinrent les grandes fautes que fît saint Louis dans le gou- « vernement de son État; de là vinrent les injustices qu'il « commit avec les meilleures intentions... De là vint qu'ait vec un très-grand courage , une très-grarfde constance, « un très-grand désintéressement, mais avec un esprit fort « timide et fort docile pour les moines ignorants, il ne fut a pas à beaucoup près aussi aimé et aussi estimé qu*il « l'aurait été, s'il avait eu plus de lumières. » Il fit deux folles croisades : il aurait bien mieux fait de consacrer son temps et sa peine, et l'argent de ses sujets, à faire faire des ponts, des chaussées, des ports, à multiplier les hôpitaux et les collèges. Il priait beaucoup : mieux eût valu s'occuper davantage de choses utiles, et ne pas écouter les moines ignorants et fainéants. Si le sultan d'Egypte était venu débarquer sur les côtes de Provence pour y établir le mahométisme, Louis IX aurait-il trouvé ce procédé juste ? Pourquoi donc faisai'-il aux autres ce qu'il n'aurait pas voulu qu'on lui fit? Quand même ce sultan aurait été très-dévot et grand réciteur de prières, et assuré par ses moines qu'une pareille invasion était le chemin du paradis, ne devrait-on pas le considérer comme un fou, un fanatique, un insensé, un prince très-injuste, digne non-seulement de la haine de ceux auxquels il cause tant de maux, mais encore digne du mépris de ceux qui lui voient faire des entreprises aussi folles et aussi extravagantes? « Voilà pourtant, ajoute « l'abbé, la peinture au vrai des entreprises injustes et

<c déraisonnables des princes croisés : Mutato nomine de te Fabula narratur. » Tel est çon dernier mot sur les croisades. Mais il éprouve une sorte de scrupule à laisser croire que tel est aussi son dernier mot sur saint Louis, et il termine par cette petite amende honorable : « Au reste, on ne doit pas lui « reprocher (à saint Louis) son peu de lumières dans un siècle <c si ignorant, et Ton doit lui tenir un grand compte de ses (f bonnes intentions en toutes ses entreprises et du grand « courage qu^il montra toute sa vie pour faire justice, pour « la faire rendre et pour faire de bons établissements utiles a à ses sujets. Et en vérité, c'est un grand titre de sainteté « que des intentions continuelles de plaire à Dieu. » Enfin, voilà un pei\ de justice! Que le treizième siècle, à qui le conlcmplc du dix-builièmc, n'apparaisse que comme un temps d'ignorance, de grossièreté et de misère, (et ce fut pourtant l'Age d'or du moyen âge! ) cela se conçoit; niais il n'y a ni justice ni bon sens à reprocher au plus grand et au plus saint homme de ce temps-là de n'avoir pas raisonné et agi comme un économiste du dix-huitième siècle. L'abbé, qui aime tant la justice, devrait mieux connaître ce qu'on appelle la justice historique.

Le règne de Philippe le Bel lui fournit l'occasion de faire une vive sortie contre les prétentions de la cour de Rome, et de réclamer l'institution d'un conseil de docteurs, évoques et séculiers, pour y résister, en s'appuyant sur les quatre articles de 1682. Il serait même à propos, dit-il, d'interdire dans chaque État l'acceptation du chapeau de cardinal, et d'exiger que chaque ordre religieux eût son général dans l'État.

Le surnom de Philippe V lui inspire des réflexions raisonnables sur les sottes épithèles traditionnelles de nos rois.

Il porte un jugement d'ensemble assez vrai sur le règne de Jean : « Oa n'a point vu de règne, dit-il, où il se soit « commis plus de meurtres, plus d'assassinats, plus de « brûlemenls, plus de pillages, plus de guerres intestines K et étrangères, plus de révoltes, plus d'infidélités, plus de

« violences et plus de scélératesses que dans celui-ci. » Seulement il eût été bon de remarquer que c'est, à peu d'exceptions près, ce que l'on pourrait dire du règne de chacun de nos rois pendant tout le moyen âge. Il fait parfaitement ressortir aussi la sottise du roi Jean à Poitiers, mais il juge Marcel trop lestement, s'il se flatte d'en avoir raison avec la double épîthète de jou éloquent. Toute l'importance du grand mouvement populaire, dont l'histoire de Marcel est une des phases, lui échappe.

Quant à Jeanne d'Arc, cette jeûne paysanne, « sage, brave, mais un peu visionnaire, » l'abbé ne peut s'empêcher de remarquer que le fanatisme a quelquefois du bon. « Ce qui est de vrai, dit-il très-justement, c'est que le fana- « tisme cte la Pucelle commença à accoutumer Charles VII « au travail des affaires et aux fatigues de la guerre ; ce qui « le rendit enfin, après vingt ans de guerre, maître de toutes « les provinces que les Anglais possédaient en France. » La croyance de Jeanne d'Arc à des apparitions miraculeuses et à sa mission divine s'explique parfaitement par l'eJDfet de l'imagination chez une jeune vierge ignorante. Dunois et Agnès Sorel se servirent très-habilement de cette exaltation, et voilà comment s'explique, selon l'abbé, le rôle extraordinaire de Jeanne d'Arc. Tout cela est loin d'être déraisonnable; mais on aimerait à voir l'abbé parler avec plus de respect et d'attendrissement de cette martyre dn patriotisme. On n'est point quitte avec cette sainte héroïne quand on l'a qualifiée de paysanne sage, brave, mais un peu visionnaire. Au temps de l'abbé, plus que jamais, il convenait de rappeler les esprits au culte, à l'adoration de Jeanne d'Arc.

La triste fin de Charles VII inspire à l'abbé cette réflexion que la diète européenne, le scrutin perfectionné et le collège des dauphins auraient été très-utiles à Charles VII contre son fils. A qui ces trois excellentes choses n'auraient-elles point été salutaires, depuis Romulus jusqu'à Louis XV !

Louis XI est ainsi qualifié : Mauvais fils, mauvais père, mauvais mari, mauvais frère, mauvais maître, mauvais voi-

sin, mauvais roi. Il n*y a qu*à souscrire à toutes ces qualifications, sauf peut-être la dernière.

Georges d*Au)boise et Wolsey attirent de nouvelles imprécations sur ces malheureux chapeaux «qui tournent la (c tête aux ministres ambitieux et qui coûtent tant à leur (c nation. On voit encore tous les jours des évéques trahir Qt sans remords les plus grands intérêts de leur nation, et les (( sacrifier sans joie à leurs projets pour le cardinalat. » L'abbé avait connu de ces évôques-là.

La vénalité des charges excite aussi son indignation. Louis XII et François I" n'auraient-ils pas mieux fait de penser au scrutin perfectionné?

Voici un portrait îissez exact de François l*' : « Un bon et (( brave gentilhomme, d'un bon commerce, aimable dans la a société... beaucoup de valeur et peu de prudence... Il « espérait trop et craignait trop peu... franc et ouvert avec « Charles V, Thomme de son temps le plus fin et le plus dis- « simulé; aussi en fut-il toujours la dupe. Esprit vif, parce lait facilen)ent, mais comme il était impatient, il ne pou- « vaii s'appliquer longtemps ; ainsi, il demeura superficiel, « ignorant, et par conséquent grand admirateur des saie vants. » Sauf ce par conséquent, qui semblerait faire croire qu'il faut être superficiel et ignorant pour admirer les savants, il n'y a rien que de juste et même de fin dans ce portrait.

L'abbé appelle les guerres de religion « une maladie d'État, « d'autant plus difficile à prévenir et à guérir que c'est une « maladie populaire, fondée sur l'ignorance et par conséquent i< sur la superstition, qui produit l'intolérance dans le parti «le plus fort.» Heureusement, ajoute-t-il, ces sortes de maladies ne seront plus si à craindre à l'avenir, grâce aux progrès des sciences ; nous valons mieux maintenant et nous sommes plus tolérants que nos sots ancêtres persécuteurs. L'abbé n'a guère la religion des ancêtres, et le mas majorum est ce qui le touche le moins.

Il pose aux calvinistes ce dilemme : Si l'Église est infail-

lible, pourquoi vous en séparez-vous? Si elle ne Test pas, pourquoi Iransportez-vous son infaillibilité aux livres saints? Qui vous dit, si effectivement elle n'est pas infaillible» que Topinion d'Ârius n'a pas été condamnée injustement comme erreur? Tout oa rien. Ce dilemme est bon, mais ne prévaut pas contre la raison d'être de la Réforme. Raisonnement D*e$t pas raison .

Son jugement sur Coligny est absurde. Il se jeta, dit-il, daS8 un parti vingt fois plus faible : pouvait-il plus mal employer ses grands talents qu'affaire tuer ses concitoyens? C'eût été, sans doute, en faire un meilleur emploi que de se laisser égorger, et ses coreligionnaires avec lui, comme des moutons ! 11 lance une triple exclamation contre la Saint- Barthélémy, mais il ne comprend absolument rien aux rôles respectifs de Henri III, de la Ligue et de l'Espagne. Il ne sait pas que Henri 111 (qu'il appelle du reste, avec beaucoup de justice, un prince mal élevé, incapable d'application, fainéant et débauché) fut le jouet de la Ligue, et la Ligue le jouet de l'Espagne. « Il devait, dit-il naïvement en parlant de Henri III, charger des affaires un homme de moindre naissance que le duc de Guise. Il n'eût certes pas demandé mieux; mais le moyen?

Il appelle Henri IV, maigre ses faiblesses, bon roi et grand roi : il doit cet hommage à l'auteur du projet de diète européenne; et pour faire sentir tout ce qu'on aurait gagné à l'établissement de la diète européenne, cinquante ans auparavant, il cite un assez curieux passage du P. Daniel, tome X, p. 237. Il y est dit que Ton trouva dans les papiers de Philippe II un compte de ce que lui avaient coûté ses guerres et autres entreprises pendant quarante-cinq ans : cette dépense s'élevait à 4 milliards 514 millions d'or, plus de 100 millions par an. Or Philippe II laissait la monarchie espagnole telle qu'il l'avait reçue de son père, avec le Portugal de plus et les Pays-Bas de moins. Quatre milliards et demi en pure perte, sans compter les hommes, quel bilan !

L*abbé ii*esl pas hostile aux Jésuites : il les trouve plus utiles, à eux seuls, que tous les autres ordres réunis. Il De voudrait donc pas qu^ou les supprimât, mais seulement qu*ils eussent leur général dans TÊtat, ne dépendant que de ri*Uat; c'est-à-dire qu'il voudrait quils ne fussent plus Jésuites. Ce qui les fait tels en effet, c'est qu'ils ne dépendent que de Rouie, et qu'ils sont à la nouvelle Rome ce que les légions étaient à Tancienne, l'instrument de la conquête, répée et le bouclier. Or Rome ne se laisse pas désarmer ainsi, pas plus la nouvelle que l'ancienne.

Le même esprit qui fait approuver à l'abbé le maintien des Jésuites, lui fait approuver la fondation de l'Oratoire, qui est, lui aussi, une institution utile à l'État. L'émulation entre eux et les Jésuites, comme maîtres de la jeunesse, ne peut qu'être très-avantageuse au bien public. Les bénédictins de Saint-Maur devraient aussi se faire instituteurs. Espérons, dit l'abbé, que l'Ktat les dirigera de ce côté-là. Enfin les missionnaires de Saint-Lazare pourraient également rendre de grands services, si leur fondateur, le père Vincent de Paul, avait pensé à leur faire ouvrir des collèges et à ne pas les charger d'un fardeau de cérémonies inutiles. Nous retrouvons là toutes les idées de l'abbé sur le parti à tirer des ordres religieux.

« Par lettres patentes de 1637, l'Académie française fut (( établie. C^ était un très^mince établissement pottr L'tUilili Ki de la nation. Et il est étonnant que le cardinal de Richeu lieu, qui voyait dans le royaume si peu de gens savants (( dans la science du gouvernement, n'ait pas pensé plutôt « à y établir une Académie politique pour former des u hommes d'État : compagnie incomparablement plus (( avantageuse au roi et à l'Etat qu'une Académie d'élo- « quence. » Ce qui est encore plus étonnant que cela, c'est 1 etonnement de l'abbé. Comme si le cardinal de Richelieu n'avait pas jugé qu'il y avait déjà, en France, infiniment trop de gens s'occupant de politique !

Mazarin paraît à l'abbé avoir été trop timide. « Retz,

« esprit brouillon, fut envoyé prisonnier à Nantes, en 1652. « Une grande faute, c'est de ne l'y avoir pas envoyé quatre « ans plus tôt. On aurait ainsi évité la Fronde. » C'est ce qui reste à savoir.

L'abbé félicite vivement Louis XIV d'avoir ôté aux gouverneurs de provinces tout pouvoir dans leurs gouvernements, et émet cette sentence curieuse : « Nous n*a^ns à « désirer que deux choses pour augmenter la félicité de fc notre patrie : la première est que la despoticiié et Tau- « torité du ministère aille toujours en augmentant; la « seconde, que les ministres aillent tous les jours en aug- « mentant du côté de la vertu et des lumières. » naïve politique! •

Ici s'arrêtent les observations sur le gouvernement des rois de France; mais l'abbé leur a donné une suite. A la dernière ligne se trouve cet avertissement :

« L'auteur a fait un journal politique de France, depuis a 1658, temps de sa naissance, jusqu'à la fin de sa vie. »

Ce journal, ce sont les Annales politiques^ l'ouvrage peutêtre le plus intéressant de l'abbé. C'est son Siècle de Louis XI V^ et bien qu'il ne soit pas écrit comme celui de Voltaire, il y a quelque chose à gagner à le lire, même après Voltaire. L'abbé n'est plus ici égaré par l'ignorance des faits : il s'agit d'événements dont il a été témoin , de personnages qu'il a connus, d'une époque qu'il a traversée presque tout entière; car Louis XIV n'avait que vingt ans l'année où l'abbé naissait.

L'abbé Sabatier de Castres, pour avoir prétendu que les Annales politiques donnèrent à Voltaire l'idée du Siècle de Louis XI V^ se fit relever vertement. Il est très-vrai que, si Voltaire ne connut pas les Annales avant d'avoir écrit son livre, ce ne fut pas par sa faute; car il fit tout ce qu'il put pour avoir communication du manuscrit de l'abbé, et il ne parait pas y avoir réussi. Mais rien ne prouve que ce soit l'ouvrage de l'abbé qui ait suggéré à Voltaire l'idée du sien. S'il en était ainsi, les deux ouvrages étant inspirés par un

esprit tout à fait opposé, Tun aurait amené Tautre comme une attaque amène une riposte et un réquisitoire une défense. L*abbé requiert contre Louis XIY, et Voltaire répond, comme Soipion : « Montons au Capitole ! » Aussi les deux ouvrages se complètent-ils Tun Tautre; Tun est la face de la médaille comme l'autre en est le revers.

L*abbé commence par une description des frontières de la France en 1735. La statistique de la France Tamène à donner celle du clergé, et la statL<(tique du clergé à émettre ses idées de réforme sur le clergé. De la réforme du clergé, il passe à celle de la noblesse; de la réforme de la noblesse à celle de la magistrature*, puis il entre brusquement dans des considérations économiques sur le commerce, les finances, la marine. Âpres quoi, il dit son mot sur la réforme de Téducation , sur la manière de perfectionner VAcadémie française, et, laissant là tout à coup académies et conférences , il se lance dans la politique internationale, expose les articles fondamentaux de la diète européenne, et, quand il croit en avoir assez dit là-dessus, il écrit subitement ce bref alinéa :

« Les cbangerfients des mœurs d*une nation viennent <c de plusieurs causes :

« Premièrement,... » et ainsi de suite jusqu*à trentième' ment.

Cela fait, il arrive enfin à son sujet, c'est-à-dire Thistoire de France, par années, à partir de 1658. Ce voyage capricieux du bon abbé sur ses terres favorites n'occupe guère moins des cent prenoières pages du premier volume de ses Annales.

Tout ce que Ton peut y trouver de digne de remarque, ce sont quelques-unes des causes auxquelles il attribue le changement des mœurs de la nation, et quelques-unes des réflexions que ces mœurs lui suggèrent. Avant 1660, nous dit-il, il y avait fort peu de carrosses dans Paris , à peine cent, pour les plus grandes dames. Et comme la ville n'avait guère d'autre pavé que ses boues, les hommes allaient à

cheval et en bottes. Mais vers ce temps furent inventés les carrosses à vitres, et ils furent rapidement perfectionnés : de là diminution d*exercice chez les riches; de là, vapeurs, migraine, etc.

Les gentilshommes portent Tépée ; c'est, chez eux, tradition et marque de leur noblesse ; les bourgeois la portent aussi pour faire comme les gentilshommes, et ainsi il arrive que tous vont parla ville armés en guerre. C'est uneîsâode aussi gênante que ridicule, dit Tabbé, et un reste de barbarie. On va en visite avec une épée : pourquoi pas aussi avec un mousqueton? Espérons que Tépée s'en ira avec les bottines à éperons. On ne devrait permettre de la porter qu'aux voyageurs, qui peuvent avoir besoin de se défendre. On pourra la remplacer pour les nobles par une petite fleur de soie blanche brodée et appliquée à Thabit.

Deux autres sujets d'invectives pour l'abbé sont la passion du jeu, qui, de la cour, où l'exemple de Mazarin l'avait fait naître, s'était répandue sur la France entière, et le goût ignoble du cabaret. Heureusement, dit-il , ces débauches (celles du cabaret) sont bien diminuées depuis que les plus sensés ont pris la coutume de manger les uns chez les autres, « et de ne se piquer plus sottement à qui boirait un seau de « vin comme un éléphant. »

Avant de commencer son récit, il a quelques lignes remarquables sur l'éducation de Louis XIV : « Pour garder longa temps l'administration du royaume, la reine mère et Maa zarin n'avaient rien de mieux à faire que de laisser le roi a s'amuser et s'occuper tout le jour des plaisirs de son âge ; « ainsi il s'éloignait de lui-même, autant qu'ils pouvaient a le désirer, de toute sorte d'application aux affaires du «c gouvernement. Dans cette situation, il n'est pas étonnant « qu'il craignît le travail et la peine que donne une attende tion suivie; ainsi, il avait vingt ans, qu'il ne songeait ena core qu'à des ballets, à des mascarades, à des tournois, à

a des comédies, à des chasses, à jouer aux cartes ou aux dés,

a et surtout à de petites intrigues d'amour. » Les effets de

cette déplorable éducation, que Tabbé décrit avec beaucoup de vérité, furent» il est vrai, atténués en partie par la grande justesse d*esprit naturelle à Louis XIY et que Tabbé reconnaît : » Il y avait, dit-il, des esprits plus pénétrants, plus « vifs, plus étendus que celui du roi; il n*y en avait point a qui eussent plus de justesse. » Mais il faut convenir que Tabbé a raison de se demander s*il n*y avait pas une meilleure éducation h donner à Tcnfant qui devait dire, à peine devenu homme : n L*État, c*est moi. »

Nous arrivons enfin à cette année 1658, où Tabbé vint au monde, où Louis XIY eut vingt ans, et où commencent les Annales. Sans suivre Tabbé d*année en année, nous nous contenterons de relever et d'apprécier ce qui nous paraîtra digne de remarque.

L'année 1638 est marquée par deux événements împo^ . tants, la bataille des Dunes et la mort de Cromwell. Le premier de ces deux événements fait comparaître Condé devant Tabbé; et ce personnage orgueilleux et brouillon, qui eut tant de peine à devenir un homme raisonnable et un sujet utile, est jugé par Tabbé comme il le mérite. Condé avait une cour; ses courtisans faisaient auprès de lui ce que leurs pareils font partout : ils flattaient et demandaient. Condé, qui ne disposait pas de grand'chose, demandait pour eux au ministre; le ministre ne pouvait toujours donner: de là mécontentement de Condé, qui faisait la guerre à son pays pour satisfaire ses domestiques. Que voulait-il, en effet? La régence, au préjudice de la reine mère? Cette prétention eût été injuste et ridicule. L'abbé ne se doute pas que Condé a eu la criminelle folie de porter un instant ses visées plus haut encore ; mais il entrevoit clairement ce fait, qui est l'explication de la conduite de Condé, pendant la pi us grande pa^ tie de sa carrière, c'est à savoir que Condé aimait sa maison et son orgueil plus que son pays. Bussy-Rabutin, médisant personnage, termine un portrait de Turenne par ce trait ; « Il n'aimait que deux choses, sa maison et les louanges. » Ce jugement qui, appliqué à Turenne, est peut-être une

calomnie, appliqué à Condé, De serait que Texacte vérité. C3iose singulière! L'homme au nom duquel est attachée la gloire si populaire de Rocroi, est, en réalité, le dernier des Barons féodaux. C'est ce que l'histoire, que Tpn trompe souvent, n'a peut-être pas asse^ aperçu; elle a trop vu Condé sur ce Thabor, où le fait apparaître, transfiguré, le génie de Bossuet.

Dans ses Obsei^aiicnis sur le ministère général^ Tabbé a donné son avis sur la révolution d'Angleterre. Au temps où il écrivait, on était déjà loin de cette ignorance des hommes et des choses dé TAi^gleterrç, qui a pu faire dire très-juste^ ment à.un grand historien, lord Macaulay, a que la France « du dix-septième siècle en savait aussi long sur les affaires « de sa voisine que sur ce qui se passait à Constantînople ; » ignorance qui explique les étrange^ jugements portés en France par de grands esprits, sur les événements dont l'Angleterre avait été le théâtre,, depuis le milieu du siècle. L^abbé, qui, pour ne pas paraître hardi, conclut en disant que tout le monde eut tort, et les rebelles et le roi, reconnaît cependant que « selon les règles établies dans le « royaume, le roi avait le premier tort; il ne devait point et exiger d'impôt sur la seule autorité de son conseil partial culier. » Pourquoi l'abbé, qui comprend si bien qiieleroi fut l'agresseur, ne rend-il pas plus de justice àHampden ? « Hampden, dit-il, fut le premier gentilhomme opiniâtre «c qui, pour ne pas payer un demi-marc d'argent, résista « ouvertemeïit aux commis du roi. » Comment ne voit-il pas qu'avec ses vingt schellings, comme l'a dit un brillant écrivain, Hampden défendait la cause du monde civilisé? Et, chose singulière ! l'abbé, sans s'en douter, passe à côté d'un de ses héros. S'il connaissait Hampden, il trouverait en lui un vrai grand homme, un homme, comme le dit éloquemment lord Macaulay, qui ne chercha pas plus la grandeur qu'il ne ré\ila, et rencontra la gloire, uniquement parce qu'elle se trouvait sur le chemin du devoir. Mais s'il se trompe sur Hampden, l'abbé se trompe encore plus sur

sin, mauvais roi. Il n*y a qu'à souscrire à toutes ces qualifications, sauf peut-élre la dernière.

Georges (i*Aniboise et Wolsey attirent de nouvelles imprécations sur ces malheureux chapeaux « qui tournent la ce tête aux ministres ambitieux et qui coûtent tant à leur (( nation. On voit encore tous les jours des évéques trahir a sans remords les plus grands intérêts de leur nation, et les « sacrifier sans joie à leurs projets pour le cardinalat. » L'abbé avait connu de ces évôques-là.

La vénalité des charges excite aussi son indignation. Louis XII et François I"* u*au raient-ils pas mieux fait de penser au scrutin perfectionné?

Voici un portrait assez exact de François !•' : « Un bon et (( brave gentilhomme, d*un bon commerce, aimable dans la <( société... beaucoup de valeur et peu de prudence... Il « espérait trop et craignait trop peu... franc et ouvert avec c< Charles Y, Thomme de son temps le plus fin et le plus dis- « simulé; aussi en fut-il toujours la dupe. Esprit vif» parce lait facilement, mais comme il était impatient, il' ne pouce vait s'appliquer longtemps; ainsi, il demeura superficiel, c( ignorant, et /^ar conséquent grand admirateur des saie vants. » Sauf ce par conséquent ^ qui semblerait faire croire qu'il faut être superficiel et ignorant pour admirer les savants, il n y a rien que de juste et même de fin dans ce portrait.

L'abbé appelle les guerres de religion « une maladie d'État, « d'autant plus difficile à prévenir et à guérir que c'est une « maladiepopulaire, fondée sur l'ignorance et par conséquent u sur la superstition, qui produit l'intolérance dans le parti « le plus fort. » Heureusement, ajoute-t-il, ces sortes de maladies ne seront plus si à craindre à l'avenir, grâce aux progrès des sciences ; nous valons mieux maintenant et nous sommes plus tolérants que nos sots ancêtres persécuteurs. L'abbé n'a guère la religion des ancêtres, et le mes majorum est ce qui le touche le moins.

Il pose aux calvinistes ce dilemme : Si l'Église est infail-

lible, pourquoi vous en séparez-vous? Si elle ne Test pas, pourquoi transportez -vous son infaillibilité aux livres saints? Qui vous dit, si effectivement elle n'est pas infaillible, que l'opinion d'Arius n'a pas été condamnée injustement comme erreur? Tout oo rien. Ce dilemme est bon, mais ne prévaut pas contre la raison d'être de la Réforme. Raisonnement D*est pas raison .

Son jugement sur Coligny est absurde. Il se jeta, dit-il, dans un parti vingt fois plus faible : pouvait-il plus mal employer ses grands talents qu'à^faire tuer ses concitoyens? C'eût été, sans doute, en faire un meilleur emploi que de se laisser égorger, et ses coreligionnaires avec lui, comme des moutons! Il lance une triple exclamation contre la Saint- Barthélémy, mais il ne comprend absolument rien aux rôles respectifs de Henri III, de la Ligue et de TEspagne. Il ne sait pas que Henri III (qu'il appelle du reste, avec beaucoup de justice, un prince mal élevé, incapable d'application, fainéant et débauché) fut le jouet de la Ligue, et >a Ligue le jouet de l'Espagne. « Il devait, dit-il naïvement en parlant de Henri 111, charger des affaires un homme de moindre naissance que le duc de Guise. Il n'eût certes pas demandé mieux ; mais le moyen ?

Il appelle Henri IV, malgré ses faiblesses, bon roi et grand roi : il doit cet hommage à l'auteur du projet de diète européenne; et pour faire sentir tout ce qu'on aurait gagné à l'établissement de la diète européenne, cinquante ans auparavant, il cite un assez curieux passage du P. Daniel, tome X, p. 237. Il y est dit que Ton trouva dans les papiers de Philippe II un compte de ce que lui avaient coûté ses guerres et autres entreprises pendant quarante-cinq ans : cette dépense s'élevait à 4 milliards 514 millions d'or, plus de 100 millions par an. Or Philippe II laissait la monarchie espagnole telle qu'il l'avait reçue de son père, avec le Portugal de plus et les Pays-Bas de moins. Quatre milliards et demi en pure perte, sans compter les hommes, quel bilan I

L'abbé n*esl pas faoslile aux Jésuiles : il les irouTe plus ulilesi à eux seuls, que tous les aulres ordres réunis. Il De voudrait donc pas qu*ou les supprimât, mais seulement qu*ils eussent leur général dans rÉtat, ne dépendant que de ri^Uat; c'est-à-dire qu'il voudrait qu'ils ne fussent plus Jésuites. Ce qui les fait tels en effet» c'est qu'ils ne dépeadeot que de Rome, et qu'ils sont à la nouvelle Rome ce que les légions étaient à rancienne, Tinstrument de la conquête, répée et le bouclier. Or Rome ne se laisse pas désarmer ainsi, pas plus la nouvelle que l'ancienne.

Le même esprit qui fait approuver à l'abbé le maintien des Jésuites, lui fait approuver la fondation de l'Oratoire, qui est, lui aussi, une institution utile à TÉtat. L'émulation entre eux et les Jésuites, comme maîtres de la jeunesse, ne peut qu*éire très-avantageuse au bien public. Les bénédictins de Saint-Maur devraient aussi se faire instituteurs. Espérons, dit l'abbé, que l'État les dirigera de ce côté-là. Enfin les missionnaires de Saint-Lazare pourraient également rendre de grands services, si leur fondateur, le père Vincent de Paul, avait pensé à leur faire ouvrir des collèges et à ne pas les charger d'un fardeau de cérémonies inutiles. Nous retrouvons là toutes les idées de l'abbé sur le partie tirer des ordres religieux.

« Par lettres patentes de 1637, l'Académie française fut u établie. C'était un très-mince établissement pour lutiliii u de la nation. Et il est étonnant que le cardinal de Richeu lieu, qui voyait dans le royaume si peu de gens savants « dans la science du gouvernement, n'ait pas pensé plutôt «( à y établir une Académie politique pour former des (( hommes d'État : compagnie incomparablement plus (( avantageuse au roi et à l'Etat qu'une Académie d'éloc< quence. » Ce qui est encore plus étonnant que cela, c'est 1 etonnement de l'abbé. Comme si le cardinal de Richelieu n'avait pas jugé qu'il y avait déjà, en France, infiniment trop de gens s'occupant de politique !

Mazarin paraît à l'abbé avoir été trop timide. « ^%

K esprit broailloD,fiit envoyé prisonnier à Nantes, en 1652. K Une grande faute, c'est de ne l'y avoir pas envoyé quatre € ans plus tôt. On aurait ainsi évité la Fronde. » C'est ce qui reste à savoir.

L'abbé félicite vivement Louis XIV d'avoir ôté aux gouverneurs de provinces tout pouvoir dans leurs gouverne* ments, et émet cette sentence curieuse : c< Nous n'avons à « désirer que deux choses pour augmenter la félicité de ft notre patrie : la première est que la despoticité et Taua torité du ministère aille toujours en augmentant; la « seconde, que les ministres aillent tous les jours en augt mentant du côté de la vertu et des lumières. » naïve politique !

Ici s'arrêtent les observations sur le gouvernement des rois de France; mais l'abbé leur a donné une suite. A la dernière ligne se trouve cet avertissement :

« L'auteur a fait un journal politique de France, depuis « 1658, temps de sa naissance, jusqu'à la fin de sa vie. »

Ce journal, ce sont les Annales politiques ^ l'ouvrage peutêtre le plus intéressant de l'abbé. C'est son Siècle de Louis XI F, et bien qu'il ne soit pas écrit comme celui de Voltaire, il y a quelque chose à gagner à le lire, même après Voltaire. L'abbé n'est plus ici égaré par l'ignorance des faits : il s'agit d'événements dont il a été témoin , de personnages qu'il a connus, d'une époque qu'il a travei^ée presque tout entière; car Louis XIV n'avait que vingt ans l'année où l'abbé naissait.

L'abbé Sabatier de Castres, pour avoir prétendu que les Annales politiques donnèrent à Voltaire l'idée du Siècle de Louis XI V^ se fit relever vertement. Il est très-vrai que, si Voltaire ne connut pas les Annales avant d'avoir écrit son livre, ce ne fut pas par sa faute; car il fit tout ce qu'il put pour avoir communication du manuscrit de l'abbé, et il ne parait pas y avoir réussi. Mais rien ne prouve que ce soit l'ouvrage de l'abbé qui ail suggéré à Voltaire l'idée du sien. S'il en était ainsi, les deux ouvrages étant inspirés par un

esprit toul à fait opposé, Vun aurait amené Tautre comme une attaque amène une riposte et un réquisitoire une défense. L*abbé requiert contre Louis XIY» et Voltaire répond, comme Scipion : a Montons au Capitole I » Aussi les deux ouvrages se complètent-ils Tun Vautre; Tun est la face de la médaille comme l'autre en est le revers.

L*abbé commence par une description des frontières de la France en 1735. La statistique de la France Tamène à donner celle du clergé, et la statistique du clergé à émettre ses idées de réforme sur le clergé. De la réforme du clergé, il passe à celle de la noblesse; de la réforme de la noblesse à celle de la magistrature-, puis il entre brusquement dans des considérations économiques sur le commerce, les finances, la marine. Après quoi, il dit son mot sur la réforme de Véducation, sur la manière de perfectionner TAcadémie française» et, laissant là tout à coup académies et conférences » il se lance dans la politique internationale, expose les articles fondamentaux de la diète euro* péenne, et, quand il croit en avoir assez dit là-dessus, il écrit subitement ce bref alinéa :

« Les changerftents des mœurs d'une nation viennent « de plusieurs causes :

« Premièrement,... » et ainsi de suite Jusqu'à irenithnement.

Cela fait, il arrive enfin à son sujet, c'est-à-dire l'histoire de France, par années, à partir de 1658. Ce voyage capricieux du bon abbé sur ses terres favorites n'occupe guère moins des cent premières pages du premier volume de ses Annales.

Tout ce que l'on peut y trouver de digne de remarque, ce sont quelques-unes des causes auxquelles il attribue le changement des mœurs de la nation, et quelques-unes des réflexions que ces mœurs lui suggèrent. Avant 1660, nous dit-il, il y avait fort peu de carrosses dans Paris, à peine cent, pour les plus grandes dames. Et comme la ville n avait guère d'autre pavé que ses boues, les hommes allaient à

cheval et en bottes. Mais vers ce temps furent inventés les carrosses à vitres, et ils furent rapidement perfectionnés : de là diminution d*exercice chez les riches ; de là, vapeurs, migraine, etc.

Les gentilshommes portent Tépée; c'est, chez eux, tradition et marque de leur noblesse ; les bourgeois la portent aussi pour faire comme les gentilshommes, et ainsi il arrive que tous vont parla ville armés en guerre. C'est uneAnode aussi gênante que ridicule, dit l'abbé, et un reste de barbarie. On va en visite avec une épée : pourquoi pas aussi avec un mousqueton? Espérons que Tépée s'en ira avec les bottines à éperons. On ne devrait permettre de la porter qu'aux voyageurs, qui peuvent avoir besoin de se défendre. On pourra la remplacer pour les nobles par une petite fleur de soie blanche brodée et appliquée à Thabit.

Deux autres sujets d'invectives pour l'abbé sont la passion du jeu, qui, de la cour, où l'exemple de Mazarin l'avait fait naître, s'était répandue sur la France entière, et le goût ignoble du cabaret. Heureusement, dit-il , ces débauches (celles du cabaret) sont bien diminuées depuis que les plus sensés ont pris la coutume de manger les uns chez les autres, a et de ne se piquer plus sottement à qui boirait un seau de « vin comme un éléphant. )>

Avant de commencer son récit, il a quelques lignes remarquables sur l'éducation de Louis XIV : « Pour garder long- <c temps l'administration du royaume, la reine mère et Mac( zarin n'avaient rien de mieux à faire que de laisser le roi « s'amuser et s'occuper tout le jour des plaisirs de son âge ; « ainsi il s'éloignait de lui-même, autant qu'ils pouvaient « le désirer, de toute sorte d'application aux affaires du ^ gouvernement. Dans cette situation, il n'est pas étonnant <c qu'il craignit le travail et la peine que donne une atten- << tion suivie; ainsi, il avait vingt ans, qu'il ne songeait en- ^ core qu'à des ballets, à des mascarades, à des tournois, à «c des comédies, à des chasses, à jouer aux cartes ou aux dés, «i et surtout à de petites intrigues d'amour. » Les efiets de

celte déplorable éducation, que Tabbé décrit avec beaucoup de vérité, furent» il est vrai, alténués en partie par la grande justesse d*esprit naturelle à Louis XIY et que Tabbé recoDnalt : » Il y avait, dit-il, des esprits plus pénétrants, plus a vifs, plus étendus que celui du roi; il n'y en avait point « qui eussent plus de justesse. » Mais il faut convenir que Tabbé a raison de se demander s*il n*y avait pas une meilleure éducation à donner à Tcnfant qui devait dire, à peine devenu homme : « L*État, c*est moi. »

Nous arrivons enfin à cette année 1658, où Tabbé vint au monde, où Louis XIY eut vingt ans, et où commencent les Annales. Sans suivre Tabbé d*année en année, nous nous contenterons de relever et d'apprécier ce qui nous paraîtra digne de remarque.

L*anuée 1658 est marquée par deux événements impo^ . tants, la bataille des Dunes et la mort de Cromwell. Le premier de ces deux événements fait comparaître Condé devant l'abbé; et ce personnage orgueilleux et brouillon, qui eut tant de peine à devenir un homme raisonnable et un sujet utile, est jugé par l'abbé comme il le mérite. Condé avait une cour; ses courtisans faisaient auprès de lui ce que leurs pareils font partout : ils flattaient et demandaient. Condé, qui ne disposait pas de grand'chose, demandait pour eux au ministre; le ministre ne pouvait toujours donner; de là mécontentement de Condé, qui faisait la guerre à son pays pour satisfaire ses domestiques. Que voulait-il, en effet? La régence, au préjudice de la reine mère? Cette prétention eût été injuste et ridicule. L'abbé ne se doute pas que Condé a eu la criminelle folie de porter un instant ses visées plus haut encore ; mais il entrevoit clairement ce fait, qui est Texplicalion de la conduite de Condé, pendant la plus grande pa^ tie de sa carrière, c'est à savoir que Condé aimait sa maison et son orgueil plus que son pays. Bussy-Rabutin, médisant personnage, termine un portrait de Turenne par ce trait : « Il n'aimait que deux choses, sa maison et les louanges. » Ce jugement qui, appliqué à Turenne, est peut-être une

calomnie, appliqué à Condé, De serait que l'exacte vérité. Chose singulière ! L'homme au nom duquel est attachée la gloire si populaire de Rocroi, est, en réalité, le dernier des Barons féodaux. C'est ce que l'histoire, que l'on trompe souvent, n'a peut-être pas assez aperçu j elle a trop vu Condé sur ce Thabor, où le fait apparaître, transfiguré, le génie de Bossuet.

Dans ses Observaiityiis sur le ministère génh^al^ Tabbé a donné son avis sur la révolution d'Angleterre. Au temps où il écrivait, on était déjà loin de cette ignorance des hommes et des choses dé TAi^gleterrç, qui a pu faire dire très-juste^ ment à.un grand historien, lord Macaulay, « que la France « du dix-septième siècle en savait aussi long sur les affaires « de sa voisine que sur ce qui se passait à Constantînople ; » ignorance qui explique les étrange^ jugements portés en France par de grands esprits, sur les événements dont l'Angleterre avait été le théâtre^ depuis le milieu du siècle. L'abbé, qui, pour ne pas paraître hardi, conclut en disant que tout le monde eut tort, et les rebelles et le roi, reconnaît cependant que u selon les règles établies dans le « royaume, le roi avait le premier tort; il ne devait point « exiger d'impôt sur la seule autorité de son conseil parti- « culier. » Pourquoi l'abbé, qui comprend si bien que le roi fut l'agresseur, ne rend-il pas plus de justice àHampden ? « Hampden, dit-il, fut le premier gentilhomme opiniâtre ^ qui, pour ne pas payer un demi-marc d'argent, résista ^ ouvertemeïit aux commis du roi. » Comment ne voit-il pas qu'avec ses vingt schellings, comme l'a dit un brillant • écrivain, Hampden défendait la cause du monde civilisé? Et, chose singulière! l'abbé, sans s'en douter, passe à côté d'un de ses héros. S'il connaissait Hampden, il trouverait en lui un vrai grand homme, un homme, comme le dit éloquemxnent lord Macaulay, qui ne chercha pas plus la grandeur qu'il ne l'évita, et rencontra la gloire, uniquement parce qu elle se trouvait sur le chemin du devoir. Mais s'il se trompe sur Hampden, l'abbé se trompe encore plus sur .

— ai* —

Cromvell. En vertu de la théorie que nous connaissons, rromwell, que Tabbé consent à trouver un bon officier, est mis à côté de César, au rang des « scélérats célèbres, d L'arrêt est dur. « Cromwell, dit Thistorien anglais que nous venons de citer, supporta, sans en être enivré, le pouvoir absolu et la prospérité. Il posséda à un degré éminent cette mAle vigueur, cette santé de Vintclligence qui caractérise la plupart des grands hommes de l'Angleterre. Céiait un cmr haut y intrépide, honnête, un cœur anglais. » Peut-être pou^ rait-on trouver dans ce jugement enthousiaste, que cequil y eut de plus grand dans Cromwell, aux yeux de son historien, c'est qu'il était Anglais; mais sans discuter contre le patriotisme de l'éloquent écrivain , il est bon de montrer comment est jugé, par le premier historien de son pays, l'homme que l'abbé appelle un scilèrat.

En 1661, meurt Mazarin. L'abbé le compare à Richelieu, mais il n'a d'enthousiasme ni pour l'un ni pour l'autre. Il ne peut pardonner à Richelieu, quia fondé une académie, de n'avoir pas fondé une académie politique. Cette faute capitale est, pour l'abbé, un motif de condamnation sans appel. Le Testament politique lui parait une œuvre superficielle, et il classe dédaigneusement Richelieu parmi les politiques sans consistance qui ne sont que des discoureurs^ les bons politiques étant les démontreurs. Quant à Mazarin, voici un fragment de l'oraison funèbre que lui fait l'abbé : « Mazarin surpassa de plus de moitié son prédécesseur en « richesses, et laissa à ses héritiers plus du Siouble dere- « venu que n'avaient les héritiers de Richelieu. II vendait « toutes les grâces qu'il pouvait vendre, et accumulait bé- (c néfices sur bénéfices, dons sur dons, gouvernement sar « gouvernement, argent sur argent, pierreries sur pierre- « ries. 11 avait même en or huit millions de livres dans le « château de Vincennes dont il était gouverneur. Le roi « s'en saisit après sa mort, et je ne doute pas que ce ne fût « avec justice par rapport à leur origine. »

£n 1662, grande famine et magnifique carrousel donné

par le roi : l'abbé rapproche à dessein ces deux faits, et le rapprochement n'a guère besoin de commentaire. « Il semble « qu'il sied mal de donner des fêtes lorsqu'on voit dans les (c rues et sur les' chemins des malheureux mourir de fai- « blesse, faute d'un morceau dé pain. » Les famines préoccupent beaucoup Tabbé : il en a vu quatre en soixante;quatre ans, et affirme que chacune d'elles a coûté à l'État plus de deux cent mille personnes. Il se demande, à ce propos, pourquoi l'on ne ferait point des greniers d'abondance. Il a mangé du pain fait avec de la farine conservée à Metz depuis le siège de 1553, et ce pain était bon. La surface de cette farine s'était changée en une croûte qu'il fallut briser à coups de hache; mais le reste du blé, préservé par cette croûte du contact de l'air, était parfaitement sain. L'expé* rience a démontré combien cette idée était judicieuse, et cette préoccupation constante du bien public fait vénérer le digne homme au milieu de toutes ses erreurs qui font sourire. ^

La guerre de 1667 est qualifiée par l'abbé de guerre malheureuse, parce qu'elle donna au roi le goût des entreprises injustes. Il eût été à désirer que la triple alliance fût conclue un an plus tût, au moment où le roi faisait ses préparatifs. C'est parler certainement en homme sage, si Ton songe aur désastreuses conséquences que les premiers et faciles succès de Louis XIV eurent pour la France. Ne rencontrer de barrière ni au dedans ni au dehors, c'était trop. La France en fit la cruelle expérience.

A )a construction de Versailles, véritable caprice de souverain absolu, l'abbé oppose les bienfaits solides et obscurs de l'administration de Colbert, qui aurait tant fait pour la France, s'il eût été le maître, ou si seulement Louvois n'eût pas été là. Paris repavé, le guet à pied et à cheval augmenté, la chasse faite aux filous, des tombereaux établis pour enlever les boues, voilà de ces services que Tabbé ne passe pas sous silence et qui éclipsent, à ses yeux, les fastueuses inutilités de Louis XIV.

L*abbé, comme on peut le penser, se donne carrière sur la guerre de Hollande» et il a beau jeu ; car si jamais entre* pri^e fut déplorable, c*est bien celle-là. Chaque année, après les upératioDs militaires, toujours glorieuses, il ne manque pas d'exposer les opérations financières, toujours désastreu^e^i. A la fin de 1674, il dit : « On ne Tii cette année u aucun règlement, aucun établissement pour Futilité puce bliquc ; toute l'attention du conseil et toutes les finances M ne regardaient que la guerre; » et il mentionne une multitude d'offices que le roi créa par besoin d*argent, ainsi qu'un million de rentes sur la ville, expédient facile et dont un devait tant abuser. Eu 1675, nul règlement, nul élablissement dans rintéret public, mais en revanche, un impôt sur le papier timbré qui cause une révolte à Rennes et à Bordeaux, et une charge de deux nouveaux millions de rente imposée à l'Ëtat. Puis ces quelques paroles pour clore le récit des événements de Tannée : a Je ne disconviens pas u que le roi n'ait eu du plaisir à se venger des deux mé- « dailles hollandaises, mais on ne disconviendra pas que ft les Français achetèrent bien cher ce plaisir du roi. » A la fin de 1676 : nul règlement, nul établissement, nulle amélioration pour rintérieur du royaume, où il y a cependant tant à faire. En 1677, nouveaux impôts et nouvelles rentes; si u nul règlement nouveau sur aucune des parties du gou- <( vernement. Les ministres ne pensaient qu à la guerre. » En 1678, bilan de la guerre de Hollande, que Tabbé établit ainsi qu'il suit : A F article des pertes : deux cents millions de dettes, quatre-vingt mille hommes et la réputation de bon roi et de bon voisin ; à l'article des profits : des pays qui ne valent pas vingt millions une fois payés. Mais, dit l'abbé, Louvois, jaloux de Colbert, voulait s'enrichir et. être principal minisire; et pour cela il lui fallait la guerre; peu lui importaient et la réputation du roi et l'intérêt des peuples. On pourrait contester quelques-uns des chiffres du bilan; mais on ne peut contester et on ne saurait trop flétrir les misérables mobiles qui poussèrent roi et ministre à oette

guerre fianglante. L'^bé n'a qu^ trop raison^ Il va cepeadant quelquefois bien loin ; car il n*est pas jusqu'aux me*sures prises par Louis XIY dans un but incontestable d'uti* lité publique, où il ne trouve à blâmer; quand la fin est bonne, les moyens sont mauvais. C'est ainsi qu'il voit dans l'établissement des Invalides plus d'ostentation que de solidité : il en coûtera, dit-il , à l'État , trois cents livres par honmdes, tandis que si l'on s'était contenté, sans élever à grands frais une bâtisse magnifique, de leur donner à chacun cent livres pour aller vivre dans leur campagne, ils auraient été beaucoup plus heureux et on aurait pu en secourir trois fois plus.

Qui oserait dire que l'abbé a tort? Et cependant il faut convenir qu'avec un pareil système, il n'y a plus de place sur la terre pour un seul monument de l'art; ce qui serait bien aussi un malheur. Ni le Parthénon, ni Saint-Pierre de Rome^ ni Notre-Dame de Paris, n'étaient des constructions nâessaires. Rien n'était plus facile que de faire des temples plus économiques ; mais nous trouvons aujourd'hui qu'il serait dommage que ces fastueuses bâtisses n'eussent point été élevées, parce qu'elles sont l'éternel témoignage du génie humain. Il en est de même de tout monument qui perpétue, à travers les âges, le souvenir d'une époque; et le siècle de Louis XIY n'en a pas laissé de plus magnifiques que les Invalides, après Versailles. Superflu! dit l'abbé avec toute l'école utilitaire. Sans aucun doute; mais un tel superflu n'est-il pas un peu nécessaire? Et quelle est la nation bien née qui consentirait à s'en passer?

Un autre exemple frappant de parti pris est la mauvaise humeur que lui cause l'établissement d'un port militaire à Rochefort. On dépensa vingt millions pour faire un port très-mal placé, très-malsain, et (ce qui prouve avec quelle légèreté il prenait ses informations) où les vaisseaux se pourrissent promptement. Il aurait mieux valu agrandir Brest ou placer le nouvel éiablissemenl à La Uougue. Ne semblerait-il pas, d'après ce dernier trait, que l'abbé fût jaloux,

pour la Normandie, de la préférence accordée à l'Aunis? Quoi qu'il en soit, rien de ce qu*il dit de Rochefort, sauf 80d insalubrité, n'est exact.

Turenne, que Tabbé rencontre dans la guerre de Hollande et dont il raconte la mort en 1675, n*échappe pas plus que Condé à la sévérité de ses jugements. Il serait un grand homme s*il n*avait pas pris part à la guerre civile. « Ce sera « toujours à mes yeux, dit Tabbé, une horrible tache dans a la vie de M. de Turenne, d*avoir suivi seulement un an « ou deux le parti des perturbateurs du repos public, et (t d* avoir servi contre sa patrie sous les cbefiB des séditieux « qui armèrent les Français contre les Français. » Ne seraitil pas juste d'admettre en faveur de Turenne des circonstances atténuantes? Son erreur fut courte, et de celles, par conséquent, qu'on doit pardonner. Turenne ne persévéra pas; et cette prompte résipiscence fut une victoire de son bon sens et de son patriotisme sur ses préjugés de caste gui ne saurait être trop louée. Sa conduite fut, depuis, toujours réglée par un grand sens, et ses talents militaires rélevèrent au-dessus de tous les hommes de guerre de son temps. Chose rare ! la mémoire de Turenne porte, sans trop fléchir, le poids, si écrasant pour d'autres, de Toraison funèbre; et l'on ne trouve pas une disproportion trop grande entre les hyperboles de Fléchier et la simple vérité. Il faut être un vrai grand homme pour jouir d'un pareil privilège.

Il n'en est pas de même, il s'en faut, de Letellier, dont l'abbé nous trace un portrait qu'il est assez piquant de rapprocher de Toraison de Bossuet. « C'était, dit l'abbé, un « très- fin et très -habile courtisan, et le plus adroit flal- « leur qui eût depuis longtemps paru à la cour. » Il avait deux grands moyens pour se pousser : l'un était de répéter sans cesse au roi qu'il était Thomme le plus sage, le plus habile et le plus capable du monde (à quoi Louis XIV se prétait Irès-volonliers); l'autre, de détruire finement, doucement, et lentement dans l'esprit du maître, tous ceux dont il voyait poindre la faveur ; il appelait cela « abattre les

arbres adroite et à gauche sur soû chemin. » Il restait ordinairement après le conseil quelques minutes seul avec le roi, et ce sont ces quelques moments qu*il employait si bien à faire le Tide autour de lui. Un jour le roi lui parlait avantageusement de Harlay, et disait qu'il ferait un bon chancelier. Letellier tomba d*accord de tous ses^ mérites » mais ajouta ce petit mot : « Je craindrais que la cire ne devint pas molle entre ses mains. » Louis XIV, très-frappé de celle considération, cessa de penser à Harlay. La Fontaine a connu Letellier : c'est le renard de cour. C'était l'avis du spirituel Grammonty qui le comparait à une fouine ; renard ou fouine, c^est tout un. Il le voyait un jour sortir du cabinet du roi avec un certain air de conlenlemeut : « Il me semble, dil- « il, que je vois sortir une fouine qui vient d'égorger une « demi-douzaine de pigeons dans un colombier, et qui sort « en se léchant les barbes. » Il est dommage que ce soit devant les restes d'un tel personnage que Bossuet, offrant cette vie comme exemple de la vertu récompensée par la fortune, ait dit de sa voix, si grave : Posside sapientiam , acquire prudentiam ; arripe illam, et exaliabit ie^ etc. Quelle sagesse et quelle prudence !

L'abbé rend justice à Golberl, comme à Letellier >« Cette « même année, dit-il (1683), vit mourir Colbert... U n*a « point été remplacé depuis; car ceux qui sont venus à sa « place n'ont pas fait le quart des travaux, des règlements « et des établissements qu*il fit sous son ministère. Plût à « Dieu qu'il eût eu à gouverner TÉtat sous un roi pacifique « et pacificateur ! il aurait fait quatre fois plus de bons et « beaux établissements. » Bien justes regrets , et que la postérité partage; car Colbert fut vraiment l'auteur de tout ce qui se fit de meilleur et de plus grand dans ce règne, dont la direction lui échappa sitôt pour le malheur de la

France.

L'abbé ne lîdsse passer aucune année sans mentionner impitoyablement tout ce que cette année apporta à la France d'impôts, d'édits bursaux, d'emprunts et de désastres; il

semble que ce soit uniquement dans ce but qu*il écrit ses Annales et qu*il ait reçu ou se soit attribué la mission de témoigner contre le grand roi. Ceci dit une fois pour toutes, nous renonçons à le suivre dans cette triste et monotODe énumératiou.

A travers tous ces malheurs, l'abbé arrive enfin à l'année 1715, et là, son réquisitoire fini, il donne ses conclusions; on les devine déjà.

a De 1667 à 1715, dit-il, il y a eu vingt-neuf années de guerre et dix-neuf de paix ; ainsi il en a coûté à la France onze cent soixante mille hommes, sans les officiers, et cinquante millions de livres par an à cinquante livres le marc pour la dépense extraordinaire de la guerre; c'est quatorze cent cinquante millions de livres. » Mais ce ne sont pas là les seuls méfaits de Louis XIY ; le comparant à Henri lY, pour le montrer sous tous les points non-seulement inférieur à son aïeul, mais l'opposé de ce que son aïeul avait été, l'abbé pousse la hardiesse jusqu'à écrire ces lignes : « Enlever de force la femme cTun de ses sujets ^ F entretenir publiquement^ vouloir donner, contre les lois de TÉtat, aux enfants qui viennent de ce commerce scandaleux un droit de succédera la couronne, qu'ils ne peuvent jamais avoir par les lois anciennes de l'État, etc. , n'est-ce pas conmiettre une grande injustice?» L'honnête abbé écrivait ces lignes sous LouisXY; mais il ne poussa pas la hardiesse, ou plutôt la folie, jusqu'à les faire imprimer ; tout ce qui est en italique ne se trouve que dans le manuscrit de Caen.

Sur les conseils, il n'a plus, au moment où il écrit ses Annales^ l'avis qu'il avait en 1718. Il avoue que leur institution fut une faute et que les affaires en souffrirent; toutefois il persiste à croire qu'il eût été bon d'avoir un conseil consultatif attaché à chaque ministre.

A propos du retour du jeune Louis XV à Paris, Tabbé fait savoir qu'il trouve bon que les souverains habitent à quelque distance de leur capitale. D'abord, moins le peuple voit le roi et plus il est disposé à lui obéir; et à cette raison, il

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en ajoute deux autres, des plus singulières : Tune, c'est qu'il est excellent pour la santé des ministres qu'ils soient obligés d* aller sans cesse à Versailles et d'en revenir; l'autre, encore plus naïve, c'est que « la chasse est nécessaire à la santé de « nos rois^ qui sont plus longtemps enfants que les autres K hommes. » On ne jugea pas à propos de laisser cette remarque dans l'édition de 1767.

n publie, dans son entier, le fameux compte rendu de Desmarets, et le fait suivre de cette réflexion :

« Que des poètes, des orateurs, des historiens pauvres et « sujets de Louis XTV le proposent, durant son règne^ à la « postérité comme un modèle de roi parfait, cela est très- « naturel; mais qu'on lise après sa mort ceM.émoire de feu « M. Desmarels, et l'on jugera alors si les bienfaits qu'il a « procurésàses sujets durant soixante-douze ans de règne t surpassent de beaucoup les maux qu'il leur a causés. On « jugera si ces peuples avaient grand sujet de le regretter, « et par conséquent si c'est un modèle de roi parfait. »

La mort du czar Pierre en 1725 et un prétendu testament de l'empereur chinois Cam-hi lui sont une occasion de parallèle entre les deux souverains, et sa comparaison, il n'est pas besoin de le dire, est toute à l'avantage du Chinois. La Qiine (une Chine imaginaire] fut une des passions du dixhuitième siècle. Les philosophes imaginèrent des Chinois doux, sages, pacifiques, tolérants, un vrai peuple de philosophes, et se mirent à en raffoler. Notre siècle, qui connaît les vrais Chinois et qui les trouve peu confornjes à ce modèle idéal, les aime beaucoup moins. Quoi qu'il en soit, l'abbé crut devoir un hommage àla mémoire del'empereur Cam-hi. Le moyen de refuser son admiration à un monarque qui se félicite d'avoir employé des sommes immenses durant son règne à faire de nouveaux canaux, de nouvelles digues, de nouveaux chemins pavés? Il usait d'épargnes sur ses plaisirs, dit Tabbé, qui en parle en homme très-bien informé, ce pour pouvoir être magnifique dans ce qui devait procurer a des commodités à ses sujets; voilà du grand, voilà du

« vrai grand!... Cela prouve que les princes de la Chine « sont mieux élevés que les princes d'Europe. »

L*abbé, comme on peut s*7 allendre» se préoccupe du progrès de la vaccine. Il mentionne un rapport fait par un doclcur anglais, et constatant que sur cent quarantetrois personnes inoculées à Londres, il n*en est mort que trois : tandis que la proportion des personnes non inoculées et mourant de la petite vérole était, à Paris, d'oa ' cinquième.

Un prix proposé par le parlement anglaisa qui trouverait le moyen de déterminer la longitude en mer, lui fait dire que les Anglais sont encore plus sensés et plus habiles politiques que nous. Ses bonnes dispositions pour les Anglais vont singulièrement loin : sait-on ce qull pense du système de gouvernement de Walpole ? Qu'il est très-^implà et trèsbien imaginéy et qu'il procure au premier ministre le moyoi de faire entendre raison à la nation, et de gouverner les Anglais suivant leurs véritables intérêts et suivant les plus grands intérêts du roi. L'indulgence est bien grande chez un homme aussi ami de la morale que l'abbé.

En 1730, le jeune Louis XV eut vingt ans. L'abbé se permet à ce sujet la remarque suivante : Le roi n'a que de Véloi" « gnement pour rapplication aux affaires publiques; ainsi « il passe la plus grande partie de la Journée à la chasse, à « table et au jeu ; heureusement pour lui et pour nous^ il a « pris confiance entière au cardinal de Fleury, etc.. »

Ce jugement, si tristement vrai et si modéré, se trouve dans le manuscrit de Caen et fut, bien entendu, supprimé dans les éditions imprimées.

S'étonnant toujours qu'on n'ait pas fait l'impossible, il se demande, en 1733, année de la mort de l'électeur-roi Auguste, pourquoi il n'a pas changé une constitution aussi absurde que la constitution de Pologne. Il était si facile d'apprendre la bonne politique aux Polonais, en leur donnant des professeurs, des conférences et des académies politiques! Il ne soupçonne pas que le roi de Pologne était un person-

nage en réalité moins puissant dans son royaume que le dernier des nooces.

Vers la fin de son liTre se trouve ce curieux passage : « Le cardinal de Fkury, dit-il en décembre 1738, quoique « d'humeur Irès-pacifique, a toujours regardé Tunion euff ropéenne comme impossible à former; ainsi, il n'a pas lu « mon ouvrage!,,. » Ce désespoir et cette conviction qu'il suffisait de lire le fameux traité pour croire possible la paix perpétuelle, sont vraiment comiques.

Les Annales sont closes par un nouveau parallèle de Henri IV et Louis XIV, qui se termine par ces mots :

Et nunc^ reges^ intelligiteierudimini^ quijudicatis terram.

Paradis aux bienfaisaqts.

« n n'ose pas, s'écrie Voltaire qui ne lui pard<mne point d'avoir tant médit de Louis XIV^ il n*ose pas dire : « Paradis aux médisants. »

Comment l'abbé, qui s'occupait de tout et écrivait sur tout, n'aurail-il point été amené à dire quelque chose sur les deux hommes qui firent tant de bruit en Europe au commencement du dix-huitième siècle, Charles XII et Pierre le Grand ? Il écrivit sur tous deux de longues réflexions, nouvelle contre-partie des brillantes et louangeuses histoires de Voltaire. C'est même le Charles XII de Voltaire qui lui donna l'idée de ces réflexions. L'abbé avoue l'avoir lu avec beaucoup de plaisir, mais il ne laisse pas de montrer qu'il n'en est pas complètement satisfait, et il en donne d'excellentes raisons.

Il fallait, dit-il, commencer par mettre Charles XII au collège, à six ans, comme le jeune Oyrus; une bonne éducation eût tout changé; mais une mauvaise gâta tout. Cette part faite à la monomanie (il faut bien que l'abbé la fasse partout), il ne dit plus rien que de très-sensé et de très-juste. C'est (en assez mauvais style, il est vrai) tout ce que dira plus tard Montesquieu. Montesquieu dira : « Il ne se réglait point sur la disposition actuelle des choses, mais sur un

certain modèle qu'il avait pris : encore le suivit-il trèsmal. )) L*al)bé le montre possédé d'une idée fixe et absurde, qui était d*imiter César, Alexandre et les deux Gustave.

Montesquieu dira : « Il n'était point Alexandre, mais il « aurait été le meilleur solilat d'Alexandre, n L'abbé troa?e que Charles XII avait la bravoure d'un grenadier ^ non edb d'un général.

L'abbé trouve que les entreprises de Charles XII étaient folles et démesurées, et Montesquieu dira : « Charles se croyait le maître du monde dans les déserts de la Pologne « 011 il errait, et où la Suède était comme répandue, pen- « dant que son principal ennemi se fortifiait contre lui, le Il serrait, s'établissait sur la Baltique, détruisait ou prenait « la Livonie. La Suède ressemblait à un fleuve dont on coupe les eaux dans sa source, pendant qu'on les détoor- « nait dans son cours, d

L'abbé voit avec raison dans l'orgueil et l'opiniâtreté de Charles XII la preuve d'un manque d'étendue dans l'esprit; et c'est enfin avec non moins de justesse qu'il dit, en pensant au Charles XII de Voltaire : n Nos historiens ne songent «guère qu'à plaire. » C'est dans ce livre surtout que Voltaire n'est que « joli » . Son histoire de Charles Xn est charmante; mais est-ce là le plus bel éloge qu'on puisse faire d'une histoire ? ce serait traiter l'histoire comme un roman. L'auteur de Charles XII, dit Montesquieu, manque quelquefois de sens; et c'est aussi ce que pense l'abbé de Saint-Pierre. Or ne serait-ce pas surtout en intéressant trop à un héros « étonnant, toujours dans le prodige, » c'est4dire n'ayant presque jamais le sens commun? Bref, il est difficile de voir dans l'histoire de Charles XII autre chose qu'une œuvre purement littéraire, un modèle de récit, et d'en emporter autre chose qu'une impression littéraii-e. Or l'histoire se propose un but plus élevé que celui-là, et ce n'est pas une impression de cette sorte que laisse dans les âmes la lecture d'un Thucydide ou d'un Tacite.

L'abbé n'est pas aussi heureux avec Pierre le Grand, et

a monomanie lient trop de place dans le jugement qu'il en >orte. N*imagine-t-il pas de dire qu'il aurait dû faire nomner les officiers des sLrélitz au scrutin, demander des observations et des mémoires politiques aux boyards ou fils de tigyards qui auraient voyagé en Europe, et enfin rester tranimlle'chez lui pour empêcher les révoltes par sa seule présence» au lieu de s'en aller courir l'Europe et « charpenter Bt Amsterdam ? » Bref, dit-il, il prit.à gauche. Et cependant, malgré tout cela, l'abbé reconnaît la grandeur de Pierre, retendue de son intelligence, l'énergie de sa volonté. Gomment ne voit-il pas que cette intelligence et cette volonté n'éclatèrent jamais mieux que dans cet apprentissage étrange, l'un des titres de gloire les plus originaux et les plus incontestables que jamais souverain ait acquis?

En somme, ainsi que nous le disions au commencement de ce chapitre, l'abbé fut un systématique; comme tous les systématiques, voyant mieux que personne certaines choses, celles qui se rattachaient à ses idées fixes, aveugle ou myope sur tout le reste. Cette espèce d'hommes est la moins ca-^ pable de porter des jugements sains en histoire. C'est la fable si rebattue de Procuste, qui voulait que tout le monde fût de la grandeur de son lit. Procuste était un scélérat, mais il était aussi un systématique, et l'abbé de Saint-Pierre (il en eût frémi!) est de sa famille. Que devient l'histoire en passant par l'étamine de ces esprits faussés et rigoureux ? L*abbé nous l'apprend par son exemple. Le meilleur des hommes devient un juge prévenu, intolérant, inique même, et sa passion pour tout ce qui est sensé, pratique, positif, lui fait commettre mille erreurs. Heureux quand ses erreurs ne méritent pas un nom moins respectueux I

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