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fflâîs il sorpril «D jour beancoop Tabbê^ d il y quoi, en lui disant qu'il préféraûl Terril de son aan. 11. de TréYiUe, à ed ai de M. Pascal, el que M. Pascal n^'etaîl qv'aa « ramasseur de coquilles. « Ueipresâon est ctfange, et, a«tant qu on, peut la compraidrey bien m^risiDte.
Par Fontenelle, Tabbé connut le P. Halebraodie, aloie dans tout Téclat de sa réputation. Il aTait fût paraître eo 1683 ses Méditations, et il rompait des buHcs avec l'agressif Arnaulil, à propos de la nature et de la gràee. «Quoique l'abbé nous dise qu'il allait le Toir « pour lui faire des objeclions, » il ne fit guère auprès de lui que s'affermir dans son cartésianisme. Fonlenelle nous apprend qu'il était difficile de voir le P. Maiebrancbe et de n être pas de son avis. « Un assez grand nombre de gens de mérite, dit-il « dans sou Bloge de AlaleùrancA^ j se rassemblaient autour € de lui. Ils étaient la plupart ses disciples et ses. amis en « même lemps, et Ton ne pouvait guère être l'un sans Tau- € tre. 11 eût été difficile d'élre en liaison .particulière avec € un homme toujours pleio d'un système qu'on eut rejeté; « el si Ton recevait le système, il n'était pas possible qu'où « ne goûtât iafinimeul le caractère de l'auteur, qui n'était, « pour ainsi dire, que le système vivant. » L*abbé resta fidèle aux leçons de son illustre maître, bien qu'il se piquât plus tard, avec un certain air qui ressemble presque à du dédain, de ne plus admirer ses ouvrages.
Enfin, il dut encore à Fonlenelle, mais un peu plus lard, d'être reçu chez madame de Lambert. C'est précisément en 1686 que madame de Lambert, dont le mari commandait la place de Luxembourg, devint veuve el se fixa à Paris ; el quand elle eut gagné les longs el cruels procès qui suivirent la mort de son mari, « libre enfin, dit Fonlenelle, el € maîtresse d'un bien assez considérable qu'elle avait pres- « que conquis, elle établit dans Paris une maison où il était « honorable d'être reçu. C'était la seule, à un petit nombre «d'exceptions près, qui se fût préservée de la maladie « épidémique du jeu ; la seule où Ton se trouvât pour se
« parler raisonqablement les uds aux autres , et même « a?ec esprit , selon roccasion. » Le salon de madame de Lambert devint bientôt Tantichambre de TAcadémie. Un personnage qui devint précisément chez elle Tun des amis de Tabbé de Saint-Pierre, le marquis d* Argenson , nous dit c nettement ' : « On n*était guère reçu h 1* Académie que « Ton ne fût présenté chez elle et par elle. Il est certain « qu'elle a bien fait la moitié de nos académiciens actuels.» Une fois admis dans une pareille maison , où Ton respirait comme une odeur d^académie, et assuré des bonnes grâces de la toute-puissante marquise, comment un homme qui s'occupait de belles-lettres n*aurait-il pas senti pousser en lui Tambition d*étre académicien? C*est ce qui arriva bientôt à Tabbé, et les circonstances le favorisèrent.
Ces circonstances sont la querelle des anciens et des modernes, qui éclala juste au moment où Tabbé arrivait à Paris : c'est en janvier 1687, pour célébrer le rétablissement du roi, que Perrault lut à TAcadémie son poëme du Siècle de Louis le Grand. Ce fut le premier coup de canon des modernes, et Von sait qu'il fit tressaillir Boileau, non pas de peur, mais d'indignation. L'année suivante (1688) paraissaient les fameux Parallèles, escortés de l'Essai sur rÉglogue et de la Digression de Fontenelle. Fontenelle qui, malgré son scepticisme, était un moderne décidé, avait déjà préludé au combat par ses Dialogues des morts. La bataille engagée, il accompagnait bravement son général dans la mêlée. Il en fut récompensé : trois ans après, il forçait enfin l'entrée de l'Académie, en dépit des anciens (qui l'avaient repoussé quatre fois), et se donnait le plaisir, dans son discours de réception, de blesser du même coup les deux chefs du parti ennemi, le malin Racine et l'irascible Boileau. Ce triomphe insolent, de la part d'un homme aussi prudent que Fontenelle, montrait assez combien il se sentait fort en face de l'ennemi.
* Mémoires manuscrits de la bibliothèque du Louvre.
L'état de Topinion alors, en matière de littérature , a été trop bien exposé dans un récent et remarquable ouyrage^ pour que Ton ait à revenir sur ce sujet. Contentons^nous de rappeler, ce que l'on est trop porté à oublier, que l'opinion^ dans FAcadémie comme au dehors, était nettement prononcée pour les modernes. C'est du sein de l'Académie, et presque au lendemain de sa formation, c'est de la main de Boisrobert et de Desmarets qu'étaient partis les premiers coups dirigés contre la vénérable antiquité : l'Académie, en corps, resta fidèle à cette tradition. Elle comptait parmi ses membres les plus illustres des anciens, mais ils ne faisaient pas la loi. Comme dans toute assemblée délibérante, il y avait à l'Académie le troupeau et les meneurs; à partir de l'élection de Fontenelle, le troupeau fut mené par les modernes, que j'appellerais volontiers la gauche^ la droite, c'est-a-dire les anciens, fut réduite à une opposition brillante, mais impuissante. Une fois seulement, en 1693, un des leurs entra, mais non sans peine, et à force de mérite : c'était La Bruyère; encore fallut-il que Bossuet se mêlât de son élection. Huel, Fléchier, deux anciens, étaient évéques, comme Bossuet, et tenus à une certaine réserve. Huet cependant défendit les anciens, mais sans esprit et en véritable pédant : de pareils avocats étaient mieux faits pour compromellre leur cause que pour la gagner. La Fontaine aussi était un dévot des anciens; mais la réputation d'un pareil dévot faisait tort aux divinités qu'il adorait. Restaient Racine et Boileau ; mais Racine et Boileau servaient mal la cause qu'ils avaient tant à cœur; ils s'étaient fait trop d'ennemis. Depuis qu'il s'était converti. Racine, j'aime à le croire, n'était plus aussi prompt à décocher Tépigramme; mais Boileau était toujours prêt à brandir la férule, et les citoyens de la république des lettres, à tort ou à raison, entendaient bien n'être plus à l'école. Quant à Fénelon, il formait un parti à
* Histoire de la querelle des Anciens et des modernes^ de noire cher et si regrettable ami M. Rigault»
lui tout seul ; ancien par son goûl exquis et sa parfaite connaissance de l'antiquité , moderne par ses id^ et la iendance un peu chimérique de son esprit, il aurait trouvé de très-bonne foi qu'on avait raison des deux côtés, quand même Tuniversel besoin de plaire, dont il était travaillé, ne lui aurait pas indiqué la même ligne de conduite.
En dehors de cette petite élite, à laquelle on peut joindre encore Segrais, et qui, en 1693, s'augmenta de La Bruyère, TAcadémie était moderne et formait un bataillon compact, sous les ordres de Perrault et de Fontenelle, ses vrais chefs.
Tous deux gens d*esprit et gens du monde, ils avaient pour eux les salons : soyons sûrs qu*on était moderne chez la marquise de Lambert; ils avaient les journaux, c'est-àdire le Mercure de Visé et le journal de Trévoux : le premier accueillit l'élection de La Bruyère par une espèce de haro, et le second ne cessait de faire la guerre à Boileau, pour le punir de prôner sans cesse les Provinciales ; ^W^ avaient enfin jusqu'aux réfugiés, qui, par esprit de libéralisme, se prononçaient contre l'antiquité ; et, chose fort importante, ils n'avaient pas contre eux le roi, qui, pourvu qu'on ne lui nommât ni jansénistes ni libertins, était content et laissait passer.
Aussi la réconciliation de Boileau et de Perrault, en 1694, fut-elle la réconciliation du vaincu et du vainqueur. Perrault restait maître de la place, malgré l'intervention du grand Arnauld; car, en 1695, l'abbé de Saint-Pierre entrait à l'Académie, à la place d'un secrétaire du cabinet du roi nommé Bergeret; et l'abbé n'avait à cet honneur d'autres titres que l'amitié de Fontenelle, la protection de la toutepuissante marquise et sa préférence décidée pour les modernes. U n'avait encore rien publié, et il fut reçu tout à fait de confiance, à titre de grammairien en apparence, à titre de moderne en réalité. L'étoile était contre les anciens et aussi un peu contre l'Académie, qui perdait La Fontaine l'année où elle gagnait l'abbé de Saint-Pierre. Mais quel
lieiireiix temps pour les gens de tettres (|ue tehti où Von dé^ bolait dans la carrière en entrant à TAcadémie !
L'électicHi de Tabbé de Saint-Pierre nous fait comprendre les colères de Boileau, car elle nous montre la docte cotn* pagnie en flagrant délit de vandalisme et ouvrant le Sanctuaire du bon goût à un barbare qui avait fait contre les anciens le serment d^Annibal. Nous reconnaissons là ces « Hurons et ces Topinambous » qui opinaient du bonnet eontre Homère et contre Virgile, et surtout contre le bon sens comme contre un ancien. Au moins le «c vieui lion n mourut-il assez tôt pour ne rien voir imprimé des opinions de son indigne confrère. Tout ce qu'il^ put connaître de l'abbé de Saint-Pierre , outre sa mauvaise réputation èû matière de littérature, ce fut son discours de réception.
Ces quelques pages, les plus soignées, sans contredit, qui soient sorties de la plume féconde de l'abbé de Saint-Pierre, lui coûtèrent quatre heures de travail; et encore trouvait-il que cela était fort honnête. Fontanelle rengageait à retoucher son discours. L*abbé s'y refusa : « Mon discours est médiocre? dit-il, tant mieux. Il m'en ressemblera davantage. D
L'abbé se conforma docilement au programme du temps : éloge des lettres, éloge de l'académicien défunt, M. Bergeret, éloge du chancelier Séguier, éloge de Richelieu, éloge de la France et de sa supériorité dans les lettres, en&n éloge de Louis XIY, tel est ce morceau que l'abbé jugeait bien en le qualifiant de médiocre, et où rien ne se détache sur un fond vulgaire et quelque peu déclamatoire. Une phrase pourtant est digne de remarque. On était alors au fort de la guerre de la ligue d'Augsbourg. Exprimant le désir que les alliés souhaitent bientôt la paix, Tabbé parle ainsi : « Le calme rappellera leur raison égarée, et avec des yeux que Tenvie ne troublera plus, ils verront enfin que cette grande puissance du roi, dont ils ont été si longtemps alarmés, a pour borne» insurmontables cette même sagesse et ces mêmes vertas qui l'ont formée. Heureux de n*avoir pu l'affaiblir, ils ne
la regardcroDi plus que comme la tranquillilé de TEurope et comme T unique asile contre Toppression et les ambitieux. » Ou*est-cc à dire? Louis XIY, le Louis XIY de 1695, donuaut pour bornes à sa puissance sa sagesse et ses vertus? Le persécuteur des protestants et le protecteur de Jacques II oiFrant un asile contre l'oppression et les ambitieux? Que signjlie cette énigme? Ne nous y trompons point, il y a là une critique. C'est ainsi qu'on s*y prenait en 1695 quand on voulait donner un conseil au grand roi. On lui prêtait gravement toutes les vertus qu'il n'avait point, pour lui donner envie de les avoir. Le grand roi, qui n'entrait pas dans celte iinesse, aimait beaucoup mieux croire qu'il les avaity et tout était dit '•
< L*al)l)é fut reçu par M. de La Chapelle, conseiHer du rof, recereur général des linanccs de la Rochelle. Le discours de cet académicien ignore est un modèle assez précieux de solennité, de politesse et d*enthousiasme académique. Qu'on en juge par quelques lignes.
« Je ne sais, dit-il à Tabbé, si déjà on ne vous doit point ici des remercîments; vous y venez consoler une juste douleur, vous l'avez presque dissipée. Ce n*est pas que vous effaciez le souvenir de celui à qui vous succédez; vous n*ôtez pas tout le regret de sa perte, mais vous la réparez. Que dis-je? Vous faites revivre cet illustre mort (M, Bergeret), vous nous le rendez en vous, etc. »
Et un peu plus loin : « On ne vous soupçonne point d*en ignorer Téclat (il s*agit du fauteuil); vous Tavez souhaité avec trop d*empressement pour ne Tavoir pas connu. Mais le témoignage involontaire de votre conscience, qui vous force sans doute à vous avouer à vous-même que vous en êtes digne/ vous a fait craindre les secrets reproches de votre modestie, et vous a obligé de cacher dans Tcloge que vous venez de faire des belles-lettres une partie de cet éclat qui rejaillit sur vous. U vous a été beau de vous taire sur ce sujet, il me serait honteux de n'en point parler, puisque c'est faire votre éloge que de niontrer tout l'honneur accordé à votre mérite. »
M. de La Chapelle regarde TAcadémie comme « le temple de l'immortalité où tous ceux qui y sont reçus trouvent une source de la plus pure et de la plus vénérable gloire,.,, L'Académie a eu pour fondateur un homme dont tous les desseins, dont tous les ouvrages ont été au-dessus de Thomme » et il continue sur ce ton jusqu'au bout, sans faiblir un seul instant. Cliemin faisant, il expose que les académies sont la vraie marque de la grandeur des nations ; que là où il n'y a pas d'aca-
Louis XrV reçut, selon Tusage, le nouvel académicien, sans se douter qu'il voyait, devant lui, le futur eunemi de sa mémoire, le blasphémateur de son nom.
L*abbé était déjà plus qu'un moderne : il était l'un des adeptes silencieux d'une foi nouvelle, née de la querelle même des anciens et des modernes, la foi au progrès. Bossuet avait deviné cet ennemi caché; c'est lui qu'il signalaibdans la magnifique péroraison de son sermon sur Vunité de l'Église^ quand il disait : « Déjà nous ne voyons que trop parmi nous de ces esprits libertins, qui, sans savoir ni la religion, ni ses fondements, ni ses origines, ni sa suite, blasphèment ce qu'ils ignorent, et se corrompent dans ce qu'ils savent... docteurs sans doctrine qui pour toute autorité ont leur hardiesse, et pour toute science leurs décisions précipitées.... Opposons à ces esprits légers et à ce charme trompeur de la nouveauté , la pierre sur laquelle nous sommes fondés , et l'autorité de nos traditions où tous les siècles passés sont renfermés, et l'antiquité qui nous réunit à l'origine des choses. Marchons dans les sentiers de nos pères; mais marchons dans les anciennes moeurs, comme nous voulons marcher dans l'ancienne foi. » Quelles magnifiques paroles ! Mais cet impuissant anathème ne serable-t-il pas être l'oraison funèbre des anciennes mœurs et de l'ancienne foi, quand on songe que, quelques années après, la Providence faisait asseoir à l'Académie française, à côté du grand évêque, le prédécesseur inconnu de Condorcet ? Bossuet et l'abbé de Saint-Pierre furent près de dix ans confrères.
En attendant qu'il pût dire au public ce qu'il rêvait, l'abbé, qui n'était encore rien, qu'académicien, travailla à
demies, il n'y a pas de véritable grandeur; que ce qui fait du siècle d*Aaguste un siècle égal à celui de Louis le Grand, c'est qu'il a eu «une « Académie formée par Auguste, et quelle académie! Quels génies su- « blimes! quels grands personnages la composaient! Dref , n'en dou- < tons plus, et ne craignons plus de le dire, l'Académie est comme le 4 gage et le sceau de l'immortalité assurée au nom français.»
— sa —
devenir quelque chose. Yariguon Tarait devancé. Admis à r Académie des sciences en 1688, il avait tout de suite élé nommé professeur au collège Mazarin. L^abbé^ muni de son titre, se dirigea vers la cour, et plus heureux que P homme ^i court aprèt la fortune^ il n'attendit pas longtemps pour « héberger la capricieuse. » En 1697, deux ans après sa réoepUon à TAcadémie, il écrivait à sa protectrice, madame de Lambert, une lettre où se trouvent les passages suivants :
Versailles, 4 Janyier 1697.
A nuidame la marquiie de Lambert, qui me demandait si je me tmuvais mieiuc de la vie de la cour oii j'avais acheté une charge que de la vie retirée que je menais à Paris,
« rétais bien dans ma cabane de la rue Saint-Jacques, madame, occupé aux sciences ; mais je me trouve encore un peu mieux ainsi dans une vie assez dissipée... Je jouis^ sais agréablement de Paris; je ne Tai pas quitté. Je n*ai fait qu'ajouter les plaisirs de la vie de la cour aux plaisirs que je goûtais à jouir des plaisirs de la ville (sic). J'ai acquis ici plus de santé que je n'en avais dans ma solitude du faubourg Saint-Jacques... Attiré par la curiosité, séduit par l'espérance d'inventer un jour quelque chose d'utile à mon pays, le moyen, quand rieii ne nous arrête, de ne pas nous , laisser aller à étudier trop longtemps de suite et sans assez de relâche? Le moyen de s'empêcher de tomber l'aj^rès-dtner dans des excès d'études d'autant plus à craindre que la ma»* vaise santé qui en est la punition, ne se fait sentir que lors* qu'il est trop tard pou» y remédier? J'étais tombé dans ce cas : ma santé s'était fort affaiblie. J'avais besoin pour la rétablir d'une manière de vie qui m'engageât à faire un peu plus d'exercice, et où je trouvasse une dissipation en quelque façon indispensable : c'est ce que l'on trouve aisément dans la vie de la cour. Le hasard m'y offrit une place que j'acceptai, lorsque je songeais à toute autre chose, et il est arrivé depuis ce temps-là que ma santé est devenue beaucoup moios délicate...
« Ma cliarge me platt^ parce qu'elle n'est d'aucun assujettissemeni. Elle me donne seulement le droit d'être aveô bienséance où je me trouverais par inclination. S. A. R. Mar dame à qui j'ai Thonneur d'être attachée, est d'un caractère doux, constant, raisonnable, etc..
« Le spectacle est ici plus beau pour un réfléchisseur
et même plus intéressant qu'en aucun lieu du monde... En prenant une charge à la cour, je n'ai fait qu'acheter une petite loge pour voir de plus près ces acteurs qui jouent souvent sans le savoir, sur le théâtre du monde, des rôles très-' importants au reste des sujets... Je vois jouer tout à mon aise les premiers rôles, et je les vois d'autant mieux que je fi en joue aucun ^ que je vais partout ^ et que F on ne me re^ marque nulle part.
«Je m'amuse aussi à écrire quelques faits importants des affaires générales... J'ai mes heures de retraite, surtout le matin...
« Les réflexions que je fais ici roulent plus sur la politique que sur la morale ; et si je m'attache davantage à la politique qu'à la morale, c'est que je suis persuadé que les moindres découvertes que je pourrais faire dans la politique seraient d'une bien plus grande utilité pour le bonheur des hommes que les plus belles spéculations de morale que je pourrais faire.
« C'est que le bon gouvernement peut parvenir par la méthode du scrutin perfectionné à faire en sorte , par les bons établissements, que ceux qui auront plus de vertus et plus de talents soient toujours plus heureux et plus récompensés à proportion qu'ils sont plus utiles à la société...
« Je vois ici notre gouvernement dans sa source et j'entrevois déjà qu'il serait facile de le rendre beaucoup plus honorable pour le roi, beaucoup plus commode pour ses ministres et beaucoup plus utile pour les peuples. J'amasse ici des matériaux pour en former un jour quelque édifice qui puisse être de quelque utilité, et vous savez que je me plais fort à cette étude.
€ Je finis donc, madame, comme j*ai commencé. Tétais bien au faubourg Saint-Jacques, mais jusqu*à présent je me trouve encore mieux à Versailles.., »
Cette lettre est curieuse, moins encore parce qu*elle nous donne un échantillon du style de l'abbé, que parce qu*elle nous le montre dès ce moment tel qu*il doit être iusqu*à sa mort. Voilà enfln le véritable abbé de Saint-Pierre ! Voilà les annales politiques» le scrutin perfectionné, et tous les grands projets de perfectionnement universel qui viennent au monde I L'excellent homme se trouvait tout de suite au comble de ses vœux, car il n'allait plus avoir autre chose à faire que de be:iux projets pour le bonheur de l'humanité.
L'année môme où il fut reçu académicien, en 1695, Tabbé devint aumônier de Madame , belle-sœur de Louis XIV et m^o du* futur régent. C'est lui-môme qui nous apprend exactement celle date : car en offrant au régent, en 1717, le troisième volume de son Projet de paix perpétuelle^ il lui rappelle qu'il est depuis plus de vingt-deux ans attaché à sa maison, ce qui nous reporte juste à 1695; et il ne parall pas qu'il ait jamais rempli dans la maison d'Orléans d'autres fonctions que celles-là. Il nous apprend, de plus, que sa charge fut une véritable sinécure, et nous pourrions le soupçonner seulement d'après le caractère de la princesse à laquelle il était attaché. Madame était cette Charlotte- Elisabeth de Bavière, dont on avait dépêché la conversion en quelques jours, à la veille de son mariage avec Monsieur, et qui était un peu philosophe, avec une' légère nuance de bizarrerie. L'abbé était bien l'aumônier qu'il lui fallait. Seulement en vantant son (c caractère doux, constant et raisonnable, » il la flatte peut-être un peu. C'est elle, on le sait, qui, en pleine cour, administra, de son auguste main, à son propre fils, un soufflet sonore, pour lui apprendre à épouser une bàlarde. Elle se piquait.de n'avoir jamais pris les manières françaises et d'être toujours ruslée une Allemande de la vieille roche; elle le prouvait bien.
Voilà donc l'abbé assistant de sa a loge, » où il est commodément itabli pour la vie, à la représentation de cetto, I tragi-comédie qu'on appelle l'histoire. Mais avant d'y - ^ entrer, n'étant encore qu'au parterre et confondu avec la »* i foule, il avait, depuis 1686, Vu bien des choses. Or, voici ce qu*il avait vu :
L'Europe encore une fois mise en feu par l'ambition du Roi Très-Chrétien; toutes les forces de la France employées " à replacer une généreuse nation sous les pieds d'un bigot cruel; les armes françaises s'illustrant en Allemagne par des exploits odieux; tous nos ports de l'Océan bombardés; de sanglantes tueries, Fleurus, Steinkerque, Nerwinde, qui tapissent Notre-Dame de drapeaux et mettent en deuil toutes les familles; à l'intérieur, le règne des sot»^ comme dit d'Argenson, qui commence; les commis de Pontcharïrain donnant des ordres et des leçons à Tourville; le despotisme du roi et de ses ministres devenant plue ombrageux à mesure qu'il accumule les fautes et les désastres; 1 homme le plus zélé pour le bien public, le maître chéri du I futur roi, Fénelon, exilé, dès 1695|daDS un diocèse lointain; ! une querelle métaphysique et théologique éclatant entre lui et Bossuet , et prenant les proportions d'une affaire d'État; une femme, madame Guyon, enfermée à Vincennes, I à la requête de Bossuet, comme un criminel d'État, parce ' qu'elle a écrit des livres mystiques , bizarre amalgame de sublimité et d'extravagance, et qu'elle croit à l'amour pur; enfin une paix mensongère que toutes les puissances se hâtent de signer pour se mettre plus tôt en mesure de la rompre. Cet affligeant spectacle n'était encore qu'un faible avantgoût de la catastrophe finale. En 1700, au moment où allait sonner la dernière heure du siècle commençait le dernier acte du grand règne. Et alors voici ce que l'abbé de Saint- Pierre voyait :
Une conflagration suprême embrasant l'Europe, la guerre partout; les sots plus triomphants que jamais, et dans tout l'épanouissement de la faveur :Villeroy,Marsin, Lafeuillade,
mis en face de Marlborough et d'Eugène ; Chamillard et Yoysin 8*a8seyant au fauteuil de Colberi et de Louvois; la réfolte au cœur de la France, et pendant des mois entiers ignorée du roi; Theure des humiliations arrivant enfin pour cet homme qui avait fait sa joie de Thumiliation des autres; un corps d*armée tout entier capitulant sur le champ de bataille de Bienheim ; un fils de France, Tespoir de Tavenir, ne paraissant aux armées que pour s*y couvrir de confusioi et figurer à Ramillies; un paysan cévenol de vingt ans Cavalier, traitant d*égal à égal avec un maréchal de France la France en proie à la vermine des traitants, et forcée d la nourrir; les malheurs d*un hiver presque sans exempl venant se joindre à toutes ces hontes, et forçant Torgueilleu; vieillard, qui avait été Louis le Grand, à reconnaître la maii de Dieu; la paix implorée trois fois en vain au prix de sacrifices les plus humiliants par Thomme qui avait àé chaîné la guerre sur TEurope pendant quarante ans , f demandée à qui ? à cette république de marchands qu'o avait foulée aux pieds ; le ministre du roi de France allan humblement frapper à la porte du pensionnaire de Hol lande, lui demandant la paix, la paix à tout prix, et Hein sius se vengeant sur le neveu de Colbert des insolences d Louvois; enfin, le roi n'ayant pas même le bénéfice de se humiliation, et, pendant que la mort frappe autour de li sans pitié tous les appuis de son trône et toutes les esp< rances de Lsi France, parlant de s*ensevelir sous les ruin< de la monarchie. Quelle fin ! quelle expiation !
Et Ton s*étonnerait que, devant un pareil spectacle, FaU de Saint-Pierre n*ait pas nourri dans son cœur, pour 1 royauté et le roi, la dévotion de Bossuet? On n'avait poii attendu les derniers malheurs pour former une oppositic tacite à la politique de Louis XIV; dès le début de la gueri de la ligue d'Augsbourg, dès 1689, celte opposition s'éta établie à la cour avec Fénelon et avait pris possession, poi rélever à sa guise, du fils aîné du Dauphin. Quatre ai après, en 1693, elle se manifestait, par la fameuse letl]
aooDymeî ce premier avertissement donné à Tantique royauté. A la cour et en dehors de la cour, tous les bons citayens donnaient ouvertement ou secrètement leur appui à la petite société qui entourait le duc de Bourgogne ; c'était Yauban demandant hardiment, dè§ 1689 , par un Mémoire à LouvoiSy la révocation de la Révocation ; il était temps encore et cette plaie de la France pouvait être fermée; mais quelle confiance naïve que de demander la réparation du loal à ceux qui ]*ont fait! C'était Boisguilbert publiant son Détail de la France ; c'était Racine adressant un Mémoire au roi sur la misère de ses sujets et si rudement renvoyé à ses vers par Iç dépit de Louis XIV, qu'il en eut l'âme brisée et en mourut; c'étaient enfin tous les intendants du royaume, ces dociles exécuteurs des volontés royales , apportant en chœur, au pied du trône, les lamentations de la France , et faisant de leurs précieux mémoires des pièces à l'appui pour les pamphlets des réfugiés. L'abbé de Saint-Pierre respira donc en arrivant à la cour un air d'opposition; il n'entra pas dans ce petit sanctuaire où, sous la direction de Fénelon, Beauvilliers, Saint-Simon et Chevreuse élaboraient les destinées futures de la France; mais il approcha et connut presque tous ces hommes illustres et honnêtes; il entendit maintes fois Vauban, qui, sans s'inquiéter de leur déplaire , De cessait d'assiéger les ministres de ses projets; il eut connaissance de tous les plans de gouvernement de la petite cour du duc de Bourgogne; il fut, en un mot, tout de suite et de toute son âme, «n de ceux que le grand roi appelait dédaigneusement des chimériques. Hélas! les chimériques n'étaient-ils pas alors un peu partout ? Louis XIY, cet homme de tant de sens, d'un esprit si juste, n'était-il pas, avec sa foi en lui, dégénérée en une incroyable infatuation, le premier des chimériques de son royaume , même avant M. de Cambrai? Et le grand Bossuet, le docteur infaillible, écrivant son étonnant Traité de la monarchie selon TÉcriture sainte, était-il moins chimérique que Fénelon fondant sa République de Salente ?
Tout le monde, ou du moins tous les gens sensés, voyaien t manifestement la source du mal qui n'était autre que cette autorité sans frein et sans contrôle, ce despotisme divinisée Mais, du vivant de Louis XIV, qui eût osé le signaler? La seule chose qui fût possible, c*était de combattre le mauvais principe dans ses effets; or, de tous ces effets, le plus apparent et le plus fécond en calamités, c'était la guerre et l'effroyable abus que Louis XIY en avait fait. De là line véritable conjuration des politiques et des philosophes contre la guerre. A peu près vers le temps où parut, dans les Caractères de La Bruyère, une page célèbre, d'une incomparable amertume, qui est comme la première protestation de la raison humaine contre la guerre, la paix commença à devenir le thème favori de tous les politiques. Les plus sensés se contentaient de la souhaiter aussi avantageuse que possible; les impatients la voulaient à tout prix; les chimériques la révèrent perpétuelle.
L'abbé, ayant, comme les autres, fixé son attention sur ce grave sujet, arriva tout de suite à cette conclusion, que la guerre n'était pas seulement une chose mauvaise, mais une absurdité; et alors il fit cet honneur à l'espèce humaine de croire qu'il suffisait de lui montrer qu'une chose est absurde, pour la déterminer à y renoncer , cette chose fûtelle aussi vieille que le monde lui-même. On conseille au roi, se dit-il, de faire la paix. Mais est-ce vraiment la paix que cette suite de trêves qui ne servent qu'à se reposer des guerres passées et qu'à en préparer de nouvelles? La seule paix véritable, c'est celle qui rendra la guerre ;à jamais impossible. Et quoi de plus facile? Il n'est pas un homme sensé qui ne convienne que la guerre est une chose révoltante. C'est de ce raisonnement que sortit le fameux Projet de paix perpétuelle, renouvelé d'Henri lY. L'abbé put en communiquer les deux premiers volumes manuscrits au duc de Bourgogne; et un honnête gentilhomme, M. de Saiut- Conlest, ainsi que le confesseur du prince, firent savoir à l'abbé que son ouvrage avait été très-goûté. Fort de cette
approbation, l'abbé ne crut pas trop s'avancer plus tard en affirmant que si le Dauphin Bourgogne avait vécu, on aurait eu la paix perpétuelle. Innocente illusion !
le duc de Bourgogne est mort en février 1712; le Mémoire de l'abbé lui fut vraisemblablement présenté dans le courant de 1711, sinon avant. Ce n'est donc pas à la suite des négociations d'Utrecht que l'abbé conçut son projet. Il ne le publia, il est vrai, qu'en 1713, mais on voit qu'il l'avait écrit quelque temps auparavant.
Louis XIV en eut-il connaissance? cela est peu probable, du moins avant que l'ouvrage eût été publié. L'aïeul et le petit-fils vivaient dans deux mondes différents. Chacun des projets que Ton agitait autour du Dauphin était une critique amère de la politique du vieux roi. Aussi Louis XIV ne dut-il connaître le livre de l'abbé qu'en même temps que le public, et il n'y a pas de témérité à avancer qu'il ne dut le connaître que par ouï-dire. Le livre fit assez de bruit pour qu'il en entendît parler; mais ce fut tout. Le grand roi lisait peu, surtout à soixante-seize ans; et Teût-il lu, il avait l'esprit d la fois trop étroit et trop juste pour goûter les rêveries philanthropiques de Taumônier de Madame. Quand il fit en mourant son solennel et un peu tardif Confiieor, il s'accusa, non pas d'avoir aimé la guerre, mais de l'avoir trop aimée; ce qui implique; manifestement qu'il est bien permis à un roi de l'aimer un peu. 11 ne s'agit que de se préserver de l'excès. Le grand roi mourut, sur cet article, en état d'impénitence finale.
Quoi qu'il en soit, si ce beau projet n'eut point d'influence sur les affaires humaines (et nous verrons comment il n'était point condamné à n'en point avoir), la Providence sut gré à l'abbé de ses bonnes intentions et l'en récompensa par une faveur qui dut le rendre bien heureux. Elle lui permit de jouer un rôle dans l'œuvre de pacification qui termina le règne de Louis XIV.
Aux ouvertures inutiles faites en 1 705 aux états généraux par l'intermédiaire du médecin Helvctius et en 1706 par l'É-
lecteur de Biivicre, avaient succédé en 1709 les deux misdooâ suppliantes du président Rouillé et du ministre Torcy; avec quel succèsy on le sait. L*année suivante, le roi avait bit renouveler ses lamentables instances à Gertruydemberg par le maréchal d'UxcUe et Tabbé de.PoUgnac; encore en vain. Il fallut trois grands événements, la révolution mini^ tériclle en Angleterre , la mort de Tempercur Joseph et la bataille de Denain, pour que les alliés consentissent à traiter sérieusement de la paix. Les conférences s'ouvrirent à Utrecht le 29 janvier 1712, les préliminaires de paix entre la France et TAngleterre étaient signés le 29 janvier 1713, et le traité définitif avec toutes les puissances coalisées, sauf TEmpire, le 1 1 avril. L'abbé de Saint-Pierre eut Thonneur de travailler h Tactc de pacification, comme secrétaire d'un des deux plénipotentiaires, Tabbé de Polignac.
Son projet déjà connu, quoique non publié^ contribua sans aucun doute à le désigner pour cette faveur. Mais on peut croire que le crédit dont sa famille jouissait au Palais- Royal n'y fut pas inutile. La belle-sœur de Tabbé, la comtesse de ^aint-Pierre , que Saint-Simon a beaucoup connue et outrageusement décriée, s'était emparée de l'esprit de la duchesse d'Orléans (mademoiselle de Blois) au point d'obtenir d'elle tout ce qu'elle voulait. La favemr des deux duchesses, la mère et la femme du régent, avait valu à l'abbé l'abbaye de Tiron (diocèse de Chartres), une de celles ' que Henri III avait données naguère à son poète favori Desportes. Académicien, premier aumônier de Madame, abbé à bénéfice, et inventeur déjà connu de là paix perpétuelle, tous ces titres le firent agréer sans peine pour la fonction modeste qu'il aspirait à remplir au conjgrès.
Ce séjour de plus d'un an qu'il fit en Hollande est une des * dates remarquables de sa vie. Avec les dispositions si hostiles au gouvernement de Louis XIY qu'il y apportait, il dut être Irès-frappé des conditions de la grandeur de cette petite république devenue l'arbitre de l'Europe. Une poignée de marchands et de matelots, portant sans en être écrasée le
^ poids de cette guerre sous laquelle gémissait la France ; les ":? marais « de ces grenouilles bataves » devenus l'asile invlo- L| laWe de toutes les libertés; une population sage et labo- T? ricBse y vivant au sein de l'abondance, sans connaître ces ^'i deoi plaies qui rongeaient la France, le faste et la misère : -- ni Versailles , ni Marly, mais en revanche pas de mendiants; le grand pensionnaire Heinsius vivant avec deux •:' mille onces d'argent d'appointements et trois ou quatre ^ domestiques, et du fond de sa modeste demeure fais*ant la loi à l'Europe; enfin le travail, la richesse et la liberté florissant sur ce petit coin de terre , après, une guerre de quarante ans. Quel contraste avec la France de 1712, et quelle leçon ! Ce spectacle seul eût converti l'abbé de Saint-Pierre, s'il avait eu besoin de l'être.
La paix signée et Louis XIY approchant de la fin de sa longue carrière, l'abbé crut le moment propice pour faire connaître au monde sa grande découverte. En 1713, parurent les deux premiers volumes du Projet de paix perpétuelle. Soit ignorance des faits, soit plutôt artifice honnête pour attirer l'attention sur son ouvrage, l'abbé le plaçait sous le patronage d'Henri lY. Il reportait à ce grand roi tout l'honneur de l'invention, ne réclamant pour lui que le mérite d'avoir éclairci son projet. Suivant la méthode à laquelle il devait rester fidèle toute sa vie, l'abbé procède par propositions géométriques, par redites fastidieuses et par éclaircissements sans fin des choses les plus claires : puis il se donne le plaisir d'aligner et de renverser l'une après l'autre toutes les objections qu'il croit possibles; Cela fait, il est convaincu qu'il a démontré mathématiquement la vérité en question et n'oublie qu'une chose, c'est que la géométrie n'est point à sa place dans les affaires humaines, et qu'on n'opère point sur les passions des hommes comme sur des Ugnes idéales. 11 démontre ou croit démontrer et ne s'aperçoit pas qu'il devrait commencer par regarder autour de lui. Mais n'anticipons point sur l'examen du fameux projet. Les éclaircissements contenus dans les deux premiers vo-
lûmes ne lui parurent pas sufQsanls, car il en ajouta un troisième qu*il allait envoyer & Timprimeur quand Louis XlV mourut. 11 fit quelques changements qui retardèrent la publication, et ce ne fut qu'en 1717 que le projet fut enfin complet et armé de toutes pièces. Ce troisième volume était adressé au régent, avec toutes sortes d'instances pour le déterminer à se faire le promoteur de la grande entreprise. L'abbé commenvait son innocente persécution sur tous les souverains gt ministres auprès desquels il avait accès, avee une assiduité qui les aurait fatigués si sa foi naïve ne les eût divertis; il allait entreprendre une suite de campagnes malheureuses pour la conquête de la paix perpétuelle. Tant qu'il vécut, pas un souverain de l'Europe ne put se flatter d'être à Tabri de la persécution : malheur à lui s'il connaissait l'abbé, ou seulement quelqu'un qui le connût ! Il n'était pas de nom ni de réputation qui pussent arrêter ou refroidir le zèle du nouvel apôtre; il aurait adressé son livre àCha^ lesXll, s'il l'eût connu, à Attila, à Tamerlan.
Avant de l'adresser aux princes, et Louis XIV vivant encore, il Tavait envoyé, par l'intermédiaire de son ami Varignon, à un homme qui exerçait alors sur l'Europe une sorte de dictature intellectuelle, et dont l'approbation était du plus haut prix : je veux parler de Leibnitz. Dans une lettre datée de Ilanovre, 11 février 1715, et adressée à M. Rémond de Montmort, Leibnitz charge son correspondant de faire parvenir sa réponse à l'abbé, qui lui a demandé son sentiment. « Ce projet marque beaucoup de bonnes intentions, dit-il, « et contient des raisons solides. Il est très-sûr que si les « hommes voulaient, ils se pourraient délivrer de ces trois « grands fléaux, la guerre, la peste et la famine.» Voici sa lettre à l'abbé :
7 février 17i5.
(( Monsieur,
« Je m'estime fort honoré de la communication de votre projet et de la demande que vous me faites de mon senti-
i rmisar ane matière qui iotéresse tout le genre humain, etqoi n'estas tout à fait hors de mes objets, puisque je me sois appliqué dès ma jeunesse au droit et particulièrement àcdoides gens. Le paquet de M. Yarignon est venu à Hanovre longtemps avant que j'aie été de. retour chez moi, et «près mon retour j'ai été fort occupé. Mais j'ai fait enfin foelque effort pour me tirer à l'écart et pour lire votre f^ excellent ouvrage avec soin. J*y ai trouvé le solide et l'agréa- ' Me; et après avoir compris votre système, j'ai pris un plaisir particulier à la variété des objections, et à votre manière nette et ronde d'y répondre. Il n'y a que la volonté qui manque aux hommes pour se délivrer d'une infinité de maux. Si cinq ou six personnes voulaient, elles pourraient fidre cesser le grand schisme d'Occident et mettre l'Église dans un bon ordre. Un souverain qui le veut bien peut préserver ses États de la peste; la maison de Brunswick n'y a pas mal réussi, grâce à Dieu; la peste ^'est arrêtée de mon temps à ses frontières. Un souverain peut encore garantir ses États de la famine. Mais, pour faire cesser la guerre, il faudrait qu'un autre Henri IV, avec quelques grands princes de son temps, goûtât votre projet. Le mal est qu'il est difficile de le faire entendre aux grands princes. Un particulier n'ose s'y émanciper, et j'ai même peur que de petits souverains n'osassent le proposer aux grands. Un ministre le pourrait peut-être faire à l'article de la mort, surtout si des intérêts de famille ne l'obligeaient pas de continuer sa politique jusqu'au tombeau et au delà. Cependant il est toujours bon d'en informer le public; quelqu'un en pourra être touché quand on y pensera le moins.
Semper tibi pendeat hamus, Qao minime relis gurgite piscis erit.
a II n'y a point de ministre maintenant qui voudrait proposer à l'empereur de renoncer à la succession de l'Espagne et des Indes. Les puissances maritimes et tant d'autres y ont perdu leur latin. Il y a le plus souvent des fatalités qui em-
pAcheni les hommes d*Atre heureux. L^espénmee de ftùr« passer la mouarcbie d^Espagoe dans la maiscm de Praaoe a été la source de cinquante ans de guerre» et il est à endndre que Vespérance de l*en faire ressortir ne trouble TEurope encore pendant cinquante autres années. Aider Tempereor à chasser les Turcs de TEurope serait peut-être le moyen de Tenir à bout de ce mal. Mais un tel dessein aurait eno(m de grandes difficultés.
€ Comme vous prépares, monsieur, une troisième édition plus ample, il serait peut-être bon que votre ouvrage ittt «ncore embelli par les exemples et par Thistoire. Les raisoM n*en deviennent point meilleures, mais cet agrément lei» donne de Tingrës. C*était la mode du temps de M. Lamotbe le Yayer. Aujourd'hui les écrivains français, sous prétexte de s*éloigner du pédantisme, se désaccoutument un peu trop de faire entrer des traits d'érudition dans leurs ouvrages; ils n'en sont pas moins nerveux, mais ils en sont plus secs. Un certain milieu siérait bien dans un ouvrage comme le vûtre. Mais si cela vous arrêtait trop, il ne faudrait point s'y amuser. Mes remarques cependant y peuvent drâner quelque occasion. Je vous souhaite, monsieur, autant de vie qu*il en faut pour goûter les fruits de vos travaux, et je sois avec zèle, monsieur, votre, etc. »
Ce dernier trait est charmant, et malgré les bizarreries du style, la lettre a un autre mérite que d'être signée de Leibnitz. Elle est parfaitement juste et sensée. Le reprodie de sécheresse et de manque à'ingrès^ pour parler le firaaçais-latin de Leibnitz, n'est que trop fondé, et quant au projet en lui-mémQ, il est facile de voir que le grand philosophe n'y croit guère. Oui, sans doute, la paix perpétuelle serait possible sir les hommes le voulaieut. Il ne s'agit que de les amener à vouloir, et c'est là la difficulté.
A la lettre se trouvent jointes les observations que l'abbé avait demandées : a Quoique mon suffrage ne soit d'aucun poids, dit Leibnitz, j'ai pourtant cru que la reconnaissance m'obligeait de ne le point dissimuler, et d'y joindre quel-
fueg remarques pour le coritenletnenl d'un auteur de ce mérite, qui doit avoir beaucoup de réputation et de fermeté, p<Hir tfoir osé et pu s'opposer avec siiecès à la foule des préreDQS et au déchainemeot des railleurs. )» Ces obser?aiMMUy assez longues et très-savantes, sont d'un médiocre i^tkèL. Lelbnitz y apprend à Tabbé que deui hommes ont eo aiant lui l'idée d'up arbitrage universel, pour empêcher h gaenêy à savoir, l'auteur inconnu d'un livre intitulé ~: kNauijeau Cynéca^ et le landgrave Ernest de Hesse-Rheinfeis. Il y ajoute, en fidèle sujet de l'Empire et^n exact juriseoDBulte, quelques réclamations en faveur des droits de l'empereur à la direction de la société chrétienne : « Les joriscoDSuUes, dit-il, savent qu'on ne-perd pas ses droits, m même leur possession, quand l'occasion ne se présente pas de les exercer. jf^lSX cela le mène à nier le droit de la Sa- Toie et du Piémont à former un membre séparé de la société chrétienne» sous prétexte que ces pays « relèvent de l'Empire, tout autant qu'aucune principauté d'Allemagne. » Cette logique de jurisconsulte n'aurait pas aplani les voies à rétablissement de la diète européenne.
Au reste, ces observations n'étaient guère qu'un acte de pore politesse, Leibnitz ne prenant pas au sérieux le projet de l'abbé. C'est ce qui ressort avec plus d'évidence encore de ce passage d'une lettre de Leibnitz à Grimarest :
« J*ai vu quelque chose du projet de M. de Saint-Pierre pour maintenir une paix perpétuelle en Europe. Je me souviens de la devise d'un cimetière, avec ce mot, paa perpétua; car les morts ne se battent point; mais les vivants sont d'une autre humeur, et les plus puissants ne respectent guère les tribunaux. Il faudrait que tous ces messieurs donnassent caution bourgeoise, ou déposassent dans la banque du tribunal : un roi de France, par exemple, cent millions d'écus, et un roi de la Grande-Bretagne, à proportion, afin que les sentences du tribunal pussent être exécutées sur leur argent, en cas qu'ils fussent réfractaires. « Pour moi, je serais d'avis de l'établir (le tribunal)
à Rome mftme et d*eD faire le pape présidmt, comme en effet il faisait autrefois figure de juge eutre les princes chrétiens. Mais il faudrait en même temps que les ecclésiastiques reprissent leur ancienne autorité, et qu'un interdit et une excommunication fit trembler les rois et les royaumes, comme du temps de Nicolas Y et de Grégoire Yll. £t pour y faire consentir les protestants, il faudrait prier Sa Sainteté de rétablir la forme de TÉglise, telle qu'elle fut du temps de Charlemagne, lorsqu'il tenait le concile de Francfort; et de renoncer à tous les conciles tenus depuis qui ne sauraient passer pour oscuméniques. Il faudrait aussi que les pi^ ressemblassent aux premiers é?éques de Rome. Voilà des projets qui réussiront aussi aisément que celui de M. l'aUé de Saint-Pierre; mais puisqu'il est permis de faire des romans, pourquoi trouverions-nous sa fiction mauvaise qui nous ramènerait le siècle d'or? » On le voit, tout cela pour Leibnitz n'est guère sérieux; il s'amuse à faire, tantôt le pape, tantôt l'empereur, chef de la république européenne, parce que peu importe qui sera roi dans cette autre utopie. Il n'en était pas de même pour l'abbé. En 1716, pendant que Dubois formait à Hanovre cette alliance étroite entre la maison d'Orléans et la nouvelle dynastie anglaise, qui devait être si peu honorable pour la France, l'abbé imagina de faire expédier le troisième volume à Leibnitz, par Madame elle-même ; une pareille démarche ne pouvait manquer de flatter le philosophe homme d'État, et peutrétre amènerait-elle de sa part une intervention efficace. Leibnitz était prié de se faire l'avocat du projet auprès du ministre anglais Slanhope et de l'abbé Dubois. Il nous l'apprend dans une lettre, du 30 octobre 1716, adressée à M. Conrad Widou, sénateur de la république de Hambourg. 11 ne put s'acquitter de sa commission parce que Stanhope et Dubois étaient partis, et il semble peu le regretter. 11 envoya à l'abbé de nouvelles observations sur son projet, intercéda encore une fois en faveur de l'Empire, et finit par dire, peutêtre un peu malicieusement : u Si monsieur l'abbé de Saint-
fferre les pouvait rendre tous Romains et leur faire croire lïnfidllibilité du pape, on n*aurait point besoin d'autre em* pire que celui du Vicaire de Jésus-Christ. »
C'est à peu près vers cette époque que l'abbé publia pour ta première fois son mémoire sur Y Établissement d'une taille proportionnelle^ où étaient hasardées, nous dit d'Alembert dans son éloge de l'abbé, quelques réflexions peu flatteuses pour la mémoire du feu roi. Louis XIY mort et la réaction ' contre son règne se donnant pleine carrière, le naïf réformateur ne fut pas loin de se croire en pays de liberté. Il devait être cruellement détrompé, mais ce ne fut qu'un peu plus fard. Il en fut quitte cette première fois pour un simple aTertissement. Le cardinal de Polignac, qui s'était constitué le gardien de la mémoire de Louis XIY, dénonça à l'Académie les expressions irrévérencieuses de «on confrère, le* quel dot faire pénitence et promettre de ne plus recommencer. Le repentir ne dura pas longtemps, et la promesse fut vite oubliée; car, en 1718, deux ans après, Vabbé revenait à ses errements. Ce fut cette malheureuse histoire de la Polysynodie, qui, malgré ses conséquences sérieuses, n'est pas sans une nuance de ridicule, et qui devait aboutir à l'expulsion de l'abbé de l'Académie. C'est le fait le plus marquant de sa vie; quelques détails ne seront pas inutiles.
On sait que l'un des premiers effets de la réaction contre le gouvernement de Louis XIV fut la suppression des ministères et l'institution, à leur place, de six conseils, sous Fantorité suprême du conseil de régence. Nous reviendrons sur les origines de cette forme de gouvernement et sur ses patrons dans l'étude spéciale que nous ferons du livre de Tabbé, et nous n'avons pas à en faire l'histoire ici. Qu'il nous suffise de rappeler que cette courte expérience fut malheureuse, et devait l'être: «Trois espèces d'hommes, dit le spirituel Lemontey dans son Histoire de la Régence , choisis par la convenance, par la faiblesse et par la nécessité, remplissaient les listes des conseils : d*abord, de grands seigneurs, vieux dans les intrigues, novices dans les afTai-
rcs, et moins utiles par leur crédit (|u%mbarrafl!iuint8 par l«»ur morgue et leur petitesse; ensuite les amis du régent, Trlite (les rouéSy esprits frondeurs et pervers, ignorants et spirituels, hardis et paresseui, et bien mieux faits pourharcoler que pour conduire un gouvernement; enfin, au-dessous d*eux, étaient jetés pàle-mèlc des conseillers d'État, des inattrcs des rcifuôtes, des membres du parlement^ gens instruits et laborieux, destinés à réparer sans gloire et sans énuilation les bévues qu*il fallait attendre de Tincapacité de leurs premiers collègues et de Tétourderie des seconds, i (le i\iï\\n pareil amalgame dut produire, le même historien nous rapprend : « Les conseils étaient devenus des fgyers do querelles, de jalousies, de sottes prétentions, où Tintrigue et la haine eurent seules de l'activité , tandis que les uifaires languirent par l'incapacité des chefs, par la mutH uerie des maîtres des requêtes, qui refusèrent, pendant dix-* huit mois, de rapporter debout au conseil de régence, par la nécessité où le public se trouva de poursuivre soixante-dix ministres, dispersés dans la capitale. » Aussi l'opinion ^aî avait d*abord bien accueilli les conseils ne tarda-t-elle pas à sû tourner contre eiu. On s'aperçut vite que multiplier les ministres n'était pas le moyen de diminuer les abus. Ia parlement demanda, par deux fois, qu'on mit fin à cet ^ssai malheureux, et le régent rétablit les ministères en septembre 1718.
Or, cette même année, au mois d'avril, parut uiiZ)tfeotti>i^ sur la Polysynodî'e^ où il était démontré a que la polysynodie,. ou pluralité des conseils, était la forme de ministère la plua avantageuse pour un roi et pour son roya,ume. » Ce livce. portait le nom de son auteur, l'abbé de SaintrPijsrre , avec. cette épigraphe, empruntée aux Proverbes : a U^bi multa conr^ silia salus; » et cette « fort plate chose, dit Saint-Simon, fit. un furieux bruit. »
L'abbé faisait un grand éloge du gouvernement deacon-* seils , et ce gouvernement allait disparaUre «quatre mois après, condamné depuis loag4ei;nps pair l'opi^Wn. Faat41
loir là tout simplement un manque d^à-^propos, comme le
voudrait M. Henri Martin ? Il serait bien fort. Les vœux du
publk et les sentiments du régent sur ce point devaient
être trè»-eonQus de Tabbé. Est-ce donc sérieusement et de
houûe foi qu il pouvait écrire ceci :
« Comme il peut arriver que, dans les règnes fûiurs, quelque favori ou quelque favorite voudra s'efforcer de rétablir en France le gouvernement des maires du palais, et que quelqu'un de nos rois futurs^ faute de connaître ses véritables intérêts ni les intérêts de la nation, pourrait un jour être tenté de renverser l'excellente forme de la pluralité des ooBseilg, j'ai cru qu'il était très-important pour le service de l'État de mettre entre les mains des bons Français un diseoars approfondi sur les grands avantages que leur roi en doit tirer de son côté, et qu'ils peuvent en attendre du leorv i^n que l'opinion la plus saine puisse prendre racine dans les esprits , et qu'il soit ainsi plus facile aux gens de bÂSD de d^umer alors par leurs conseils un coup qui serait si pernicieux pour la nation , si dangereux pour le roi luimême, et si funeste un jour à la maison royale. »
Oo je me trompe fort, ou l'abbé a la prétention d'éclairer non-seulement l'opinion publique, m^is encore Son Altesse le Régent en personne, et de lui ^ire le plus respectueusement qu'il peut : Ifenseigneur, nous avons un gouvernement qui peut devenir très-bon; il ne s'agit pas de le supprimer, maie de le perfectionner, et je tais vous en donner les moyens.
Selon d'Argenson, le motif qui aurait fait écrire à l'abbé son discours serait tout autre. Dès qu'on sentit la nécessité de renoncer aux conseils, on leur donna, dit-il, une sorte d'extréme-onction, en cbargeant l'abbé de Saint-Pierre d'en fidre l'apologie. 11 nous semble évident que d'Argenson se trompe* Gomment croire que le régent ait senti le besoin de faire connaître au public tous les avantages d'un gouvernement qu'il jugeait nécessaire de supprimer? La seule oraison funèbre qui convint aux conseils, en pareil cas, o' était
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un pamphlet, et non un panégyrique; ou ce qui conyenait encore bien mieux , c*était le silence. Comment admettre que le régent ait eu Tidée de commander en avril un éloge du gouvernement qu^il devait supprimer en septembre?
Une autre chose encore prouve que d*Argenson s*e8t trompé; c'est le livre lui-même. Il contient, il est vrai, réloge du gouvernement par conseils, mais non pas tel que ce gouvernement était établi. L*abbé y propose des perfectionnements qui en changeraient tout à fait la nature; et c*est sa polysynodie à lui, la poïytynodie perfeeiùmnèe^ qu*il présente comme le meilleur des gouvernements, mais point du tout celle du régent. II n*a au contraire pour celle-ci que des critiques, assez habilement dissimulées, mais vives cependant et très-justes, et qui n*épargnent point le régent lui-même. Il faut avouer que, si le régent avait demandé une apologie de son gouvernement, il aurait été bien mal servi, et que Tabbé aurait pris de singulières libertés avec son programme. Ces critiques à Fadresse du régent n*ont pas échappé à Rousseau. Il remarque fort bien que Tabbé « tournait avec assez d*adresse en objections contre son propre système les défauts à relever dans celui du régent, et que , sous le nom de réponses à ces objections, il montrait sans danger et ces défauts et leurs remèdes. Il n*est pas impossible que le régent ait pénétré la finesse de cette critique. » Disons que cela est certain; et c*est par pique autant que par faiblesse qu'il abandonna le pauvre abbé à la vengeance de tous ceux que sa franchise avait blessés.
Faut-il ajouter, enfin, que, si Tabbé avait écrit sort livre sous rinspiration du régent, Saint-Simon n'eût pas manqué de le dire ? Or, il dit, tout au contraire» et de la manière la moins ambiguë, que Tabbé ne suivit que son propre mouvement : « Il se crut en liberté par le changement du gouvernement, et de donner Tessor à son imagination en faveur du bien public. y>
Ainsi, c'est bien de lui-même, proprio motu^ et dans le
seul but d^éclairer « les bons Français » sur leurs véritables intérêts que l'abbé s'avisa de faire l'éloge des conseils. Et il s'y mit bravement, avec plus de courage que de prudence, malgré toutes les précautions dont il s'entoura.
Nous parlerons plus tard de sa théorie polysynodique, qoi n'était rien moins qu'un plan de constitution pour la France. Elle passa tout à fait inaperçue, et le méritait bien. Ce furent d'autres choses qui eurent le privilège d'attirer sur la malencontreuse brochure une attention fatak à l'abbé. Et d'abord, une véritable philippique contre Louis XIY ; la voici tout entière ':
« Le premier ministre qui gouvernait pendant la minorité du tea roi (Mazarin) avait intérêt que le prince eût de rél(»gnement pour le travail; ainsi il le fit élever dans l'cMsiveté et les amusements de 'la cour. Ce prince était naturellement doux, modéré, équitable ; il avait beaucoup plus de penchant aux plaisirs de la paix qu'aux soins, aux inquiétudes et aux dangers de la guerre; ainsi, après la mort du cardinal Mazarin, il se serait toujours contenté de se tenir sur la défensive. Mais il était naturel que le ministre de la guerre devint jaloux de la faveur de son rival qui gouvernait les finances et le commerce avec succès, et qu'il cherchât de son côté à se rendre nécessaire à son maître, et à s'acquérir un grand crédit dans FÉtat, en déterminant le roi à la guerre.
« Ainsi, ce ministre, à l'aide des jeunes courtisans qui entouraient le roi et qui cherchaient à s'avancer dans les emplois militaires, trouva le moyen de lui inspirer le désir d'acquérir de la réputation par les armes, et de conquérir, sous divers prétextes, les provinces qui étaient le plus à la bienséance de la France... Et il se servit habilement du grand succès de la première guerre pour l'engager plus facilement dans celles qui suivirent.
« Telle est l'origine , telle est la cause de nos premières guerres. Ce fut non le vrai intérêt du roi, non le vrai intérêt de sa gloire, non le vrai intérêt de l'État qui le détermi-
nèrenl à troubler le repos de TEurope, mais ce ftat le ?rii intérùi du auoislre de la guerre.
« Que Toa regarde le succès de ces guerres du côté de TutilCy que Too suppute si ce qu elles nous ont produit inui plus que ce qu'elles nous ont coûté... Elles nous ont coûté viugt-sept fois cent millions, qui, au denier vingt-sept, pro« duiraient cent millions par an. L'interruption du commerce a fait tort au roi et à l'État de plus de cinquante millioos par an pendant ces trente années de guerre; cela fait encore cinquante millions de rente au denier trente. Or, qui ne sait que les conqutHes du feu roi ne lui rapportent pas la huitième partie dç ces cent cinquante millions de rente, tous frais faits? Et cependant je ne mets point ea ligne de compte ni les hommes que nous avons perdus, ni la désolation de nos provinces .frontières, ni les pertes prodigieuses que nous coûtent les fortunes immenses des geos d'affaires ?
« Voilà le côté de Tulile. Qu'on regarde présentement. lo côté de l'honorable. Quelle opinion le feu roi a-t-il laissée de lui à ses voisins ? N'ont-ils pas cru, n'ont-ils pas écrit qu'il était un voisin fâcheux^ sans parole , injuste et d'autant plus digne de leur haine qu'il employait plus de puissance à les ruiner ?... D'un autre côté, a-t-il forcé ses sujets, par l'abondance qu'il leur a procurée, à regretter son administration? Plût à Dieu que, pour sa réputation et pour notre utilité, il eût été durant tout son règne occupé à faire ileurir le commerce, à diminuer tant d'obstacles qui 1» gênent, à augmenter les facilités qui le multiplient, à paver les grands chemins, à les rendre encore plus sûrs, à rendre les rivières navigables, à rendre nos lois plus propres à diminuer le nombre des procès, à perfectionner la mamère de lever des subsides, de sorte que les peuples en payassent moins et qu'il en revint plus aux. coffres publics, à perfectionner les établissements qui regardent les pauvres et l'éducation des enfants , à favoriser les arts et les sci^oces à proportion de leur utilité, à trouver les moye(LS de faire
distribuer les emplois et les récompenses avec justice et sans égard pour les recommandatioDS, à ôter la yénalité des charges, les survivances et les brevets de retenue, à dimi- Quer B06 besoins en diminuant nos jeux de hasard, à per-^ fectioouer nos mœurs en trouvant les moyens de rendre la vertu et les talents utiles plus honorés, plus respectes, plus justement récompensés... »
Qlielque fondée que soit cette attaque, il y a une injustice évidente à demander compte à Louis XIY^du bien qu'il n*a pas fiiit, sans lui tenir compte de celui qu'il a fait. Il n'est point de bonne guerre, pour juger ce grand règne, de faire comme s'il commençait en lôSS^^et commesiColbert n'avait jamais existé. Toutefois, si l'abbé s'était contenté d^attaquer Louis XIV, peut-être le régent aurait-il pu fermer l'oreille aux clameurs des courtisans. Mais pouvait-il pardonner au politique indiscret de comparer sans cesse la république à la monarchie pour mettre invariablement la première audessus de la seconde, et de s'étendre avec une complaisance non dissimulée sur les avantages de la libre discussion ? De quel œil pouvait-il voir des propositions comme celles-ci : Dans les monarchies, on n'est jamais sûr d'avoir des princes intelligents et laborieux. — Les deux tiers de l'espace que durent les monarchies sont remplis de monarques ou trop jeunes ou trop vieux, ou livrés à la débauche et à la volupté. — Les rois sont des hommes et encore plus sujets que les autres hommes à être gouvernés par des femmes, ce qui est une calamité pour l'État. — Les rois, comme la plupart des hommes, sont enclins à la paresse, à la voluptà et à la présomption^
Saint-SinK)n avait raison : l'abbé s'espaçait bien loin. Si encore il s'en fût tenu là ! Mais il s'attaquait aussi, le plus respectueusement du monde, au régent en personne. U lui insinuait que la polysynodie, telle qu'il l'avait établie, n'était point une institution sérieuse; que le conseil de régence n était qu'un conseil de parade ; que les présidents des eonseils remplaçaient tout amplement les demi-vizirs du feu
à Rome même et d*eo faire le pape président, comme en effet il faisait autrefois figure de juge entre les princes chrétiens. Mais il faudrait en même temps que les ecclésiastiques reprissent leur ancienne autorité, et qu'un interdit et une excommunication fit trembler les rois et les royaumes, comme du temps de Nicolas Y et de Grégoire Yll. Et pour y faire consentir les protestants, il faudrait prier Sa Sainteté de rétablir la forme de TÉglise, telle qu'elle fut du temps de Charlemagne, lorsqu'il tenait le concile de Francfort; et de renoncer à tous les conciles tenus depuis qui ne sauraient passer pour œcuméniques. Il faudrait aussi que 1^ papes ressemblassent aux premiers évéques de Rome. Voilà des projets qui réussiront aussi aisément que celui de M. VeiAé de Saint-Pierre; mais puisqu'il est permis de faire des romans, pourquoi trouverions-nous sa fiction mauvaise qui nous ramènerait le siècle d'or? » On le voit, tout cela pour Leibnitz n'est guère sérieux; il s'amuse à faire, tantôt le pape, tantôt l'empereur, chef de la république européenne, parce que peu importe qui sera roi dans cette autre utopie. Il n'en était pas de même pour l'abbé. En 1716, pendant que Dubois formait à Hanovre cette alliance étroite entre la maison d'Orléans et la nouvelle dynastie anglaise, qui devait être si peu honorable pour la France, l'abbé imagina (le faire expédier le troisième volume à Leibnitz, par Madame elle-même ; une pareille démarche ne pouvait manquer de flatter le philosophe homme d'État, et peut-ÔUre amènerait-elle de sa part une intervention efficace. Leibnitz était prié de se faire l'avocat du projet auprès du ministre anglais Stanhope et de l'abbé Dubois. Il nous l'apprend dans une lettre, du 30 octobre 1716, adressée à M. Conrad Widou, sénateur de la république de Hambourg. Il ne put s'acquitter de sa commission parce que Stanhope et Dubois étaient partis, et il semble peu le regretter. Il envoya à l'abbé de nouvelles observations sur son projet, intercéda encore une fois en faveur de l'Empire, et finit par dire, peutr être un peu malicieusement : « Si monsieur l'abbé de Saint-
Pierre les pouvait rendre tous Romains et leur fsdre croire riofaiUibilité du pape, on n'aurait point besoin d*autre em« pire que celui du Vicaire de Jésus-Christ. »
C'est à peu près vers cette époque que Fabbé publia pour la première fois son mémoire sur V Éiablissemeni d'une taille proportionnelle y où étaient hasardées, nous dit d'Alembert dans son éloge de Tabbé^ quelques réflexions peu flatteuses pour la mémoire du feu roi. Louis XIY mort et la réaction ' contre son règne se donnant pleine carrière, le naïf réformateur ne fut pas loin de se croire eu pays de liberté. Il devait être cruellement détrompé, mais ce ne fut qu'un peu plus taré. Il en fut quitte cette première fois pour un simple avertissement. Le cardinal de Polignac, qui s'était constitue le gardien de la mémoire de Louis XIV, dénonça à l'Académie les expressions irrévérencieuses de son confrère, lequel dut faire pénitence et promettre de ne plus recommencer. Le repentir ne dura pas longtemps, et la promesse fut vite oubliée; car, en 1718, deux ans après, l'abbé revenait à ses errements. Ce fut cette malheureuse histoire de la Polysynodie, qui, malgré ses conséquences sérieuses, n'est pas sans une nuance de ridicule, et qui devait aboutir à l'expulsion de l'abbé de l'Académie. C'est le fait le plus marquant de sa vie; quelques détails ne seront pas inutiles.
On sait que Tun des premiers effets de la réaction contre le gouvernement de Louis XIV fut la suppression des ministères et l'institution, à leur place, de six conseils, sous l'autorité suprême du conseil de régence. Nous reviendrons sur les origines de cette forme de gouvernement et sur ses patrons dans l'étude spéciale que nous ferons du livre de l'abbé, et nous n'avons pas à en faire l'histoire ici. Qu'il nous suffise de rappeler que cette courte expérience fut malheureuse, et devait l'être: «Trois espèces d'hommes, dit le spirituel Lemontey dans son Histoire de la Régence , choisis par la convenance, par la faiblesse et par la nécessité, remplissaient les listes des conseils : d'abord, de grands seigneurs, vieux dans les intrigues, novices dans les affai-
— agrès, et moins utiles par leur crédit qu^embarraspaDts ptr l«*ur morgue et leur petitesse; ensuite les amis du régent , Ti^litc des rouéSy esprits frondeurs et pervers, ignorants et spirituels, hardis et (laresseui, et bien mieux foits pour barooler (|ue pour conduire un gouvernement ; enfin, au-des» sous d*eux, étaient jetés péle-mèlc des conseillers d'Étal, des maîtres des rc<iuétes , des membres du parlement , geos instruits et lal>oricux, destinés à réparer sans gloire et sans ruuilation les bévues (|u il fallait attendre de Tincapacité de leurs premiers collègues et de Tétourderie des seconds, s ('.e i|u*un pareil amalgame dut produire, le même historien nous rapprend : « Les conseils étaient devenus des foyers de ([ucrelles, de jalousies, de sottes prétentions , où Tintrigue et la haine eurent seules de l'activité , tandis que les atl'aires languirent par l'incapacité des chefs, par la mutî-r nerie des maîtres des requêtes, qui refusèrent, pendant dii-^ huit mois, de rapporter debout au conseil de régence, parla nécessité où le public se trouva de poursuivre soixante-dix ministres, dispersés dans la capitale. » Aussi l'opinion <qot avait d'abord bien accueilli les conseils ne tardart-elle pas à so tourner contre eiu. On s'aperçut vite que multiplier les ministres n'était pas le moyen de diminuer les abus. 1a parlement demanda, par deux fois, qu'on mtt fin à cet e^sai malheureux, et le régent rétablit les ministères en septembre 1718.
Or, cette même année, au mois d'avril, parut ua Zïûcoun sur la Polysynodie^ où il était démontré « que la polysynodie,. ou pluralité des conseils, était la forme de ministère la plus avantageuse pour un roi et pour son roya,ume. y^ Ce livi^a portait le nom de son auteur, l'abbé de SaintrPi^rre, avec. celte épigraphe, empruntée aux Proverbes : « (/bi multa conr silia salua; » et cette a fort plate chose, dit Saint-Simon, fit. un furieux bruit. »
L'abbé faisait un grand éloge du gouvernement de&coa-* seils, et ce gouvernement allait disparaUre quatre moist après, condamné depuis longteip^ips pa^ l'opiAi^n. Fautril
?oir là tout gimplement un manque d'à-^propos, comme le voudndt M. Henri Martin ? Il serait bien fort. Les irœux du public et les sentiments du régent sur ce point devaient être très-eonnus de Tabbé. Est^e donc sérieusement et de bonne foi qu*il pouvait écrire ceci :
« Gomme il peut arriver que, dans les rèffnes futurs j quelque favori ou quelque favorite voudra s'efforcer de rétablir en France le gouvernement des maires du palais, et que quelqu'un de nos rois futurs y faute de connaître ses véritables intérêts ni les intérêts de ta nation, pourrait un jour être tenté de renverser l'excellente forme de la pluralité des conseils, j'ai oru qu'il était très-important pour le service de l'État de mettre entre les mains des bons Français un discours approfondi sur les grands avantages que leur roi en doit tirer de son côté, et qu'ils peuvent en attendre du leur^ afin que l'opinion la plus saine puisse prendre racine dans les esprits , et qu'il soit ainsi plus facile aux gens de bien de détourner alors par leurs conseils un coup qui serait si pemideux pour la nation , si dangereux pour le roi luimême, et si funeste un jour à la maison royale. »
Ou je me trompe fort, ou l'abbé a la prétention d'éclairer non-seulement l'opinion publique, m^is encore Son Altesse le Régent en personne, et de lui (|ire le plus respectueusement qu'il peut : Monseigneur, nous avons un gouvernement qui peut devenir très-bon; il ne s'agit pas de le supprimer, mais de le perfectionner, et je Vais vous en donner les moyens.
Selon d'Argenson, le motif qui aurait fait écrire à F abbé son discours serait tout autre. Dès qu'on sentit la nécessité de renoncer aux conseils, on leur donna, dit-il, une sorte d'extrême-onction, en chargeant Tabbé de Saint-Pierre d'en faire l'apologie. Il nous semble évident que d'Argenson se trQmpe« Comment croire que le régent ait senti le besoin de faire eonnidtre au public tous les avantages d'un gouvernement qu'il jugeait nécessaire de supprimer? La seule oraison funèlure qui convint aux conseile, en pareil cas, e'était
un pamphlet, et non un panégyrique ; ou ce qui conyenait encore bien mieux , c*était le silence. Comment admettre que le régent ait eu Tidée de commander en avril un éloge du gouvernement qu^il devait supprimer en septembre?
Tnc autre chose encore prouve que d*Argenson 8*e8t trompé; c'est le livre lui-même. Il contient, il est vrai, réloge du gouvernement par conseils, mais non pas tel que ce gouvernement était établi. L*abbé y propose des perfectionnements qui en changeraient tout à fait la nature; et c'est sa polysynodie à lui, la polytynodie perfeeiionnèe^ qu*il présente comme le meilleur des gouvernements, mais point du tout celle du régent. Il n'a au contraire pour celle-ci que des critiques, assez habilement dissimulées, mais vives cependant et très-justes, et qui n'épargnent point le régent lui-même. Il faut avouer que, si le régent avait demandé une apologie de son gouvernement, il aurait été bien mal servi, et que l'abbé aurait pris de singulières libertés avec son programme. Ces critiques à l'adresse du régent n'ont pas échappé à Rousseau. Il remarque fort bien que Tabbé « tournait avec assez d'adresse en objections contre son propre système les défauts à relever dans celui du régent, et que, sous le nom de réponses à ces objections, il montrait sans danger et ces défauts et leurs remèdes. Il n'est pas impossible que le régent ait pénétré la finesse de cette critique. » Disons que cela est certain; et c'est par pique autant que par faiblesse qu'il abandonna le pauvre abbé à la vengeance de tous ceux que sa franchise avait blessés.
Faut-il ajouter, enfin, que, si l'abbé avait écrit sort livre sous l'inspiration du régent, Saint-Simon n'eût pas manqué de le dire? Or, il dit, tout au contraire» et de la manière la moins ambiguë, que l'abbé ne suivit que son propre mouvement : « Il se crut en liberté par le changement du gouvernement, et de donner l'essor à son imagination en faveur du bien public. y>
Ainsi, c'est bien de lui-même, proprio motu^ et dans le
seul but d^éclairer « Itô bons Français » sur leurs véritables intérêts que l'abbé s'avisa de faire l'éloge des conseils. Et il s'y mit bravement, avec plus de courage que de prudence, malgré toutes les précautions dont il s'entoura.
Nous parlerons plus tard de sa théorie polysynodique, qui n'était rien moins qu'un plan de constitution pour la France. Elle passa tout à fait inaperçue, et le méritait bien. Ce furent d'autres choses qui eurent le privilège d'attirer sur la malencontreuse brochure une attention -fatale à l'abbé. Et d'abord, une véritable philippique contre Louis XIV ; la voici tout entière ':
« Le premier ministre qui gouvernait pendant la minorité du tea roi (Mazarin) avait intérêt que le prince eût de rélmgnement pour le travail; ainsi il le fit élever dans l'œsiyeté et les amusements de 'la cour. Ce prince était naturellement doux, modéré, équitable ; il avait beaucoup plus de penchant aux plaisirs de la paix qu'aux soins, aux inquiétudes et aux dangers de la guerre; ainsi, après la mort du cardinal Mazarin, il se serait toujours contenté de se tenir sur la défensive. Mais il était naturel que le ministre de la guerre devint jaloux de la faveur de son rival qui gouvernait les finances et le commerce avec succès, et qu'il cherchât de son côté à se rendre nécessaire à son maître, et à s'acquérir un grand crédit dans l'État, en déterminant le roi à la guerre.
« Ainsi, ce ministre, à l'aide des jeunes courtisans qui entouraient le roi et qui cherchaient à s'avancer dans les emplois militaires, trouva le moyen de lui inspirer le désir d'acquérir de la réputation par les armes, et de conquérir, sous divers prétextes, les provinces qui étaient le plus à la bienséance de la France... Et il se servit habilement du grand succès de la première guerre pour l'engager plus facilement dans celles qui suivirent.
« Telle est l'origine, telle est la cause de nos premières guerres. Ce fut non le vrai intérêt du roi, non le vrai intérêt de sa gloire, non le vrai intérêt de l'État qui le détermi-
— tt —
lèreiu i 'jouôèer 'uà sepitf d« l EofOfe* OMii ce faikfni
• <«'iie 4* la niionifti i«i iuiu»!^ Je os gœmi da cAlé de .' iulii, nie .'ia suppiuift il ce 'lu'eilei bimu oot produii fini iLU:» {%iA CK [M 'iûeà thioà «iiu ooùte... EUes OMIS oai eoàté vuij£V-^pi ûiu» cisfli ouuiUQii^ 'pu, ^a denkr Tîogi-cepl, pith iuirueat «renL auliiuiu par in. L'intemipûiMi du couunerce i ^L jk}r\ xa roi fit 1 L Elu d«! piu» de cioqiianta millîooi p4ir m pemioac otî:» :nîaie aiuk«s de raerre ; cela faii encore .'ukliionce auijjoos le rente lu denier trente. Or, qni os suL .{lie le:» •roaipit-tes da feu rot ae Lui rapporteol pai h iiuiUéxn* partie de cei» cent tzinquaikle BÛllioos da renie, U)uâ rrus ûuiâ .* £& cependant je ne mets potni ea ligne de cumpUi ai \it& hoounes .}ue nous aïons perdus, nî la déifr- IdtÎAia de no;i pruiioce:» frontière», ni les perles piodîjdeoses «{ue nous coûtent les lurtunes immenses des gens d*aifaires !
« Voild le cjtê de l'utile. On*oa regarde présentement le Coté de rhonorable. QueUe opinion le feu roi a-l41 laissée de lui à ses voisins ? y ont-ils pas cru, n ont*ils pas écrit «in'il était un f oisin Ëkfaeui, sans parole , injuste et d*aQtant plus digne de leur haine qu il employait plus de puissance à les ruiner ?... D'un autre cAté, a-t-il forcé ses sojels, par l'abondance qu'il leur a procurée, à regretter son administration? Plût à Dieu que, pour sa réputation el pour notre utilité, il eût été durant tout son règne occupé à faire fleurir le commerce, à diminuer tant d'obstacles qui le gênent, à augmenter les facilités qui le multiplient, à pa^er les grands chemins, à les rendre encore plus sûrs, à rendre les rivières navigables, à rendre nos lois plus propres à diminuer le nombre des procès, à perfectionner la manière (le lever des subsides, de sorte que les peuples ea payassent moins et qu'il en revînt plus aux coffres publics, à perfisetionner les établissements qui regardent les pauvres et l'éducation des enfants , à favoriser les arts et les sci^aces à proportion de leur utilité, à trouver les moyetis de fairo
listribuer les emplois et les récompenses avec justice et ans égard pour les recommandations, à ôter la vénalité des^ charges, les survivances et les brevets de retenue, à dimiluer nos besoins en diminuant nos jeux de hasard, à per« îèctiooiier nos mœurs en trouvant les moyens de rendre la rertu et les talents utiles plus honorés, plus respectés, plus justement récompensés... »
Qlielque fondée que soit cette attaque, il y a une injustice évidente à demander compte à Louis XIY' du hien qu'il n'a pa3 fiiit, sans lui tenir compte de celui qu'il a fait. Il n'est point de bonne guerre, pour juger ce grand règne, de faire comme s'il commençait en lôSS^^et comme si Colbert n'avait jamais existé. Toutefois, si l'abbé s'était contenté d'attaquer Louis XIV, peut-être le régent aurait-il pu fermer l'oreille aux clameurs des courtisans. Mais pouvait-il pardonner au politique indiscret de comparer sans cesse la république à la monarchie pour mettre invariablement la première audessus de la seconde, et de s'étendre avec une complaisance non dissimulée sur les avantages de la libre discussion ? De quel œil pouvait-il voir des propositions comme celles-ci : Dans les monarchies, on n'est jamais sûr d'avoir des princes intelligents et laborieux. — Les deux tiers de l'espace que durent les monarchies sont remplis de monarques ou trop jeunes ou trop vieux, ou livrés à la débauche et à la volupté. — Les rois sont des hommes et encore plus sujets que les autres hommes à être gouvernés par des femmes, ce qui est une calamité pour l'État. — Les rois, comme la plupart des hommes, sont enclins à la paresse, à la voluptà et à la présomption «^
Saint-SinK)n avait raison : l'abbé s'espaçait bien loin. Si encore il s'en fût tenu là! Mais il s'attaquait aussi, le plus respectueusement du monde, au régent en personne. Il lui insinuait que la polysynodie, telle qu'il l'avait établie, n'était point une institution sérieuse; que le conseil de régence Q* était qu'un conseil de parade ; que les présidents des conseils remplaçaient tout amplement les demi-vizirs du feu
roi; qu*on ne gagnait à la multiplication des ministres qu*une multiplication de recommandations et une extension de la faveur aux dépens de la justice; qu*il était impossible que tout cela ne finit pas par le rétablissement pur et simple du vizirat. Ces observations sont présentées très-poliment, sous forme d'objections et de réponses; mais le régent ne put 8*y tromper; et Tabbé a beau le félicitera plusieurs reprises d*ôtre le modèle des princes labcrieuXf et d*avoir cVoisi les membres des conseils sur la r^utation de leur probité et de leurs lumières (les roués, par exemple), son premier mouvement, à la lecture de toutes ces propositions étranges, dut être un étoonement mêlé d*un assez vif dépit.
Il devait résulter de tout cela que Tabbé, qui avait voulu donner une leçon à tout le monde, allait en recevoir une à son tour. Les courtisans du feu roi, défenseurs chevaleresqucs de sa mémoire, jetèrent les hauts cris, et à leur tète le maréchal de Yilleroi, qui fit, dit Saint-Simon, un vacarme épouvantable, et de gré ou de force ameuta toute la viràlle cour. L'orage éclata à TAcadémie.
Le 28 avril, le cardinal de Polignac déféra à ses confrères Touvrage de Tabbé et demanda que justice fût faite de cette récidive scandaleuse; le 8 mai, F Académie entendit deux réquisitoires violents contre le coupable, Tun de Tévéque de Fréjus, précepteur du petit roi et depuis cardinal Fleury; l'autre du cardinal de Polignac.
Fleury piqua l'amour-propre de la Compagnie : « Vous « aviez, dit-il, imposé la loi à tous ceux que vous receviez, « de faire l'éloge du feu roi, et ce prince a été pendant cin- « quante ans le sujet de tous nos panégyriques. Un de nos « confrères a la hardiesse de venir démentir pour la seconde a fois, à la face du public, les justes louanges que nous lui (( avons si longtemps données. Si nous laissons cette har- « diesse impunie, n'aura-t-on pas raison de dire que les plu- « mes de l'Académie sont des plumes vénales, consacrées à la c( fortune et à l'intérêt, et que les louanges qu'elle donne « ne durent qu'autant que la vie des princes qu'elle loue ? »
A ces ndsmis, qui intéressai^il tiès-fort Thammmr it rAcadémie, le préceplear do n» ajoatait celk&-€iy par k»quelles il finissait : « Monseigmor le régoA a déjà maifiié « son indignation en sopprimant tons les exonplaires de « ce libelle, et en faisant arrêter rimprimeor. Il koen « notre résolniion » (Fleury aTait demandé que Tabbé itti rm/è^par une acclamalionunanime, do catalogue des 9€9âé^ mieiens) « et certainement il aura la bonté de la confirmer* « 11 a f oolu laisser agir librement la Compagnie, ei ne pas « contraindre ses soffirages, pour ne pas lui 6ter le mérite « du parti qu*elle prendra. M. le dnc du Maine et M. le ma- « rédial de Yilleroi, qui ont eu Tbonneur de lui en parler, € m*ont permis, messieurs, de tous assurer de ses inteni( tions^ » L'Académie était incapable de ne pas se rendre à cette mise en demeure polie.
Sacy, l'un des amis de l'abbé, lut alors une lettre où Taccusé demandait qu'on Toulût bien l'entendre. Le cardinal de PoUgnac répliqua par un discours que d' Alembert appelle une éloquente Catilinaire, et que l'on ne peut guère lire aujourd'hui sans sourire. On ne consent pas facilement à Toir l'abbé de Saint-Pierre traité comme un Calilina.
« Si M. l'abbé de Saint-Pierre, dit le Cicéron de l'Académie, était tombé pour la première fois dans la faute énorme dont toute l'Académie est si justement indignée^ on pourrait écouter de sa part, non des justifications, mais des témoignages sincères de son repentir. Ce qu'on Tient de lire, messieurs, est plutôt une apologie de sa conduite, qu'un aveu de son égarement : il persiste à soutenir qu'il n'est point coupable, et cette opiniâtreté à poursuivre en toute occasion la mémoire du feu roi lui parait si peu criminelle, qu'il n'en laisse pas seulement espérer la correction...
« Lorsqu'il entra dans cette Compagnie, et depuis en plusieurs occasions, il a joint sa voix à la nôtre pour rendre justice à un mérite si reconnu de toute la terre ( celui de Louis XIV) ; il se sépare aujourd'hui de tous ses confrères, comme pour leur donner là-dessus un démenti formel. ••
« Vaui avez frémir mnsieurê^ à la kdure fue je «tm ai faite dé$ arlicUê odieux dont ce livre et/ rewkpli. A peine otiBvoue pu attendre fuelle fût achevée. ». J
« Nous avons nos règles; elles diseol qu'un académicien qui offensera Thonneur de ses confrères perdra n place irrémissiblemenl. Le feu roi n*esUil pas plus que loos nos confrères ensemble ? En un mot, il est d^une nécessrlé absolue que celle avenlure fasse un vide dans l'Académie. Si M. Tabbé de Saint-Pierre n*en sort pas, je ny eaurai demeurer; j'en connais cinq ou six qui ecnt dans lee mêmes nmtimenis, et qui vous le déclareront. Pour moi, qui ai toujours regardé Tbonneur d*y être admis comme un des plus grands de ma vie, comblé des bienfaits du feu roi, je ne me cnùrai jamais permis de m*asse6ir dans le même lieu que celui qui n*a pas craint de calomnier indignement mon bien&iteor, mon maître, mon protecteur, et le vôtre. »
La Catilinaire fit effet. Quatre membres seulement furent d'avis d entendre Tabbé : Sacy , Fontenelle , La Motte et Vbonnète abbé Fleury. Une lettre que Tabbé de Saint-Pierre avait écrite au régent et dans laquelle il s^imaginait naïvement se justiQer en disant qu'il n'avait pas cru pouvmr parler de Louis XIV autrement qu*il n'avait fait, acheva de l'accabler. Il fut tenu pour un pécheur endurci et incorrigible, et son expulsion fut proclamée, de vive voix^ à Vunor nimité. Pas un membre» dans ce vote à découvert, n'eut le courage de se séparer de ses collègues et d'affronter le courroux du cardinal de Polignac. L'Académie eut le bon goût de comprendre que ce vote n'avait pu être complètement libre et sincère, et un second tour de vote eut lieu au scrutin secret. Une boule, une seule, fut pour l'abbé. On sut plus tard que c'était celle de Fontenelle.
Le régent n'aimait pas les Saiut-Pierre, nous dit Saint- Simon; le régent aimait beaucoup l'abbé de Saint-Pierre, nous dit d'Alembert. La vérité est que le régent n'aimait et ne haïssait personne, et qu'il se souciait certainement trèspeu d'un aussi mince personnage que l'aumônier de sa mère;
tOQtcfc»Sy il ne fui paâ Ûthé qu*une leçon fât donnée à cet indiscret, ne fût-ce que pour rexemple, et il ne crut pas * pouvoir se dispenser de rendre cet hommage à la mémoire du roi son oncle. L'expulsion fut ratifiée ; seulement, le régent désira qu'on fît pour l'abbé ce qu'on avait fait pour Faretière et qu'on ne lui donnât de successeur qu'à sa mort. Dii^iuii mois après, MM. de Bose et La Motte étant l'un directeur, l'autre chancelier , l'abbé écrivit une lettre à VAcadémie pour demander la révision de l'arrêt qui l'avait frappé. L'Académie ne voulut rien décider sans avoir pris les ordres du régent, et le régent, mal disposé ce jour-là, répondit avec humeur qu'on le laissât tranquille et qu'on ne lui parlât plus de cette affaire. L'Académie, à. tort ou à Taison, prit la mauvaise humeur du régent pour un parti pris contre l'abbé, et l'auteur infortuné de la Polysynodie resta académicien exclus toute sa vie.
Du point où nous voyons les choses aujourd'hui, l'expulsion de l'abbé de Saint-Pierre nous semble, à première vue, peu à l'honneur de l'Académie. Nous dirions volontiers que fabbé sortit de l'auguste compagnie, comme il y était entré, sans avoir rien fait pour un pareil traitement, et qu'il n'avait de sa vie mérité
Mi cet excès d'honneur, ni cette indignité.
Ce serait une erreur. La conduite de l'Académie fut loin d'être sans motifs très-légitimes et très-sérieux. Elle eut certainement de meilleures raisons pour expulser l'abbé de Saint-Pierre qu'elle n'en avait eu pour l'admettre.
Tout le monde sait que Louis XIY vivant fut l'objet d'un véritable culte. Ce culte eut son temple et ses prêtres; et ce temple fut l'Académie; ces prêtres, les quarante immortels. II y avait bien, dans cette adoration, un peu de paganisme; mais, quelle qu'elle fût, cette foi fut celle de très-grands esprits, de très-nobles caractères et d'âmes trèsdirétienDcs; si bien qu'on est forcé et d'en sourire et de U respecter. Pendant près de soixante ans, l'encens avait
fumé, et les cantiques retenti sous les YoAtes du temple :
Jurandisqne taum fier nnmen ponimos tris , Mil oriiarann alitt, dII oriani Ule fitentet.
Mais» après s*èlre, pendant soixante ans, nourri de cette ambroisie, et avoir fait, comme s*il eût été à lui seul une incarnation des deux principes de Manès, beaucoup de bien et beaucoup de mal, le Jupiter de Versailles était mort dans son Olympe. Ce triste accident faisait naître une question : Le dieu mort, aIlait*on continuer les cérémoDies du culte? Question grave, et véritable pierre de scandale.
Le scandale vint, et (qui leùl cru?) du propre sein de Vauguste collège. Dans les quarante, il s'en trouvait plusieurs qui, loin d*avoir la foi, étaient, au fond, des impies décidés; seulement ils dissimulaient. Quelle religion n*apas ses hypocrites ? Et parmi ceux-là, plus nombreux peut-être qu*on ne serait tenté de le croire , il y en avait un, naïf, simple et indiscret comme un enfant. Ainsi que tous les autres, il avait, à son heure, brûlé son grain d*encens et chanté son hymne; mais comme il était, malgré tout, grand ami delà vérité, il avait hâte d*expier Thypocrisie de son rôle officiel, en faisant connaître ses vrais sentiments. Le dieu mort, il crut Toccasion arrivée, et cria bien haut, pour être entendu de tout le monde, que le prétendu dieu que ses collègues et lui avaient si longtemps adoré et fait adorer aux autres, n^était en réalité qu*un homme beaucoup trop puissant et assez malfaisant.
La foudre tombant au milieu d*eux eût causé moins d'émoi aux trente-neuf autres que cette apostasie effrontée. Us furent transportés d'une indignation que nous pouvons croire très-réelle. Qu allait-on penser d'eux tous, si l'un d'eux pouvait impunément déclarer au public que la divinité qu'ils avaient si longtemps servie était une espèce de Moloch? Avaient-ils donc, pendant soixante ans, joué la comédie ou été dupes? Us ne pouvaient accepter l'alternative, car si l'apostasie de Tabbé de Saint- Pierre restait
ipunie, ils devaieot s'attendre inévitablement aux raillées et au mépris du public. Aussi prirent-ils une résoluon aussi grave que la circonstance: Réunis en assemblée ^lennelle, ils déclarèrent que leur dieu avait toujours été D Trai dieu , et que Tapostat sorti de leurs rangs était Lcommunié.
Ne croyons donc pas que F Académie , placée entre deux dicoles, ou sévir ou ne pas sévir, choisit des deux le loindre. En réalité^ placée entre un tidicule certain, un iscrédit peut-être irrréparable, et une exécution sévère, lais très-méritée, elle prit le seul parti qui fût honorable et 3ssible. Elle montra qu'elle n'avait ni joué un rôle ni été upe , et qu'elle n'était pas disposée à brûler le jour ce a*elle avait adoré la veille : constaïice très-honorable, ael qu'en soit Tobjet, surtout dans un payjs où cette vertu 'est pas commune.
Maintenant faut-il, à ce motif très-légitime de l'expulsion ^Tabbé, en joindre un autre, moins apparent? Peut-être Académie ne fut-elle pas fâchée, au moment où tout le loode jetait la pierre au vieux roi mort, d'avoir une occaon éclatante de défendre sa mémoire , seule contre tous, , de faire ainsi un semblant d'opposition au gouvernement Il régent et des roués. Elle jouait ainsi un petit rôle, sans en tisquer, protégée par la majesté du grand nom qu'elle §fendait. Le parlement n'étail-il point devenu le premier )rps politique de l'État? Sans avoir l'ambition de rivaliser ^ec lui, pourquoi l'Académie n'aurail-elle pas voulu, elle issi, donner son avis sur la chose publique? Chasser un î ses membres pour avoir osé s'attaquer à la mémoire du u roi, c'était une façon de dire qu'elle le regrettait; et la intalion de jouer ce rôle était d'autant plus forte que, le îgent ne pouvant décemment se refuser à venger la méloire de son oncle, on le forçait ainsi de prendre part à un de dirigé contre lui : innocente malice qui ne pouvait voir aucune conséquence sérieuse, mais qui put un moleat faire illusion à quelques membres sur leur importance
— rM> —
lâ rKlal. Remarquons r<^ qiio dit Sainl-Simon : c'esl Unit» la vieille cour qui fut ameutée, et qui le fut parle (hic du Maine et Villeroi, c*eat*à-dire par les deux cbd^des m<k*outcnt8, dont Tun était le rival personnel du régeot. S*il eu fut ainsi, dira-l-on, pouniuoi le régent céda-tr41%t laissa-t-il ses adversaires se donner cette petite satisfactiooY Nous Tavuns dit, d'abord par convenancei puis surtout par ' dépit contre les hanlicsses de Tabbé, et enfin parce qu'àsM yeux, si le personnage ne valait pas la peine d'être défenda, Tavantage ne valait pas la peine d*étre disputé. Après cette manifestation de T Académie , le régent n*était pas moins le maître qu*auparavaut.
L*abbé se consola de sa disgrâce dans le salon de son amie, madame de Lambert, continua de bien vivre avec ses anciens confrères et ne cessa même pas de leur envoyer ses écrits. D'ailleurs la petite persécution dont il avait été victime augmenta Tintérét qui s'attachait à lui et lui fit comme une sorte de piédestal. Les idées philosophiques commençaieDt alors à fermenter dans toutes les télés, les jeunes surtout, et Tabbé, par son âge (il avait soixante ans), parsacandeur, par sa mésaventure enfin, était Tun des chefs, et comme le patriarche désigné de la nouvelle école. Il eut des disciples, un surtout, qui fut, cette année-là même, admis chez madame de Lambert, et qui se lia tout de suite avec le bon abbé, par une amitié presque filiale. C'était le fils aîné du garde des sceaux, René-Louis, d'Argenson, esprit original et caractère généreux.
Un sérieux dédommagement était, en outre, réservé à k victime du royalisme de M. de Polignac. Bien peu de temps après sou expulsion, Tabbé de Saint-Pierre eut Je bonheur de contribuer à la formation de ce qu'il appelait de ses vœux les plus ardents, une académie politique. Je veux parler du Club de rEnire-soL
Un jeune abbé d'une naissance obscure, d'un esprit vif et remuant, qui avait été poussé dans le monde par un vieux savant, l'abbé de Longuerue, et que Fleury avait placé au-
près du petit Daof>biD, pour lui apprendre à lire, eut Fidée d'établir chez lui Une espèce de « club à l'anglaise, >dit d'ArgeoflOD) « ou de société politique parfaitement libre, com-* « posée de gens qui aimaient à raisonner sur ce qui se pas^ • sait. » C'était l'abbé Mary, un des habitués^ du salon de madame de Lambert, et qui fut fait par elle académicien en 1723. Personnage fort ambitieui (il devait être disgracié pius tard, pour avoir aspiré à être précepteur du Daupliin), TabbéAlary voyait peut-être dans cet établissement uii moyen de se pousser aux hauts emplois. L'abbé de Saint -Pierre n'y vit certainement qu'un moyen d'être utile à ses semblables, el dut embrasser l'idée de l'abbé Alary avec enthousiasme, si même il ne la lui suggéra. D'Argenson, l'historien de rfintre-sol, nous dit que, quand il y fut reçu, en 1725, la soeiété existait depuis plusieurs années. C'est donc proba* blemeat vers 1720 que nous devons en placer le commencement, bien que sa célébrité ne date que de 1724. On était sous le coup de l'émotion causée par la chute du système, et il n'y avait guère à craindre de porter ombrage à l'indifférence paresseuse du régent.
Bolingbroke, qui promenait alors en France son oisiveté, fat le parrain de la société, et la baptisa du nom anglais, de Club. L'abbé Alary offrit son appartement, un entre-sol de rhAtel du président Hénault, sur la place Vendôme, et en fut le président. L'abbé de Saint-Pierre offrit son zèle, sa foi et ses innombrables mémoires sur toutes choses. Il dut être par l'âge un des doyens de la société, et on peut affirmer qu'elle ne compta pas de membre plus laborieux et plus dévoué que lui •: « L'abbé de Saint-Pierre, » dit d'Argenson (manuscrit de la Bibliothèque du Louvre) , « est celui qm € nous fournissait le plus de lectures de son cru, tout son « temps et ses forces, dans un âge très-avancé, étant dé- « voués aux systèmes politiques, qu'il invente et découvre € sur toutes les parties du gouvernement. 11 désirait que c plusieurs de nous emportassent ses mémoires, pour écrire « des réflexions et des objections sur ces systèmes, aux-
o quelles il répliquait avec autant d'exactitude que de per- « sévérauce dans ses idées, quoiqu'il se pique de ne pas a abonder dans son sens. » L*abbé dut éprouver en entrant dans cette société la môme joie que Christophe Colomb en abordant à (iuanahani. Le Club de i*Eutre-sol fut son Amérique ; il n'avait rêvé autre chose toute sa vie.
« On trouvait à TEntre-sol, dit encore d'Argenson, toutes c< sortes de commodités : bons sièges, bon feu en hiver; et tt en été des fenêtres ouvertes sur un joli jardin. On n'y dtu nait ni on n'y soupait ; mais on y pouvait prendre du thé en c( hiver, et en été de la limonade et des liqueurs fratches. c( En tout temps on y trouvait les gazettes de France, de « Hollande, et même les papiers anglais. En un root, c'était « un café d*honnétes gens. » C'était quelque chose de plus encore. C'était un Essai d'Académie des sciences morales et politiques. On s'assemblait le samedi de chaque semaine, de cinq heures du soir à huit. Chaque conférence était divisée en trois parties assez égales. Dans la première heure, on lisait des extraits de gazettes; dans la seconde, on causait surtout de politique, et on finissait par une lecture de mémoires. Ce que Tabbé de Saint-Pierre dut apporter de mémoires à l'Entre-sol, on le devine sans peine. Quoiqu'il ait écrit à peu près sans relâche pendant toute sa vie, c'est à cette période de quelques années (1724-1731) qu'il faut, placer sa plus grande fécondité : statistique, administra-, lion, instruction publique, ponts et chaussées, guerre, marine, finance, diplomatie, morale, sermons, théâtres, il pensait à tout, écrivait sur tout, perfectionnait tout. Il avait fait, disaient les mauvais plaisants, un projet poufL^rendre utiles les prédicateurs et les médecins, les traitants et les moines, les journaux et les marrons d'Inde, les ducs et purs et les toiles d'araignée.
D'AvgensoD (ce passage est l'un des plus intéressants de ses curieux mémoires) nous fait connaître tout au long le personnel de TEnlre-sol. Nous y trouvons quelques noms nobles, mais peu de grands noms. La haute noblesse était
dans les antichambres, occupée à se partager et à dévorer des pensions, et la petite Vimitait de son mieux. Les seuls noms un peu illustres que nous trouvions' dans cette liste sont, après celui de d'Argenson, ceux de Coigny, deMalignon, de Caraman. Les autres sont dés noms de magistrats, de diplomates ou de fonctionnaire^ assez obscurs; on ne peut guère y remarquer que celui de l'Écossais Ramsay, le disciple de Fénelon, tout à fait à sa place dans une compagnie d'honnêtes rêveurs, et celui de Théroïque comte de Plélo, qui se fit tuer plus tard à Dantzig pour sauver Thonneur du nom français, et qui, en attendant, lisait à ses confrères de TEnire-sol une belle dissertation sur les différentes formes de gouvernement. L'Église y était représentée non-seulement par les deux abbés que nous connaissons , mais par deux autres encore, les abbés de Bragelonne et de Pomponne.
La liste des travaux de la société témoigne de l'ardeur qui animait tous ses membres. Pendant que les grands seigneurs de la compagnie, MM. de Coigny, de Matignon, de Lassay, de Noirmouliers , de Saint-Contest et autres formaient unesorte de comité consuliRiiî à* écouteurs, comme dit Tabbé de Saint-Pierre (le duc de Noirmouliers était le meilleur écouteur qu'il eût jamais connu), lès membres actifs se partageaient les travaux. L'abbé Alary travaillait à une histoire de l'empire. D'Argenson s'était attaqué d'abord au droit public en général, et avait fini par se restreindre au droit ecclésiastique de France, sans préjudice des objections qu'il adressait aux projets de l'abbé de Saint-Pierre. Quelques-uns faisaient l'histoire des traités de paix; d'autres, celle du commerce et des finances. Bref,rEntre-sol ne tarda pas à faire parler de lui. On postula pour y être admis; M. d'Angervilliers allait y entrer quand il fut nommé secrétaire d'État de la guerre, et d'Argenson affirme que rien ne contribua plus à faire envoyer M. de Plélo ambassadeur en Danemark, que sa réputation de bon entre-soliste.
Le duc de Bourbon ne s'inquiéta point de l'Entre-sol ; mais le vieux Fleury, qui lui succéda en 1726, et surtout le
- inlo «U's s«vaui iiliuiivf*iin, nn *.ar:rn*ni .ia» i i^nferqne •«iiTiai, «'(iiiiiuH MM. l'uni -«1 ir '..iL"\Lii.iii, e* lu^rfiseok
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-.liii. uniniiie il »'^l>rit, iii.i4'« n iv v.v ) i« :1lll^ le >te qa'niie .iii>iir , ilii il Aruv'iiMin . Llvi.*: huli'ii-ux n iibiiBaili
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iii- a*iT I iiurv, a\iiijl ii(:\aiil lui sfiD rru.-^ "iirier. il s'ott- Mm, ilanr« -ih fiiofij(*iilh An fougue, jusi^û'i Xt^ccr« i. EiUie«Ql trii avant, or, ilit d'Ar^fîUsori , Vf}rilab.r:i.-tQ^ 4 not^ froa- •lioijh(|u<'|f|iiirfoinloul uotnisaoïil. n L'abbr -ieS^iini toul itioll<;nAif i|u'il f'tait, ronlrihua à iniii5p>>î<r bes <itit:v,n roiilrc rKfilre-sol. Sa manie de pcrfofik iijqui<Ha Mcury, qui «iil un Jour à l'abbe A.att : «Tmi avi'/ là /i volrij conférence un politique triste et li^SKtfcax. qui vni Talilié de Saiut-Pierre. » Bref, le garde des âCCHKt |ui voulait sournoi^meni du mal h l*Ëntre-sol depiiîsqa*« avait r<:fusé d'y admettre un de sf.*8 espions, et qui éuil^ toujours d après d'Argenson Uquel devait bien chaBgir l'opinion sur le compte de Chauvelin j, malfaisant BaUinl^ lemeut et rempli de petitesse, « trama le coup de jarnac » U*Argenson eut beau recommander à ses collègues do as foire oublier : il u*était plus temps, a On dit que nous gouvernions llltat, que nous nous mêlions de choses dont nous n'avions que faire. Je ne me levais jamais le matin sans que je ne me dise : Aujourd'hui paraîtra quelque bruit de calotte contre nous. » El Fleury tiuit par dire un jour à l*abbé Alary : u Dites à vos lucssiciirs de l'Enire-sol qu'ils prennent
garde des sceaux ClmuTolin, ne tardèrent pas à trouver que le Club faisait trop parler de lui. Quelques personnages 8*y «'(aient introduits (|ui lui tirent du tort, les uns en ledéconiiidérant, conmie MM. INillu et de Caraman, les autres en le compromettant, comme Tabbé de Pomponne. Ce dernier sm^ tout, homme «resprit, mais n ayant pas plus de tdte qu'une linotte y dit dWrgenson , bavard fougueux et indiscret, tt chaud, contredisant , inconstant, » lit le plus grand mal à la soci«Hé. Lt>s nestors du Club, MM. de Saint-Contest et de Noirmoutiers, s*étaient opposés à son admission, à cause de ses manières et de son ton : mais il s*était « intrus par une autorité de considération à laquelle on n*avait su qu'opposer ; u et uire fois admis, il se donna carrière. A l'occasion de la Pragmatique, il exhala mille invectives et contre les puissances étrangères et contre le gouvernement ; trèelié avec Fleury, ayant devant lui son franc parler, il s oublia, dans ses moments de fougue, jusqu^à mettre TEntre-sol on avant ; or, dit d' Argenson , véritablement « nous frondions quelquefois tout notre saoul . » L'abbé de Saint-Pierre, tout iuoil'eusif qu'il était, contribua à indisposer les puis^ sances contre l'Ëntre-sol. Sa manie de perfectionnement inquiéta Fleury, qui dit un jour à l'abbé Alary : «Vous avez là à votre conférence un politique triste et désastreux, qui est l'abbé de Saint-Pierre. » Bref, le garde des sceaux, qui voulait sournoisement du mal à l'Ëntre-sol depuis qu*oa avait refusé d'y admettre un de ses espions, et^qui était, toujours d'après d'Argenson (lequel déviait bien changer d'opinion sur le compte de Chauvelin), malfaisant naturellement et rempli de petitesse, a trama le coup de jarnac. » D'Argenson eut beau recommander à ses collègues de se faire oublier : il n'était plus temps. « On dit que nous gouvernions l'État, que nous nous mêlions de choses dont nous n'avions que faire. Je ne me levais jamais le matin sans que je ne me dise : Aujourd'hui paraîtra quelque bruit de calotte contre nous. » Et Fleury finit par dire un jour à l'abbé Alary: «Dites à vos messicm:s de l'Enlre-sol qu'ils prenuent
garde à leurs discours; que des étosingers môme sont'^enus s en plaindre à moi. »
Dès ce moment, la condamnation de TEstre-sol était prononcée. Vshhé de Saint-Pierre ^ qui ne se voyait pas sans douleur menacé d*un second naufrage, proposa , pour saufer le nayire, de jeter à la mer la politique contemporaibe^ et de ne plus s*occuper que de questions générales par éclaircissements» objections et réponses. Croyant avoir là une excellente idée, il imagina de la soumettre au cardinal; et au lieu d'y réussir, dit d'Argenson, il nous attira cette proliibilioD que nous avions voulu éviter avec tant de soin. Il fout avouer que Tabbé jouait de malheur. Voici la lettre' ]ui mit fin à l'existence de l'Ëntrensol. Elle est adressée par Fleury à l'abbé de Saiut-Pierre.
Versailles, 1 1 août 1731.
« Je vois, monsieur , par votre lettre d'hier , que vous ?ous proposiez, dans vos assemblées, de traiter des ouvrages de politique. Comme ces sortes de matières conduisent ordinairement plus loin qu'on ne voudrait, il ne convient pas qu'elles en faissent le sujet. Il y en a beaucoup d'autres qui ne peuvent avoir les mêmes conséquences , et qui ne sont pas moins dignes d'attention. Ainsi, supposé que voils jugiez à propos de continuer vos assemblées, je vous prie d'avoir attention à ce qu'il n'y soit point parlé de choses dont on puisse avoir sujet de se plaindre. »
L'abbé comprit qu'il ne devait point juger à propos de continuer ses assemblées, et c'en fut fait de l'Académie politique. D'Argenson et les zélés, qui n'avaient point été nominativement avertis, se réunirent encore Iroisfois clandestinement, les uns chez les autres, pour parler de politique; mais ils n'échappèrent point à la vigilance du garde des sceaux, qui répéta par deux fois à d' Argenson : u Est-il bien certain, monsieur, que cela soit fini? Me le promettez- vous? Ce fut ainsi qu'il me contraignit , pour ainsi dire, ajoute d'Argeoson,à lui donner ma parole d'honneur, et dès lors
il fallut y annoncer absolument jusqu'à des temps meilleurs.»
La fermeture de rEnlre-sol ne mit pas fln à celte sorte d*apostolat ou de professorat politique que Tabbé 8*était attribua ; s*il n*avait plus d'auditeurs ni de contradicteurs, il lui restait un disciple (et un disciple qui devint ministre), d*Argenson. Désormais passé maître, il'lui continua ses leçons. On trouve dans le manuscrit de d^Argenson, intitulé Mémoires (TLfaf, des traces curieuses de ce commerce entre le maître et relève. D*Argenson a inséré dans ce volumineux recueil divers traités politiques avec des notes de Tabbé. Ce sont de véritables devoirs corrigés de la main du professeur.
En décembre 1 731 , Tannée même où TEntre-soï fut fermé, d*Argenson envoie à Fleury un mémoire sur la réforme de la taille; mais avant de Texpédier il l'adresse à Tabbé, qui le lui renvoie avec les notes suivantes :
« Il faut compter que si le mémoire passe sept ou boit pages, le cardinal ne le lira point et le renverra au contrft* leur général. Mais Vauteur peut le réduire à buit pages, s*il n'y veut parler que de la nécessité de faire cesser les grandes pertes annuelles que la répartition arbitraire de la taille cause à l'État. Aussi bien ce que l'auteur dit sur la diminution des financiers, sur le trop grand nombre de trésoriers, sur la manière de multiplier la milice, sur les aides, sur les gabelles, sur le perfectionnement des lois, et sur plusieurs autres sujets, sont des vues vagues, sujettes à des objections , et que l'on ne peut suffisamment digéfer que par des mémoires séparés.
a II ne faut pas qu'il donne occasion de dire : C'est un beau parleur, c'est un discoureur éloquent, qui bat la campagne. Il vaut bien mieux foire dire : C'est un démontreur qui se borne à bien démonirrer qu'il est grand temps de travailler sérieusement à faire cesser les grands malheurs de la taille arbitraire, et qui conclut, comme moyen général, à former un bureau pour examiner ce qui se proposera de plus simple, de plus facile à essayer, de moins sujet aux remontrances... »
A la date de septembre de l'anDée suivante (1732), les Hémoires d'État contiennent une lettre d'un prétendu Anglais à un Français, où il est facile de reconnaître la collaboration et la main de Tabbé. C'est une vive attaque contre l'opposition tracassière des parlements :
« Une des premières maximes du gouyernemjBnt des États est qu'il faut qu'un bon roi ait tout pouvoir pour exécuter de grands biens dans son État. Si Louis XY voulait refondre les lois et les coutumes, les parlements s'y opposeraient. Concluons donc qu'un grand roi sera toujours traversé par les cours supérieures (telles qu'elles sont aujourd'hui) toutes les fois qu'il voudra travailler sérieusemeot à la réforme de son État. » Le maître et le disciple étaient bons propkètes. On put le voir à la veille de 1789.
Une autre maxime est celle-ci : Entre les mains de qui que réside la puissance publique, il faut que le pouvoir soU entier, sans partage, et ne reconnaisse que les juge* ments de Dieu au-dessus des siens.
Les parlements sont traités de « république indépendante. » Il faut rembourser les charges et ne plus remplir ces magistratures que par commission , comme les places du conseil... Peut-être même faudrait-il aller encore plus loin et rendre ces commissions révocables et amovibles. De là sortira un pouvoir sans frein, sans contre-poids, un vrai gouvernement turc. Qu'y faire ? «Vous vivez en France, dit la lettre, sous une autorité despotique. Le sort en est jeté, pour ainsi dire. Il faut le servir ou l'anéantir entièrement. » D'ailleurs, ce pouvoir doit nécessairement trouver une barrière dans « l'opinion, la raison, la politesse, la vertu. Depuis deux siècles, le progrès de la despoticité (ce mot est une création de l'abbé^ n'a-t-il pas été, en France, celui de la tranquillité, des arts et des mœurs, et ne fait-il pas cesser de plus en plus les violences publiques et particulières ? » Suit une recommandation du scrutin perfectionné, et une nouvelle sortie contre le parlement : « Parmi ces oppositions insupportables, comptez pour les premières
— finis rKlal. Rcmarquon!^ ro que dit Saint-Simon : cW loule la vieille cour qui fut ameutée, et qui le fut parle duc du Maine et Villeroi, c*eat*à*dire par les deux chëk des mécontents, dont Tun était le rival personnel du régeot. S*il en fut ainsi, dira-t-on, pouniuoi le régent céda-t-il^t laissa-i-il ses adversaires se donner cette petite satisfactioat Nous Tavons dit, d*abord par convenance, puis surtout par dépit contre les bardiesses de Tabbé, et enfin parce qu*à ses yeux y si le personnage ne valait pas la peine d*étre défendu, Favantage ne valait pas la peine d'être disputé. Après cette manifestation de T Académie, le régent n*était pas moins le maître qu auparavant.
L*abbé se consola de sa disgrâce dans le salon de son amie, madame de Lambert, continua de bien vivre avec se& anciens confrères et ne cessa même pas de leur envoyer ses écrits. D'ailleurs la petite persécution dont il avait été victime augmenta Tintérèt qui s'attachait à lui et lui fit comme une sorte de piédestal. Les idées philosophiques commençaleot alors à fermenter daos toutes les téles, les jeunes surtout, et Tabbé, par son âge (il avait soixante ans), parsacandeur, par sa mésaventure enfin, était l'un des chefs, et conune le patriarche désigné de la nouvelle école. Il eut des disciples, un surtout, qui fut, cette année-là même, admis chex madame de Lambert, et qui se lia tout de suite avec le boa abbé, par une amitié presque filiale. C'était le fils aîné du garde des sceaux, René-Louis, d'Argenson, esprit original et caractère généreux.
Un sérieux dédommagement était, en outre, réservé à k victime du royalisme de M. de Polignac. Bien peu de temps après son expulsion, l'abbé de Saint-Pierre eut le bonheur de contribuer à la formation de ce qu'il appelait de ses vœux les plus ardents, une académie politique. Je veux parler du Club de VEntre-soL
Un jeune abbé d'une naissance obscure, d'un esprit vif et remuant, qui avait été poussé dans le monde par un vieux savant, l'abbé de Longuerue, et que Fleury avait placé au-
près da petit Dauphin, pour lui apprendre à lire, eut l'idée d'établir chez lui Une espèce de « chib à l'anglaise, >dit d'Ar-geD80D> « ou de société politique parfaitement libre, com- « posée de gens qui aimaient à raisonner sur ce qui se pas^ « sait. » C'était Tabbé Âlary, un des habitués du salon de madame de Lambert, et qui fut fait par elle académicien QO 1723. Personnage fort ambitieux (il devait être disgracié plus lard, pour avoir aspiré à être précepteur du Dauphin), l'abbé Alary voyait peut-être dans cet établissement un moyen de se pousser aux hauts emplois. L'abbé de Saint-Pierre n'y vil certainement qu'un moyen d'être utile à ses semblables, et dut embrasser l'idée de l'abbé Alary avec enthousiasme, si même il ne la lui suggéra. D'Argenson, l'historien de l'Ëntre-sol, nous dit que, quand il y fut reçu, en 1725, la société existait depuis plusieurs années. C'est donc probablemeot vers 1720 que nous devons en placer le commencement, bien que sa célébrité ne date que de 1724. On était sous le coup de l'émotion causée par la chute du système, et il n'y avait guère à craindre de porter ombrage à l'indifférence paresseuse du régent.
Bolingbroke, qui promenait alors en France son oisiveté, fat le parrain de la société, et la baptisa du nom anglais, de Club. L'abbé Alary offrit son appartement, un entre-sol de l'hôtel du président Hénault, sur la place Vendôme, et en fut le président. L'abbé de Saint-Pierre offrit son zèle, sa foi et ses innombrables mémoires sur toutes choses. Il dtrt être par l'âge un des doyens de la société, et on peut affirmer qu'elle ne compta pas de membre plus laborieux et plufi dévoué que lui t « L'abbé de Saint-Pierre, » dit d'Argenson (manuscrit de la Bibliothèque du Louvre) , « est celui qm « nous fournissait le plus de lectures de son cru, tout son « temps et ses forces, dans un âge très-avancé, étant dé- « voués aux systèmes politiques, qu'il invente et découvre € sur toutes les parties du gouvernement. H ^sirait que « plusieurs de nous emportassent ses mémoires, pour écrire « des réflexions et des objections sur ces systèmes, aux-
« quelles il répliquait avec autant d'exactitude que de pera sévérance dans ses idées, quoiqu'il se pique de ne pas <c abonder dans son sens. » L*abbé dut éprouver en entrant dans cette société la môme joie que Christophe Colomb en abordant à Guanahani. Le Club de TEutre-sol fut son Amérique; il n*avait rêvé autre chose toute sa vie.
« On trouvait à TEntre-sol, dit encore d'Argenson, toutes « sortes de commodités : bons sièges» bon feu en hiver; eH, a en été des fenêtres ouvertes sur un joli jardin. On n*y dite nait ni on n*y soupait ; mais on y pouvait prendre du théea u hiver, et en été de la limonade et des liqueurs fraîches. « En tout temps on y trouvait les gazettes de France, de u Hollande, et même les papiers anglais. En un mol, c'était (( un café d*honnêtes gens. » C'était quelque chose de plus encore. C'était un Essai d'Académie des sciences morales et politiques. On s'assemblait le samedi de chaque semaine, (le cinq heures du soir à huit. Chaque conférence était divisée en trois parties assez égales. Dans la première heure, on lisait des extraits de gazettes; dans la seconde, on causait surtout de politique, et on finissait par une lecture de mémoires. Ce que l'abbé de Saint-Pierre dut apporter de mémoires à l'Eutre-sol, on le devine sans peine. Quoiqu'il ait écrit à peu près sans relâche pendant toute sa vie, c'est i cette période de quelques années (1724-1731) qu'il faut. placer sa plus grande fécondité : statistique, administra-, lion, instruction publique, ponts et chaussées, guerre, manne, finance, diplomatie, morale, sermons, théâtres, il pensait à tout, écrivait sur tout, perfectionnait tout. Il avait fait, disaient les mauvais plaisants, un projet pou{Cwndre utiles les prédicateurs et les médecins, les traitante et les moines, les journaux et les marrons d'Inde, les ducs et pairs et les toiles d'araignée.
D'ArgensoD (ce passage est l'un des plus intéressants de ses curieux mémoires) nous fait connaître tout au long le personnel de rEnlre-sol. Nous y trouvons quelques noms nobles, mais peu de grands noms. La haute noblesse était
dans les anticbambres, occupée à se partager et à dévorer des pensiôDS) et la petite Vimitait de son mieux. Les seuls Dmnsun peu illustres que nous trouvions- dans cette liste sont, après celui de d'Argenson, ceux de Coigny, deMalignon, deCaraman. Les autres sont des noms de magistrats, de diplomates ou de fonctionnaire^ assez obscurs; on ne peut guère y remarquer que celui de l'Écossais Ramsay, le disciple de Fénelon, tout à fait à sa place dans une compagnie d*lionnétes rêveurs, et celui de Théroïque comte de Plélo, qui se fît tuer plus tard à Dantzig pour sauver Thonneur du nom français, et qui, en attendant, lisait à ses confrères de rEotre-soI une belle dissertation sur les différentes formes de gouvernement. L'Église y était représentée non-seulement par les deux abbés que nous connaissons , mais par deux autres encore, les abbés de Bragelonne et de Pomponne.
La liste des travaux de la société témoigne de l'ardeur qui animait tous ses membres. Pendant que les grands seigneurs de la couipagnie, MM. de Coigny, de Matignon, de Lassay, de Noirmoutiers , de Saint-Contest et autres formaient unesorte de comité consultatif d'écow/^wr*, comme dit l'abbé de Saint-Pierre (le duc de Noirmoutiers était le meillenr écouteur qu'il eût jamais connu), lès membres actifs se partageaient les travaux. L'abbé Alary travaillait à une histoire de l'empire. D'Argenson s'était attaqué d'abord au droit public en général, et avait fini par se restreindre au droit ecclésiastique de France, sans préjudice des objections qu'il adressait aux projets de l'abbé de Saint-Pierre. Quelques-uns faisaient l'histoire des traités de paix; d'autres, celle du commerce et des finances. Bref,rEnlre-sol ne tarda pas à faire parler de lui. On postula pour y être admis; M. d'Angervilliers allait y entrer quand il fut nommé secrétaire d'Étal de la guerre, et d'Argenson affirme que rien ne contribua plus à faire envoyer M. de Plélo ambassadeur en Danemark, que sa réputation de bon enfre-soUste.
Le duc de Bourbon ne s'inquiéta point de l'Entre-sol ; mais le vieux Fleury, qui lui succéda en 1726, et surtout le
garde des sceaux Chauvelin, ne tardèrent pas à trouver que le Club faisait trop parler de lui. Quelques personnages 8*f riaient introduits (|ui lui firent du tort, les uns en ledécoosiidéranty comme MM. Fallu et de Caraman, les autres en le compromettant, comme Tabbé de Pomponne. Ce dernier 8u^ tout, homme d^csprit, mais n*ayant pas plus de tâte qu'une linotte, dit d*Argenson, bavard fougueux et indiscret, tt cbaud| contredisant , inconstant, » tit le plus grand mal à la société. Les nestors du Club, MM. de Saiot-Contest et de Noirmoutiers, s'étaient opposés à son admission, à cause de ses manières et de son ton : mais il s*était « intrus par une autorité de considération à laquelle on n*avait su qu'opposer ; » et uire fois admis, il se donna carrière. A l'occasion de la Pragmatique, il exhala mille invectives et contre les puissances étrangères et contre le gouvernement ; trèslié avec Fleury, ayant devant lui son franc parler, il s'oublia, dans ses moments de fougue, jusqu*à mettre l'Entre-sol eu avant; or, dit d'Ârgenson, véritablement « nous frondions quelquefois tout notre saoul . » L'abbé de Saint-Pierre, tout iuoifensif qu'il était, contribua à indisposer les puis^ sances contre l'Entre-sol. Sa manie de perfectionnement inquiéta Fleury, qui dit un jour à l'abbé Alary : «Vous avez là à votre conférence un politique triste et désastreux, qui est l'abbé de Saint-Pierre. » Bref, le garde des sceaux » qui voulait sournoisement du mal à l'Entre-sol depuis qu'on avait refusé d'y admettre un de ses espions, et qui était, toujours d'après d'Ârgenson (lequel déviait bien changer d'opinion sur le compte de Chauvelin), malfaisant natunelr lement et rempli de petitesse, <k trama le coup de jarnac. » D'Argenson eut beau recommander à ses collègues de se faire oublier : il n'était plus temps, a On dit que nous gouvernions l'État, que nous nous mêlions de choses dont nous n'avions que faire. Je ne me levais jamais le matin sans que je ne me dise : Aujourd'hui paraîtra quelque bruit de calotte contre nous. » Et Fleury finit par dire un jour à l'abbé Alary: «Dites à vos messieurs de l'Entre-sol qu'ils prennent
garde à leurs discours; que des étmngers même sontr^eàus s'en plaindre à moi. »
Dès ce moment, la condamnation de TEntre-sol était prononcée. L*abbéde Saint-Pierre , qui ne se voyait pas sans douleur menacé d'un second naufrage, proposa, pour sauver le navire, de jeter à la mer la politique contemporaibe^ et de oe plus s'occuper que de questions générales par éclaircissements» objections et réponses. Croyant avoir là une excellente idée, il imagina de la soumettre au cardinal; et au lieu d'y réussir, dit d'Argenson, il nous attira cette prohibition que nous avions voulu éviter avec tant de soin. U faut avouer que l'abbé jouait de malheur. Yoici la lettre' )ui mit fin à l'existence de l'Ëntre-sol. Elle est adressée par Fleury i l'abbé de Saint-Pierre.
Versailles, i 1 août i73i.
« Je vois, monsieur , par votre lettre d'hier , que vous vous proposiez, dans vos assemblées, de traiter des ouvrages de politique. Comme ces sortes de matières conduisent ordinairement plus loin qu'on ne voudrait, il ne convient pas qu'elles en fassent le sujet. U y en a beaucoup d'autres qui ne peuvent avoir les mêmes conséquences , et qui ne sont pas moins dignes d'attention. Ainsi, supposé que vous jugiez à propos de continuer vos assemblées ^ je vous prie d'avoir attention à ce qu'il n'y soit point parlé de choses dont on puisse avoir sujet de se plaindre. »
L*abbé comprit qu'il ne devait point juger à propos de continuer ses assemblées, et c'en fat fait de T Académie politique. D'Argenson et les zélés, qui n'avaient point été nominativement avertis, se réunirent encore trois fois clandestinement, les uns chez les autres, pour parler de politique; mais ils n'échappèrent point à la vigilance du garde des sceaux, qui répéta par deux fois à d'Argenson : a Est-il bien certain, monsieur, que cela soit fini? Me le promettez- vous? Ce fut ainsi qu'il me contraignit , pour ainsi dire, ajoute d'Argenson, à lui donner ma parole d'honneur, et dès lors
il fall ul y a»Donccr absol umonlj iisqu'à des temps meilleurs.» La fermeture de TEnlre-sol ue mit pas Gd k celle sorte d*apo$tolat ou de professorat politique que Tabbé 8*était altribuî ; 8*i) n*avait plus d'auditeurs ni de contradicteurs, il lui restait un disciple (et un disciple qui devint ministre), «rArgonson. Désormais passé mallre, iMui continua ses leçons. On trouve dans le manuscrit de d'Argenson, intitulé
Mémoires d^Êtat, des traces curieuses de ce commerce entre le matlrc et Télèvc. D'Argenson a inséré dans ce Yolumineux recueil divers traités politiques avec des notes de Tabbé. Ce sont de véritables devoirs corrigés de la main du professeur.
En décembre 1731, Tannée même où VEntre-sol fut fermé, d'Argenson envoie à Fleury un mémoire sur la réforme de la taille ; mais avant de Texpédier il Tadresse à Tabbé, qui le lui renvoie avec les notes suivantes :
« 11 faut compter que si le mémoire passe sept ou huit pages, le cardinal ne le lira point et le renverra au contrftleur général. Mais Vauteur peut le réduire à huit pages, s*il n'y veut parler que de la nécessité de faire cesser les grandes pertes annuelles que la répartition arbitraire de la taille cause à TÉtat. Aussi bien ce que Tauteur dit sur la diminution des financiers, sur le trop grand nombre de trésoriers, sur la manière de multiplier la milice, sur les aides, sur les gabelles, sur le perfectionnement des lois, et sur plusieurs autres sujets, sont des vues vagues, sujettes à des objections , et que Ton ne peut suffisamment digérer que par des mémoires séparés.
« Il ne faut pas qu*il donne occasion de dire : C'est mi beau parleur, c'est un discoureur éloquent, qui bat la campagne. 11 vaut bien mieux faire dire : C'est un démonireur qui se borne à bien démon irrer qu'il est grand tenïps de travailler sérieusement à faire cesser les grands malheurs de la taille arbitraire, et qui conclut, comme moyen général, à former un bureau pour examiner ce qui se proposera de plus simple, de plus facile à essayer, de moins sujet aux remontrances... »
A la date de septembre de Tannée suivante (1732), les Mémoires d^Ëtat contiennent une lettre d'un prétendu Anglais à un Français, où il est facile de reconnaître la collaboration et la main de Tabbé. C'est une vive attaque contre l'opposition tracassière des parlements :
« Une des premières maximes du gouvernemjent des États est qu'il faut qu'un bon roi ait tout pouvoir pour exécuter de grands biens dans son État. Si Louis XY voulait rrfondre les lois et les coutumes, les parlements s'y opposeraient. Concluons donc qu'un grand roi sera toujours traversé par les cours supérieures (telles qu elles sont aujourd'hui) toutes les fois qu'il voudra travailler sérieusement à la réforme de son État. » Le maître et le disciple étaient bons propkètes. On put le voir à la veille de 1789.
Une autre maxime est celle-ci : Entre les mains de qui que réside la puissance publique , il faut que le pouvoir 8ok entier, sans partage, et ne reconnaisse que les jugements de Dieu au-dessus des siens.
Les parlements sont traités de « république indépendante. » 11 faut rembourser les charges et ne plus remplir ces magistratures que par commission , comme les places du conseil... Peut-être même faudrait-il aller encore plus loin et rendre ces commissions révocables et amovibles. De là sortira un pouvoir sans frein, sans contre-poids, un vrai gouvernement tore. Qu'y faire ? «Vous vivez en France, dit la lettre, sous une autorité despotique. Le sort en est jeté, pour ainsi dire. 11 faut le servir ou l'anéantir entièrement. » D'ailleurs, ce pouvoir doit nécessairement trouver une barrière dans « l'opinion, la raison, la politesse, la vertu. Depuis deux siècles, le progrès de la despoticité (ce mot est une création de l'abbé) n'a-t-il pas été, en France, celui de la tranquillité, des arts et des mœurs, et ne fait-il pas cesser de plus en plus les violences publiques et particulières ? » Suit une recommandation du scrutin perfectionné, et une nouvelle sortie contre le parlement : «Parmi CCS oppositions insupportables, comptez pour les premières
celles qui vienneni d*une compagnie comme le parlemeot de Paris, aussi mal disposée , aussi aisée à punir, et ausâ facile à remplacer sans inconvénients. »
Faire dans ce morceau curieux la part du maître et celle du disciple serait assez diflicile ; mais il e^t évident, pour peu qu'on connaisse Tabbé de Saint-Pierre, qu'il a passé par là. Ce ne sont pas seulement ses idées : c'est par moments jus({u'à son style même qu'on reconnaît. Quelques ratures sont de sa main. Cette prétendue lettre anglaise ressemble à un devoir que Tabbé aurait chargé son élève de remettre au net après correction, et qu'il aurait encore retouché.
A la date d'avril 1733 est nn mémoire de d'Argenioo, sur le commerce des blés, adressé à M. de Chauvelin. D'Argenson se propose d'empùcher que le blé devienne jamais ou trop cher ou trop bon marché, et de prélever un léger droit à la mouture, si cela est jamais nécessaire. Pour arriver à cette fin, il demande l'établissement de magasins assurés et suffisants, qui empêcheront, en cas de disette, le surhaussement des prix et permettront de vendre du blé aux étrangers quand il y en aura trop. 11 suffira à'arrher^ dans chaque province et pour un certain temps, la quantité de grains dont on voudra faire magasin. Ces réserves fo^ meront de véritables greniers d'abondance restant à la disposition du roi.
L'abbé reproche au projet de d'Argenson de manquer de précision. Les avantages de ce projet ne peuvent être démontrés, lui dit-il, que si vous étabKssez la quantité de quintaux que le roi doit arrher, et combien ces arrhes lui coûteront par chaque quintal : ce que vous ne faites point. Quant au léger droit à imposer sur la mouture, il y est formellement contraire : a Le blé est sans doute une marchandise, dit-il, mais une marchandise nécessaire aux plus pauvres; or, les plus pauvres ne doivent point subside, surtout les invalides. »
Cl Une autre raison pour ne rien mettre sur le blé, c'est
que, si Tan coonmeiiçait dans un État monarchique^ il serait facile d'augmenter Timpôt, et les pauvres en souffriraient beaucoup. »
Bref, il renvoie à un mémoire qu'il avait écrit sur le même sujet, et dit :
« J'ai montré, dans mon mémoire, qu'il était facile au ministère, par les intendants, par les subdélégués,, par les curés, d'avoir, au !'• janvier, les totaux des récoltes de chaque intendance.
« Il peut savoir de même le total des habitants de chaque intendance, et ce qu'il leur faut de blé par an.
« Sur ce pied-là, il peut savoir jusqu'où il peut en permettre de vendre à l'étranger , et combien il doit en faire vwiir de l'étranger, ou en faire passer d'une province dans une autre.
tiOr, si le peuple savait qu'il a assez de blé ou qu'il y en aura assez, il n'y aurait point de famine, puisqu'elle ne serait causée ni par le défaut effectif de la denrée, ni par l'opioioD qu'elle manque. »
Une autre fois (avril 1733), (jL'Argenson imagina un moyen d'avoir ce qu'il appelle « une milice de chevaux pour «la cavalerie » avec une diminution de dépenses. 11 soumet son mémoire à l'abbé, qui le lui renvoie avec les notes suivantes :
\ « La vue me paraît très-bonne, mais pour m'assurer davantage de sa bonté, je voudrais la communiquer sous le nom d'un autre, à quelques officiers généraux de cavalerie ^aux commis du bureau, pour avoir leurs objections. « Je ne vous prêcherai pas l'ardeur pour entreprendre,
* tous en avez assez; mais la constance au travail pour
* perfectionner. »
« Laisser reposer l'ouvrage six mois, et puis le revoir. « L'esprit reprend des forces. »
Ailleurs, c'est une leçon de politique internationale qu'il ^onne à son élève, au sujet de la succession de l'empereur ^«irles VI. Le chimériquç ^uleur de la Paix f)crfjç(nel/e
calcule avfic beaucoup de sens les éventualités de la guerre (c'était en 1734) et apprécie en observateur sérieux la politique respective des maisons d'Autriche et de Bourbon. Il est sur cette question bien supérieur à d'Argenson, ce qai ne Tempéchc point de conclure par ces paroles encoarageantcs :
« J'étais bien éloigné, à votre ftge, de penser aussi pro- « fondement que vous sur les aifaires publiques. Si partos « observations et par les conférences vous continuez à exe^ « cer votre esprit et cherchez à vous instruire de plus en « plus des faits , où serez-vous parvenu dans quarante « ans? »
Enfin le bon abbé, comme on peut le penser, avait inculqué à son disciple Tamour de la paix; non que d'ArgensoD crût aux cinq articles du grand projet et à leur vertu Ine^ veilleuse, comme celui qui les avait inventés; mais il appa^ tenait à Técole des pacifiques^ et il avait, lui aussi, fait son plan pour assurer le triomphe de ses principes. On trouw .; dans le manuscrit intitulé : Matériaux pour servir à tUh toire de mon temps (tome I, n"^ 78), ce curieux passage :
« Novembre 1737. — La France a une belle occanon d'être l'arbitre universel de l'Europe, personnage qu'on commence à y envisager par préférence à celui de conquérant ou monarque universel. Celui-ci est extravagant et impossible ; il est cruel et ruineux dans les premiers moyens : témoin Charles -Quint et Philippe II, qui furent les vrais Satans de l'Europe. Mais ce qui nous convient et ce qui est très-possible, est de renfermer dans nous tout le tribunal européen de pacificateur général proposé par Tabbé do Saint-Pierre. Oui, la France, contente de ce qu'elle a, ne visant plus qu'à l'excellente réputation et à la grandeur qui en résulte, ou, si vous voulez toujours des objets physiques, à des avantages immanquables dans les négociations qu'on obtient par être d'un grand poids, la France peut donc vices gerere du tribunal susdit par les exemples de justice et par la force et adresse, se vengeant des torts,
dressant les griefs^ réprimant les ambitieux et insolents, m-seulement on arbitrerait les différends lorsqn^on vient nous^ mais on irait chercher les grandeurs menaçantes :>ur les réprimer. » En entrant dans le détail, d'Argenson gnale quatre ambitions à réprimer : Autriche^ Russie^ Es* agne, Angleterre. Contre la maison d'Autriche, la France appuiera sur les principaux États secondaires de TEmpire, ur la Turquie, sur Tltalie. Pour ce qui concerne rilalie, il aadra accomplir Tœuvre de Jules II, et renvoyer lesbar- >ares au delà des Alpes. « Dans tout cela, ajoute d'Argenîon, viser toujours à dépouiller le trop puissant sans se revêtir de la dépouille du voleur; ne chercher que justice générale. Nous sommes dans un si heureux état de pouvoir nous bien contenter de ce que nous avons; ne pas souhaiter même Luxembourg; que craignons-nous? » Contre la Russie qui aspire à dévorer le Nord tout entier, s* appuyer sur la Suède, le Danemark et la Pologne, et gagner ce gouver- Dément en lui fournissant des subsides, des ministres et des artistes. « En ces alliances, ne nous laisser jamais aller à aucune injustice particulière, comme de favoriser celle du roi de Danemark pour Hambourg. » Contre TEspagne, qui rêve le retour de son ancienne domination, se contenter de Wre montre d'une grande froideur et s'appuyer sur le Portugal. « L'Espagne, dit fort justement d'Argenson, ne peut Agir offensivement que par nous et avec nous.. . Eh ! que nous fera-t-elle? » En même temps, toujours par le même sentiiQeot d'équité, envoyer des vaisseaux en Amérique pour >ider TEspagne à réprimer les fraudes et contrebandes des Anglais. D'Argenson ajoute : u Faire restituer la Corse aux Génois; bonne besogne. Quant à TAngleterre, il faut Tentretcnir dans l'inquiétude en protégeant le prétendant, soutenir beaucoup les Hollandais, et obtenir pour les autres Peuples des avantages commerciaux comme ceux que les ^glais se sont attribués en Portugal et dans le Nord. Avant tout, « bien rétablir notre marine pour lui faire tète. Ne « point viser à dépouiller l'Angleterre, ni à ruiner ses colo-
n nios en Amm(|fie; mais y cmiiô<*licr toute extension ; cm « pArlier les framles et interlopes. »
Tel est ce plan chevaleresque, aussi honnête et moins chimcVique que le Projet de l'abbé de Saint-Pierre, dont il descend en ligne directe. L'idée de ce patronage exercé sut les faibles et de cette opposition permanente faite aux forts; ce parti pris de désintéressement, ce besoin de justice, ce res|>ect du droit, tout cela est noble et séduisant. Ajoutons qu*en caressant ces rrves, d*Argenson ne rêvait pas Timpossible. C/cst un W»le de Don Quichotte ! dira-t-on. Qu'est-ce que cela prouTc? ce qui rend lk>n Quichotte ridicule, c'est (ju^il s*en alla par le monde pour redresser les torts, sans autre force que ses deux bras et Talliance équivoque de Sancho. Mais faites-le roi de France, c'est-à-dire maître absolu des richesses et de la vie de vingt-cinq millions d'Hommes, et vous cesserez de rire de lui; car, joignant à ses bonnes intentions et à une force aussi resf^ectable l'appui tn^-intéressé et très-sincère de tous les faibles, il sera plus fort que tous les forts. « Si j'étais roi de France, disait Frécc déric II, qui n'était pas un chimérique, il ne serait pas « tiré un seul coup de canon en Europe sans ma permis- <c sion. » L'ambition de d'Argenson ne va pas plus loin. Mais, hélas! il devait apprendre un jour quelle différence il y avait entre le roi Louis XY et Don Quichotte , quelle distance entre ces beaux rêves et la honteuse réalité fiétrîe par Fréiléric du nom de Règne des Cotillons.
C'est encore l'esprit de l'abbé de Saint-Pierre, ce sont ses sentiments d'humanité qui éclatent dans la lettre célèbre que d'Argenson écrivit à Voltaire du champ de bataille de Fontenoy. C'est d'abord un récit vif, chaud et brillant comme l'action elle-même. Puis, tout à coup, le ton du narrateur change, sa physionomie s'attriste, sa voix tremble, et il dit : « Après cela, pour vous dire le mal comme le bien , j'ai remarqué une habitude trop tôt acquise de voir tranquillement sur le champ de bataille des morts nus, des ennemis agonisants, des plaies fumantes. Pour moi, f avouerai que
fe nmr me manqua et quej'eti^ besom iunfiacon. J*observaî [)ien nos jeunes héros; je les trouTai trop indifférents sur ^article; je craignis, pour la suite d'une longue Tie, cpie le goût ne ylnt à augmenter pour cette inhumaine eurée. Le triomphe est la pJus belle chose du monde ; les Vive le roi! les chapeaux en Tair au bout des baïonnette^, les complimenls du maître à ses guerriers, la visite des retranchements, des villages et des redoutes si intactes, la joie, la gloire, la tendresse... Mais le plancher de tout cela est du tang humain^ des lambeaux de chair humaine. » Certes, quapd â*Ârgenson écrivait ces lignes admirables, on peut dire que l'âme de l'abbé de Saint-Pierre avait passé en lui. «Vous m'avez écrit, monsieur, lui répond Voltaire (ÎO mai 1745), une lettre telle que madame de Sévigné l'eût faite, si elle s'était trouvée au milieu d'une bataille. « Oui, mais madame de Sévigné, disciple de l'abbé de Saint-Pierre. Ce n'est pas seulement pour René d'Argenson que l'abbé fut un mattre. Très-répandu dans le monde, c< il y portait, dit d'Alembert, peu d'agrément et de ressources; on Ty souffrait plutôt qu'on ne l'y recherchait. » El pourtant, Rousseau affirme, en propres termes, qu'il était Y enfant géiéàes plus jolies femmes, entre autres de madame Dupin cl de la duchesse d'Aiguillon ; et nous voyons par quelques- Q08 de ses ouvrages qu'il était, en même temps que leur «enfant gâté, » leur professeur de morale, leur directeur philosophe. Il leur faisait faire des extraits de leurs lectures qu'il revoyait et corrigeait ; il composait de petits traités à leur intention ; il intervenait dans leurs querelles et réta- Nissait la paix quand elle était troublée. Véritable patriar- <îkede la philosophie, il devait à la bonté de son âme une autorité que de beaucoup plus grands que lui n'exercèrent jamais. Trois ou quatre ans avant sa mort, deux maîtres de pension de Paris, MM. d'Alibart et Saint-lsbert, lui deman- <laieni des plans d'études pour leurs maisons. Le digne ^niQie était invité à donner des lois à deux pensionnats , comme Bousseau devait l'être plus tard à écrire une consti-
lution pour les Corses. Eiiûn, avec son peu iVagrément et de ressources, il avait assez cresprit pour dire de temps en temps des mois qu'on relenail. Voltaire , qui le connut et 8*amusa beaucoup de lui, fit, à propos d*un buste de l'abbé, une jolie épigramme qui se termine par ces mots :
Heureasemenl que ce D*est qu*un portrait ; L'original dirait quelque sottise.
Voltaire calomnie; Tabbé n*en disait pas toujours. H ne manqua pas d*esprit le jour où, voyant madame Geoffrio tout étonnée de le trouver amusant , il lui dit : « Je ne suis ((u'un mauvais instrument dont vous avez bien joué; » ni cet autre jour où il dit d'une dame qui parlait bien, mais dans le monologue seulement : « Elle danse bien , mais ne sait pas marcber. » C'est en entendant Tune de ces reines d'alors s'exprimer avec beaucoup de grâce sur un sujet frir vole, qu'il s'écriait : « Quel dommage qu elle n'écrive pas ce que je pense I » La belle devise de madame Geoifrin, « Donner et pardonner, » lui venait» d'Alembert nous Tatteste, de Tabbé de Saint-Pierre.
Ni Tàge nj les distractions du monde n'enlevèrent Tabbé à sa vieille et chère habitude d'écrire des mémoires poUtiques. Il était d'avis qu'on ne pouvait la prendre trop tôt ni la garder trop tard. Il conseille aux jeunes gens de Timiter, pour perfectionner leur esprit, pour devenir de bons démontreurs , pour se préserver dé Tennui, qui ne résiste point, assure-t-il, à la composition d'un mémoire poli-^ tique ^ Aussi en écrivait-il à propos de tout.
En 1734, par exemple, le Cliarles Xi/ de Voltaire parait. L'abbé le lit, et avec plaisir, nous dit-il,. mais sans être toutefois pleinement satisfait; et le voilà qui prend la plume pour écrire ce qu'il pense, non pas tant du livre que du héros de Voltaire. En même temps, il rédigeait une espèce d'abrégé de Thistoire de France, sous ce titre : Observations politiques sur le gouvernement des rois de
^ Recueil de vérités morales et politiques, p. 533 et suiv.
France; et nous Usons dans ce volume, au règne de Henri II , ces lignes remarquables : « Je. me trouve depuis plus de vingt-cinq ans solliciteur de l'intérêt public , mais sans crédit, et par conséquent fort peu utile au public présent. Il est vrai que mes projets subsisteront, et que plusieurs entreront peu à peu dans les jeunes esprits de ceux qui auront un jour part au gouvernement, et pourront être alors fort utiles au public futur : et cette considération sur Vavenir m'a toujours payé magnifiquement de mes peines présentes. » On se battait alors avec les Autrichiens à propos de la succession de Pologne; et un mot du prince Eugène au comte de Merci sur la bravoure des soldats français ayant couru le monde, et paraissant à Fabbé digne de mémoire, il l'enregistre, et le fait imprimer en 1737 dans ses Œuvres de morale et de politique^ chez Beman (tome YII). ^ même temps il dresse une statistique des forces navales de la France. Étant à Chedonceaux, chez madame Dupin, il écrit un petit opuscule de morale, intitulé : Agatkon, arche^ ttéque très^vertueux ^ très-saffe et très-heureux; c'est le portrait d'un archevêque idéal. 11 invente le irémoussoir^ espèce de fauteuil mécanique destiné à faire prendre de l'exercice aux gens sans les obliger à bouger de place, et il a soin de faire recommander son invention par les journaux. Peutêtre se chargeât-il delà recommander lui-même. On le voit, tout sujet loi esf bon, pourvu qu'il y trouve une apparence d'utilité publique.
En 1735, on fait la paix à Vienne, et l'abbé ne manque pas cette occasion d'inviter tous les souverains à signer la paix perpétuelle. Il trouve que la France a bien tort de ne pas prendre Avignon, en dédommageant le pape par quelques districts enlevés à la Toscane. Cette même année, un Ségur, évêque de Saint-Papoul , s'étant avec éclat retiré du monde pour se punir d'avoir révoqué naguère, par des vues d'ambition, un appel au prochain concile (il s'agit de l'affaire Unigenitus), l'abbé prend la plume pour enregistrer l'action de cet évéque quittant, à quarante-trois ans, un évêché de
trente mille livres de rentes et la condamne fonnellemeot. Il la compare, avec assez peu de respect, à celle d*un Indiea qui se ferait écraser sous le char de sa divinité pour lui faire plaisir. Kst-ce là, demande-t-il , avoir de Dieu uoe idée raisonnable?
Kn 1736, un docteur de Sorbonne 8*étant avisé défaire imprimer, sous le nom de Tabbé de Saint-Pierre, deux let* très où les jansénistes et les opposants à la bulle sont décla> rés pestiférés et dignes d*excommunication, Tabbé, qui pensait comme Voltaire sur les querelles religieuses, répond i cet imposteur qu il ne s*intéres8e qu*à une cbose, la charité bienfaisante^ et qu*il n*entend ni persécuter ni damner personne. Et il enregistre sa protestation, avec éclaircissements, selon son usage.
C'est ainsi qu*il passe les dernières années de sa vie, jouissant jusqu'au bout des plaisirs de la société, faisant ^e fréquents voyages à Saint-Pierre-Église et à Cbenonceaux, écrivant et imprimant tout ce qui lui vient à Tesprii, rédigeant ses Annales politiques, dont Voltaire, occupé alors de ses grandes compositions historiques, lui demandera communication, ne cessant jusqu'au bout de recommander aux puissances son Projet de paix perpétuelle^ et, ce qui était plus sérieux, se mettant en correspondance avec les intendants, au sujet de sa taille tarifée. Il est touchant de voir ce vieillard de quatre-vingt-deux ans, qui n'était rien dans l'État qu'un personnage dont les malins s'amusaient, écrire à des magistrats, que peut-être il ne connaissait pas, pour leur demander comment la nouvelle taille, qu'il avait recommandée toute sa vie, a réussi. 11 nous a conservé deux lettres précieuses : l'une de M. de Tourny, le digne prédécesseur de Turgot à Limoges; l'autre de M. de Chauvelin, intendant de Picardie. Le premier lui apprend que sur neuf cent soixante-seize paroisses dont se compose son département, il y en a six cent trente-cinq chez lesquelles la taille de 1740 a été tarifée, et que dans les autres il en sera bientôt de même, ce II me suffit de vous apprendre, lui dit-il,
que toutes les ptaroissés de mon département en sentent Tayaiitage, au poinl qu*îl n'en est pas une dont le général des habitants ou ne soit bien aise que le tarifement y soit établi, ou ne àésite de Tavoir bientôt, et ne me sollicite par des requêtes de ne pas di£Pérer. » Et, un peu plus loin, se trouTent ces mots remarquables : (c€e n*est pas pour flatter le père de la taille tarifée que je tiens ce discours, mais pour rendre témoignage à la vérité. » Un pareil compliment, adressé par un homme comme M. de Tourny, est Tun des titres de gloire les plus incontestables de Tabbé. M. de Chauvelin lui écrit d'Amiens, deux mois après (l®' janvier 1741), que sur lesquatorze cents paroisses de son département, il y en a déjà douze cent vingt ou doftze cent trente de tarifées, et que le tarif a été établi sans la moindre difficulté. L'excellent abbé avait bien le droit de se donner le beau titre de solliciteur pour le bien public. Nul ne l'aima, od peut le dire, avec plus de sincérité et dj^. désintéressenient que lui. Aus^ fut-il heureux, comn^' il le méritait. En 1738, il avait écrit ces lignes, que Ton trouve dans les Annales politiques : k J'ai atteint aujourd'hui (13 février) la quatre^^gtième année de mon âge, et avec de la santé. Si la vie est xme loterie pour le bonheur, il se trouvera que, à tout prendre, il m'est échu un des meilleurs lots, que je ne changerais pas contre un autre, et il me reste une grande espérance du bonheur éternel. »
n ne vit sans doute pas s'établir la paix perpétuelle ; mais, jusqu'à ses derniers moments, il l'espéra, et cet espoir seol, on peut l'assurer, lui fut un bonheur. Fontenellc ayant, en janvier 1740, écrit au cardinal Fleury pour lui souhaiter une bonne année, et l'ayant invité à calmer la fièrre qui commençait à exciter, les uns contre les autres, les Espagnols et les Anglais, Fleury lui répondit plaisamment qu'il faudrait pour cela que les princes prissent quelque dose de l'élixir du Projet de paix perpétuelle de son vieil ami l'abbé de Saint-Pierre. Fontenelle fit part de cette réponse à l'abbé, qui, prenant la chose au
sérieux, écrivit sur-le-champ à Fleury la lettre suivante :
« Je suis fort aise, monseigneur, que vous m*ayez ordonné d'appliquer mon remède universel pour guérir la fièvre de nos voisins^ vous m*avez ainsi autorisé à vous demander avec plus de raison quel homme il y a en Europe qui puisse plus habilement que vous faire l'application de ce remède universel.
u Voilà pourquoi je prends la liberté , monseigneur, de vous envoyer, en cinq articles, la composition de ce merveilleux remède que les malades prendront volontiers de votre main, dès que vous Taurez pris vous-même par précaution, et il deviendra ainsi parfaitement à vous» puisque vous seul en pouvez faire Tapplication.
a Et tous les Etats de l'Europe vous remercieront de leur avoir ainsi indiqué un si bon remède et un si bon prése^ vatif contre les maladies futures.
« Paradis aux bienfaisants.
a L*ABBÉ DE SjUNT-PiSBBS. »
Et en post'Scriptum :
« Je ne suis que Tapotbicaire de TEurope ; vous en êtes le médecin. N'est-ce pas au médecin à ordonner et à appU^ quer le remède ?»
Suivent les cinq articles. A quoi le cardinal, oubliant ses vieux griefs contre « le politique triste et désastreux » de TEntre-sol, répondit par ces lignes :
« Vous avez oublié , monsieur , un article prélimin(ure pour base aux cinq que vous me proposez ; c'est de commencer, avant de les mettre en pratique, par envoyer, une troupe de missionnaires pour y préparer Tesprit et le cœur des princes contractants, et vous confirmant la dignité d'apothicaire de toute l'Europe, de préparer des potions calmantes et adoucissantes pour tenir les humeurs liquides et solides dans un juste équilibre. »
Incapable de se tenir pour battu sur un pareil sujet, f abl^p répliqua :
« J*admire voire bonté, monseigneur, dans les six lignes que vous m*écrivez de votre main, et c'est celte même bonté qui me donne la confiance d'y répondre.
« n s*agit, par rapport au roi, de savoir si, tout bien pesé, il y a beaucoup à gagner, pour lui et pour sa postérité« à signer les cinq articles fondamentaux et à les proposer à signer à ses voisins.
« Pour s'en convaincre, il n*y a pas besoin d'autre mis- 8i(HUiaire que vous, monseigneur, et pouvez- vous jamais lui exposer de plus grands motifs que les sept principaux avantages de la signature ? »
Suivent des éclaircissements.
n est évident qu'un homme, muni d'une telle dose d'illusions, ne devait pas être malheureux.
Pendant l'échange de cette correspondance, les. Anglais et les Espagnols s'attaquaient en Amérique avec fureur, et Fleury allait se voir forcé, bien malgré lui, d'intervenir dans la querelle pour protéger l'Espagne. Voilà la paix perpétuelle bien compromise. Tout à coup monte sur le trône de Prusse, l'ami de Voltaire et des philosophes, l'auteur de Y Anii- Machiavel, Frédéric II. L'abbé ne douta pas qu'il n'eût enfin trouvé l'homme de la paix perpétuelle, et se mit avec une ardeur juvénile, malgré ses quatre-vingtdeux ans, à commenter pieusement Y Anti^MachiaveL Mais voilà que le prince philosophe débute par augmenter l'armée déjà exorbitante de son père. L'empereur Charles VI meurt, laissant une jeune femme seule héritière de toutes les couronnes de la maison d'Autriche. L'empire va-t-il tomber en quenouille ? Quel orage s'amasse sur l'Europe ! L'auteur de V Anti-Machiavel ^ passant de la théorie à la pratique, se jette, comme un oiseau de proie, sur la Silésie, parce qu'elle est à sa convenance, et étonne l'Europe par la meurtrière habileté de ses automates bleus. Belle-lsle prend les rênes des mains timides de Fleury et pousse hardiment la France au milieu de la mêlée : deux armées françaises passent le Rhin. Hélas 1 la paix perpétuelle était encore loin !
Les derniers éyénemenls que vit Tabbé furent tristes. Le protégé de la France allait se faire counmner empereur à Francfort, et le lendemain même de son couronnem^t, sa propre capitale, Munich, était aux mains des Hongrois. En Angleterre, le futur lord Chatam, Timplacable ennemi de la France, faisait tomber sous ses coups le gouTemement corrompu de Walpole, pour mettre à sa place le fougueux Carteret. Enfin, au milieu de décembre 1742, avait lieu cette lamentable retraite de Tarmée de Bohème, qui coûta à la France tant de braves, parmi lesquels Tirréparable Yauvenargues. L*abbé de Saiut- Pierre ne vécut pas asses pour voir son cher d*Argenson ministre, et la France se relèvera Fontenoy . Il eut cependant une consolation au milieu de tous ces malheurs. En 1742, il put lire la traduction du fameui roman de Richardson, Paméla; le roman moral que Vabbé n*avait cessé d^appeler de ses vœux, était Qé enfin I Seulement, il était né en Angleterre, et c'était aux yeux de Fabbé un grand avantage que TAngleterre avait sur nous. Ce sentiment lui faisait dire un peu auparavant, en 1740 {Annales politiques) : « Je meurs de peur que la raison humaine ne croisse davantage à Londres qu'à Paris, où la communication des vérités démontrées est dès à présent moins facile. »
Cette même année (1742), il vit arriver chez madame Dupin , un jeune Genevois d*une trentaine d*années, complètement inconnu, et cherchant à se pousser dans le monde au moyen d'une nouvelle méthode de notation pour la musique. Il ne soupçonna certainement pas que ce personnage anonyme, aux manières gauches, à la physionomie timide, à rœil ardent, n'était rien moins que le futur rival de Voltaire» rhomme qui devait partager avec lui la royauté du siècle, Jean-Jacques Rousseaja.
L'abbé mourut doucement (1743), comme il avait vécu. 11 avait quatre-vingt-cinq ans. Quelque temps avant sa mort. Voltaire vint le voir et lui demanda comment il considérait le suprême passage : « Comme un voyage .à la campagne, » répondit-il. Et comme on le priait d'adresser
quelques paroles à ceux qui reutouraient, il Qt cette belle
fépoDse de Patru : « Qu'un mourant a bien peu de chose à
dire quand il ne parle ni par faiblesse ni par vanité. » Nous
avons sur sa mort un très-curieux détail qui se trouve dans
ie fflanuscril de d'Argenson que nous avons déjà cité. A la
marge sont ces mots : a Mort de Tabbé de Saint-Pierre, aussi
ferme dans la vérité que dans Tincrédulité; et voici le texte :
« L'abbé de Saint-Pierre, en mpurant, a fait ses devoirs
« de chrétien, ayant sa famille et ses valets autour de lui.
<c Mais voici un trait singulier. Ayant fini ce devoir, il fît
« appeler le curé, et lui dit : a Qu'il n'avait à se reprocher
« que cette action, qu'il ne croyait pas un mot de tout cela,
« que depuis longtemps il n'avait trahi la vérité qu'en cette
« occasion, que c'était une vile complaisance pour sa fa-
« mille et sa maison; qu'il voulait être confesseur de la
€ vérité toute sa vie plutôt que, etc. » — «Je ne crois pas
« que cet aveu fût arrivé à personne avant lui. »
« n ne parlait plus les derniers jours que par monosyl- « labes; il disait : a Fin. » On croyait qu'il demandait à c( manger, mais il répondait : « Finis. » On lui disait qu'il « en reviendrait : « Ressource, non; espérance, oui... »
C'est par ce dernier mot qu'il convenait à l'excellent homme de clore sa longue ^t douce carrière. Il mourut naïvement, comme il avait vécu ; et, malgré son impénitence finale, il faut dire de lui ce qu'il a dit quelque part du comte de Toulouse : « Il était très-juste et très-bienfaisant, « et mon opinion est qu'il jouit des plaisirs éternels du Pa- « radis. » C'est une de ces âmes que le bon Dieu n*a pas le courage de damner.
(t iiios en AnKTiqiie; mais y cmi)ô<*hcr toute extension ; cm- « pAoher le« fraiiiles cl intoplopes. »
Tel est ce plan chevaleresque, aussi honnête et moins chimérique que le Projet de Tabbé de Saiut-Pierre, dont il descend en ligne directe. L*idée de ce patronage exercé stir les faibles et de cette opposition permanente faite aux forts; ce parti pris de désintéressement, ce besoin de justice, ce res|>ect du dnnt, tout cela est noble et séduisant. Ajoutons qu*en caressant ces r«>ves, d*Argenson ne rêvait pas Timpossible. r/est un rAle de Don Quichotte! dira-t-on. Qu'est-ce que cela prouve? ce qui rend Don Quichotte ridicule, c'est qu^il s*en alla par le monde pour redresser les torts, sans autre force que ses deux bras et Talliance équivoque de Sancho. Mais faites-le roi de France, c'est-à-dire maître absolu des richesses et de la vie de vingt-cinq millions d'Hommes, et vous cesserez de rire de lui; car, joignant à ses bonnes intentions et à une force aussi res}^ectable Tappui très-intéressé et très-sincère de tous les faibles, il sera plus fort que tous les forts. « Si j*étais roi de France, disait Fré* a déric II, qui n'était pas un chimérique, il ne serait pas « tiré un seul coup de canon en Europe sans ma permisce sion. » L'ambition de d'Argenson ne va pas plus loin. Mais, hélas I il devait apprendre un jour quelle différence il y avait entre le roi Louis XY et Don Quichotte , quelle distance entre ces beaux rêves et la honteuse réalité fiétrîe par Frédéric du nom de Règne des Cotillons.
C'est encore l'esprit de l'abbé de Saint-Pierre, ce sont ses sentiments d'humanité qui éclatent dans la lettre célèbre que d'Argenson écrivit à Voltaire du champ de bataille de Fontenoy. C'est d'abord un récit vif, chaud et brillant comme l'action elle-même. Puis, tout à coup, le ton du narrateur change, sa physionomie s'attriste, sa voix tremble, et il dit : « Après cela, pour yous dire le mal comme le bien , j'ai remarqué une habitude trop tôt acquise de voir tranquille-* meut sur le champ de bataille des morts nus, des ennemis agonisants^ des plaies fumantes. Pour moi, favoueratgue
?e camr me manqua et que y eus. besohi éC un flacon, J*observaî bien nos jeunes héros; je les trouvai trop indifPéreuts sur cet article; je craignis, pour la suite d'une longue vie, que le goût ne vint à augmenter pour cette inhumaine curée. Le triomphe est la plus belle chose du monde; les vive le roi ! les chapeaux en Tair au bout des baïonnette^, les compliments du maître à ses guerriers, la visite des retranchements, des villages et des redoutes si intactes, la joie, la gloire, la tendresse... Mais le plancher de tout cela est du sanff humain y des lambeaux de chair humaine, » Certes, quand d'Argenson écrivait ces lignes admirables, on peut dire que l'âme de l'abbé de Saint-Pierre avait passé en loi. «Vous m'avez écrit, monsieur, lui répond Voltaire (20 mai 1745), une lettre telle que madame de Sévigné l'eût faite, si elle s'était trouvée au milieu d'une bataille. » Oui, mais madame de Sévigné, disciple de l'abbé de Saint-Pierre. Ce n'est pas seulement pour René d'Argenson que l'abbé fut un maître. Très-répandu dans le monde, « il y portait, dit d'Alembert, peu d'agrément et de ressources; on Py souffrait plutôt quon ne l'y recherchait. » El pourtant, Rousseau affirme, en propres termes, qu'il était Venfant gâié des plus jolies femmes, entre autres de madame Dupin et de la duchesse d'Aiguillon ; et nous voyons par quelquesuns de ses ouvrages qu'il était, en même temps que leur « enfant gâté, » leur professeur de morale, leur directeur philosophe. 11 leur faisait faire des extraits de leurs lectures qu'il revoyait et corrigeait; il composait de petits traités à leur intention ; il intervenait dans leurs querelles et rétablissait la paix quand elle était troublée. Véritable patriarche de la philosophie, il devait à la bonté de son âme une autorité que de beaucoup plus grands que lui n'exercèrent jamais. Trois ou quatre ans avant sa mort, deux maîtres de pension de Paris, MM. d'Alibart et Saint-lsbert, lui demandaient des plans d'études pour leurs maisons. Le digne homme était invité à donner des lois à deux pensionnats , comme Rousseau devait l'être plus tard à écrire une consti-
lulion pour les Corses. Eufin, avec son peu iragrément et de ressources, il avait assez cresprit pour dire de temps en temps des mots qu*OD reUMiail. Voltaire , qui le connut et 8*amusa beaucoup de lui, fit, à propos d*un buste de l'abbé, une jolie épigrammo qui se termine par ces mots :
Hettreusement que ce D*est qu*un portrait ; L'original dirait quelque sottise.
Voltaire calomnie; Tabbé n*en disait pas toujours. H ne manqua pas d*esprit le jour où, voyant madame Geoffrin tout étonnée de le trouver amusant , il lui dit : « Je ne suis qu*un mauvais instrument dont vous avez bien joué; » ni cet autre jour où il dit d*une dame qui parlait bien, mais dans le monologue seulement : <( Elle danse bien , mais ne sait pas marcber. » C*est en entendant Tune de ces reines d*alors s'exprimer avec beaucoup de grâce sur un sujet frivole, qu'il s écriait: « Quel dommage qu elle n'écrive pas ce que je pense ! » La belle devise de madame Geoifrin, « Donner et pardonner, » lui venait, d*Alembert nous l'atteste, de Tabbé de Saint-Pierre.
Ni Tàge nj les distractions du monde n'enlevèrent Tabbé à sa vieille et chère habitude d'écrire des mémoires poUtiques. 11 était d'avis qu'on ne pouvait la prendre trop tôt ni la garder trop tard, il conseille aux jeunes gens de l'imiter, pour perfectionner leur esprit, pour devenir de bons démontreurs, pour se préserver dé l'ennui, qui ne résiste point, assure-t-il, à la composition d'un mémoire poli^ tique *. Aussi en écrivait-il à propos de tout.
En 1734, par exemple, le Charles Xi/ de Voltaire parait. L'abbé le lit, et avec plaisir, nous dit-il,, mais sans être toutefois pleinement satisfait; et le voilà qui prend la plume pour écrire ce qu'il pense, non pas tant du livre que du héros de Voltaire. En même temps, il rédigeait une espèce d'abrégé de l'histoire de France, sous ce titre : Observations politiques sur le gouvernement des rois de
^ Recueil de vérités morales et politiques, p. 333 et suiv.
France; et nous lisoDS dans ce volume, au règne de Henri II , ces lignes remarquables : « Je. me trouve depuis plus de vingt-cinq ans solliciteur de l'intérêt public , mais sans crédit, et par conséquent fort peu utile au public présent. Il est vrai que mes projets subsisteront, et que iplusieurs entreront peu à peu dans les jeunes esprits de ceux qui auront un jour part au gouvernement, et pourront être alors fort utiles au public futur : et cette considération sur Vavenir m*a toujours payé magnifiquement de mes peines présentes. » On se battait alors avec les Autrichiens à propos de la succession de Pologne; et un mot du prince Eugène au comte de Merci sur la bravoure des soldats français ayant couru le monde» et paraissant à Tabbé digne de mémoire, il Tenregistre, et le fait imprimer en 1737 dans ses Œuvres de morale et de politique^ chez Beman (tome YII). ^ même temps il dresse une statistique des forces navales de la France. Étant à Cheûonceaux, chez madame Dupin, il écrit un petit opuscule de morale, intitulé : Agathon, arche^ véque irèS'Vertueux^ très-sage et très-heureux ; c'est le portrait d'un archevêque idéal. 11 invente le irémoussoir^ espèce de fauteuil mécanique destiné à faire prendre de l'exercice aux gens sans les obliger à bouger de place, et il a soin de fidre recommander son invention par les journaux. Peutêtre se chargeât-il de la recommander lui-même. On le voit, tout sujet lui est bon, pourvu qu'il y trouve une apparence d'utilité publique.
En 1735, on fait la paix à Vienne, et l'abbé ne manque pas cette occasion d'inviter tous les souverains à signer la paix perpétuelle. Il trouve que la France a bien tort de ne pas prendre Avignon, en dédommageant le pape par quelques districts enlevés à la Toscane. Cette même année, un S^ur, évêque de Saint-Papoul, s'étant avec éclat retiré du monde pour se punir d'avoir révoqué naguère, par des vues d'ambition, un appel au prochain concile (il s'agit de l'afiFaire Unigeniius)j l'abbé prend la plume pour enregistrer l'action de cet évèque quittant, à quarante-trois ans, un évêché de
Ireute mille livres de rente^ et la condamne formellement. Il la compare, avec assez peu de respect, à celle d*uD lodiea qui se ferait écraser sous le char de sa divinité pour lui faire plaisir. Kst-ce là, demande-Uil, avoir de Dieu une idée raisonnable?
Kn 1736, un docteur de Sorbonne 8*étant avisé défaire imprimer, sous le nom de Tabbé de Saint-Pierre, deux lettres où les jansénistes cl les opposants à la bulle sont décla* rés pestiférés et dignes d'excommunication, Tabbé, qui pensait comme Voltaire sur les querelles religieuses, répond i cet imposteur qu*il ne s*intéresse qu*à une cbose, la chariiè bienfaisante^ et qu*il n*entend ni persécuter ni damner personne. Et il enregistre sa protestation, avec éclaircissements, selon son usage.
C*cst ainsi qu*il passe les dernières années de sa vie, jouissant jusqu*au bout des plaisirs de la société, faisant de fréquents voyages à Saint-Pierre-Église et à Chenonceaux, écrivant et imprimant tout ce qui lui vient à Tesprii, rédigeant ses Annales politiques, dont Voltaire, occupé alors de ses grandes compositions historiques, lui demandera communication, ne cessant jusqu'au bout de recommander aux puissances son Projet de paix perpétuelle^ et, ce qui éiaîl plus sérieux, se mettant en correspondance avec les intendants, au sujet de sa taille tarifée. U est touchant de voir ce vieillard de quatre-vingt-deux ans, qui n'était rien dans ]*Ëtat qu'un personnage dont les malins s'amusaient, écrire à des magistrats, que peut-être il ne connaissait pas, pour leur demander comment la nouvelle taille, qu'il avait recommandée toute sa vie, a réussi. Il nous a conservé deux lettres précieuses : l'une de M. deTourny, le digne prédécesseur de Turgot à Limoges; l'autre de M. de Chauvélin, intendant de Picardie. Le premier lui apprend que sur neuf cent soixante-seize paroisses dont se compose son département, il y en a six cent trente-cinq chez lesquelles la taille de 1740 a été tarifée, et que dans les autres il en sera Jiîentôt de même, a II me suffit de vous apprendre, lui dit-il.
toutes les p.aroisses de mon département en sentent Dtage, au point qu*îl n'en est pas une dont le général Labitants ou ne soit bien aise que le tarifement y soit i, ou ne d&ire de Tavoir bientôt, et ne me sollicite par requêtes de ne pas différer. » Et, un peu plus loin, se rent ces mots remarquables : «Ce n'est pas pour flatter re de la taille tarifée que je tiens ce discours, mais pour re témoignage à la vérité. » Un pareil compliment, ssé par un homme comme M. de Tourny, est l'un dés 3 de gloire les plus incontestables de l'abbé. M. de lyelin lui écrit d'Amiens, deux mois après {y janvier ), que sur lesquatorze cents paroisses de son départet, il y en a déjà douze cent vingt ou doftze cent trente de §68, et que le tarif a été établi sans la moindre difficulté. Délient abbé avait bien le droit de se donner |e beau de solliciteur pour le bien public. Nul ne l'aima, o» le dire, avec plus de sincérité et Jb. désintéressement lui. Aussi fut-il heureux, cornue il le méritait. En i , il avait écrit ces lignes , que Ton trouve dans les aies pçlitiques : k J'ai atteint aujourd'hui (13 février) latre-nngtième année de mon âge, et avec de la santé. vie est une loterie pour le bonheur, il se trouvera que, it prendre, il m'est échu un des meilleurs lots, que je langerais pas contre un autre, et il me reste une grande rance du bonheur éternel. »
ne vit sans doute pas s'établir la paix perpétuelle ; ;, jusqu'à ses derniers moments, il l'espéra, et cet espoir , on peut l'assurer, lui fut un bonheur. Fontenellc it, en janvier 1740, écrit au cardinal Fleury pour lui laiter une bonne année, et l'ayant invité à calmer la e qui conamençait à exciter, les uns contre les aules Espagnols et les Anglais, Fleury lui répondit plaincnt qu'il faudrait pour cela que les princes prisquelque dose de l'élixir du Projet de paix perpéff de son vieil ami l'abbé de Saint-Pierre. Fontenelle art de cette réponse à l'abbé, qui, prenant la chose au
sérieux, écrivit sur-le-champ à Fleury la lettre suivante :
« Je suis fort aise, monseigneur, que vous m*ayez ordonné d*appliquer mon remède universel pour guérir la fièvre de nos voisins^ vous m*avez ainsi autorisé à vous demander avec plus de raison quel homme il y a en Europe qui puisse plus habilement que vous faire Tapplication de ce remède universel.
u Voilà pourquoi je prends la liberté , monseigneur, de vous envoyer, en cinq articles, la composition de ce me^ vcilleux remède que les malades prendront volontiers de votre main, dès que vous Taurez pris vous-même par précaution, et il deviendra ainsi parfaitement à vous» puisque vous seul en pouvez faire Tapplication.
a Et tous les Etats de l-Europe vous remercieront de leur avoir ainsi indiqné un si bon remède et un si bon préservatif contre les maladies futures.
« Paradis aux bienfaisants.
a L*ABBÉ DE S^INT-PlSBBS. »
Et en post'Scriptum :
« Je ne suis que Tapothicaire de TEurope ; vous en êtes le médecin. N*est-ce pas au médecin à ordonner et à appliquer le remède ?»
Suivent les cinq articles. A quoi le cardinal, oubliant ses vieux griefs contre « le politique triste et désastreux » de TEntre-sol, répondit par ces lignes :
a Vous avez oublié , monsieur , un article préliminaire pour base aux cinq que vous me proposez ; c'est de commencer, avant de les mettre en pratique, par envoyer une troupe de missionnaires pour y préparer Tesprit et le cœur des princes contractants, et vous confirmant la dignité d'apothicaire de toute l'Europe, de préparer des potions calmantes et adoucissantes pour tenir les humeurs liquides et solides dans un juste équilibre. »
Incapable de se tenir pour battu sur un pareil sujet, f abl^p répliqua :
n J*adinire votre bonté, monseigneur, dans les six lignes que vous m'écrivez de votre main, et c*est cette même bonté cpii me donne la confiance d'y répondre.
« Il s'agit, par rapport au roi, de savoir si, tout bie'ti pesé, il y a beaucoup à gagner, pour lui et pour sa postérité, à signer les cinq articles fondamentaux et à les proposer à signer à ses voisins.
« Pour s'en convaincre, il n'y a pas besoin d'autre missi(Hinaire que vous, monseigneur, et pouvez-vous jamais loi exposer de plus grands motifs que les sept principaux avantages de la signature ? »
Suivent des éclaircissements.
n est évident qu'un homme, muni d'une telle dose d'illusions, ne devait pas être malheureu;x.
Pendant l'échange de cette correspondance, les. Anglais et les Espagnols s'attaquaient en Amérique avec fureur, et Fleury allait se voir forcé, bien malgré lui, d'intervenir dans la querelle pour protéger l'Espagne. Voilà la paix perpétuelle bien compromise. Tout à coup monte sur le trône de Prusse, l'ami de Voltaire et des philosophes, l'auteur de V Anii^ Machiavel^ Frédéric IL L'abbé ne douta pas qu'il n'eût enfin trouvé l'homme de la paix perpétuelle, et se mit avec une ardeur juvénile, malgré ses quatre-vingtdeux ans, à commenter pieusement V Anti-Machiavel. Mais voilà que le prince philosophe débute par augmenter l'armée déjà exorbitante de son père. L'empereur Charles VI meurt, laissant une jeune femme seule héritière de toutes les couronnes de la maison d'Autriche. L'empire va-t^il tomber en quenouille ? Quel orage s'amasse sur l'Europe ! L'auteur de V Anti-Machiavel ^ passant de la théorie à la pratique, se jette, comme un oiseau de proie, sur la Silésie, parce qu'elle est à sa convenance, et étonne l'Europe par la meurtrière habileté de ses automates bleus. Belle-lsle prend les rênes des mains timides de Fleury et pousse hardiment la France au milieu de la mêlée : deux armées françaises passent le Rhin. Hélas 1 la paix perpétuelle était encore loin !
Les derniers éyénemeDis que vit Tabbé furent tristes. Le protégé de la France allait se faire counmner empereur à Francfort, et le lendemain même de son couronnement, sa propre capitale, Munich, était aux mains des Hongrois. En Angleterre, le futur lord Cbatam, Timplacable ennemi de la France, faisait tomber sous ses coups le gouTemement corrompu de Walpole, pour mettre à sa place le fougoeui Carteret. Enfin, au milieu de décembre 1742, avait lieu cette lamentable retraite de Varmée de Bohême, qui coûta à la France tau^ de braves, parmi lesquels l'irréparable Vauvenargues. L*abbé de Saint- Pierre ne vécut pas assez pour voir son cher d*Argenson ministre, et la France se relever à Fontenoy. Il eut cependant une consolation au milieu de tous ces malheurs. En 1742, il put lire la traduction du fameux roman de Richardson, Pamèla; le roman moral que Vabbé n*avait cessé d^appeler de ses vcbux, était Qé enfin ! Seulement, il était né en Angleterre, et c'était aux yeux de Vabbé un grand avantage que l'Angleterre avait sur nous. Ce sentiment lui faisait dire un peu auparavant, en 1740 {Annalei politiques) : « Je meurs de peur que la raison humaine ne croisse davantage à Londres qu'à Paris, où la communication des vérités démontrées est dès à présent moins facile. »
Cette même année (1742), il vit arriver chez madame Dupin , un jeune Genevois d'une trentaine d'années, complètement inconnu, et cherchant à se pousser dans le monde au moyen d'une nouvelle méthode de notation pour la musique. 11 ne soupçonna certainement pas que ce personnage anonyme, aux manières gauches, à la physionomie timide, à l'œil ardent, n'était rien moins que le futur rival de Voltaire, l'homme qui devait partager avec lui la royauté du siècle, Jean-Jacques Rousseaja.
L'abbé mourut doucement (1743), comme il avait vécu. 11 avait quatre-vingt-cinq ans. Quelque temps avant sa mort. Voltaire vint le voir et lui demanda comment il considérait le suprême passage : « Comme un voyage .à la cam^ pagne, » répondit-il. Et comme on le priait d'adresser
quelques paroles à ceux qui rentouraient, il fit cette belle réponse de Patru : « Qu^un mourant a bien peu de chose à dire quand il ne parle ni par faiblesse ni par vanité. » Nous avons sur sa mort un très-curieux détail qui se trouve dans le manuscrit de d*Argenson que nous avons déjà cité. A la marge sont ces mots : a Mort de Tabbé de Saint-Pierre, aussi ferme dans la vérité que dansTincrédulité; et voici le texte :
« L'abbé de Saint-Pierre, en mçurant, a fait ses devoirs « de chrétien, ayant sa famille et ses valets autour de lui. « Mais voici un trait singulier. Ayant fini ce devoir, il fit « appeler le curé, et lui dit : a Qu'il n'avait à se reprocher <x que cette action, qu'il ne croyait pas un mot de tout cela, « que depuis longtemps il n'avait trahi la vérité qu'en cette « occasion, que c'était une vile complaisance pour sa fa- « mille et sa maison; qu'il voulait être confesseur de la € délité toute sa vie plutôt que, etc.. » — «Je ne crois pas « que cet aveu fût arrivé à personne avant lui. »
« Il ne parlait plus les derniers jours que par monosyla labes; il disait : « Fin. » On croyait qu'il demandait à « manger, mais il répondait : « Finis. » On lui disait qu'il « en reviendrait : « Ressource, non; espérance, oui... »
C'est par ce dernier mot qu'il convenait à l'excellent homme de clore sa longue «t douce carrière. Il mourut naïvement, comme il avait vécu ; et, malgré son impénitence finale, il faut dire de lui ce qu'il a dit quelque part du comte de Toulouse : « Il était très-juste et très-bienfaisant, c et mon opinion est qu'il jouit des plaisirs éternels du Pac radis. » C'est une de ces âmes que le bon Dieu n'a pas le courage de damner.