PAIX PERPÉTUELLE
Commençons par Teiamen du fameux Pnget depaixperpitvelle^ celui des innombrables projets de l'abbé de Saint- Pierre qui a le plus contribué à préserver son nom de Toubli.
Nous avons vu que Tabbé déclinait Thonneur de Tinvention et le reportait tout entier à Henri lY, dont il ne faisait» disait-il, que reprendre, éclaircir et développer les vues; qu*il intitulait sou ouvrage : Projet de Henri le Grand pour rendre la paix perpétuelle j éclairci par M. Vabbé de Saint" Pierre j et qu*il ne prétendait enfin à un autre rôle qu'à celui d*écho fidèle, répétant, après cent ans, les vœux inconnus ou oubliés d*un grand roi. Il y avait, dans ce soin que prenait Tabbé de s^effacer derrière le nom de Henri lY, un calcul assez habile pour recommander tout de suite son projety en même temps qu'une modestie réelle; mais il y avait aussi une grosse erreur historique. Le projet de Tabl^ n'est nullement celui de Henri lY.
Que voulait, en effet, Henri IY7 Nous trouvons son projet développé tout au long dans \q^ Économies royales de Sully % et nous y voyons deux choses : un remaniement complet de l'Europe et rétablissement d'une fédération entre tous
* Pages 197, 198, 199,éclit. Micbaud et Poujoulat.
les États chrétiens qui assurât la paix à perpétuité. Or ce sont là deux choses très-différentes. La première était, sinon irès-fàciley au moins très-possible, et Henri IV, qui n'était pasuD esprit chimérique, consacra les dernières années de saTie à en préparer Faccomplissement. Il ne s'agissait, pour 7 arriver, que de nouer contre la maispn d'Autriche une coalition universelle, et comme jamais puissance ne pesa plus lourdement sur TEurope que celle des successeurs de Charles^Quint, et n'offrit Tappât de plus riches dépouilles à ceux qui devaient être tentés de Tabattre, jamais peut-être coalition ne fut plus facile à former que celle-là. Réunir pour la première fois tous les intérêts contre la puissance qui les blessait et les menaçait tous, était une chose considérable, sans doute 9 mais très- naturelle et possible, si possible même qu'Henri lY y avait réussi, puisqu'il allait frapper le premier coup, quand il mourut.
Maintenant, la grande entreprise menée à bonne fin, la maisen d'Autriche réduite à l'Espagne et aux Indes, l'empire rendu à son état primitif, l'élection; les royaumes de Bohême et de Hongrie rétablis dans leur antique indépendance, les deux puissantes républiques de Suisse et des Pays-Bas, fortifiées par l'adjonction de nouvelles provinces, Milan donné au duc de Savoie, la Sicile à Venise, Naples au pape; n'était-il pas possible de songer à assurer ce nouvel état de choses de telle sorte qu'il devint immuable? Henri IV et Sully y avaient pensé , les Économies royales en font foi. On avait imaginé une division de l'Europe en six cercles comprenant chacun un groupe d'Etats; un conseil aurait réglé .les rapports des Étals de chaque cercle, et audessus de ces'six conseils, une diète souveraine, véritable amphictyonie de l'Europe, aurait réglé les rapports des cercles entre eux, et « pris connaissance des propositions uni- « verselles, des appellations interjetées, des conseils parti- « culiers, et de tous desseins, guerres et affaires important à « la république chrétienne. » L'arbitrage des conseils aurait rendu les guerres impossibles entre les États chrétiens, et la
« république » aurait employé ses forces à « faire puissam- « menl et coDiinucUemeni la guerre aux Turcs » jusqu^à leur expulsion de l'Europe et la destruction de leur empire.
Voilà la seconde partie du projet, et il est aisé de ?oir qu'elle est beaucoup moins pratique que la première.
S^imagincr, au lendemain de la paix religieuse en France et presque à la veille de Vborrible guerre de Trente ans ea Allemagne et de la révolution en Angleterre, que la paix règne dans les esprits et la tolérance dans les cœurs; que le catbolicisme a renoncé à ses prétentions, et la réforme à ses espérances; croire à la paix perpétuelle dans une confédération où entrent à la fois des républiques turbulentes et anarchiques comme la Hongrie et la Pologne, et des monarchies ambitieuses comme la France, l'Espagne et l'Angleterre, surtout quand pour Tune d'elles s'ajoute à l'ambition le regret amer de la suprématie perdue; croire Tautorité de conseils amphictyoniques suffisante pour dominer les passions des gouvernements et des peuples ; vouloir intéresser tant de puissances, d'intérêts si opposés, à la destruction d'un empire qui n'était plus guère menaçant et incommode que pour ses plus proches voisins, et qui avait pendant un siècle rendu de signalés services à la France et à l'équilibre européen; rêver enfin une croisade au commencement dn dix-septième siècle. et donner pour chef à cette folle entreprise rhomme qui s'était fait catholique parce que Paris valait bien une messe, tout cela est pure chimère ou y ressemble fort. Henri lY y a pensé cependant, on ne peut le nier. Mais y a-t-il cru? Que, voyant l'équilibre établi par le démembrement de la maison d'Aiitricbe, il se soit dit un instant qu'il serait bien beau que l'Europe en restât là et mit fin aux guerres qui la dévoraient depuis si longtemps, rien de plus naturel et de plus digne de sa grande âme; mais qu'avec sa profonde expérience il ait cru un tel projet réalisable, c'est ce qu'il est plus difficile d'admettre. Il se sera plu à contempler cette perspective imaginaire, à caresser cette chimère dans ses entretiens intimes avec Sully, et plus
tard, dans sa retraite forcée sous Louis XIII, le vieux ininistre, revenant à ces projets de ses belles années, les aura préseoiéSy non pas comme de beaux rêves, mais comme des plans mûrement conçus et bien arrêtés, ne fût-ce que pour rehausser, par ce contraste avec la misérable politique qui triomphait alors, celle dont il avait été pendant si long* temps le glorieux représentant \
> l*iv«is écrit ced avtnt la publication de la savante Hi&toire de Uemri /F, de mon ancien maître, M. Poirson. G*est assez dire combien f ai été beoreux de trouver dans ce livre considérable, c bâti à chaux et àdmeBt, » Texacte confirmation de ce que j'avais avancé. Voici en effet comment s'exprime Téminent historien (liv. VII, chap. ii, page 875 du ienmd volume) :
c Le grand dessein se divise en deux parties complètement distinctes. La première partie est une série de projets, et de projets seulement, eitre lesquels se trouve celui d*une grande institution politique , d*un étabUssement européen, ayant pour destination de fonder et de maintenir en Occident un certain état de choses, de donner puissance à certains principes, de pourvoir à des éventualités, de prévenir des événements, d'intervenir et d'agir par conséquent à l'égard des diverses nations comme une sorte de providence humaine. Cette fraction du grand dessein, qui n'en forme que la sixième partie, et qui dépend de la spéculation et de l'utopie, est le projet de république chrétienne et de paix perpétuelle. Dans ce projet, Henri IV ne fut que pour l'idée première, pour le principe général de l'établissement d'un conseil destiné à terminer les différends entre les puissances chrétiennes par une autre voie que celle des armes, si, à un examen sérieux, après une discussion prolongée, la conciliation était reconnue praticable. Tout le plan d'organisatioD imaginé pour l'institution elle-même, tous les moyens inventés pour la faire fonctionner furent exclusivement l'ouvrage de Sully. Soumis à Henri IV, ils le préoccupèrent à diverses reprises, mais jamais d'une manière suivie : entre loi et son ministre, ils ne furent l'objet que d'entretiens et d'écrits ; jamais de résolutions et de démarches politiques.
c La seconde partie du grand dessein est toute pratique, toute d'application immédiate. C'est, non pas le projet, mais le plan, dès longtemps ■édité et arrêté dans ses parties, de la délivrance de l'Europe, par la destruction de la puissance qui, depuis un siècle, a asservi ou attaqué toutes les autres. C'est, non pas l'idée, mais la réalisation, la formation eu i609et i6iO, d'une coalition préparée dès 1601 et 1603, commencée en 1607, complétée deux ans plus tard , et dans laquelle entrent la France et la moitié de l'Europe. C'est remploi, non pas contingent et
Quoi qu*il en soit, il est bien évident que, pour Heari lY, la chusc principaley la seule sérieuse, c'était la coalition. Le projet (le paix perpétuelle n*était que l'accessoire. Or, sur la foi de Péréfiie, et un peu aussi de Sully, Tabbé de Saint- Pierre a pris Taccessoire pour le principal, et il a si peu .compris Henri IV qu'il se demande avec étonnement, pouN quoi Henri IV jugeait à propos de faire précéder rétablissement (le la paix perpétuelle d'une grande guerre, et ne commençait pas par là tout de suite. Cette seule réflexion peut nous faire juger dès l'abord que, si le projet de Tabbé est l'œuvre d'un bonnéte bomme, il n'est pas aussi sûrement l'œuvre d'un politique.
Eu effet, c'est en cela que le projet de l'abbé diffère de celui des Économies royales; c'est là qu'est toute son originalit(3. Henri lY et Sully pensent à la paix perpétuelle plus ou moins sérieusement; mais enfin ils n'y pensent qu'après avoir refait l'Europe, qu'ils trouvaient à bon droit très-mal faite, et substitué un état qu'ils croyaient normal à un état qui ne l'était pas. L'abbé mène les choses plus rondement. Pour établir la paix perpétuelle, tout état lui est bon; il n'y a pas besoin de chercher. Il trouve l'Europe constituée d'une certaine manière par les traités d'Utrecht; il s'en accommode» et n'en demande pas davantage; elle serait constituée tout autrement, il s'en accommoderait encore. Pourquoi chercher à changer ce que l'on trouve établi? Il faudrait pour cela faire la guerre, ce (ju'il s'agit précisé-
é?entuel» mais présent, d*uii immense armement. La coalition et Tarmement sont momentanés, temporaires, ont un but fixe, Umité à un seul fait, qui est l*abaissement de la maison d*Âutnche. Cette parUe du grand dessein se prouve et s*étabIH par le témoignage conforme de cinq hommes d*État, initiés à tous les secrets de la politique de ce règne, parlant, les uns de ce qu'Us ont fait, les autres de ce dont ils ont la preuve matérielle entre les mains ; elle se prouve plus forftment encore par les clauses de toute une série de traités dout nous avons fait connaître la plupart au précédent chapitre ; conventions existantes encore aujourd'hui , imprimées dans les recueils diplomatiques, et dont* chaque lecteur peut prendre personnellement connaissance. »
ment <d*empêcher à jamais, et ce serait mal inaugurer la paix perpétuelle que de commencer par se battre. Il n*y a pas dç guerre d*aii1eurs qui rapporte ce qu^elle coûte. Que faut-il donc faire? Une chose bien simple: signer les ^inq ariicksj lesquels « sont suffisants pour produire une paix * inaltérable. » Quels sont donc ces cinq articles doués d'une, efficacité si merveilleuse ? Les voici :
1 . Il y aura désormais entre les souverains signataires des présents articles une alliance perpétuelle pour se procurer mutuellement, eux et leurs successeurs, durant tous les siècles à venir» sûreté entière « contre les grands malheurs des guerres étrangères et les grands malheurs des guerres civiles; » pour se garantir mutuellement la conservation en entier de leurs États et la protection de leurs personnes; pour assurer à leurs familles Phéritage intact de leur pouvoir; pour se procurer mutuellement une diminuticm très-considérable de dépenses , une augmentation très-considérable de revenu , et Tamélioration intérieure de leursÉtats par le perfectionnement des loLs et des règlements; pour terminer en paix leurs différends et* se garantir Texécution prompte et exacte de tous les traités futurs et de leurs promesses réciproques; et, pour faciliter la formation de cette alliance, ils sont convenus de prendre pour point fondamental la possession actuelle et Texécution des derniers traités.
2. Chaque allié contribuera, selon ses moyens, à la sûreté et aux dépenses communes de )a grande alliance.
3. Les alliés renoncent à la voie des armes pour terminer leurs différends présents et futurs. Ils sont convenus d'accepter toujours la médiation des alliés.
4. Tout membre de Talliance qui entreprendrait quelque chose contre elle sera réduit par la force publique.
5. Si de nouveaux articles sont jugés nécessaires pour le bien de Talliance, ils seront arrêtés par les plénipotentiaires; mais rien ne pourra jamais être changé aux cinq articles fondamentaux que du consentement unanime des alliés.
Tel esly Don pas le texte même (il serait trop long), maii le sens très-exact des cinq articles. Une vingtaine de noms apposés au bas de ces lignes, et Ton a l'âge d'or, tout de suite.
Les cinq articles longuement exposés avec de longs éclaircissements, Tabbé s'attache à démontrer avec évidence, et aussi longuement que possible, que tous les sonveraios ont intérêt à signer le traité fondamental. Il commence par Tenipercur, passe au roi de France, puis au roi d^Espagne, puis aux rois d'Angleterre , de Pologne , et ainsi de suite. Il leur promet, à tous, qu'ils feront beaucoup d'économies, rendront leurs sujets très*heureux, ne renonceront à la fausse gloire que pour acquérir la vraie , et pois, il essaye de prendre chacun d'eux par son faible. A l'empereur, qui cherchait alors à faire accepter de toutes les puissances sa Pragmatique sanction, il assure que le seul moyen d( garantir la durée de sa maison sur le trône et d'assurei l'exécution de sa Pragmatique, c'est de signer les cinq articles, et il lui promet, dans ce cas , une gloire bien supérieure à celle de son aïeul Charles Y. Au roi de France, qui n'a besoin ni peur de personne, il montre en perspective d( magnifiques économies à réaliser, et tous les perfectionne ments imaginables à introduire dans l'administration. Ai roi d'Espagne, qui ne peut pas se résigner facilement à voii Minorque et Gibraltar aux mains des .Anglais , il assun qu'une fois les cinq articles signés, les Anglais, n'ayant plui besoin de forteresses dans la Méditerranée pour y protège; leur commerce, seront trop heureux de pouvoir lui rendra ces deux places qui les embarrassent; et il ajoute eette con sidération séduisante, que le roi pourra ouvrir l'Amériqui espagnole au commerce du monde , et par conséquent don hier et tripler les revenus qu'il en tire, sans avoir à y crain dre les révoltes, puisque la totalité de ses possessions d'où tre-mer lui sera garantie par l'alliance. Au roi d'Angleterre quel qu'il soit, Stuart ou Brunswick, il montre que le seu moyen de s'assurer contre les entreprises d'un prétendan
est de se mettre sous la protection de ralliance; et il fait^ à ce sujet , une profession d'indifférence politique qui mérite d*ètre mentionnée. Quand il écrivit les deux premiers volumes de son projet, Anne Stuart régnait , et l'abbé croyait aTec tout le monde qu'elle assurerait sa succession à son frère : il y mit donc quelques mots en faveur du prétendant. Quand il écrivit le troisième j George l" régnait depuis deux ans. L'abbé >crut devoir déclarer qu*il n'était nullement jacobite^» que s'il avait dit quelque chose en faveur du prétendant, c'est qu'il le croyait destiné à succéder à sa sœur, qu'au reste il s'accommodait fort du roi George, « établi du consentement de la nation, » et qu'enfin peu importait que le roi fût d'une famille ou d'une autre , ce qu*il proposait étant bon pour le roi d'Angleterre, quel qu'il Mt. L'abbé ne connaissait qu'un parti au monde , les cinq artides. II les propose au roi d'Angleterre comme un infaillible moyen de se maintenir, lui et sa race» sur le trône, et il les propose au parlement d'Angleterre comme un moyen tout aussi infaillible d'assurer son autorité contre les entreprises des rois. Il dit aux Vénitiens : Voulez-vous maintenir en parfaite sécurité la domination de votre sénat et de votre conseil des Dix ? signez les cinq articles. Il dit aux Hollandais : Youlez-vous n'avoir plus à craindre l'autorité du stathooder? signez les cinq articles. Tyrannie à Venise, liberté à Amsterdam, cela lui est tout un; ces cinq articles ont une vertu magique qui transforme tout à ses yeux. Mais c'est surtout avec les petites puissances qu'il triompha et&it sonner bien haut la grande vertu de sa panacée. Il dit au roi de Portugal : Prenez garde ! si vous ne signez pas les cinq articles, l'Espagne vous prendra le Portugal qu'elle regrette fort , et l'Angleterre le Brésil dont elle a grande envie, lignez vite! Aux petites républiques italiennes, comme Gènes, Lucques, Raguse : Signez , ou vos voisins vont vous manger 1 11 tient le même discours à tous les au* très petits souverains d'Italie et d'Allemagne , n'oubliant "aucun d'eux, n'oubliant ni Genève , ni le duc de Lorraine.
Il fait voir au roi de Prusse Tavantage qu'il aurait à être débarrassé d*uDe partie de son armée (or, ce roi de Prusse était Frédéric-^iuiUauinei le recruteur; Vabbé D*avait pas beaucoup de chances de se faire écouter de ce c6té-là). An roi de Pologne , Auguste II, il dit : Voulez-vous assurer la couronne de Pologne à votre famille? signez ; le traité garantissant aux Polonais TeiécutioB des Pacta convenia^ ik u*auront plus aucune raison de refuser Thérédité à votre race, et tout le monde sera content. Il n^est pas jusqu'au Czar, jusqu'au successeur de ce grand Knez de Moscovieque Sully ne savait s*il devait prendre pour un Européen on pour un Asiatique, que Tabbé ne cherche à séduire par les grands avantages des cinq articles; et quels seront ces grands avantages? la certitude de n^avoir à craindre aucune révolte dans son vaste empire. L'abbé ne se doute pas que Pierre le Grand avait mis ordre à cela tout seul, sans le secours des cinq articles, et qu'il devait laisser à ses succès^ seurs un testament, qui leur ferait presque une obligati(m de la conquête.
Quant au rival du Czar, le roi Charles XII, on croit peutêtre que l'abbé éprouve quelque embarras à proposer la paix perpétuelle et à démontrer l'excellence des cinq articles à cet infatigable batailleur; il n'en est rien. Charles XII n'ayant de goût que pour le grand, il est impossible, dit l'abbé, qu'il n'approuve et n'admette le projet d*Henri IV comme le plus beau et le plus grand qui ait jamais été proposé, impossible qu'il ne tourne toutes ses pensées à le réaliser et qu'il n'en poursuive l'exécution avec plus de constance et d'ardeur que tout autre. A la bonne heure! L'abbé se repose pour cela avec une parfaite confiance sur les lumières^ le courage^ Vardeur^ la piété^ la constance de Charles XII. Il était évidemment convaincu que Charles XII le lirait, et prenait ses précautions, l'excellent homme 1 Quand il écrivit son abrégé, en 1728, il eut d'autres raisons à présenter en faveur des cinq articles au successeur de Charles XII, Frédéric de Hesse. a La Suède , dit-il» a perdu
presque tout ce qu'elle avait sur la côte orientale de la Baltique : elle est fort heureuse de n*ftToir perdu que cela. Si elle veut conserver ce qui lui reste, ^11^ n'a qu'à signer les dnq articles, et bien vite. »
Quant aux Turcs, fidèle à la pensée de Henri IV, Tabbé se prononce pour leur expulsion, et démontre que l'entreprise sera « aussi avantageuse que facile et glorieuse » aux puissances chrétiennes confédérées. Il eût bien dû examiner aussi ce qu'il était bon de mettre à la place des Turcs, et s'il était aussi facile de les remplacer que de les mettre dehors. C'est peut-être par suite de réflexions stir cette difficulté qu'il jugea à propos de ne rien dire de l'expulsion des Turcs dans son abrégé. Et, de fait, il ne fallait pas une bien grande perspicacité pour voir que la bonne harmonie des signataires des cinq articles aurait couru de grands dangers le jour du partage des dépouilles ^ .
Yoilà donc ce fameux projet. Mais l'exposer n'est pas assez, si on ne le défend d'avance contre toutes les objections qui peuvent l'assaillir; et c'est un soin que l'abbé, qui fait les choses en conscience, ne pouvait négliger. Il s'adresse quinze objections et répond ou croit répondre à toutes. Que de peines prises pour rien ! Et faut-il tant d'appareil pour renverser ce château de cartes ? Jugeons-en.
Une objection se présente tout d'abord, qui, au temps de ]*abbé, dispensait de toutes les autres. C'est celle qui fait le fond de l'opuscule de Rousseau, intitulé : Jugement sur la paix perpétuelle. Il était manifestement impossible que le projet fût adopté par ceux auxquels on l'adressait. Les souverains qui régnaient alors sur les divers États de l'Europe, grands ou petits, avaient été élevés dans de telles idées et de tels sentiments, qu'ils ne pouvaient voir dans un pareil projet autre chose que des limites apportées à leur indépen-
* Peut- être aussi Tabbé éprouva-t-il comme un remords. L'expulsion des Turcs est une contradiction manifeste avec ses idées de tolérance oniTerselle. De quel droit, en effet, cbasser des gens qui, après tout, sont chez eux? Et les chasser, n'est-ce pas encore la guerre?
ilance, qiruuo iujure faite à leurs droits. Sans doute leur intérêt réel eût été dans la paix perpétuelle : « Mais dis- « tinguons, dit Rousseau, leur intérêt réel de leur intérêt H apparent. Celui-ci se trouve dans Tétat d'indépendaaoe M absolue (|ui les soustrait à l'empire de la loi pour les sou-
H mettre à celui de la fortune Toute Toccupation 4c8
« rois , ou de ceux qu'ils chargent de leurs fonctions^ se « rapporte ù deux seuls objets : étendre leur domination au « dehors, et la rendre plus absolue au dedans : toute autre « vue, ou se rapporte à l'une de ces deux ou ne leur sert «c que de prétexte ; telles sont celles du bien public , du M bonheur des sujets, de la gloire de la nation. » Paroles amères, mais bien vraies, et Von ne se sent pas disposé à y trouver la moindre exagération, quand on songe à la guerre de la succession d*Autriche, à la guerre de Sept ans, au partage de la Pologne, à Louis XV, à Frédéric, à Catherine. L*abbé de Saint-Pierre ne voyait pas que parmi tous ces souverains auxquels il offrait et recommandait A instamment sa panacée, pas un» même des plus petits, n*eùt consenti à amoindrir la majesté souveraine, en renonçant à tout jamais à Tespoir de devenir plus puissant. Ni le roi de Prusse, qui entretenait si soigneusement une armée hors de toute proportion avec le nombre de ses sujets, ni le roi de Sardaigne, ni aucun des petits princes de FAllemagne n'eût voulu abdiquer le plus précieux attribut de la souveraineté, le droit de s'agrandir aux dépens d'autrui. A bien plus forte raison, des potentats, comme le roi de France et l'empereur, n'auraient pu supporter u sans indignation, a comme dit Rousseau, la seule idée de se voir forcés d'être <t justes. »
Le projet de soumettre de pareils hommes^à l'arbitrage d'une assemblée de plénipotentiaires, et, qui plus est, le leur proposer, ne pouvait éclore que dans la tète féconde en illusions de l'abbé. Rousseau n'a pas de peine à en montrer l'absurdité : c( Quant aux différends entre prince « et prince, peut-on espérer de soumettre à un tribunal
« supérieur des hommes qui s'osent vanter de ne tenir leur «c pouvoir que de leur épée, et qui ne font mention de Dieu « même que parce qu'il est au ciel ? Les souverains se soumet- « Iront-ils dans leurs querelles à des voies juridiques, que « toute la rigueur des lois n'a jamais pu forcer les partiou- « liers d'admettre dans les leurs? Un simple gentilhomme « offensé dédaigne de porter ses plaintes au tribunal des « maréchaux de France, et vous voulez qu'un roi porte les « siennes à la diète européenne? Encore y a-t-il cette diffé- « rence que l'un pèche contre les lois et expose doublement « sa vie, au lieu que l'autre n'expose guère que ses sujets; « qu'il use, en prenant les armes, d'un droit avoué de tout « le genre humain, et dont il prétend n'être comptable qu'à « Dieu seul? » Que répondre à ces terribles rais8ns?Rien, el c'est ce qu'a fait l'abbé de Saint-Pierre, qui a été bravement au-devant de l'objection, mais pour battre en retraite devant elle. Il se console en soutenant que si un prince en Europe, un seul, le voulait, la chose serait possible. Soit; mais est-il possible que ce prince unique se rencontre? L'abbé affirme qu'il s'est rencontré; que le duc de Bourgogne, qui avait beaucoup goûté son projet, n'aurait pas manqué de l'appliquer; que plus de deux cents personnes le lui ont assuré, etc. En dépit de toutes ces assurances, nous conservons le droit de douter, sinon de la bonne volonté du due de Bourgogne, au moins de la possibilité qu'il y aurait eu pour lui d'établir, à lui seul, la paix perpétuelle, et nous sommes de l'avis d'un homme fort sage qui disait à l'abbé que son projet pourrait être applicable dans un siècle ou deux. Telle est l'objection fondamentale que fait Rousseau à l'abbé, et avec pleine raison. Sauf cela d'ailleurs, Rousseau trouve le projet très-sage et va jusqu'à dire : « C'est un livre solide et sensé, et il est très-important qu'il existe. » Si Rousseau ne veut parler que du fond même du livre, que du principe de la paix perpétuelle, indépendamment de l'application qu'en propose l'abbé, il ne se trompe pas. Mais en est-il de même, s'il entend l'application du principe telle
que la propose Tabbé, el le livre est-il aussi solide et aussi Mensê que le dit Rousseau? Il est permis d*eD douter.
En dounanl pour base à la paix perpétuelle le statu quo, la possession actuelle, Tabbé part d*uD principe très-mauvais et qui forme une étrange contradiction avec les idées de progrès qui lui étaient si clières. Il veut fixer à perpétuité TEurope dans Tétat où il la trouve, ei lui, cet bomme affamé de justice et ne rêvant que bien public, il ne songe pas un moment à se demander si cet état est conforme à la justice! 11 ne voit pas qu*il ne peut y avoir de véritable société entre les peuples comme entre les individus qu à condition que les droits de chaque membre de la société seront nettement établis et universellement respectés. Il n'a aucune idée de cet|u*on a appelé de nos jours le principe des nationaliiésy qui est la seule base du vrai droit international, et il est en cela d'autant plus impardonnable que le projet de Ilenri iV lui montrait, sinon le mot, du moins la chose même. 11 est à remarquer que dans le remaniement de l'Europe tel que l'avaient imaginé Henri lY et SuUy^ aucun État artificiel ne subsistait, aucun peuple ne conservait de donûnation sur un autre peuple. Henri IV ne veut en Italie que des Italiens; plus d*Autrichiens, ni d'Espagnols, ni de Français-, et, chose non moins remarquable, le disciple de l'abbé de Saint-Pierre pense sur ce point comme Henri IV. Si l'unité et l'indépendance de l'Italie ne furent pas assurées dès le milieu du dix-huitième siècle, par une fédération, ce ne fut pas la faute de d'Argenson qui s'y employa de tout son pouvoir. L'abbé de Saint-Pierre ne voit ni si loin ni si juste. L'empereur a la Hongrie, les Pays-Bas, Milan, Naples; il n'y a qu'à lui tout laisser. L'abbé ne trouve rien à redire à cet empire en quatre morceaux. La Lorraine, depuis longtemps enclavée dans le territoire français, destinée à être française demain, si elle ne l'est aujourd'hui, existe à l'état de duché indépendant : qu'elle reste ce qu'elle est. Il eût écrit son livre entre le second et le troisième partage de la Pologne qu'il eût prêché tout aussi énergiquement en fa-
de la possession actuelle, et l'empereur Charles VI serait enu à recomposer le monstrueux empire de son aïeul les V, que Tabbé aurait trouvé le moment excellent pour signer à tout le monde les cinq articles. Nous n'exagérien : il déplore amèrement que Charles-Quint, au mot de sa plus grande puissance, n*ait pas eu l'idée de oser un traité de paix perpétuelle. Il l'aurait, dit-il, sûre- Ifait accepter, et ainsil'âged'or aurait commencé dès l'an ► après J.-C. Qu'eût pensé François P' de cet âge d'or-là ? lis ce n'est pas tout. L'abbé n'a pas examiné si les di- États de l'Europe étaient constitués à l'égard les uns lutres d'une manière conforme à la justice : il n'a pas liné davantage la nature des rapports qui liaient alors ouvemements aux sujets; nouvelle cause d'erreurs, car ojet tendant à fixer tout, les gouvernements, dans leurs butions actuelles aussi bien que les États dans leurs lis actuelles, il s'ensuit que, là aussi, cet excellent homme repose rien autre chose qu'un moyen d'éterniser le mal. jouvemements trouveront dans la signature du traité nouvelle force; ils n'auront rien à craindre des troubles s guerres civiles; ils se devront mutuellement aide et pfo- )n. Tant mieux, s'ils sont bons; mais s'ils sont mauvais? n roi ou qu'un ministre, prévoyant les grandes catasles de la fin du siècle, se fût avisé, sous prétexte de paix étuelle, de proposer une alliance des souverains, par sUe a ils se seraient procuré mutuellement, durant tous siècles à venir, sûreté entière contre les grands maljrs des guerres civiles, sûreté entière de la conservan en entier de leurs États, sûreté beaucoup plus grande la conservation de leur personne et de leur famille dans possession de la souveraineté, selon l'ordre établi dans nation, » ce roi ou ce ministre aurait ainsi tiré du proe l'abbé le seul parti possible. Une ligue des souverains re leurs peuples, une sorte de sainte-alliance un siècle tôt, voilà tout ce qui pouvait raisonnablement en sorîtait-ce bien là ce que voulait l'abbé?
11 ne faut donc pas, comme Rousseau, dire du projet : Il était excellent, malheureusement il était impossible ; mais bien : Il était impossible, heureusement il n'était pas bon.
Faut-il dire maintenant, pour ajouter un dernier grief à ceux-là, (|u*il était nécessairement condamné à être tel, uo projet de paix perpétuelle ne pouvant jamais être qu'une rêverie, une conception vaine et chimérique 7 C'est l'avis de M. de Maistre, et de ceux qui croient, sur sa parole, que la guerre est divine, qu'une loi occulte et terrible a besoin du sang de toute créature vivante, et que c'est pour l'exécution de cette loi que, dans chaque grande division de l'espèce animale, un certain nombre d*animaux sont chargés de dévorer les autres : a Ainsi il y a des insectes de proie, des « reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de « proie, des quadrupèdes de proie... Cette loi s'arrêteran t-elle à rhomme? Non, sans doute. Cependant quel être « exterminera celui qui les exterminera tous? LuL C'est a l'homme qui est chargé d*égorger l'homme, et c'est la « guerre qui accomplira le décret'. »
Si, comme M. de Maistre nous l'assure, l'homme tôt chargé d*égorger l'homme ; si, parce qu'il y a des quadrupèdes de proie, il faut qu'il y ail des hommes de proie; si c'est là une loi divine, et si Dieu a condamné le genre humain à la guerre à perpétuité , il est évident que tous les projets de pacification possibles ne sont que des chimères. Mais sur quoi reposent ces étranges assertions? Sur celle-ci : que l'homme étant donné avec sa raison et ses passions, il n'y a pas moyen d'expliquer comment la guerre est possible humainement. Or jamais affirmation plus fausse ne fut plus hardiment énoncée.
L'homme est doué de raison, et sa raison condamne la guerre, comme la plus révoltante des absurdités. Il est doué de passions tendre^ et affectueuses, et c'est même de son nom qu'on a appelé ce noble penchant de sa nature, l'huma-
> Soirées de Saint-Pétersbourg, 7*^ enlretien).
i. Tous ces sentiments se soulèvent à la seule idée de Iii: »rre; et cependant la guerre existe; ellie exerce sur les nmes une fascination toute-puissante; elle leur inspire lihoosiasme du carnage; elle fait que ce jeune homme lable, qui « hier se serait trouvé mal , s*i1 avait écrasé par lasaFd le canari de sa sœur, montera demain sur un nonoeau de cadavres pour voir de plus loin. » Tout cela très-vrai, mais tout cela ne prouve pas que la guerre soit âne. Pour savoir si la guerre est humaine, et humaineut possible, il suffit de se demander si Vhomme est tout ier dans cette sympathie pour ses semblables qui se tait moment du carnage, et si c'est sa raison qui le gouverne. Oui ne voit qu*il n*en est rien? Si c*était la raison qui ivernait les hommes, il y a longtemps qu'elle leur aurait "suadé de se faire mutuellement le moius de mal possi- I, dans leur intérêt à tous. Or, c*est exactement le oonire qui a lieu. Depuis que le monde existe, le principe Itilateur des relations des peuples entre eux a été cette odme insensée, aussi ennemie de Thumanité que du sens nmun : notre bien, c'est le mal d*autrui. Le mal d'aui, c'est notre mal, voilà la vérité, aussi bien pour les iples que pour les individus. Or, à quoi sert-il que la rai- S*indigne contre la guerre, tant qu'elle n'aura pas Mié le joug de l'absurde préjugé qui justifie la guerre L yeux des peuples?
fais ce sont surtout les passions qui rendent ce fléau trèslicable. L'homme est ange et béte, a-t«on dit. Il n'en faut davantage pour tout expliquer. Il est colère et violent; , en même temps que la raison, les instincts de la brute; guerre est à cette partie brutale ce que la philosophie est i partie raisonnable : elle lui donne la plus ample satision. L'homme aime la force d'instinct; il se délecte à en templer l'appareil et les jeux; or, où la force se montrele mieux, où son appareil est-il plus imposant, où ses X sont-ils plus émouvants, qu'à la guerre?
1 n'est pas enfin jusqu'à nos bonnes passions qui ne con-^
ëpircDt el avec la faiblesse de notre raison, et avec nos passions mauvaisos pour nous faire aimer la guerre. Cestàla guerre surtout (|ue se déploient les vertus qui grandisseot le plus riiomine à ses propres yeux^ le mépris du danger, le sacrifice de soi, le dévouement à la patrie» au drapeau. Et <:*est par là surtout que la guerre fascine les hommes; elle séduit leurs plus nobles instincts ; elle les entraîne par Tadmiration et 1 enthousiasme; elle ne fait plus horreur, elle passionne et enivre.
Ainsi donc, rbn de plus humain et de moins surnaturel que la guerre. Elle s*explique par l'influence du préjugé grossier qui fait croire aux hommes que le mal des uns est le bien des autres; elle s'explique par la satisfaction qu'elle donne à toutes les mauvaises passions comprises sous le nom de brutalité, et à toutes les bonnes comprises sous le nom d'héroïsme. Elle est donc très-possible humainement, et n'a rien en elle de mystérieux et de divin.
Or, si cette vérité est bien établie; s'il est constant que la guerre est un fait humain, ayant sa cause dans notre nature ; et s'il est en même temps reconnu que cette nature est perfectible , que nos préjugés peuvent faire place à des opinions saines, que notre brutalité peut être domptée et nos bons instincts mieux dirigés, pourquoi serait-ce une chimère d'espérer que la guerre finira? ScUicet et tempus veniet I. . . L'abbé de Saint-Pierre a cru cet immense progrès possible tout de suite; là est son erreur, mais là seulement. L'humanité, non plus que la nature, ne va par sauts et par bonds; et quel saut que celui-là! Passer tout de suite du temps de la guerre de Sept ans à l 'âge de la paix perpétuelle ! Le bon abbé eût fait sans doute une œuvre plus sérieuse et plus philosophique, en montrant à quelles conditions la paix perpétuelle pouvait devenir possible; mais il fallait pour un pareil ouvrage une autre tête que la sienne. Rousseau lui-même ne l'a point fait. Satisfait de pouvoir exhaler sa misanthropie et son radicalisme amer dans une virulente attaque contre les gouvernements de son temps , il ne songe
posàeiaminer en philosophe la question soulevée par Fahbé; et s'il ressayait, soyons sûrs que le présent lui gâterait le fatur,que le réel lui donnerait mauvaise idée du possible. Ce n'est, à coup sûr, ni la hauteur ni la pénétration qui manquaieDt à son intelligence pour une pareille étude; c'est le calme et la sérénité. Le présent le faisait trop souffrir pour que son jugement n'en fût pas troublé.
Ce qae ni Tabbé, ni Rousseau n'ont fait, ce que Leibnitz aurait si bien su faire, un de ses pairs, Kantg^'a fait, et avçc un rare bonheur. Son modeste Essai philosophique sur la paix perpétuelle est un chef-d'œuvre de raison. Qu'on en juge par quelques extraits :
« Du haut du tribunal suprême du pouvoir législatif, la niisoQ condamne sans exception la guerre comme voie de droit. Elle fait un devoir absolu de l'état de paix*. »
« Or, on peut prouver que l'idée d'une fédération qui s'éteodrait insensiblement à tous les États, et qui les conduirait ainsi à une paix perpétuelle, peut être réalisée. »
« Pour cela, que faut-il? D'abord la reconnaissance de certains principes qui sont les articles préliminaires de la paix perpétuelle :
« l'On ne regardera pas comme valide tout traité de paix où l'on se réserverait tacitement la matière d'une nouvelle guerre. >• — a Un pareil traité ne serait qu'une simple trêve, « une suspension, et non une cessation entière des hos- « tilités. »
. « 2^ Tout État, grand ou petit (ce qui est ici complètement iodifférent), ne pourra jamais être acquis par un autre État, d'aucune manière. » — a Un État n'est pas un patrimoine, « comme le sol où il se trouve. C'est une société d'hommes « qui seule peut se commander et disposer d*elle-même. Il « a ses propres racines en lui-même : l'incorporer à un « autre État, comme une simple greffe, c'est le réduire, de ^ personne morale qu'il était, à l'état d'une chose. »
* Trad. Barny.
Et avec la même hardiesse » il flétrit le préjugé me^ canlile, par lequel les États peuvent s'épouser les uns les autres ; « Douveau genre d'industrie par lequel on obtient, « au moyen de traités de famille et sans aucune dépensa de « forces, ou uu excès de puissance, ou un prodigieux ao- « croassement de domaines. »
« 3* Les troupes réglées doivent être abolies avec le temps.» «- ce Car étant toujours prêtes à agir, elles menacent sans « cesse d'autres États et les excitent à augmenter à l'iafini « le nombre des hommes armés. D'ailleurs, être pris à la « solde pour tuer ou pour être tué, c'est servir d'instra- « ment ou de machine dans la main d'autrui. Et on ne voit « pas trop bien comment un tel usage que l'État fait des « hommes, est compatible avec les droits que la nature leur <c donne sur leur propre personne. »
« i'^On ne doit point contracter de dettes nationales pour soutenir les intérêts de l'État au dehors. »
« 5* Aucun État ne doit s'ingérer de force dans la consti' tution ni dans le gouvernement d'un autre État. »
Ces principes reconnus et traduits en faits, la paix perpétuelle sera possible à deux conditions principales :
La première, c'est que la constitution de chaque État sera républicaine. Qu'on ne s'effraye pas du mot. Eant,* qui ne parle jamais comme tout le monde, appelle républicanùm le principe politique suivant lequel on sépare le pouvoir exécutif du pouvoir législatif; rien de plus. Les limites de sa définition sont larges, comme on voit, république ne voulant dire, dans sa langue, que gouvememerU repr^/Êifir taiif.
Or, cette forme de gouvernement, la seule qui soit compatible, dit-iU avec la liberté qui convient à tous les mem* bres d'une société, en qualité d'hommes, avec la soumission de tous à la loi, avec le droit d'égalité qu'ils ont tous comme membres de l'État, est aussi la seule qui puisse amener une paix perpétuelle, et voici comment :
« Suivant le mode de cette constitution, il faut que chaque
f citoyen ooneoure par son sentiment à décider la question, f n Von fera la guerre ou non. Or, décréter la guerre, n*est- ^ « ce pas pour des citoyens décréter ijontre eux-mêmes toutes ^ « les calamités de la guerre, savoir : de combattre en perte sonne; de fournir de leurs propres moyens aux frais de « k guerre; de réparer péniblement les dévastations qu'elle f cause; et pour comble de maux, de se charger enfin de « tout le poids- d'une dette nationale, qui rendra la paix « amère et ne pourra jamais être acquittée, puisqu'il y aura « toujours de nouvelles guerres. Certes Ton se gardera bien « de précipiter une entreprise aussi hasardeuse. Au lieu que « dans une constituticm où les sujets ne sont pas citoyens de « TÉtaty c'est-à-dire qui n'est pas républicaine, une décla- « ratioB de guerre est la chose du monde la plus aisée à « décider, puisqu'elle ne coûte pas au chef, propriétaire et « Don pas membre de l'État, le moindre sacrifice de ses « plaisirs, à table, à la chasse, à la campagne, à la cour, etc. « Il peut donc résoudre une guerre comme une partie de tt plaisir, par les raisons les plus frivoles, et en abandonner « avec indifiérence la justification qu'exige la bienséance « au corps diplomatique qui sera toujours prêt à la faire. )x Quelles vérités et quels justes commentaires l'histoire n'en fouroit-elle pas! Combien de guerres affreuses décidées comme des parties de plaisir I
La seconde condition, c'est la prédominance de l'espril de commerce, « qui s'empare tôt ou tard de chaque nation f et qui est incompatible avec la guerre. La puissance « pécuniaire étant, de toutes celles du second ordre, la plus I sûre, les États se voient obligés de travailler au noble K ouvrage de la paix, quoique sans aucune vue morale; et, t quelque part que la guerre éclate, de chercher à l'instant [ même à l'étouffer par des médiations, comme s'ils avaient ( contracté, à cet effet, une alliance perpétuelle, les grandes ( associatioDS pour la guerre étant naturellement rares et moins souvent encore heureuses. C'est ainsi que la nature garantit, par le moyen même des penchants humains, la
que la propose Tabbé, et le livre e&l-il aussi solide et aussi sensé que le dit Housseau? Il est permis (l*en douter.
En donnant pour base à la paix perpétuelle le statu quo, la possession actuelle, Tabbé part d*un principe très-mauvais et qyi forme une étrange contradiction avec les idées de progrès qui lui étaient si chères. Il veut fixer à perpétuité TKurope dans Tétat où il la trouve, et lui, cet homme affamé de justice et ne rêvant que bien public, il ne songe pas un moment à se demander si cet état est conforme à la justice! 11 ne voit pas qu*il ne peut y avoir de véritable société entre les peuples comme entre les individus qu à condition que les droits de chaque membre de la société seront nettement établis et universellement respectés. Il n'a aucune idée de ce t|u*on a appelé de nos jours le principe des naiùh nalitésy qui est la seule base du vrai droit international, et il est en cela d^autant plus impardonnable que le projet de Henri lY lui montrait, sinon le mot, du moins la chose même. Il est à remarquer que dans le remaniement de l'Europe tel que l'avaient imaginé Henri lY et SuUy^ aucun État artificiel ne subsistait, aucun peuple ne conservait de domination sur un autre peuple. Henri lY ne veut en ItaUe que des Italiens; plus d'Autrichiens, ni d'Espagnols, ni de Français-, et, chose non moins remarquable, le disciple de l'abbé de Saint-Pierre pense sur ce point comme Henri IV. Si l'unité et l'indépendance de l'Italie ne furent pas assurées dès le milieu du dix-huitième siècle, par une fédération, ce ne fut pas la faute de d'Argenson qui s'y employa de tout son pouvoir. L'abbé de Saint-Pierre ne voit ni si loin ni si juste. L'empereur a la Hongrie, les Pays-Bas, Milan, Naples; il n'y a qu'à lui tout laisser. L'abbé ne trouve rien à redire à cet empire en quatre morceaux. La Lorraine, depuis longtemps enclavée dans le territoire français, destinée à être française demain, si elle ne l'est aujourd'hui, existe à l'état de duché indépendant : qu'elle reste ce qu'elle est. Il eût écrit son livre entre le second et le troisième partage de la Pologne qu'il eût prêché tout aussi énergiquement en fa-
veurde la possession actuelle, et l'empereur Charles VI serait parvenu à recomposer le monstrueux empire de son aïeul Charles V, que Tabbé aurait trouvé le moment excellent pour faire signer à tout le monde les cinq articles. Nous n'exagérons rien : il déplore amèrement que Charles-Quint, au moment de sa plus grande puissance, n'ait pas eu l'idée de proposer un traité de paix perpétuelle. Ill'aurait, dit-il, sûremenifait accepter, et ainsiVâge d'or aurait commencé dès l'an 1520 après J.-C. Qu'eût pensé François V de cet âge d'or-là ? Mais ce n'est pas tout. L'abbé n'a pas examiné si les divers États de l'Europe étaient constitués à l'égard les uns des autres d'une manière conforme à la justice : il n'a pas examiné davantage la nature des rapports qui liaient alors les gouvernements aux sujets; nouvelle cause d'erreurs, car le projet tendant à fixer tout, les gouvernements, dans leurs attributions actuelles aussi bien que les États dans leurs limites actuelles, il s'ensuit que, là aussi, cet excellent homme ne propose rien autre chose qu'un moyen d'éterniser le mal. Les gouvernements trouveront dans la signature du traité une nouvelle force; ils n'auront rien à craindre des troubles et des guerres civiles; ils se devront mutuellement aide et protection. Tant mieux, s'ils sont bons; mais s'ils sont mauvais? Qu'un roi ou qu'un ministre, prévoyant les grandes catastrophes de la fin du siècle, se fût avisé, sous prétexte de paix perpétuelle, de proposer une alliance des souverains, par laquelle a ils se seraient procuré mutuellement, durant tous « les siècles à venir, sûreté entière contre les grands mal- « heurs des guerres civiles, sûreté entière de la conserva- « tion en entier de leurs États, sûreté beaucoup plus grande « de la conservation de leur personne et de leur famille dans « la possession de la souveraineté, selon l'ordre établi dans « la nation, » ce roi ou ce ministre aurait ainsi tiré du projet de l'abbé le seul parti possible. Une ligue des souverains contre leurs peuples, une sorte de sainte-alliance un siècle plus tôt, voilà tout ce qui pouvait raisonnablement en sortir. Etait-ce bien là ce que voulait l'abbé?
11 ne faut donc pas, comme Rousseau, dire du projet : Il ^tait excellent, malheureusement il était impossible ; mais bien : Il était impossible, heureusement il n'était pas bon.
Faut-il dire maintenant, pour ajouter un dernier grief à ceux-là, ()u*il était nécessairement condamné à être tel, un projet de paix perpétuelle ne pouvant jamais être qu'une rêverie, une conception vaine et chimérique? C'est l'avis de M. (le Maistre, et de ceux qui croient, sur sa parole, que la guerre est divine, qu'une loi occulte et terrible a besoia du sang de toute créature vivante, et que c'est pour l'exécution de (*ctte loi que, dans chaque grande division de l'espèce animale, un certain nombre d* animaux sont chargés de dévorer les autres : a Ainsi il y a des insectes de proie, des « reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de « proie, des quadrupèdes de proie... Cette loi s'arrêteran t-elle à rbomme? Non, sans doute. Cependant quel être « exterminera celui qui les exterminera tous? LuL C'est « l'homme qui est chargé d*égorger l'homme, et c'est la « guerre qui accomplira le décret*. »
Si, comme M. de Maistre nous l'assure, l'homme tôt chargé d'égorger l'homme ; si, parce qu'il y a des quadrupèdes de proie, il faut qu'il y ail des hommes de prcie; si c'est là une loi divine, et si Dieu a condamné le genre humain à la guerre à perpétuité , il est évident que tous les projets de pacification possibles ne sont que des chimères. Mais sur quoi reposent ces étranges assertions? Sur cell^: que l'homme étant donné avec sa raison et ses passions, il n'y a pas moyen d'expliquer comment la guerre est possible humainement. Or jamais affirmation plus fausse ne fut plus hardiment énoncée.
L'homme est doué de raison, et sa raison condamne la guerre, comme la plus révoltante des absurdités. Il est doué de passions tendre^ et affectueuses, et c'est même de son nom qu'on a appelé ce noble penchant de sa nature, Y huma-
' Soirées de Saint-PéUrsbour§, 7« enlretien).
?. Tous ces sentiments se soulèvent à la seule idée de Iii: îrre; et cependant la guerre existe; eUe exerce sur les [Dînes une fascination toute-puissante; elle leur inspire lihoosiasme du carnage; elle fait que ce jeune homme lable, qui « hier se serait trouvé mal , s'il avait écrasé par lasard le canari de sa sœur, montera demain sur un nonceau de cadavres pour voir de plus loin. » Tout cela irte-vrai, mais tout cela ne prouve pas que la guerre soit dne. Pour savoir si la guerre est humaine, et humaine- M possible, il suffit de se demander si Vhomme est tout ier dans cette sympathie pour ses semblables qui se tait moment du carnage, et si c*esl sa raison qui le gouverne. Oui ne voit qu'il n*en est rien ? Si c'était la raison qui ivemait les hommes, il y a longtemps qu'elle leur aurait "suadé de se faire mutuellement le moius de mal possi- , dans leur intérêt à tous. Or, c'est exactement le oonire qui a lieu. Depuis que le monde existe, le principe Itilateur des relations des peuples entre eux a été cette ûme insensée, aussi ennemie de l'humanité que du sens nmun : notre bien, c'est le mal d'autrui. Le mal d'aui, c'est notre mal, voilà la vérité, aussi bien pour les iples que pour les individus. Or, à quoi sert-il que la rais'indigne contre la guerre, tant qu'elle n'aura pas Dué le joug de l'absurde préjugé qui justifie la guerre L yeux des peuples?
fais ce sont surtout les passions qui rendent ce fléau trèslicable. L'homme est ange et béte, a-t«on dit. Il n'en faut davantage pour tout expliquer. Il est colère et violent; , en même temps que la raison, les instincts de la brute; fuerre est à cette partie brutale ce que la philosophie est i partie raisonnable : elle lui donne la plus ample satision. L'homme aime la force d'instinct; il se délecte à en templer l'appareil et les jeux; or, où la force se montrele mieux, où son appareil est-il plus imposant, où ses I sont-ils plus émouvants, qu'à la guerre?
1 n'est pas enfin jusqu'à nos bonnes passions qui ne con-^
i^liirent el avec la faiblesse de notre raison, et avec nos paasions mauvaises pour nous faire aimer la guerre. Cestàla guerre surtout (|uc se déploient les vertus qui grandissent le plus riiomuio à ses propres yeux^ le mépris du danger, le sacrifice de soi, le dévouement à la patrie» au drapeau. Et €*est par là surtout que la guerre fascine les hommes; elle mluit leurs plus nobles instincts ; elle les entraîne par Tadmiration et 1 enthousiasme; elle ne fait plus horreur, elle passionne et enivre.
Ainsi donc, rian de plus humain et de moins surnaturel que la guerre. Elle s'explique par Tinfluence du préjugé grossier qui fait croire aux hommes que le mal des uns est le bien des autres ; elle s'explique par la satisfaction qu'elle donne à toutes les mauvaises passions comprises sous le nom de brutalité, et à toutes les bonnes comprises sous le nom d'héroïsme. Elle est donc très-possible humainement, et n'a rien en elle de mystérieux et de divin.
Or, si cette vérité est bien établie; s'il est constant que la guerre est un fait humain, ayant sa cause dans notre nature ; et s'il est en même temps reconnu que cette nature est perfectible , que nos préjugés peuvent faire place à des opinions saines, que notre brutalité peut être domptée et nos bons instincts mieux dirigés, pourquoi serait-ce une chimère d'espérer que la guerre finira? Scilicet et temput venietl.,. L'abbé de Saint-Pierre a cru cet immense progrès possible tout de suite; là est son erreur, mais là seulement. L'humanité, non plus que la nature, ne va par sauts et par bonds; et quel saut que celui-là! Passer tout de suite du temps de la guerre de Sept ans à l 'âge de la paix perpétuelle ! Le bon abbé eût fait sans doute une œuvre plus sérieuse et plus philosophique, en montrant à quelles conditions la paix perpétuelle pouvait devenir possible; mais il fallait pour un pareil ouvrage une autre tète que la sienne. Rousseau lui-même ne Ta point fait. Satisfait de pouvoir exhaler sa misanthropie et son radicalisme amer dans une virulente attaque contre les gouvernements de son temps, il ne songe
posàexaminer en philosophe la question soulevée parVabbè; et s'il ressayait, soyons sûrs que le présent lui gâterait le fatur,que le réel lui donnerait mauvaise idée du possible. Ce n'est, à coup sûr, ni la hauteur ni la pénétration qui manquaient à son intelligence pour une pareille étude; c*est le calme et la sérénité. Le présent le faisait trop soûffri^pour que son jugement n'en fût pas troublé.
Ce que ni Tabbé, ni Rousseau n'ont fait, ce que Leibnitz aurait si bien su faire, un de ses pairs, KanUl'a fait, et avçc un rare bonheur. Son modeste Essai philosophique sur la paix perpétuelle est un chef-d'œuvre de raison. Qu'on en JQge par quelques extraits :
« Du haut du tribunal suprême du pouvoir législatif, la niisoD condamne sans exception la guerre comme voie de droit. Elle fait un devoir absolu de l'état de paix*. »
« Or, on peut prouver que Vidée d'une fédération qui s'étendrait insensiblement à tous les États, et qui les conduirait ainsi à une paix perpétuelle, peut être réalisée. »
« Pour cela, que faut-il? D'abord la reconnaissance de certains principes qui sont les articles préliminaires de la paix perpétuelle :
« l'On ne regardera pas comme valide tout traité de paix où l'on se réserverait tacitement la matière d'une nouvelle guerre. >• — a Un pareil traité ne serait qu'une simple trêve, « une suspension, et non une cessation entière des hos- « tilités. »
. K 2^ Tout État, grand ou petit (ce qui est ici complètement iodifférent), ne pourra jamais être acquis par un autre État, d'aucune manière. » — a Un État n'est pas un patrimoine, « comme le sol où il se trouve. C'est une société d'hommes « qui seule peut se commander et disposer d* elle-même. Il « a ses propres racines en lui-même : l'incorporer à un « autre État, comme une simple greffe, c'est le réduire, de « personne morale qu'il était, à l'état d'une chose. »
» Trad. Barny.
Et avec la même hardiesse » il flétrit le préjugé lne^ canliley par lequel les États peuYenl s'épouser les uns les autres; « nouveau genre d'industrie par lequel onobtiem, « au moyen de traités de famille et sans aucune dépensa de « forces, ou un excès de puissance, ou un prodigieux ao- « croassement de domaines. »
« 3* Les troupes réglées doivent être abolies avec le temps.» «— ce Car étant toujours prêtes à agir, elles menacent sans « cesse d'autres États et les excitent à augmenter à rinfini « le nombre des hommes armés. D'ailleurs, être pris à la « solde pour tuer ou pour être tué, c'est servir d'instra- « ment ou de machine dans la main d'autrui. Et on nevoit « pas trop bien comment un tel usage que l'État &it des « hommes, est compatible avec les droits que la nature leur <c donne sur leur propre personne. »
« i?" On ne doit point contracter de dettes nationales pour soutenir les intérêts de l'État au dehors. »
« 5* Aucun État ne doit s'ingérer de force dans la consti' tution ni dans le gouvernement d'un autre État. »
Ces principes reconnus et traduits en faits, la paix perpétuelle sera possible à deux conditions principales :
La première, c'est que la constitution de chaque État sera républicaine. Qu'on ne s'effraye pas du mot. Eant,- qui se parle jamais comme tout le monde, appelle républicanûme le principe politique suivant lequel on sépare le pouvoir exécutif du pouvoir législatif; rien de plus. Les limites de sa définition sont larges, comme on voit, république ne voulant dire, dans sa langue, que gouvemement repr^/Êerir taiif.
Or, cette forme de gouvernement, la seule qui soit compatible, dit-il» avec la liberté qui convient à tous les mem* bres d'une société, en qualité d'hommes, avec la soumission de tous à la loi, avec le droit d'égalité qu'ils ont tous comme membres de l'État, est aussi la seule qui puisse amener une paix perpétuelle, et voici comment :
« Suivant le mode de cette constitution, il faut que chaque
« citoyen ooneoure par son sentiment à décider la question, « à Von fera la guerre ou non. Or, décréter la guerre, n'est- -ce pas pour des citoyens décréter i^ontre eux-mêmes toutes « les calamités de la guerre, savoir : de combattre en per- « sonne ; de fournir de leurs propres moyens aux frais de « k guerre; de réparer péniblement les dévastations qu'elle c eaose; et pour comble de maux, de se charger enfin de « tout le poids- d'une dette nationale, qui rendra la paix « amère el ne pourra jamais être acquittée, puisqu'il y aura « toujours de nouvelles guerres. Certes Ton se gardera bien « de précipiter une entreprise aussi hasardeuse. Au lieu que « dans une constituticm où les sujets ne sont pas citoyens de « l'État, c'est-à-dire qui n'est pas républicaine, une décla- « ration de guerre est la chose du monde la plus aisée à « décider, puisqu'elle ne coûte pas au chef, propriétaire et « Don pas membre de l'État, le moindre sacrifice de ses « plaisirs, à table, à la chasse, à la campagne, à la cour, etc. « 11 peut donc résoudre une guerre comme une partie de . « plaisir, par les raisons les plus frivoles, et en abandonner « avec indifFérence la justification qu'exige la bienséance « au corps diplomatique qui sera toujours prêt à la faire. » Quelles vérité et quels justes commentaires l'histoire n'en fournit-elle pas ! Combien de guerres affreuses décidées comme des parties de plaisir I
La seconde condition, c'est la prédominance de l'espril de commerce, « qui s'empare tôt ou tard de chaque nation • et qui est incompatible avec la guerre. La puissance « pécuniaire étant, de toutes celles du second ordre, la plus « sûre, les États se voient obligés de travailler au noble « ouvrage de la paix, quoique sans aucune vue morale; et, « quelque part que la guerre éclate, de chercher à l'instant « même à l'étouffer par des médiations, comme s'ils avaient « contracté, à cet effet, une alliance perpétuelle, les grandes « associations pour la guerre étant naturellement rares et « moins souvent encore heureuses. C'est ainsi que la nature « garantit, par le moyen même des penchants humains, la
« paix perpétuelle; et quoique Tassurance qu'elle nous en « donne ne suffise pas pour la prophétiser ^éoriquemeot, « elle nous empêche du moins de la regarder comme m « but chimérique , et nous fait par là même un devoir d'i « concourir. »
Voilà la vérité, simple, sans phrases et dans toute sa force Le dernier passage, en particulier, n*est*il pas prophétique C'est notre temps que Kant annonce , quand il montre l( Etats « travaillant au noble ouvrage de la paix, quoiqu sans aucune vue morale. » Non, la paix perpétuelle n'e! pas une chimère, et il n'est pas besoin, pour qu'elle so possible, que tous les hommes soient des philosophes: suffit qu'ils entendent leurs vrais intérêts, ce qui est beai coup plus facile , car nous voyons ce progrès s'aceompl tous les jours. Sans sortir des limites imposées à un trava comme celui-ci, comment ne pas signaler la confirmatic manifeste que les événements, depuis 1815, n'ont cessé ( donner aux paroles de Kant? Les causes de guerre n'o certes pas manqué, et cependant les nations sont presqi toujours parven ues à terminer pacifiquement leurs différend
La diète européenne de l'abbé de Saint-Pierre existe en fa sinon en droit, dans ces conférences et congrès qui siège presque en permanence, véritables congrès de la paix. U fois, une seule, depuis Waterloo, la guerre a dû éclater, { le fait d'une volonté souTeraine, entre les trois plus granc puissances du monde : elle a été circonscrite dans un chai clos, à l'extrémité de l'Europe, a duré, en réalité, tin et s'est terminée par une paix faite en un mois. N'en sers ce point assez pour donner le droit de dire que le temps la grande guerre est passé ou bien près de l'être ?
Invisum numen terras cœlumque leva vit !
Or, qui a déterminé ce grand changement ? Précisém< les deux faits que signale Kant comme les conditions fi damentales de la paix perpétnelle, le progrès des p6U[ vers une intervention toujours plus grande dans le
s, qu'ils comprennent chaque jour davantage et Braiment pas à voir mal faites , et le développement solidarité des intérêts commerciaux, grâce auquel e peuple civilisé commence à comprendre que le mal ui est aussi le sien propre. Ce sont les progrès de la i ou de l'opinion, comme on voudra l'appeler, et de cience qui n'en était encore qu'à ses premiers bégaieau temps de l'abbé de Saint-Pierre, et qui a tant i depuis, l'économie politique. Yoilà les deux grands lis de la guerre. Us ne l'ont pas tuée, soit;€iais ils la it.
POLYSYNODIE
Nous avons \u plus haut que la polysynodie ^ ou^pour parler français, Tinslitution des conseils, était une des idées favorites de la petite coterie du duc de Bourgogne , «un objet idolâtré, disait insolemment Dubois, des esprits creui «le Tancienne cour. « L*abbé, là comme ailleurs, n*eut point le mérite de Tinvention, mais celui du perfectionnement, el aussi, pour lui rendre pleine justice, celui de la dénotnination. Cest lui qui, selon toute apparence, fut le parraii de « Tobjet idolâtré, » et le baptisa de ce nom bizarre auquel ses auteurs n'avaient point pensé.
S'il faut nous en rapporter à Saint-Simon, cette idée d( remettre le gouvernement à des conseils lui serait venue d( très4)onne heure, comme un remède à l'universelle décadence dont il était le témoin; mais, sentant que tout( réforme était impossible tant que le roi vivrait, il n'avai communiqué ses plans à personne, les jetant sur le papiei pour sa satisfaction seule, et, comme il dit dans son langagi énergique, les condamnant aux ténèbres et les regardan comme la république de Platon. Il en était là, lorsqu*ai commencement de 1709, pendant ce fatal hiver où tou les malheurs à la fois fondirent sur la France , le duc d Chevreuse vint un jour le trouver. « Il était plein de L situation présente , dit Saint-Simon ' ; il m'en parla ave amertume et me proposa d'en chercher les remèdes. » E là-dessus, s'ouvrant de plus en plus, il se mit à déroule
ieTant Saint-Simon précisément le plan de gouYernement pie Saint-Simon ayait conçu. Celui-ci Técoutait, muet de mrprise, et lui répondit en tirant d'une armoire a trois fort [petits cahiers écrits de sa main, » où le duc de Chevreuse trou?a tout ce qu'il venait de dire. Saint-Simon , sur sa iemande, lui prêta son projet pour qu'il pût le communiloer à M. de Beauyilliers ; et M. de Beauvilliers, après m avoir fort raisonné avec son beau-frère, n'y trouvant presque rien à changer, en fit part au duc de Bourgogne.
Deux ans après. Monseigneur mourait, et le duc de Bour gogne devenait dauphin. Les projets de Saint-Simon et de Chevreuse n'étaient plus la république de Platon. Saint- Simon raconta' que, dans un de ses premiers entretiens confidentiels avec le nouveau dauphin, le jeune prince, après quelques mots de préface, « tomba incontinent sur « les ministres. Il s'étendit sur l'autorité sans bornes qu*ils « avaient usurpée, sur celle qu'ils s'étaient acquise sur le « roi, sur le dangereux usage qu'ils en pouvaient faire, sur CI l'impossibilité de ften faire passer au roi ni du roi à per* « sonne sans leur entremise; et, sans nommer aucun d'eux, « il me fil bien clairement entendre que cette forme de gou- « vemement était entièrement contraire à ses goûts et à ses c maximes. » Les deux beaux-frères avaient fait adopter au jeune prince qu'ils gouvernaient les projets de Saint-Simon.
Quels étaient, au fond, ces projets? Dans quel esprit étaient-ils conçus? Pour qui connaît Saint-Simon, la chose ne fait guère question. Ce qui lui rendit le duc de Bourgogne si cher et devait le lui rendre si regrettable, c'est qu'il vit en lui le futur restaurateur- de la noblesse. Les projets de gouvernement qu'il lui inspirait n'étaient que les meilleurs moyens d'arriver à cette fin si désirée. La restauration de son ordre fut, comme on le sait, l'idée fixe de Saint-Simon. Avec une intelligence assez nette des intérêts de sa caste, il voyait qu'une noblesse condamnée à n'être qu'une pépinière