‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 5 sur 36 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

d'officiers el de courtisans ^ est bien près d*ètre perdue. Il s*indignnit de voir cette « noblesse française, si célèbre, si « illustre, devenue un peuple presque de la même sorte que (f le peuple même, et seulement distingué de lui en ce que « le peuple a la liberté do tout travail, do tout négoce, des M armes mt^mes, au lieu que la noblesse est devenue un « autre peuple qui n*a d*autre choii qu'une mortelle el (( ruineuse oisiveté, qui, par son inutilité à tout, la rende K charge et méprisée, ou d'aller à la guerre se faire tuer, à n travers tes insultes des commis des secrétaires d*Etat et « des secrétaires des intendants. » Le sentiment de cette situation lui pèse comme un remords. Il faut, à tout prix, que la noblesse se relève. Mais, pour cela, que faut-il? Ce qu*il avait aperçu sans chimères dans ses premiers entretiens avec le duc de Bourgogne : u la chute des marteaux « derEtatetdestout-puissantsennemisdesseigneursetdela « noblesse qu'ils avaient mise en poudre et à leurs pieds; » le reoversementdumonstrequiravait dévorée, c'est-à-iliredu contrôleur général et des secrétaires d'Etat, souvent désunis, mais toujours parfaitement réunis contre elle. « Cezt dam ce dessein^ ajoute-t-il, que /avais imaginé les conseils qui, au commencement de 1709, surprirent si fort le duc ai

Chevreuse. . . » « Mon dessein fut de commencer à mettn

(( la noblesse dans le ministère (l'administration) avec la dite gnité et l'autorité qui lui convenait, aux dépens de la rob( c( et de la plume, et de conduire sagement les choses pai « degrés et selon les occurrences, pour que peu à peu cetU (c roture perdit toutes les administrations qui ne sont pai (( de pure judicature, et que seigneurs et toute noblesse <x fussent peu à peu substitués à tous les emplois '. » E quand, dans l'attente de la mort du roi, il discuta, avec li duc d'Orléans, les conditions du gouvernement futur, il lu représenta « que cet établissement flatterait extrêmemen « les seigneurs et toute la noblesse, éloignée des affaire!

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K depuis près d*un siècle, et qui ne voyait point d*espérance « de se relever de rabattement où elle se trouvait plongée; « que ce retour inespéré et subit du néant à l'être toucherait a également ceux qui en profiteraient par leurs nouveaux « emplois, et ceux encore à qui ilr n'en serait point donné ^ « parce qu'ils en espéreraient dans latuite, par l'ouverture « de celte porte, et qu'en attendant ils s'applaudiraient du K bien commun et de la jouissance de leurs pareils \ >;

Rien de plus clair. L'institution des conseils était, dans la pensée dé Saint-Simon, un moyen de livrer le gouvernement à la noblesse et de former la noblesse au gouvernement, de créer enfin une aristocratie administrative* Il ne se dissimulait pas l'embarras, qui était « l'ignorance, l'inapplication, la légèreté de cette noblesse, accoutumée à n'être bonne à rien qu'à se faire tuer, » mais, enfin, il espéra tant que le duc de Bourgogne vécut.

Il espéra encore, mais moins fermement, quand il vit le duc d'Orléans destiné à la régenc« ; et il commença à désespérer tout à fait quand il vit fonctionner le gouvernement qu'il avait appelé de tous ses vœux. Il est vrai que ce gouvernement, nous l'avons vu, ne fut pas ce que Saint-Simon avait souhaité et projeté; il se défend bien d'avoir désiré ces conseils tels que le régent les établit, avec une confusion, un nombre de membres , un désordre qu'il n'y avait pas mis, prétend-il; il affirme que l'indigeste composition et formation du nouveau gouvernement fut due à l'ambition, à l'astuce, aux persévérantes adresses du duc de Noailles , qui voulait faire tomber les conseils au plus tôt pour rester premier ministre; il se plaint du régent lui-même, qui, par sa faute, non moins que par celle des intrigants, ne prit ainsi du beau plan du duc de Bourgogne que la plus faible écorce; tout cela peut être vrai, et nous savons pourquoi et comment le régent dut s'écarter du plan primitif; mais les choses eussent-elles mieux tourné, s'il Teût suivi? On

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peut liai'iliiiu'ul rcpoiulre que non, et cela non-seulement i cause (le rincapacité des hommes qui eût élé la même, mai ù cauifc (lu vice radical de rinslitution, qui subsistait dau le plan de Saint-Sinion, aussi bien que dans Tcssai du ré gcnl. Kt ce vice, le marquis dWrgenson Va très-nellemeD signale et condamne en quelques lignes [p. 175): « Au M tant, dit-il, les conseils peuvent être utiles quand ils son «diriges, que les questions qui leur sont soumises ont et « d'avance prcparées par Tautorité, et que celle-ci décid (( souverainement après les avoir consultés, autant ils soii tf dangereux, lorsipfau lieu de leur laisser le soin d*éclairerl u pouvoir, on le leur abandonne tout entier. Alors ils dégénc a renten waie pétaudière; on tracasse, ondisputei personn K ne s'entend, et il n*en résulte que désordre et anarchie. Ainsi la polysynodie, imaginée par Saint-Simon, accép tée par le duc de Bourgogne, appliquée par le régent, avai un double vice : elle livrait lo gouvernement à une caste qu était fort au-dessous d'un 4)areil rôle; et ce qui est encor plus grave, elle rendait le gouvernement impossible. QEuvr éphémère et chimérique de l'imagination d'un grand sei gneur qui était meilleur écrivain qu'homme d*Ëtat , ell était aussi contraire au génie et aux besoins de la Franc qu'au bon sens. Elle méritait, après avoir été mise au mond par Saint-Simon, d'être enterrée par Dubois, avec Toraisoi funèbre que nous avons citée, et qui est encore ce qu'on ei pouvait dire de mieux, llemarquable dénoûment et qu n'est pas une des leçons les moins intéressantes de notr histoire! Ce beau projet de restauration de la noblesse, en fanté par le plus hautain et le plus intraitable des ducs € pairs, couvé et caressé avec tant de faveur dans la petit cour aristocratique et honnête du duc de Bourgogne» abou tissait à quoi? au règne de Dubois. Cette pauvre noblesse dont rhumiliation arrachait des plaintes si amères à Saint Simon, avait un moment rêvéqu'elle remontait à son rang c remettait tout le-monde sous ses pieds : elle se réveillait sou les pieds d'un drôle, pétri de vices, et sorti du fond delaplèbe

voulut succéder tout à la fois à Fénelon et à Richetyarriva. Il fut cardinal, premier ministre, grandvizirr ,pourluifaireplace qu'on avait inventé les conseils! polysynodie perfectionnée de l'abbé de Saint-Pierre estlelque chose de plus sérieux que l'essai malheureux de Simon? On peut en juger tout de suite : l'abbé a pris es confuses de Saint-Simon -et a essayé de les coordoni système et d'en tirer une constitution ; tous les dédu plan de Saint-Simon se retrouvent donc chez lui^ bien plus fortement accusés et rendus plus choquants 1 essai d'organisation régulière et par les conséquent e Tabbé tire hardiment des principes.

Qt-Simon se contentait d'ouvrir les ministères à deux lis aux hommes de sa caste. L'abbé fait plus ::il asseoit anise cette prise de possession du gouvernement par blesse, en donnant aux conseils, ainsi constitués, lo de se recruter eux-mêmes, et en établissant dans l'adtration, des grades, une hiérarchie, comme dans Wv- Saint-Simon introduisait les siens dans la place, mais laissait les clefs au roi; l'abbé les lui prend et les leur i, en disant que le roi sera fort heureux d'être déchargé

grande responsabilité et n'aura plus la douleur de iner les solliciteurs en les refusant. Mais ce n'est pas Pour être plus sûr d'empêcher le rétablissement du .1 auquel les rois sont enclins, il institue un conaprême ou général, destiné à être a le centre, le sou- L'ftme et le lien de tous les conseils particuliers, » c'est- 5 à tenir tout simplement la place du roi. Et les raisons anquent point, u Un conseil, dit l'abbé, n'est point aux défaillances des rois; il n'est jamais infirme, il ne it point, il est toujours laborieux et intelligent. Il n'y a uraindre avec lui ces temps calamiteux si communs dans onarchies. Ce conseil suprême manquait au plan du le Bourgogne. » Le duc de Bourgogne avait oublié de re quelque chose à la place du roi : étrange oubli de sa

en vérité !

On Toil les progrès qu'a faits, de Saint-Simoo à Tabbé de Sûinl-Pierrc, la théorie polysynodiquc. Saint-Simon, plein de respect pour la royauté, ne veut qu*une chose, c*€st que le roi n*eni ploie pour instruments de gouvernement que les nobles; il n*en demande pas davantage, et c'est bien assez. L*abbé veut que les nobles se passent du roi et gouvernent sans lui. Il a inventé le r^i qui règne et ne gouverne pas! car ce roi au(iucl il enlève la réalité du pouvoir, il le codservo, mais à condition d*en faire un pur ornement, une décoration, un dieu d'Iîlpicure, vivant au ciel pour ne rien faire. Nous avons vu Saint-Simon déplorer la honteuse oisiveté où la noblesse française est réduite et cette inutilité à tout ([ui la rend à charge et méprisée. Ce rôle, Fabbé le transporte de la noblesse au roi. Il dit bien quelque part : u Le roi interviendra dans les grandes circonstances, dans <( les affaires extraordinaires; le roi est dictateur-né. » Il est bien bon.

Voilà donc la France condamnée au règne du conseil suprême, et le germe d'ordre et d'unité que, dans le plan primitif, rintervention directe du roi maintenait encore au milieu de ce chaos des conseils, arraché par la main bien intentionnée de l'abbé. Mais pour que le désordre soit à soQ comble et l'œuvre parfaite, il y a encore quelque chose à faire. L'abbé imagine ce qu'il appelle la circulation des départements et de la pi'ésidence ; chàqixe conseiller passera sans cesse d'un département à un autre, pour devenir également versé dans toutes les affaires et se mettre en état de bien tenir sa place au conseil suprême; ingénieuse combinaison qui donnera l'agréable spectacle d'un va-et-vient perpétuel, d*un cbassez-croisez sans fin, et rendra le gouvernement sinon très-bon, au moins varié et amusant. L'abbé pense que c'est surtout pour la présidence des conseils qu'il importe d'établir la circulation, si Ton ne veut pas que les présidents deviennent à la longue des demi-vizirs. Il croyait n'avoir pas encore, par le rôle auquel il avait réduit le roi, pris assez de précautions contre le vizirat.

Deux autres perfectionnements, dont le mérite appartient oui à Tabbé, complètent sa constitution. L*un est la transarmaiion du conseil du dedans (ministère de l'intérieur), jugé nutile, en un conseil pour le progrès de la politique; et la )riDeipale attribution de ce conseil serait Texameu des tné- Doires politiques. Ceux qui ont imaginé de nos jours un ntnistère du progrès croyaient, sans doute, être les auteurs l'une grande nouveauté. L'abbé de Saint-Pierre avait eu îetle idée-là avant eux. L'autre perfectionnement est Torgaaisation d'un scrutin universel pour faire connaître au roi es gens les plus capables dans chaque art, métier et profesnon. Que fera le roi de cette liste? L'abbé ne le dit pas; î'est une idée qu'il jette sans y insister, se réservant de la lévelopper ailleurs-, mais tout obscure qu'elle est, elle semble difficilement compatible avec l'organisation aristocratique du gouvernement. Avec ce scrutin universel que devient le privilège de la noblesse? Quoi qu'il en soit, ce scrutin fait partie de sa machine, et l'abbé semble y attacher de l'importance, sans dire pourtant à quoi il servira. Nous le donnons pour ce qu'il vaut.

Voilà la machine complète ; rien n'y manque ; il ne s'agit plus que de la mettre en branle, pour avoir le meilleur des gouvernements, un gouvernement qui réunira les avantages de la monarchie à ceux de la république, et qui s'appellera Varistomonarchie. L'abbé fait des mots avec la même facilité que des constitutions.

Et pour la faire aller, cette précieuse machine, que fautil? Bien peu de chose en vérité, presque rien. Voyez plutôt.

Le régent commence par mettre au plus tôt les conseils en état de se passer de lui pour le courant ordinaire des affaires. Ainsi débarrassé, il pourra tout à loisir s'occuper des grandes choses, et, entre autres, de l'affaire capitale, la signature des cinq articles et l'établissement de la police européenne. Cela fait, il s'occupera de transformer la polysynodie perfectionnée en loi fondamentale de l'État, et pour cela il ne s'agit que de convoquer les états généraux^

ite lour faire accepter la nouvelle loi fondameotale, et d*établir (juc les rois en jureront Tobservation à leur sacre. Après (|uoi il ne s*agira plus que de la placer sous la garantie (le la républiiiue européenne, comme les constitutions d'Allemagne, (fAngleterre et de Pologne; et ce sera fait.

Toutes bagatelles, comme on i^oil! (c Qui empêche le r^gont, dit tout simplement rabbé, qui empêche le roi de faire travailler à ce grand ouvrage? Qui empêche de faire recevoir dans les états généraux la polysynodie perfectionnée comme loi fondamentale?» Évidemment qui empêche? Kt (^ue répondre à d*aussi bonnes raisons?

On conçoit que llousseau, en général assez indulgent pour Tabbé , dise ici gravement : a La plume tombe des c( mains quand on voit un homme sensé proposer sérieuse- (( ment de semblables expédients. »

Oui sans doute, voilà une œuvre étrange et qui semble plutôt sortie du cerveau d*un écolier de quinze ans, jouant à la politique et s'amusant à faire une république, que de la tête d'un homme sensé de soixante ans. Et cependant on la jugerait mal si on s'en tenait a cet arrêt. Il y avait quelque chose de très-sérieux dans cette tentative bizarre. Rousseau le reconnaît ; « Ce n'est rien moins qu'une révolution dont (( il est question dans la polysynodie. » Replaçons la brochure de l'abbé au milieu des circonstances qui la firent nattre, et nous la verrons sous un autre jour.

C'était en 1718, trois ans après la mort de Louis XIY. Qu'il fût légitime alors de tenter un changement dans la forme du gouvernement, c'est ce que personne ne niera. La France avait fait une trop longue et trop cruelle expérience des excès du pouvoir absolu pour ne pas chercher les moyens de s'en préserver à l'avenir. Elle devait au moins essayer.

Mais de quel côté devait venir le changement? Est-ce du tiers état? Le tiers état n'a encore ni la conscience de ses forces, ni le sentiment de ses droits. Il n'y a rien à attendre de lui qu'une patience qui sera longtemps à toute épreuve.

Ce sera donc de la noblesse que viendra la tentative de réforme; non que la noblesse ait, plus .que le tiers, des idées politiques sérieuses et arrêtées. Son éducation, à elle aussi, est à faire, et même ne sera jamais faite. Dans ses traditions, que M. de Boulainvilliers lui rappelle en vain, elle ne trouve qu'une liberté anarchique et sauvage, pour laquelle elle ne se sent plus faite, étant gâtée depuis longtemps par les douceurs d*une domesticité dorée. Les petits-ûls des loups du moyen âge se sont trop apprivoisés pour vouloir retourner aux foFéts de leurs pères. Mais si la noblesse n*a rien à trouver dans ses idées et dans ses 4raditions, quelque chose sortira de ses prétentions. Ces prétentions, longtemps humiliées par Louis XIY, ont trouvé dans Saint-Simon un défenseur et un vengeur passionné; et de ces rancunes, cause misérable, naissent les conseils, efiPet digne de la cause. Car les conseils ne sont ni un essai de liberté, ni une tentative de limitation du pouvoir royal , ni un effort sérieux pour établir un gouvernement aristocratique. C'est un expédient imaginé pour satisfaire de petites rancunes et de grosses cupidités, rien de plus; mais enfin, et c'est là le point important, c'est un changement apporté au gouvernement le plus absolu qui fut jamais.

L'abbé de Saint-Pierre est témoin de ce changement, et convaincu, dans son honnêteté, que tout vaut mieux qu'un retour au gouvernement de {jQiiis XIV, il conçoit l'idée singulière de rendre ce changement définitif. Il part de ce qu'il trouve établi, prenant un accident pour principe d'un système politique, et s'efForçant de transformer en un établissement définitif et régulier cette irruption passagère que la noblesse avait faite à travers le pouvoir, pour y remplir ses poches, comme dit crûment Duclos. C'est-à-dire que l'excellent homme veut faire quelque chose avec rien, et en cela, il se trompait fort ; mais il sentait qu'il fallait faire quelque chose, et en cela, du moins, il ne se trompait pas ; et ce médiocre esprit, ce rêve-creux , se trouvait être plus sage que son temps, qui dormait sans soupçon du danger.

Le public iValors oe vit dans le discours sur la polysynodie qu'une diatribe contre Louis XIY; il y faut voir autre chose, c'est-à-dire une juste prévoyance et des pressentiments, bêlas ! trop fond^. Le danger était bien^ en effet, là où le signalait l'abbé, dans les rois fainéants, les vizirs et les sultanes. La France n'en avait pas encore fini avec eux* D lui restait à épuiser toutes les ignominies de ce règn que Von voudrait effacer de rhiiloire, et que l'abbé de Saint-Pierre avait clairement prédit : à diaqne page de son livre, il montre Louis XY, et jette un eri d'alarme qu'on ne comprend pas. Ne croyons dMC pas être tout à fait justes avec lui si nous nous contentons (avantage bien &csile !) de rire de ses chimères : il faut ajouter que ces chimères ont cependant droit à quelque respect; car elles furent la tentative généreuse d'un honnête homme pour épargner à notre pays des malheurs et des hontes qu'on a pu venger, mais que l'on n'effacera jamais.

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