‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-PierreChapitre 10 sur 24 · INTÉRIEUR ET POLICE · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR ET POLICE

L'abbé avait trois choses en horreur : les disputes théologiques, les duels et le jeu. C'étaient pour lui trois pestes qu'il appelle maladies publiques, maladies populaires, maladies d'État, et auxquelles il applique le même remède, avec plus de bonne volonté que de chances de succès; ce

» Vlï, 92.

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remède y c'est riniervenUon énergique et souveraine de rÉiat.

Il jf eut un jour en Hollande deux curés, ncmimés Goma* rus et Arminiusy qui soulevèrent une querelle théologique. GomaruS) fort de l'autorité ^e saint Augustin et de saint Paul, interprétés dans le même sens par Cahin , soutenait que les hommes étaient damnés ou sauvés par prédestina* tion, c'est-à-dire par le bon plaisir de Dieu; et Arminius, en homme sensé et en bon citoyen, soutenait que les hommes étaient damnés ou sauvés selon leurs œuvres. La quereHe s'échauflfa. Qu'aurait dû faire la république? Imposer silence aux deux cantest/inls, un silence absolu. Au lieu de ce parti si sage, on prit une mesure absurde. On convoqua un synode à Dordrecht , et ce synode ouvrit la persécution * contre les partisans d'Arminius : calamité déplorable qu'on eût évitée par une «impie mesure de police. « Grand silence^ « point de concile \ telle est la maxime de la bonne police a chrétienne et civile. Et si les théologiens s'obstinent, a qu'on lès mette aux petites maisons et qu'on les traite c< comme des fous. >> Que serait-il arrivé si, au temps de Charles-Quint, il y avait eu dans l'empire un conseil du silence? hMÛLtt aurait eu la bouche close et la Réforme n'aurait point eu lieu. Quel résultat! il ne s'agit, pour en obtenir de pareils, que d'instituer un conseil du silence^ les choses faites par des conseils valant toujours mieux que celles qui sont faites par un seul homme, et Tautoritédu magistrat de police pouvant être, en pareille matière, considérée comme insuffisante. Quoi de plus facile ?

L'abbé parait connaître bien peu et l'histoire et la nature humaine. Il avait été témoin de la triste fin du jansénisme et de cette interminable affaire de la bulle Unigeniius. Des démêlés de cette nature, au milieu de la France du dix-huitième siècle, lui avaient, à bon droit, paru une simple affaire de police. C'est bien en effet au successeur de La

^ Sur les disputes séditieuses des théologiens.

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Reynie et de d'Argeoson qu'il apparteDait d'interdire , par mesure d'ordre, les miracles du cimetière Saiat-Médard. Mais quelle erreur d'avoir généralisé la mesure, comqpe si les cas devaient toujours ressembler à celui dont l'abbé avait été témoin! Il fallait distinguer, et ne pas confondre la Réforme avec l'affaire Unigenitus. Lorsque les disputes séditieuses des théologiens, comme il les appelle, sont le cri de la conscience des peuples, il est au&si chimérique de demander à la police de les étouffer, qu'il le .serait de vouloir empêcher l'eau de couler ou le feu de brûler. On eût dû, dit l'abbé, imposer silence à Gomarus et à Arminius : et qui donc l'eût fait, si toute la Hollande ^tait ou gomariste ou arminienne? On eût dû imposer silence à Luther . eh! - 'sans doute, le pape et l'empereur n'eussent pas demandé mieux : mais le moyen, si l'Allemagne était luthérienne? Ce n'était plus alors une affaire de police, c'était une conquête, et une conquête impossible. L'événement le prouva bien. Les disputes des théologiens ne sont pas toujours ce que l'abbé pensait et ce qu'il avait vu : elles sont aussi parfois un de ces souffles.de Tesprit auxquels rien ne résiste, une de ces manifestations toutes -puissantes de l'opinion, qui sont les grandes crises de la vie des peuple^, et qu'il n'est donné à aucune puissance sur terre d'étouffer.

Il en est de même du duel. Il doit échapper à l'action de la police, parce qu'à tort ou à raison, il relève d'un sentiment sur lequel aucun pouvoir n'a prise. Non que je veuille en faire ici l'apologie ; à Dieu ne plaise ! Le duel n'est fondé ni en justice ni en raison ; on l'a surabondamment démontré. Et pourtant il subsiste. Il faut donc qu'il y ait en lui autre chose qu'un déni de justice révoltant, qu'une tyrannie exercée par la violence sur le droit. S'il n'était que cela, . il y a longtemps qu'il aurait disparu : le mal ne subsiste en ce monde que par ce qu'il a de bien. Qu'a donc de bien le duel ? Il prouve que celui qui l'accepte met au-dessus de la vie le soin de son honneur et expose résolument l'une pour sauver l'autre. Que ce soit, bien souvent à tort, que l'on

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place mal son honneur, qu'on en exagère la susceptibilité, tout cela est non-seulement possible, mais très-vrai : toujours est-il qu'un duel, quelque déraisonnable qu'il soit, met aux prises deux hommes qui préfèrent quelque chose à la vie. Or, comment peut-on penser qu'un sentiment qui est plus fort que l'amour de la vie, va céder à une loi ou à un règlement de police? L'amour de la Me est si bien considéré comme le plus puissant de nos instincts, que la justice, pour effrayer le crime, n'a rien de plus terrible que la peine de mqrt. Quelle peine peut arrêter celui qui a fait d'avance le sacrifice de sa vie? Richelieu menaça les duellistes de leur couper la tête et tint parole à quelques-uns : le duel disparut-il pour cela? La justice, aujourd'hui, beaucoup plus sage, ne poursuit dans le duelliste qu'un meurtrier, sorte de moyen terme qui maintient la réprobation dont la société doit frapper le duel , mais qui constate en même tei&ps l'impuissance de la loi devant la force du préjugé et des mœurs. Quel est le duel que cette loi a empêché et empêchera jamais?

Une seule chose peut venir à bout du duel, c'est le progrès de la raison universelle. Le jour où l'on aura autant * d'égards pour l'honneur d'autrui qu'on en exigera poiv lé sien propre, oix l'offenseur ne craindra pas de reconnaître ses torts et de les réparer, où l'offensé croira son honneur sauf quand la réparation aura été suffisante, ce jour-là lé duel n'existera plus, et les mœurs auront fait ce que ne fera jamais la loi.

li'abbé avait adressé un mémoire contre les duels à Louis XIV dans le courant de 1715. Il affirme que le grand roi l'avait goûté, puisqu'après sa mort le Régent en trouva un exemplaire dans une cassette où étaient ses montres, quelque^ bijoux et plusieurs papiers importants. En voici le résumé.

Le duel est une maladie populaire, moderne et barbare. Elle ne fut connue ni des Romains ni des Grecs, et jelle ne l'est pas des Orientaux.

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Cette maladie est considérable, car elle emporte ejQ dix ans plus de deux mille officiers et gentilshommes; mais elle a*est pas absolument incurable , et voici le remède.

Il faut insiituier un conseil d* honneur ^ qui sera composé des maréchaux de France, de deux lieutenants généraux, deux maréchaux de camp, deux chefs d*escadre, deux brigadiers, deux eoloçels, deux capitaines de vaisseau. Tout offensé viendra se plaindre au conseil, qui exigera réparation de l-offenseur. Tout offider, en entrant au service, et font gentilhomme, donnera solennellement sa parole d'honneur de ne jamais se battre en duel et de porter ses affaires d'honneur devant le conseil. L'officier supérieur, prince du eang ou maréchal, qui lui remettra son épée, lui adressera CÊk même temps ces paroles : Monsieur, cette épée est au roi et à l'État; je vous la donne à condition que vous ne la tirerez jamais pour aucun duel. Cette remise de l'épée et la prestation du serment auront lieu, autant que' possible, dans les grandes revues et sous les auspices d'un prkice du sang.

Quiconque aura fait un appel (proposé un cartel) et se Asra battu en duel, sera mis en prison qux petites maisom, pui^ maintenu longtemps en curatelle pour avoir manqué ' à la parole d'honneur donnée au roi. Les maîtres d-armes seront interdits. Défense sera faite aux officiers de porter l'épée en dehors dé leur service. Enfin l'offensé qui se plaindra au tribunal et l'offenseur qui refilera l'appel, recevront du ministre, de la part du roi, une lettre d'honnêteté et de remereiement.

Tous ces remèdes, bien appliqués, ne pourront ittanqûer de détruire cette c^inion gothique, aussi extravagante que p^nicieuse.

Voilà bien des erreurs. Et d'abord l'exemple des andens et des Orientaux n'a, en pareille matière; aucune autorité. S'il ne s'agissait que de confondre l'abbé de Saint-Pierre, m pourrait kii dke : Comment! vous, le eoniempte«r des anciens, vous, qui ne cessez de répéter que Tantiquiliié fut

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renfance de la rédson humaine, vous alléguez Tautorité des anciepst Mais prendre Tabbé en contradiction avec lui» môme est partout un avantage trop facile et, ici, ne serait pat une raison. La vraie et seule raison à opposer à cet exemple^ c!est que les anciens, Grecs et Romains, ne connaissaient pas ce sentiment moderne de Tbonneur, qui a enraciné le duel dans nos mœurs, et qui e$t, quoi qu'on fasse, Tw des grands ressorts de nos sociétés. Les Orientaux ne TontpQs davantage, et, en vérité, on le leur souhaiterait, dût le duel Caire chez eux bien des ravages. Le bel exejmt pie à citer aux Français du dix-huitième siècle que celui des Turcs, des Persans, des Chinois et des Hindous! LesHindoos^ ne se battent pas en duel : donc le duel est mauvais ! QueUe raison I Et le grand peuple que les Hindou^l

Le projet, en outre, est défectueux. Il ne s*appliqiie qu'aux officiers. Il est vrai qu'au temps de l'abbé, le duel était comme un de leurs privilèges; mais ce privilège jdevait^ partager le sort des autres et devenir le droit de toos« Or lous ceux qui ne font pas profession de porter l'épée et qii, par conséquent, n'ont pas à la recevoir, sous conditions, des mains d'un supérieur, comment les empêcher de la prendre pour la défense de leur honneur?

Enfin, et c'est là Terreur capitale, -comment supposer que la discipline militaire prévaudra 9uf le sentiment de l'hoo* neur? On voulut un j0ur introduire dans l'armée françwe . la coutume humiliante de frapper le soldat : il fallut y renoncer bien vite, a le soldat français n'aimant du sabre que le tranchant. )» Et le ^Idat d'alora n'était pas celui d'aur jourd'hui, qui, recruté indifféremment icms toutes Les eku»* ees de la société, peut être gentilhomme ou fils de fai&ille ; «'était l'eafaiU de la plèbe,^ artisan ou laboureur. TeUétaieal les hommes qui ne voulurent p3s recevoir les coups de plal de sabre du comte de Saint-Germain . Et l'abbé peut croire que les officiers, touë gentilshommes, seront moins soucieux de leur honneur que les soldats plébéiens? 11 n'est pas un d'eux, même de ceux qui se firent battre si souvent par le

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grand Frédéric, qui n'eût souri de pitié aux propositions philanthropiques do bon abbé. Quoi! leur demander leur parole d'honneur de ne pas défendre leur honneur? Menacer les brayes des petites maisons et promettre aux lâches les félicitations du roi? Malheureux celui qui se serait exposé à ces félicitations-là ! Il les aurait payées cher.

L'abbé pouvait-il être plus heureux dans sa louable aversion contre les jeux de hasard? Et avait-il enfin trouvé là quelque chose qui tombât sous l'action de la loi? Pas davantage. Il déplore plusieurs fois, et particulièrement dans ses Annules politiques y les ravages impunis du jeu. Il signale le prince de Carignan et le duc de Gesvres (ce dernier gouverneur de Paris) comme tenant deux tripots^ dont l'un rapporte au premier vingt-cinq mille onces d'argent par an (commerce, il faut croire, auquel la noblesse pou\ait se livrer sans déroger), et, emporté par son indignation, il ne demande rien moins que l'interdiction formelle de tout jeu de hasard ^ ; toute dette de jeu sera tenue pour nuUe^ et quiconque en réclamera ou en contractera une, sera mis à Saint4iazare.

Voilà une dure exigence, si dure même qu'elle en est déraisonnable. Un père de famille ne parviendrait pas à exercer dans sa propre maison la police que l'abbé veut faire^xercer par le roi de France sur vingt-cinq millions de sujets. Là, encore, c'est à l'éducation et aux mœXirs à faire tout. C'est à elW, si elles le peuvent, à faire prendre en aversion les jeux de hasard, et à déraciner des esprits cette opinion que les dettes de jeu sont sacrées. ««La loi n'y peut absolument rien et la preuve en est que depuis Charlemagne jusqu'à la révolutio&de 1789, les ordonnances et édits portant interdiction des jetix de hasard sont innombrables; rien n'atteste mieux que leur grand nombre leur parfaite inutilité, Et qui pouvait, d'ailleurs, les prendre au sérieux, quand la cour ellemême, quand le salon du roi, ressemblait à un tripot? Les

1 Recueil de vérités mùraleis et polta'grtfe», .599.

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édits de Louis XIV contre les jeux de hasard, devaient avoir le même succès que ceux d'Auguste contre la corruption des mœurs et le relâchement des liens de la famille. Tout ce que rÉtat pouvait faire en pareil cas, c'est ce qu^il fait aujourd'hui : interdire le trafic et l'étalage public du jeu, faire fermer tous les tripots, à commencer par celui du duc de Gesvres; le reste lui échappait.

L'abbé n'est pas toujours aussi malavisé, et tous les perfectionnements qu'il demande en matière d'administration ne sont pas des chiflaères; bien loin de là. C'est ainsi qu'il ne cesse de réclamer l'organisation et l'emploi régulier 4^8 la statistique *. Le mot, seul, n'y est pas encore.

« Notre politique esl encore dans l'enfance, dit^il trèsjustement, puisque nous en sommes encore à dire que nos ministtes, chacun dans leur département, devraient avoir soin de,^ procurer au public des dénombrements exacts de tout ce qui entre dans la science du gouvernement. » Comment,, en eifet, administrer sans statistique, c'est-à-dire sans la connaissance exacte et des besoins et des ressources é& l'État? Un État sans statistique, c'est, une maison de commerce sans livres, dont le chef ne connaît au juste ni son actif ni son passif. On ne peut y administrer qu'à peu près^ et on court le risque de faire figurer le passif à l'actif, et réciproquement. La nécessité dé la statistique est si évidente qu'on se demande comment on a pu faire pour s'en passer si longtemps. Colbert, le fondateur de l'administration française, s'en occupa le premier; dès 1664, il demanda aux maîtres des requêtes envoyés dans les provinces, une véritable statistique politique , industrielle et morale, de la France; l-e même travail fut demandé plus tard aux intendants pour le duc de Bourgogne ; mais malgré ces deux essais et ceux qu'on put tenter ensuite, sur une moindre échelle, il n'y a pas d'erreur à dire que ^'administration de l'ancien régime fonctionna sans statistique, et qu'il fallut attendre

1 De f atilité da dénombrement;

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-fr4 —

Jusqu'au consulat^ pour vi^ir ôeite MMiiee si utile définiii* vemant organisée, et devenue l'un des matti^ ressorts de la machine administrative.

*L*opuscule de Tabbé, intitulé : Utilité des dénambremeiUt^ contient quelques-uns des essais, un peu hasardeux, de cette science à son début. Nous y voyons que, d'après le dénombrement ordonné vers 1682, sous Colbert, la population de Paiîs était de huit cent mille âmes, et qu*il y avait à Paris, année commune, dix-neuf mille morts et vingt mille oais*sances. Il faudrait donc, dit rabbé,huilcents ans pour doubler la population de Paris ; mais en tenant compte de tous les accidents qui peuvent ralentir le mouvement de la population, comme guerres, pestes, etc..., il n*y a pas d'exagération à fixer à douze cents le temps nécessairis pour arriver à ce chiffre double. « J'avais cru, dit-il, que la multiplication du genre humain allait beaucoup plus vite. » Il ne se trompait pas, car, un peu plus de cent ans seulement se sont écoulés, et Paris a déjà plus de quinze cent mille ftses et la France plus de trente^ix millions d'habitants.

On attribuait alors à la France vingt millions d'habitants ; autant à l'Angleterre et à la Hollande réunies; vingt-quatre à l'Allemagne; seize à l'Italie ; seize à TËspagne : tous diif* fres assez vraisemblables^ quoique peut-être au-dessus de la réalité pour l'Espagne et l'Augleterre, un peu au-dessous pour toutes les autres puissances. Mais en voici qui sont singulièrement exagérés : États Scandinaves, seixe millions; c'est tout au plus s'ils en ont aujourd'hui sept ou huit; Pologne, vingt millions; il en faut rabattre plus de Hioitié; Turquie, vingt-quatre millions, etc..

L'abbé cite comme exemple d'un bon dénombrement un ^trait du Joumai de ï Académie royale de Londres : c*est uii recensement de la population de Breslau, en 1661, £ait par M. Neumann, accompagné de commentaires de Ualley» pour faire ressortir l'avantage de ces sortes de dénombrements. Les Anglais, dit l'abbé, sont là-dessus encore plus avancés que nouS| leurs dénombrements sont plus fréquents

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rt j^lus exacts que lesnAtres; le parlement en demande sdu- TMl* Ce serait <Éiez nous à l'Académie politique à se charger de ce soin, ou plutôt à en charger les intendants, si bien placés pour toutes ces informations.

Une autre chose que réclame le bon abbé, avec non moins de raison, c'est une publicité officielle. On se demande encore comment une idée aussi simple et aussi utile n'avait fêB été mise à exécution par quelque grand ministre, un Golbert ou un Turgot. Il fallut les derniers États généraux pour faire naître le Moniteur..

li'abbé propose rétablissement de six annalistes de TEtat : trois pour le ministre du dehors, deux pour celui du dedans, et un pour celui des finances. Ils seront pris dana l'Académie politique et toucheront une pension de deux mille livres, ils auront pour fonction de conserver à la postérité des Annales authentiques et bien circonstanciées des principaux événements de chaque règne, et d'instruire leurs concitoyens de leurs vrais intérêts et des plus sages maximes de gouvernement. Quelle ressource pour nous si nous possédions ces Annales^ depuis le commencement de la monarchie 1 £t l'on ne peut pas dire que les gazettes tiennent lieu de ces Annales : les gasettes sont le plus souvent mal informées et satiriques; or, ce qu'il faut, ce sont préqjsément des écrivains qui soient bien exactement informés des faits, et qui exagèrent^ t'i/s doivent exagérer y plutôt en bien quen wml et dans un sens fiworabie au gouvernements 11 n'y a pas à en douter; ce que l'abbé nlemande, ce ne sont pas les jeuniaux, ce n'est pas ce qu'on appelle la presse, et surtout la presse libre : c'est purement et simplement le Mùniteur. Ce vœu, si modéré, était encore trop hardi, apparemment, pour l'esprit de routine de l'ancien régime.

Un autre perfectionnement, qui était aussi réservé pour des jours meilleurs, c'est rextioetion de la mendicité, cette plaie des Étals mal gouvernés. L'abbé n'a point vu de m^dianis eu fioUaade, et il eu^oit en France des multitudes. ITy a*t-il aucun moyen de fermer eette plaie faenteuse?

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La première chose à faire serait de répartir plus équitablement les tailles; beaucoup de malheureux taillables^ B'ayant plus le moyeu de nourrir leurs enfants, sont forcés de les envoyer mendier. Ensuite il faudrait ne plus donner d'aumônes manuelles; ces sortes d*aumônes tombent le plus souvent à ceux qui le méritent le inoins et entretiennent la fainéantise et la friponnerie. Ce qu'il faut, c'est don-ner du travail à ceux qui en manquent, forcer à travailler ceux qui le pourraient et ne le veulent pas, recueillir les estropiés, les malades, les vieillards, tous ceux enfin qui ne pourront pas travailler, et les assister. Voilà le seul moyen d'éteindre la mendicité. Les Hollandais trouvent les fonds nécessaires pour ces dépenses en mettant des droits sur les boissons a leur entrée dans les villes : pourquoi ne ferait-on pas comme eux? Il y a déjà à Paris quarante-cinq sous d'entrée sur chaque muid de vin (dont vingt-cinq pour les malades de VHÔtel-Dieu et vingt pour les pauvres renfermés à l'Hôpital général) ; mais si ces quarante-cinq souV ne suffisent pas, s'il en faut quinze autres, y a t-il à hésiter un seul instant? Sans doute, les villes sont déjà fort chargées d'octrois; mais la subsistance des pauvres est de toutes leurs dettes la plus ancienne et la plus pressée.

Telles étaient à peu près les raisons que l'abbé dévetoppait dans un mémoire intitulé : Projet pour renfermer les mendiants y. ei qu'il adressa à Fleury en 1724. Ce mémoire fut, l'année même, suivi d'une ordonnance, à l'exécution de laquelle on tint la main pendant deux ans et qu'on laissa tomber ensuite. Ce qui ne serait pas arrivé, dit l'abbé., si l'on avait eu un bureau perpétuel chargé de ces soins.

Ailleurs encore il revient sur cette question, qu'il a fort à cœur, et, dans son livre du Gouvernement intérieur^ de ïiÉ" ial, il écrit ces paroles : « Celui qui est dans l'extrême pauvreté a un droit réel et positifs une action de droit naturel sur le riche; sa grande misère fait son droit, et un droit inconiestahle. Or, n'est-ce pas à la bonne police à faire en sorte, par ua bon règlement, que ce droit du pauvre sur le

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riche soit acquitté et que la première dé toutes les lois de la société soit observée? Ainsi, il parait qu'en faveur des pauvres familles de Paris il faut un règlement qui fasse payer à tous les citoyens riches l'aumône de justice qui est due aux -citoyens qui sont en danger de périr de misère*. » Voilà une affirmation catégorique du droit à l'assistance^ qui aurait pu être signée par Rousseau et servir de préambule à un décret de la Convention. Des exagérations de cette nature ne sont pas rares au dix^huitième siècle, et elles rempliront l'histoire de la révolution. L'excès dû mal amène l'excès du remède, qui n'est qu'un autre mal, souvent pire que le premier. Les siècles réformateurs sont, pour ainsi dire , condamnés à ces dangereuses erreurs, et les âmes honnêtes en sont peut-être moins exemptes que les autres.

Le souhait de Tabbé n'était pas une nouveauté. Il y avait longtemps déjà que le gouvernement faisait, ou plutôt voulait faire, ce que l'abbé demandait. Les ordontlances contre les mendiants étaient aussi nombreuses que les ordonnances contre les jeux de hasard et les duels, et tout aussi vaines. Ce n'est pas qu'elles péchassent par trop de douceur, car, jusqu'en 1777, sous Louis XVI, elles ne promettaient au mendiant et vagabond saisi rien moins que les galères. En 1596, on avait expulsé dans les vingt-quatre heures tous les mendiants de Paris, sous peine de la hàrt. Et malgré ces pénalités terribles, la mendicité ne cessa de ronger la France, Jusqu'à l'établissement du régime nouveau. C'est que la principale cause en était, comme le sentait bien l'abbé, dans la constitution même de l'état social, et surtout dans cet absurde système d'impôts qui consistait à demander le plus a ceux qui avaient le moins. La mendicité était, dans nos malheureuses campagnes, la conséquence nécessaire de la taille. A quoi servait-il de s'en prendre à Tefiet, quand on laissait subsister la cause, toujours active et féconde? Les ordonnances étaient condamnées à n'être qu'une lettre morte^

-ï vu, 255.

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et ce ne sont pas les quinze sous par muid de Tabbé qui eussent été plus efficaces. Le seul remède à ce mal, comme à tant d'autres, c'était celui que la Providence tenait en réserve, et qui s'appela la Révolution.

L'avenir devait complètement réaliser, trop complètement peut-être, un autre vœu de l'abbé. Par la force des choses, o'est-à-dire par le progrès naturel de cette centralisation puissante que nos rois ont fondée et qu'ont fortifiée toutes nos révolutions, Paris a pris un accroissement tel, qu'A eenible tendre de plus^en plus à absorber en lui toute la vie de la France. C'est un fait dont tout le monde est frappé, dont beaucoup s'alarment. Déjà, dès le temps de l'abbé, il était incontestable, et les quelques restes de vie provinciale que l'unité monarchique avait laissé subsister, allaient s'éteignant peu à peu et en silence. L'abbé ne voudrait pas qu'on les laissât mourir de leur belle mort; il trjiuve que les choses ne vont pas assez vite, et que le gouvernement devrait favoriser davantage Y agrandissement continuel de h, capitale. Il en fit le sujet d'un opuscule spécial.

Il est inépuisable sur les avantages du séjour de la capitale, et il n*a pas de peine à montrer que la capitale offre i toutes les conditions « plus d'amusements» plus de spec«taclés, plus de promenades, plus de conversations, plus de commerce, plus de nouvelles, plus de nouveautés, «n un mot, plus de sortes .de plaisir. » C'est là qu*on trouve les r«6^ soitrces les plus abondantes et les plus variées pour son instruction, pour sa santé, pour l'éducation de ses enfants^ pour sa fortune; nulle part ailleurs on n'est plus libre, plus maître de soi; nulle part il n'est plus facile de régler sa dépense sur son revenu. Tout cela est vrai en général, et l'abbé n'a pas moins raisoji quand il considère la chose d'un autre yioint de vue et de plus haut :

(( C'est proprement de l'idée que l'on prend de la capitale que dépend la réputation de la nation '. S'il y a beaucoup

' Oui, cela est vrai du commun des voyageurs; mais il y aqraU des

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— affB —

de pefsoams très-8aT«&tes, d'autres trèfr-polies, d'autres d*OB6 eooyersatioD agréable, esjottée ; si )a maBÎère de vhr» y est commoée et pleine de liberté et cependant de bien-» séance; s'il y a dans la ville sûreté entière pour les étrangers qui ne voyagent que pour s'instruire; si tes étrangers y sont plus protégés et même plus favorisés par les habitants; s'ils y trouvent plus facilement qu'ailleurs et commodités, et plaisirs, et amusements, et occupations utiles, et conversations avec les plu& habiles dans les arts et dans les sciences, une pareille capitale deviendra la capitale de fEu-^ rope eUa ville de toute» les nations; la plupart des étrangers souhaiteront d'en devenir habitants, et remporteront de la nation l'idée de prééminence qu'ils inspireront ensuite à leurs amis, Meurs parents, à leurs enfants; ce qui. rendra la nation aimable et la capitale très-fréquentée, et par conséquent très^riche, )>

a Nmis avons rendu noire nation suspecte aux étrangers durant trente ou quarante ans, parce que nous avons voulu agrandir notre territoire, ce qui ne se pouvait faire qu'à leurs dépens. Heureusement nous commençons à quitter ces fausses idées d'agrandissement extérieur de territoire pour songer aux ajgrandissements intérieurs, qui sont blea plus réels, bioD plus faciles, beaucoup plus considérables, plus durables, infiniment moins coûteux, et tels surtout que pos voisin$ ne sauraient jamais, nous les reprocher et s'en plaindre, lorsqu'il ne tient qu'à eux de nous imiter. »

u ... Cette sorte d'empire volontaire, qui vient de la supériorité de la raison, est la seule manière désirable de dominer sur les nations civilisées, et la seule supériorité que les nattons civilisées aiment à reconnaître, parce qu'elles ne la reconnaissent jamais sans plaisir et sans utihté. »

Cette page a-t«-e11e été écrite eu 1730 ou en 1859? Est-ce du Paris de Louip XY qu'il y est question, ou de celui de Napoléon UI ?

exceptions à faire pour les observateurs, pour tous ceux qui ne jugent pas des ehoses par la surface.

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Mais Yoici qui est plus curieui encore. L'agrandissemeût de la capitale doit araeoer avec lui, dit labbé, plusieurs perfectionnements nécessaires ; et par exemple :

Il faut divers lieutenants de police pour les divers quartiers d'environ cent mille habitants; mais il faut un magistrat général de police, qui aura seul relation à la cour pour en recevoir les ordres importants.

Il faut de même augmenter en proportion le nombre des archers.

il faut augmenter, en proportion, la facilité des communications, soit par eau, soit par terre.

Il faut élargir insensiblement les rues du centre. Il faut multiplier et agrandir, en même proportion, les halles et les places des marchés.

Sans aiicun doute, le spectacle de Paris moderne doit faire, au paradis. Tune des plus grandes joies du bon abbé. Il a, dû cependant éprouver une petite déception. L'un des avantages de r.agrandissement de la capitale, à son avis, c'est qu'il y aura plus de sûreté pour le gouvernement contre les guerres civiles.

PJus la capitale sera grande et peuplée, dit-il naïvement, plus il sera aisé de l'affamer si elle se révoltait. Donc, ou il n'y naîtra pas de révoltes, ou elles seront calmées en peu de jours par l'environnement des troupes qui en fermeraient les avenues. On le vit bien en 1789, et plus d'une fois depuis.

Pour plus grande sûreté contre les révoltes^ ajoute- t-il, il serait facile.au roi d'avoir aux différeiites avenues, deux lieues au-dessus et au-dessous de la rivière de. la capitale, et sur les grandes routes, plusieurs petits camps fortifiés avec des casernes et du canon.

Enfin, une ville où il n'y a ni armes défensives ou offensives, ni habitants disciplinés; où la plupart des magistrats et le grondes bourgeois ont une grande partie de leurs revenus sur le roi; où les principaux habitants ont des charges et dés pensions dépendant* de la cour, etc., etc.; une

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telle ville ne saurait prendre le parti de se révolter et ae peut voir partout que des motifs de soumission. Que peu-serons-uous de ce passage, en Tan de grâce 1859 ?

Notre histoire contemporaine aurait appris bien des choses à Vabbé, ceile-ci entre autres : c'est que, contrairement à ce qu'il pensait, plus une capitale est grande et plus il eat difficile de la maîtriser ; moins encore à cause de sa force matérielle et du nombre immense de bras qu'elle peut lever à un jour donné, que parce qu'elle est, en réalité, toute la force iatellectuelle et morale d'un peuple condensée dans une seule ville. L'explosion, en est terrible; c'est le souffle des trompettes de Josué. Cet état de choses a un avantage, mais non pas celui que l'abbé croit y voir : il ne rend pas les guerres civiles impossibles, mais il les simplifie et les abrège. Concentrées dans les murs d'une seule ville, elles sont décidées tout de suite. La capitale, à elle seule, se charge de la besogne de toute la nation, et la fait toujours, sinon très-bien, au moins très-vite. Incontestable progrès; car, en attendant que les guerres civiles soient devenues imj)ossibles, tout ce qu'on peut souhaiter c'est . qu'elles soient courtes. Grâce aux grandes capitales, le problème est résolu.

Autre chose encore échappa à l'.abbé. Si vous concentrez toute la vie d'une nation dans sa capitale, comme la .capitale, quelques développements qu'elle prenne, ne sera jamais qu'une très-petite partie du tout, il s'ensuivra qu'il y aura excès de vie sur ce seul point » et mort partout ailleurs.. C'est là un grand mal, et l'un des problèmes de notre société moderne est précisément de concilier cette unité puissante qui fait la force et l'originalité de notre pays, et qui est sortie du génie même de la nation, avec laliberténécessaire aux administrations locales pour ranimer et entretenir! dans tous les membres la vie trop exclusivement concentrée au cœur. 11 est incontestable que la France a toujours penché de ce côtélà; mais ce n'est pas une raison pour la pousser, comme faisait l'abbé, du côté où elle penchait.

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M«iitionDms, pour tnif , que VdUhé denaïufe des pmiltiODS rigoureuÊêê cotttre les imprimeQrs et copHites des lt-« belles visiUê$n€ni iron^uêê et Miw^mês * ; qo*il veut peur les pauvres (el j'appelle paufresy dii-tl, ceux qui n'ont pas trente liiFres tournois de rente} la bedhé de travailler le dintaaclie mprèê miâi^; qu'il trouve insuffisant le nembre des maitevs de oMTection % et qu*il propose une taxe do pain* : tentes obosesexcellentes et que Tavenir devait réaliser.

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