POLITIQUE ET ADMINISTRATION
Arrivons enfin à l'objet de prédilection de ral)bé, à la dernière et la plus durable passion dé sa vie , à sa chère politique. Et disons d'abord ce qu'elle était pour lui, ou plutôt qu'il le dise lui-même (VI, 18, 19).
« Les arts et toutes les autres connaissances humaines sont utiles autant qu'elles contribuent à augmenter la félicité des hommes, et autant qu'elles fournissent des moyens plus efficaces pour cet effet. Or la politique embrasse la culture des arts et de toutes les connaissances humaines. Elle, tend à les diriger vers le plus grand bonheur de la société. Elle est plus favorable aux uns qu'aux autres à proportion qu'elle contribue plus à l'augmentation de ce bonheur. Elle demande des physiciens, des géomètres, des astronomes, des Bdédecins, de bons chirurgiens pour les remèdes; elle demande des grammairiens, des théologiens, des curés, des évéques, des laboureurs, des vignerons, des teinturiers, des cordonniers, des musiciens, des danseurs, des poëtes, dés comédiens. Son oïétier est de favoriser ces arts, ces sciences, ces professions, ces métiers, à proportion qu'ils, soni utiles à la société. »
ce Ainsi, la politique est autant préférable aux autres sciences que le tout est préférable à une de ses parties... La politique e^ le sublime de la raison. r>
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Voilà bien de renthousiasme, mais plus d*eDthousiasme que de raison. Non, la politique n'est pas le sublime de la raison, et si \ous rappelez du nom de science, il faut vous expliquer bien vite, pour qu'on ne croie pas que vous classez la politique à côté de la géométrie. La politique est le sublime de rintelligence, de Texpérience, du tact, de la divination, de rhabileté, de la modération, de l'activité, de la patience, de tout en un mot, plutôt que de la raison. La raison, et sa servante la logique, ont bien peu, n'ont que trop peu de chose à y voir ; et quand par malheur elles se hasardent sur ce terrain étranger, elles y bronchent à chaque pas. La poUtique est une science de faits sans cesse variables, d'expédients sans cesse nouveaux, de tâtonnements, d'essais, de conjectures, de transactions ; la matière sur laquelle elle ^ opère est infinie, ondoyante, diverse, insaisissable, comme Prolée. La politique est la science d'observation par excellence et celle où l'induction et la déduction sont Iç plus déplacées. La traiter comme une simple science de raisonnement est donc une grave erreur, et s'imaginer qu'on peut apprendre la politique comme on apprend autre chose, avec de bons livres et de bons maîtres^ est une idée presque puérile. Autant vaudrait dire qu'on peut mettre en formules et 'apprendre par cœur l'expérience.
C'est cette erreur que l'abbé de Saint-Pierre, dans son enthousiasme peu réfléchi, a commise. Nous allons ea voir les effets.
Avant tout, est-il d'un parti ou d'une école? Partisan d'uùe monarchie éclairée, tempérée et surtout tolérante, comme Voltaire ? Admirateur de la constitution anglaise, comme Montesquieu ? Républicain et radical, comme Rousseau ? L'abbé pourrait répondre, comme Horace :
Âc ne forteroges quo me duce, quo lare tuter, NuUius addictus jurare in Terba magistri
Il n'a point de maître et il n'appartient à aucune école. Il aime et estime les Anglais, qui travaillent, dit-il, plus que
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tous les autres peuples à cultiver la raison universelle; ils sôût nos voisins et nos Bmis. » Mtais il trouve à leur gouvernement de graves défauts; lie n*ont pas d'académie politique; leur éducation ne les exerce pas assez à la vertu , et leur système d'élection est très-imparfait : il y a beaucoup trop d'électeurs et beaucoup trop de candidats, ce qui laisse la porte ouverte aux cabales et à la corruption. Le voilà â\x même coup aussi loin du scepticisme accommodant de Voltaire et de l'esprit pratique de Montesquieu que du radicalisme égalitaire de Rousseau.
Qu'^tait-il donc, el de quel nom l'appeler? M. de Molîn^ri remarque qu'iVfut maintes fois très-monarchique. Gardonsnous de prendre à la ïettre tout ceqiie diU'abbé, et sachons distinguer ce qu'il pense de ce qu'il dit. La chose n'est pas difficile ; car il n'est jamais impénétrable, et 11 eût d'ailleurs été bien fâché de l'être. Le seul sentiment qu'il nourrisse au fond de son coeur, à l'égard de la monarchie, c'est la défiance. On ne saurait dire qu'il ait pour elle de la haine, mais if n'y a-plus, chez lui, ni confiance, ni amour, ni respect; la foi est morte; Louis XIV l'a tuée, et ce n'est pas son arrière-petit-fils qui la ressuscitera, L'abbé éprouve pour la monarchie le même senlin^ent que les hommes de la Constituante : il la redoute comme une ennemie et ne songe ;qu'à la réduire à l'impuissance : ce n'est qu'à cette condition qu'il la conservé. Il lui semble très-douteux qu'elle piiisse faire aucun bien, très-certain qu^ellè peut faire beau- Coup de mal : erreur excusable chez un homme qui vivait sous le roi Louis XV, le Bien-Aimé.
Mais alors, dira-t-on, l'abbé de Saint-Pierre est républicain? S'il Test, c'est au moins d'une étrange façon. La devise républicaine* l'aurait bien surpris et probablemeàt . effrayé. Il n'y aurait trouvé qu'une, chose de «on goût, la fraterliité. Quant à la liberté, la seule qu'il réclame est celle de faire des mémoires politiques ; il ne semblé pas imaginer qu'on puisse en souhaiter d'autres. D'égalité, il n'en faut point parler; il ne parait pas en avok seulement conçu la
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pensée. Eo revanchei il y auraudans sa république beaucoup de despoiiciié : ce sera de qtloi covsoler les amis de la liberté et de Fégaliié absenies. L'idéal de Tabbé est une iBacbiae administrative peu compliquée, dont le jeu cposisteA mettre ea évidence les citoyens les plus éclairés et les meilleurs, peur leur confier le gouvernement. Or, une fois le gou* Ternail en de pareilles mains/que peut-on souhaiter, sinon que rien ne vienne troubler les pilotes? Puisque ce sont les radlieufs qui gouvernent, à quoi bon une opposition? L*opposition n'est plus que le droit de gêner la manosuvre. De là, nécessité de la despoiiciié. L'abbé est donc, non pas un aristocrate, mais un partisan du gouvernement des meilleurs ^ ce qeiest bien différent. Et voici comment il a construit sa machine.
Le but principal d'uQ bon gouvernement est d'avoir de bons employés; mais comment avoir de bons employés, c'est-à-dire des hommes qui sachent bien la politique, s'ils ne Tont pas apprise? Et comment l'auront-ils apprise^ s'il n'y a pas de bons, professeurs de cette science, la science souveraine ? Jl faut donc, avant tout, avoir des professeurs de politique, puisque c'est la première coiidition pour qu'il y ait d^ élèves, ou, comme dit Tabbé, des étudiants '.
Que le roi fasse nommer par les magistrats trente d'entre eux, les^plus capables et les plus dignes; autant par la noblesse, autant par le clergé ; ou, pour plus de sûreté, comme les membres de la noblesse et du clergé a ne confèrent pas assez souvent ensemble pour se bien connaître, » il serait préférable de faire nommer direetemeirt par le roi cinqgeutUàhommes et eiaq ecclésiastiques, lesquels auraieni mission dénommer, dans chacune d^ deux compagnies, un sixième membre; ces^six eu nommeraient un septième, et ainsi de suite jusqu'à trente. On aurait ainsi trois compagnies d'étudiai^ politiques, divisées chacune en trois bureaux de dix membres pour conférer ensemble une fois par.semaine.
^ Projet p<Mir peifeetloi)»«r le ^onvemeuent des ilals .
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Ces trois compagnies réaniesoiommeraient au scrutin les quarante aèadémicîeos politi(}ue6 du plus grand génie et de la plus grande vertu; et « telle serait la méthode dont le souverain se servirait pour former Tacadémie politique des meilleur-s sujets d'entre les trois ordres de TÉtat, » chaque oompagnie nommant tour à tour trois sujets au roi, et le roi choisissant un des trois. Elles se recruteraient ellesk mêmes par la même méthode.
Maintenant que ferait rAcadémie politique? Elle encouragerait dans tout le royaume la production des mémoires politiques; elle les examinerait, les corrigerait et en récom^ ]genserait les auteurs : la science du gouvernement ferait ainsi de grands progrès; mais ce n'est pas tout; l'Académie aurait un autre pouvoir, beaucoup plus effectif que celuilà. Elle choisirait dans son sein trois candidats pour chaque |iilace de rapporteur ou de maître des requêtes au conseil d'État et pour chaque intendance ; les intendaaits et les mattTes des requêtes, divisés, eux aussi^ en compagnies, nommeront parmi eux les conseillers d'État, eLceux-ci nommeront les ministres.
Voilà donc le méeanisfbe de cette bizarre constitution : à sa base, les trois compagnies d'étudiants politiques, tirant de leur sein l'Académie politique; celle^i prenant parmi se$ propres membres les intendants et les -maîtres des requêtes; i6eux-ci, toujours parmi eux, choisissant les conseillers d'Etat, et les conseillers d*État, encore parmi eux, nommant les ministres.
La première chose qui frappe, dans ce plan« de constitua tion comme dans le traité sur la polysynodie^ c'est qu'il était difficile de simplifier davantage les fonctions du souverain. A quoi le roi sert-il à côté de cett^ machine à scphtin? L'aU:>é, qui tient à conserver la réputation d'un fidèle sujet, se hâte d'affirmer que Le pouvoir du roi ne sera seulement pas entamée Le roi sera toujours libre, ditril, de
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ne pas accepter un des trois sujf!ls quon lui présentera/ Sa prérogative reste intacte et son iudépendanee complète. I^e scrutin Téclaire sans le contraindre. Quelle dérision ! Si lé roi reste libre de ne, pas se laisser éclairer, que sigoifie Tinvention de Tabbé? De deux choses Tune : ou le scrutin perfectionné est sérieux, ou il ne Test pas; et s*il l'est, comment admettre qu'il n'oblige en rien le souverain?
Le roi de l'abbé de Saint-Pierre fait penser au Grand-Électeur de Sieyès. « Votre Grand-Électeur, lui dit Bonaparte, est un roi fainéant, et le temps des rois fainéants est passé. Quet est l'homme 4' esprit et de cœur qui voudrait subir une telle oisiveté au prix de six millions et d'une habitation aux Tuileries? »
Yoila donc la monarchie supprimée de fait et remplacée par le gouvernement des meilleurs. Mais ces meilleurs, où Tabbé va-t-illes prendre? Depuis 1718, il n'a guère fait de progrès dans la science d'observer les choses et les hommes; il prend ses meilleurs précisément <lans les trois basses privilégiées, clergé, noblesse, magistrature. 11 ne soup^nne pas qu'au-dessous de ces trois classes, il y a la nation», il y a ce tiers état qui est tout, et qui vouitra bientôt devenir quelque chose. Que penser d'un faiseur de constitutions» qui, en plein dix-huitième siècle» en France, ne s'aperçoit pas de l 'existence du tiers état ?
Cette forme de gouvernement, assure le bonhomme, sera un excellent anthropomètre et un non moins eateeUent basilimètre. Aussi ne manquera-t-elle pas de nous amener Vâge (T.or. Nous nous y attendons.
Seulement il faudra, que cette preniière réforme soit accompagna de quelques autres, faciles à exécuter» dès que TAcadémie politi(iue fonctionnera.
Il.faudra d'abord réduire le nombre des ministères à t7*ois. C'était, assure l'abbo, l'un des projets du duc de BourgOr gne ' : un ministre du dedans^ un ministre du dehors et un
^ Recueil de vérités morales et politiques, 322. ^
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ministre des finances devaient suffire au jeune prince réformateur. L'abbé conserva toujours contre les ministres les sentiments qui lui avaient dicté sa brochure de 1718; il les voyait toujours prêts à se transformer en vizips ou demivizirs, et ne cessait de les signaler comme le principal et presque le seul obstacle au perfectionnement du- gouvernement des États; mais il avait changé de chimère. Sa passion malheureuse pour la polysynodie avait fait place à un culte pour les trois ministères, forme de gouvernement à laquelle Texcellent homme oublie de donner un nom grec, «c Le.prajet des conseils de la Régence, tel qu'il fut exécuté, dit-il*, n'était qu'une écorce informe du. projet entier du dauphin Bourgogne... Il était plein de défauts essentiels... Il est vrai qu'en 1718, je composai un mémoire sur cette matière, mais ce n'était qu'une première ébatiche très-imparfaite^ mal digérée^ où il y a plusieurs vues fausses (il est impossible d'y mettre moins de coquetterie) et plusieurs expressions peu exactes qui ont donné lieu à des interprétations entièrement opposées à mes intentions, » Cette confession franche met l'abbé à l'aise et il se livre sans réserve et sans remords à son nouveau goût pour les trois ministères.
Voici comment il en entend l'organisation. Chaque ministère est assisté de divers bureaux selon les attributions diverses de son département, et ces bureaux sont composés de conseillers d'État, de rapporteurs au conseil et de mai^très des requêtes.
Le ministère du dedans a quatre bureaux : l'un, des lois ou de la justice, correspondant à peu près à noire chancellerie; l'autre, des rangs et préséances, des mœurs et aussi des opérations du scrutin, si importantes dans 4a république de l'abbé; le troisième aura l'éducation, et le quatrième l'assistance publique.
Trois bureaux au ministère des finances : l'un pour lès impôts ordinaires ; le second^pour les impôts extraordinai-
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reSy la de|te publifue el les opérations du serutin ccmceroant le départemenl ; le troisième pour le eommerce, Hddostrie, les travaux publics, les ponts etrchaussée?, etc.
Trois bureaux au ministère dti dehors : au premier, les rapports internationaux padfiques, traités, ambassades, etc.; au second, la guerre ; au troisième, la marine.
Chaque bureau est chargé de l'examen des mémoires politiques sur les matières rentrant dansées attributions.
I^ y a dans ce nouveau système un progrès sur la poly-^ synodie; mais il y a encore celle faute capitale de confondre la délibération et Texécution, sûr moyen d'embarrasser la marche des affaires. L'abbé ne voit pas que ces deux dioses doivent être rigoureusement séparées. Il sent bien, dans ses perceptions confuses, qu'il faut au gouvernement l'appui de la discussion, mais il la met précisément là où^elle ne doit pas être.
Ainsi, une erreur de principe qui est la confusion du dé^^ libératif et de l'exécutif, et une erreur de fait plus grave encore qui est d'avoir pris pour les forces vives de la nation ce qui n'en était plus que le caput mortuum, voilà deux choses dont une seule suffirait pour enlever au projet dé l'abbé un caractère vraiment sérieux.
Et il n'a pas tenu à l'abbé que le duc de Bourgogne ne passât pour l'inventeur de ces chimères; il fait honneur au jeune prince, et des trois ministères, et de l'Académie poli^ tique, et du scrutin perfectionné. Heureusement pour lamémoire de l'élève de Fénelon, le bonhomme, q^ui ne peut s'empêcher de dire la vérité, a pris soin de nous édifier lui-même sur la part véritable du duc de Bourgogne dans toutes ces rêveries; (elle n'est pas grande, comme on peut s'en convaincre ' :
« je n'en ai de preuves, dit l'abbé, que des oui-dire vraii" semblables. C'était un prince très-appliqué à la science du gouvernement, plein de bonnes intentions, qui demandait aux hommes les plus vertueux et les plus habiles des mé-
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moires pour Bien gouverner; qui mettait à part et apostillâit de sà main ceux qu'il approuvait pour les relire et les perfectionner. Or il n'est pas étonnant que quelques-uns de ces projets" qu'il approuvait, aient été connus de quelques personnes en qui il avait confiance; et de là sont nées appa-* remment lès opinions qu*il eût exécuté ces beaux projets si une mhrt précipitée ne l'eût empêché de régner: Je n'ai donc sur cela aucune preuve que des oui-dire; mais comme , au premier aspect, ces projets m'ont paru raisonnables, je me suis trouvé porté à les examiner, à les approfondir, et dès que, par cet examen, je les ai trouvés excellents, il m a paru équitable et honnête d'en donner la gloire à celui à qui je les avais ouï attribuer. »
Nous pouvoQS conclure de là que Tabbé doit porter seul la responsabilité des académies politiques et du scrutin perfectionné. Quant aux trois ministères, il revient plusieurs fois sur leur origine avec l'insistance de quelqu'un plus sûr de son fait.
Une autre conclu^on que l'on se croirait en droit de tirer de ce plan de constitution, surtout en le rapprochant de celui de 1718, et en y voyant persister une même idée, c'est que l'abbé est un fidèle partisan de l'aristocratie. On se trom puerait fort. Nous avons dit tout à l'heure ce qu'était l'aristocratie de l'abbé : c'était le gouvernement des meilleurs^ et non èelui d'une partie de la nation, désignée sous le nom de noblesse. L'abbé est si peu partisan de la noblesse, qu'il veut la perfectionner, c'est-à-dire la supprimer.' C'est ce qu'il appelle rendre les titres utiles à ta patrie. Qu'on en juge par ce passage, qu'il eût été assez amusant de mettre sous les yeux de Saint-Simon :
a L'hérédité du titre de duc est très-nuisible aux États... Il est de l'intérêt de ces fainéants honorés qu'on ne leur reproche pas leur fainéantise^ leur peu de talents et leur vie inutile et oisive; ainsi ils jettent autant qu'ils peuvent du mépris sur ceux qui travaillent et cherchent à se distinguer pour l'utilité de la patrie. »
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« Ils prônent autant qu^ils peuvent et attachent une sorte de distirittion aux fainéants comme eux, qui ne se piquent que d*étre agréables à la cour ou dans le monde^ qui raffinent sur les modes, sur les parures, sur les habits, sur les ajustements, etc.».. » '
tt Or, s'il y a des maximes pernicieuses pour un État, ce sont certainement les maximes que tâchent d'établir les fainéaQts honorés et distingués par des titres honorables, quoi-: qu'ils ne soient nullement distingués, ni par le courage, ni par la vertu, ni par les talents utiles à la nation. » *« C'e3t l'exemple de ces ducs héréditaires qui, par leurs goûts et leurs occupations journalières, ressemblent plus à des enfants ou à des femmes qu'à des hommes, c'est cette nialheureuse hérédité de titres honorables, ^qui est une des principales causes de cet étonnant affaiblissement de la monarchie d'Espagne; elle commence à affaiblir la nôtre. »
Voilà qui est péremptoire, en dépit de la polysynodie et du scrutin perfectionné, et voici ce que l'abbé propose ; Le roi ne créera plus dorénavant de ducs héréditaires, mais seulement des ducs personnels (à vie).. Il fera tout de suite ducs tous les marécl;iaux de Erance; il nommera trente comtes parmi les lieutenants généraux, du nombre desquels il tirera les maréchaux de "France qu'il fera par la suite. Il créera enfin soixante titres de vicomtes sur le même modèle, « et ce seront là tous les titres du royaume, qui suffiront pour exciter. et entretenir l'émulation parmi la noblesse. » L'abbé se pose cette objection : Tout cela est excellent ; mais que deviendront les honneurs et les respects que Ton porte au cordon bleu? On laissera s'éteindre, répond-il, cet étabhssement puéril de Henri III, et le roi, désormais, ne donnera de titres honorables à un sujet que selon le degré de son mérite national^ maxime d'État empruntée à Salomon : Da illi honorem secundum meriium suum.
Ce n'est rien moins que la suppresion de la noblesse. La noblesse, c'est le privilège héréditaire^ et le litre est déjà, à lui seul, un privilège, quand on le reçoit en naissant. S'il
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n*e8t plus héréditaire, il n'y a plus de noblesse. La qualité, dit Pascal, c'est d'être « en passe dès dix-huit ans, connu et respecté, comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans; c'est trente ans gagnés sans peine. » La définition de Figaro, qui résume celle de Pascal j, n'est pas seulement, spirituelle, elle est profondément juste : Un noble est un homme qui s'est donné la peine de naître. Le fils aîné d'un pair d'Angleterre n'a qu'à venir au monde pour être pair désiffnéy et qu'à vivre jusqu'à vingt et un ans pour siéger à la chambre haute : voilà le vrai noble. Les distinctions personnelles ne sont point une forme perfectionnée de la noblesse : elles en sont la négation absolue, parce que la noblesse , c'est le privilège» et que les distinctions personnelles sont l'équité.
Le prétendu perfectionnement de l'abbé avait donc une grande portée. Son projet pour rendre les titres utiles à la patrie, est comme une ébauche de la Légion d'honneur. L'abbé devançait même Napoléon, avec ses maréchaux ducs et ses généraux comtes.
Il est donc bien certain que l'abbé n'était un ami ni des privilèges ni des privilégiés. On trouve, il est vrai, dans le pêle-mêle de ses écrits, un Mémoire pour obtenir le droit de substituer^ dans les six provinces où ce droit n'existait pas, Normandie, Bretagne, partie de l'Auvergne, Bourbonnais, Nivernais et Marche, et on y voit, non sans étonnement, que l'abbé ne réclamait ce droit que pour les familles nobles, tandis que dans les autres provinces, grandes ou petites, le droit de substituer appartenait à la roture aussi bien qu'à la noblesse. C'est là une contradiction, sans aucun doute, avec l'esprit si peu favorable à l'aristocratie que je viens de signaler; mais cette contradiction est plus apparente que réelle. Il eût certainement été plus logique de demander le droit de substituer pour tous, d'autant plus qu'il existait dans le reste de la FrsTnce; mais on peut pardonner à Tâbbé d'avoir craint une fois, fût-ce mal à propos, d'être trop hardi, et on ne tarde pas à reconnaître que ce n'est pas une
- i66 — peôsée aristocratîqae qui Timpirait. Les substitotiofis lui paraissent bonnes, non comme tenant à Fappui du droit d'alnèsse , mais comme protégeant là fortune des enfkntâ contre les dissipations d'an père prodigue. Ce qu'il veut, •c'est « ôter aux dissipateurs le pouvoir funeste de vendre et d'aliéner les biens de leurs familles au grand préjudice de leurs enfants. » Il n'a pas d'autre pensée que celle-là, qui est simplement morale et nullement aristocratique; elle l'est même si peu qu'il n'admet pas de substitution au profit d'un seul enfant, mais de tous. Or, c'est précisément à ce titre et à cette condition que la loi moderne, qu'on n*accusera certes pas d'être aristocratique et qui a supprimé les substitutions en principe, les ia conservées en fait. D'ailleurs, ce qui achève de mettre hors de doute lés sentiments de l'abbé en pareille matière, c'est qu'il veut l'abolition des biens nobles ' (consentant seulement à ce que les nobles payent l'impôt sur un pied plus modique que les roturiers), et qu'il ne veut pas du droit d'aînesse. Nous aurons ses aveux sur ce dernier point.
YenoDS maintenant aux projets de l'abbé qui touchent non plus à l'ensemble du gouvernement, mais aux diverses parties de l'administration. Pour plus d'ordre, nous les rattacherons, suivant leur objet, aux départements de l'administration, tels qu*ils sont constitués aujourd'hui.
Commençons par V Intérieur et la Police.