‹ Etude sur la vie et les écrits de l'Abbé de Saint-PierreChapitre 13 sur 24 · GUERRE · texte numérisé non relu

GUERRE

L'abbé a dû écrire ce chapitre avec une profonde douleur. Travailler au perfectionnement de la guerre devait lui sembler aussi sensé et aussi utile que travailler au perfectionnement de la peste. A quelles dures nécessités un politique n'est-il point forcé !

Le principal perfectionnement qu'il demande est l'augmentation de la solde des troupes. Uavait entendu maintes fois dire à Yauban que la paye du soldat français était trop faible de plus d'un tiers : de là des inconvénients graves, des désertions, peu de goût pour contracter un nouvel engagement quand le temps du premier est fini, et les cadres toujours remplis de soldats trop jeunes et trop peu foroïés. Nos ennemis s'étaient préservés de ces inconvénients par une solde plus élevée; il importait de ne pas leur laisser cet avantage.

L'abbé s'est donné la peine de comparer la solde des troupes sous Henri lY à la solde sous Louis XY; et il constate que celle-ci, en apparence plus élevée que l'autre, est en réalité plus faible de plus d>n tiers par suite de l'augmentation du prix des denrées^ nécessaires à la vie. Un simple journalier se trouve même être mieux4raité qu'un soldat. Les calculs du bon abbé constatent un avantage* de quarante-deux livres en faveur du journalier. Oç, si le métier de soldat est detooe le moins avantageux, il est de toute évidence qu'il sera peu recherché. L'augmentation de la solde aurait le triple avantage de faire cesser les déser-

Digiti

lions, de retenir les soldats plus longtemps sous les drapeaux, et, la qualité compensant avantageusement la quantité, de laisser è, l'agriculture et aux métiers quarante oa cinquante mille hommes de plus par an.

Il faut bien croire Vauban et Tabbé de Saint-Pierre, Vauban surtout; mais comment ne pas penser en même temps que c'est avec une organisation militaire aussi défectueuse que la France était la première puissance militaire de l'Europe ? Ne fallait-il pas que ce peuple eût à un haut degré le génie des armes, pour gagner tant de batailles en étant si mal payé? On avait beau déserter, il en restait toujours assez pour battre l'ennemi.

L'abbé n'a aucune autre idée digne d'intérêt sur l'organisation de l'arrçée. Il approuve les compagnies de cadets, les grenadiers, le génie, les canons d'énorme calibre pour les sièges, les commissaires généraux et intendants, etc. Il demande, mais d'une manière vague, des perfectionnements dans l'organisation des vivres et des hôpitaux, et donne son avis, qui est assez bizarre, sur les qualités exigibles d'un général en chef : entre autres choses, défense d'être myope et ordre d'être robuste. Alexandre n'était pourtant point un Hercule, et César était un délicat et un efféminé. Je ne parle point de ce maigre et chétif jeune homme que l'abbé ne connut point, et qui devait, avant la fin du siècle, à la tête d'une armée à peine vêtue et point payée, éclipser Alexandre et César. Une autre idée bizarre est l'institution d'un historien des troupes. Il y aura dans chaque brigade un officier chargé d'écrire les actions de distinction des officiers et soldats de sa brigade.

Le couronnement et la garantie de tous les perfectionnements à apporter dans les choses de la guerre est la création d'une académie militaire. On devait s'y attendre. On la composera de trois lieutenants généraux, douze maréchaux de camp, dix-sept brigadiers. Elle sera divisée en trois bureaux, présidés chacun par un lieutenant général. Elle sera composée d'après le procédé que nous connaissons et

Digiti

fera le plus de mémoires militaires qu'elle pourra. Cette organisation n*est pourtant point sans quelque analogie avec nos comités du ministère de la guerre.

L'avenir, qui a réalisé sur tant de points les souhaits de l'abbé, réservait une cruelle déception à ses espérances, en ce qui concerne notre organisation militaire. Certes, ce n'est pas lui qui eût considéré comme un progrès la transformation du métier de soldat en un devoir civique, et cette égalité de tous devant le service militaire qu'on appela la conscription. Quel progrès, à ses yeux, qu'une institution faisant pénétrer plus profondément que jamais, dans nos mœurs , ridée et les habitudes de la guerre, imposant au jeune homme, sur le seuil de Tâge viril, la prise d'un uniforme militaire, el frappant sur tous Yimpôt du sang !

Page 1