‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 4 sur 120 · VEGA · texte numérisé non relu

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Après avoir cherché à faire connaître à nos lecteurs Lope de Vega dans sa vie privée , nous allons l'étudier comme écrivain. Déjà on a pu le juger par les citations nombreuses que nous avons faites, et peut-être le lecteur a-t-il le même désir que nous de continuer ces études intéressantes?

Avant d'aborder le théâtre de Lope, qui est le principal objet de ce livre, disons un mot de ses poëmes, de ses épîtres et de ses poésies lyriques, qui seraient déjà un titre suffisant pour sa gloire.

La littérature espagnole était en retard de quarante ans sur celle de l'Italie. Ce peuple généreux et brave avait engagé tout son génie dans une lutte gigantesque ; Ibères, Romains et Goths réunis en un peuple compact n'ayant plus qu'un seul nom, celui de chrétiens, disputaient pied à pied le territoire de la patrie aux Maures et les églises du vrai Dieu aux mosquées de Mahomet.

L'Espagne eut pendant longtemps le bonheur de n'avoir qu'une seule âme et une seule pensée, et comme cette âme était grande et cette pensée magnanime , elles durent in-

fluer sur le caractère de la nation et sur ses premiers essais en littérature.

Cette poésie naissante ne se produisait pas à l'ombre de la paix dont jouissaient par intervalles les nations voisines. L'Espagne n'avait pas le bonheur de cette douce et aimable Provence qui, dans le xeetle xie siècle, vécut sous un même gouvernement et eut une suite de souverains amis des lettres et des arts. Elle ne pouvait donc avoir que la poésie des champs de bataille, où l'héroïsme est la condition de l'amour. Il reste de cette époque beaucoup d' œuvres sans noms d'auteurs ; ceux-ci ne pensaient guère à s'immortaliser. Le caractère général de ces poésies, et, disons-le de suite, celui de toute la littérature espagnole, c'est la noblesse et la hauteur des sentiments, la loyauté, les principes souvent exagérés de l'honneur et la fidélité au souverain.

Ce caractère est dû à la noblesse de cette guerre patriotique et sainte, à cette croisade du foyer domestique, qui ressemble si peu aux guerres de France et d'Angleterre, guerres civiles, guerres de baron à baron , maraudage de frontière, tandis qu'en Espagne on combattait nation contre nation, langue contre langue, mœurs contre mœurs , religion contre religion; aussi ne nous étonnons pas de voir, pendant cette lutte et après le triomphe, l'esprit du peuple espagnol et en même temps sa littérature atteindre un niveau supérieur à celui des autres nations , et se maintenir dans une originalité de dignité et de grandeur dont les désastres politiques n'ont pu la faire déchoir.

Après les premières ballades ou romances, qui semblent l'œuvre de tout un peuple parce qu'elles sont en quelque sorte sa personnification, nous lisons les premières chroniques en prose ; celles-ci furent l'œuvre des hommes supérieurs en noblesse et en rang ; quelques rois eux-mêmes les écrivirent de leur main , et tous en surveillaient l'exécution avec le souci de leur propre renommée et le soin de

la gloire de la patrie chrétienne. Aussi s'accorde-t-on à leur trouver une supériorité sensible sur celles du môme temps chez les autres peuples.

La poésie espagnole ne subissait, à cette époque, aucune influence étrangère ; la rupture avec les auteurs grecs et latins avait été complète ; la langue provençale, bien qu'elle eût eu presque de tout temps une certaine parenté avec la langue catalane, ne fut vraiment in troduite dans cette partie de l'Espagne, comme langue littéraire, qu'après les persécutions contre les Albigeois, époque à laquelle tout ce qu'il y eut en Provence d'hommes distingués par les lettres ou par la naissance, s'enfuit ou s'exila volontairement en Espagne. Et, même alors, l'influence de cette émigration sur la littérature nationale ne se fit réellement sentir que dans les provinces frontières ; la Castille et la plus grande partie de l'Espagne conservèrent toujours leur individualité.

Nous ne prétendons pas ici faire l'histoire de toute la littérature espagnole 1 . Ce travail dépasserait nos forces et les limites que nous nous sommes tracées.

Nous dirons pourtant encore , avant d'arriver jusqu'à Lope de Vega, quelle fut l'influence italienne, qui a laissé des traces encore visibles dans la littérature espagnole.

La possession des États napolitains et les guerres d'Italie amenaient nécessairement entre les deux peuples espagnol et italien de nombreux rapports, et la littérature italienne était déjà arrivée à une telle supériorité, que, si les Espagnols étaient les conquérants par les armes , les Italiens

1 Nous avons déjà cité, et nous recommandons" à nos lecteurs l'ouvrage de M. Ticknor, qui est le traité le plus complet et le plus coi: sciencieux que nous croyons avoir été écrit sur ce sujet.

devaient l'être par la pensée. Dante et Pétrarque étaient les chefs illustres de cette propagande littéraire.

Mais le génie des deux langues resta néanmoins distinct ; l'Espagne eut toujours des poètes qui s'en tinrent aux formes populaires et traditionnelles, et le caractère des deux peuples était si différent, que leurs langues ne purent se confondre.

Ce que les Espagnols ont surtout dû aux Italiens, c'est le retour à l'étude de l'antiquité ; il est vrai que ce retour ne pouvait pas amener une similitude dans les productions de l'esprit, car l'Espagne a toujours été elle-même, et sa langue pompeuse, luxuriante d'images, était trop nécessaire à l'imagination de ses poètes pour qu'ils consentissent à la plier aux règles sévères, mesurées et sages de l'antiquité.

Plus tard, l'influence personnelle de Marini et de son école fut plus fatale ; elle donna aux Espagnols l'exemple des concetti et du mauvais goût dont on ne trouve que peu de traces dans les anciens écrivains de l'Espagne.

Marini vivait au temps de Lope de Vega, il eut à Madrid la même vogue qu'à Paris, et on regrette de voir notre poète lui-même lui donner une place sur le même rang que le chantre de la Jérusalem délivrée.

Il y eut dans ce siècle, au sein de toute l'Europe, une réaction contre le goût solide et pur des écrivains de l'antiquité ; ce fut comme une conspiration contre la clarté du langage, la précision du style et la simplicité de la pensée.

A mesure que l'instruction se répandait et que les classes lettrées se recrutaient d'un plus grand nombre d'auteurs, il se trouva des esprits ambitieux de renommée qui voulurent se distinguer de la foule et créer une espèce d'aristocratie dans les lettres.

À leur tête, Marini en Italie, Lyly en Angleterre et Gon~ gora en Espagne, semblèrent vouloir interdire au vulgaire

l'intelligence de leurs œuvres et créer une langue à part, hérissée de mots nouveaux, d'inversions inaccoutumées, de figures étranges qui cachaient des pensées plus obscures encore.

On appela, en Espagne, ce style culîo, le cultisme; il exprime parfaitement le but de son créateur Gongora; on l'appela euphuisme en Angleterre, le phœbus en France, et peu de temps après le style précieux.

Il semblait qu'on ne voulût être compris que des gens d'élite; il fallait être initié à ces mystères de la pensée pour en pénétrer les abîmes fermés à la foule et au simple bon sens ; ils voulaient aussi faire de leur langue la langue des dieux, mais ils avaient préféré les dieux de l'Egypte aux dieux de l'Olympe, et les hiéroglyphes au langage d'Homère.

Disons à la louange de Lope de Vega, qu'il s'opposa de toutes les forces de son esprit à cette invasion barbare; il l'a combattue par le raisonnement et par la raillerie. Dans une pièce intitulée Amistad y obligation, un poète vient se recommander à un gentilhomme. Celui-ci lui demande s'il a le style vulgaire ou le style culto. — Culto, répondit l'autre. — Eh bien, tu écriras mes secrets. — Pourquoi?— Parbleu, pour que personne ne puisse les comprendre !

La première scène de la pièce el Castigo sin venganza offre également, en quelques lignes, une satire très-spirituelle du cultisme.

Enfin nous citerons un sonnet plaisant de notre poète, dont les interlocuteurs sont Boscan et Garcilaso de la Vega, poètes aimés de Lope, qui l'avaient précédé, et dont il vantait à ses contemporains le style clair, pur et poétique.

— : Boscan, nous arrivons et l'auberge me plaît.

— Frappe, Garcilaso. — Qui s'offre là? — De grâce Ouvrez à deux joyeux cavaliers du Parnasse.

— Quoi! nocturnerici; le spectre-nuit paraît!

— Que nous dit la servante? Appelons le valet.

— Pourquoi? le flambeau-lune arrondit sa rosace, Le cauchemar -hibou sur l'oreiller se place Quand le lustre-soleil souffle sur son reflet !

— Du diable si j'entends une seule parole !

Qu' auront-ils fait, bon Dieu ! de la langue espagnole? La vieille Espagne ainsi ne parle plus chrétien !

Allons -nous-en, Boscan, nous faisons fausse route, La Gastille est bien loin : je deviens fou, sans doute, Ou nons sommes encor sur le sol biscayen1.

Lope de Vega, en critiquant Gongora, lui rendait justice et lui accordait son admiration, car, avant d'avoir inventé le nouveau style du cultisme, ce poëte avait composé de charmantes poésies qui étaient à la portée de toutes les intelligences. Voilà comment Lope s'exprime à son égard dans une lettre à un grand personnage qui lui avait demandé son opinion écrite sur cette invasion d'une langue nouvelle2.

« Ce cavalier, que je connais depuis plus de vingt-huit ans, est le génie le plus rare et le plus extraordinaire que j'aie connu dans ce pays , et je ne le trouve inférieur ni à Sénèque, ni à Lucain, enfants de la même patrie, qui a droit d'en être aussi glorieuse que des deux autres... Je l'ai vu et j'ai conversé avec lui en allant en Andalousie , et il m'accueillit avec plus de faveur et plus d'estime que je ne méritais. Il écrivait avec élégance sur toutes sortes de sujets ; nous avons de lui plusieurs ouvrages écrits dans le style pur, tels qu'il les composa dans la plus grande par-

4 Nous devons la traduction de ce sonnet à M. Edmond Lafond, notre collaborateur dans la traduction des sonnets des poètes italiens.

2 Réponse de Lope de Vega Carpio à une lettre d'un seigneur de ce royaume au sujet de la poésie nouvelle. — Collection Rivadeneyra, volume xxxviii, page 137,

tie de sa vie, et qui sont des modèles de clarté et d'érudition; mais, ne se contentant pas d'avoir atteint le dernier degré de la réputation par la suavité et la limpidité de son style, il voulut (ce que j'attribue à une bonne et saine intention, et non à l'orgueil, comme beaucoup d'autres qui lui sont hostiles le croient) enrichir l'art et le langage de figures et d'ornements tels qu'on n'en avait jamais vu ni imaginé jusqu'au temps présent, pour rendre obscure une langue qui a produit tant de chefs-d'œuvre intelligibles à première vue, non-seulement pour les savants, mais encore pour les ignorants eux-mêmes. Ce cavalier a bien atteint le but auquel il voulait arriver ; mais le danger était dans les conséquences, et elles ont été telles, que je doute qu'elles puissent cesser si la cause ne cesse pas. Je crois que l'obscurité et l'ambiguïté des phrases sont contagieuses. Aussi les poètes qui imitent ce cavalier ont eu des enfantements monstrueux, et ils pensent arriver à son génie en imitant son style ; mais plût à Dieu qu'ils eussent fait le contraire.

» Je conclus en disant que semer de cette façon le style de figures et d'ornements est vicieux et indigne de la poésie : c'est comme si une femme qui se farde, après s'être mis du rouge sur les joues, s'en mettait aussi sur le nez, sur le front et sur les oreilles. Une composition pleine de tropes et de figures, c'est un visage coloré comme celui des anges qui soufflent dans les trompettes du jugement dernier, et dans lequel il n'y a ni nuances, ni veines, ni reflets, ni modelé, enfin rien de ce que les peintres appellent la carnation.

» En somme, un auteur l'a dit, la poésie doit coûter beaucoup de peine à celui qui l'écrit et peu à celui qui la lit.

» Je ne dis rien de tout cela pour offenser le divin génie de ce cavalier, mais pour attaquer cette langue nouvelle

qu'il veut introduire ; qu'il en soit ce qu'il voudra, je l'estimerai et l'aimerai, acceptant de lui avec humilité ce que je comprendrai, et respectant ce que je ne comprendrai pas; mais quant à ceux qui s'attachent des ailes avec de la cire pour l'imiter, jamais je n'aurai de pitié pour eux, parce qu'ils commencent par où il finit1. »

Nous n'avons cité que quelques passages de la lettre de Lope; elle prouve son goût parfait; mais il était de sa nature de donner d'excellentes règles, dût-il être quelquefois le premier à les rompre. Dans plusieurs de ses poésies, il semble ;qu'il ait cédé à ce goût nouveau qui devint une mode malgré ses efforts, et qui a longtemps gâté la langue espagnole.

Lope de Vega, dans ses poèmes et ses poésies lyriques, bien que souvent nous retrouvions en lui le poète national et le continuateur de la poésie traditionnelle, fut évidemment de l'école italienne; ses regards s'étaient tournés avec admiration vers ces phares qui éclairaient l'humanité et l'avaient aidée à sortir des ténèbres du moyen âge. Il ambitionnait de suivre les traces de Dante, de Pétrarque, de TArioste et du Tasse; il prit la forme des tercets à Dante, s'inspira de Pétrarque dans ses sonnets, composa des canzones, des triomphes ; voulut continuer l'Arioste dans son poème d'Angélique, et faire un poème de Jérusalem après le Tasse.

Mais pour mettre plus d'ordre dans cette revue succincte

1 Nous recommandons ce modèle d'une critique fine et pleine d'urbanité. Si par hasard quelques esprits curieux de faire des rapprochements voulaient la comparer à celle qui, de nos jours, a attaqué un poëte célèbre, nous dirons que nous l'aurions souhaitée toute semblable à celle de Lope, c'est-à-dire, composée d'admiration et de regrets.

des œuvres non dramatiques de Lope, nous suivrons Tordre dans lequel elles ont paru ; nous prions seulement le lecteur de ne pas oublier que, si nous nous hâtons un peu, c'est pour arriver au sujet principal de notre livre, à l'étude du théâtre de Lope.

Nous avons déjà parlé, dans la vie de notre poète, de YArcadie, roman pastoral en prose et en vers, et qui fut composé à l'âge de dix-sept ans.

La Beauté d'Angélique est un poëme en vingt chants, composé pendant l'expédition de l'armada , à bord du vaisseau le Saint-Jean, sur lequel Lope s'était embarqué. C'est une continuation du poëme de l'Arioste.

En voici le sujet : Un roi de Séville, au moment de sa mort, lègue sa couronne au plus beau gentilhomme aimé de la plus belle femme du monde. Vous voyez d'ici la foule des concurrents, car il ne faut pas douter que les femmes laides et mal tournées ne soient accourues les premières ; mais Angélique et Médor se mettent sur les rangs, et une voix unanime leur donne le prix de la beauté. Cependant ils ne doivent pas jouir en paix de leur triomphe. La jalousie et l'envie en appellent de ce jugement échappé d'abord aux juges éblouis par tant de charmes ; on arme contre eux, on les assiège dans la capitale de leur royaume. Médor est séparé d'Angélique et lui fait même une infidélité dont arrive bientôt le repentir ; Angélique elle-même est courtisée de son côté. Vous voyez qu'on a réussi à diviser l'ennemi ; mais à la fin ils se retrouvent, et Angélique meurt de joie.

On ne peut nier que ce poëme ne soit au-dessous du modèle que s'était donné Lope de Vega ; on n'imite pas impunément l'Arioste. Il en sera de même des autres poëmes que Lope a composés d'après les maîtres italiens. Le génie doit inventer ; quand il se traîne sur des traces étrangères, il se fourvoie et n'est plus lui-même.

La Dragontea, poëmeen dix chants, a été écrite par Lope contre sir Francis Drake, le pirate anglais qui avait contribué ix la destruction de l'armada ; c'est une vengeance de poëte. Le patriotisme lui fait trouver des accents énergiques, mais nous ne sommes pas à môme d'apprécier la justice de cette querelle nationale. Elle s'adressait aux passions du moment, et n'a plus qu'un faible intérêt à la lecture.

Le Pèlerin dans sa patrie, dédié au marquis de Priego en 1 603 , renferme l'histoire de deux amants qui courent les aventures en Espagne et en Portugal, sont faits prisonniers par les Maures, et reviennent comme pèlerins dans leur patrie. Lope a mêlé à cette fable quelques épisodes, et même des pièces de théâtre qu'il fait représenter à l'occasion des noces des deux héros du poëme ; on y trouve aussi de nombreuses allusions au mariage de Philippe III avec Marguerite d'Anjou.

La Jérusalem conquise est la conquête de la cité sainte par les Sarrasins. Le sujet nous paraît assez tristement choisi , puisqu'on n'a qu'à gémir sur le dénoûment , et puisque le poëme doit finir par une lamentation et non par un chant de triomphe ; c'est le récit des efforts de la deuxième croisade, efforts glorieux, mais que le succès n'a pas récompensés. Il semble que le seul but du poëme soit de mettre au nombre des chefs de cette croisade le roi d'Espagne Alphonse VIII, qui pourtant n'y alla pas.

Le poëme de Philomèle a deux chants ; le premier est le récit gracieux de la fable que nous a laissée la mythologie, et le deuxième, précédé par une dédicace explicative à la illustrissima sehora doua Leonor Pimentel , est , comme Lope l'annonce, le récit d'une dispute entre le merle et le rossignol.

Le premier, jaloux du chant suave et harmonieux de son riva], lui porte un défi, commeMarsias à Apollon, aux éclats de rire de tout l'Olympe. Lope, attaqué dans ses ouvrages,

POETE LYRIQUE. tii

les défend contre le merle, dont le nom cachait sans doute celui d'un de ses envieux.

Circé, autre poëme mythologique en trois chants, est une amplification de l'épisode connu de l'Odyssée ; c'est le séjour d'Ulysse au palais de l'enchanteresse.

La Corona tragica. — La couronne tragique est un poëme en cinq chants et en vers, dont l'héroïne est Marie Stuart, et qui se termine par le jugement et par la mort de cette reine infortunée. Ce poëme, où l'auteur cherche à venger la femme catholique des injures et des calomnies que l'hérésie prodiguait à sa mémoire, eut un immense succès en Espagne et semblait être l'expédition d'une armada poétique contre Elisabeth, reine d'Angleterre. Le pape Urbain VIII, auquel ce poëme fut dédié, récompensa Lope en le faisant docteur en théologie et chevalier de Saint-Jean.

Le Laurier d'Apollon est le livre d'or de l'Espagne littéraire. C'est la revue de tous les hommes célèbres qui illustrèrent leur pays par les lettres ; un grand nombre d'entre eux n'ont d'autre gloire que d'avoir leurs noms inscrits dans ce poëme, qui se distingue surtout par la curieuse variété de toutes les formes que peut prendre l'éloge sous la plume d'un poëte tel que Lope de Vega.

Le Triomphe de la foi dans le royaume du Japon renferme le récit, en prose mêlée de vers, de plusieurs martyres qui eurent lieu dans ce pays vers les années 4 61 4 et \ 61 5.

Nous ne ferons que citer la Andromeda, la Tapada, la Rosa blanca, pour arriver au poëme de la Gatomachia, ou la Guerre des chats, poëme burlesque où l'esprit et la gaieté abondent. Ce poëme, comme beaucoup de poésies de Lope de Vega, fut publié sous le nom du licencié Tomé de Burguillos.

Le poëme de Saint Isidore , qui date encore de la jeunesse de Lope , fut un des poëmes les plus populaires de l'Espagne; c'était la légende du saint cher à Madrid.

Nous lisons, en tête de la relation de la junte poétique qui eut lieu à l'occasion des fêtes de Saint-Isidore, un résumé de sa vie fait par Lope lui-même, et dont nous donnons ici des fragments 4.

Sous le règne d'Alphonse VII, en 1140, naquit le bienheureux saint Isidore , de parents laborieux et vieux chrétiens. Il s'éleva dans la maison d'Ivan de Vargas, qui le maria h sainte Marie de la Cabeza, fille de parents également honorables. Ils eurent un fils après la naissance duquel ils firent vœu de chasteté et se séparèrent. Isidore resta chez son maître, et Marie alla servir un ermite, dont la pauvre demeure s'élevait sur les rives de Jarama ; mais le démon suscita la calomnie, et on raconta à Isidore que sa femme avait cessé d'être chaste. Il alla , dans sa sainte colère, la trouver pour lui faire des reproches. Marie le vit arriver sur le bord opposé du fleuve, et, ne sachant où trouver une barque pour le traverser, étendit son manteau sur les eaux , et y plaçant ses pieds , passa de l'autre côté par un mouvement plus facile que ceux des cygnes, et avec l'âme plus blanche que leurs plumes ; preuve miraculeuse de sa foi et de sa chasteté !

Isidore, envié par ses égaux en rang, mais non ses égaux en vertus, fut à son tour accusé auprès de son maître Ivan de Vargas d'aller tard au labourage, ce qui était vrai, parce qu'il passait la plus grande partie du jour dans les églises à entendre les offices divins ; le cavalier, fort en colère, vint visiter son domaine, mais il y trouva des anges, vêtus de blanc, qui conduisaient des charrues attelées de bœufs magnifiques et cultivaient ses terres à la place d'Isidore. Depuis lors Ivan de Vargas eut une grande vénération pour son laboureur.

Cette légende a pour épigraphe les trois vers suivants :

1 Collection de Rivadeneyra, volume xxxviii, page 143.

Labré, cultivé, cogi,

Con piedad, con fe, con celo

Terras virtudes y cielo.

J'ai labouré, cultivé et moissonné avec piété, avec foi et avec zèle, les terres, les vertus et le ciel.

Ce poëme, écrit tout à fait suivant le mode traditionnel des anciens écrivains de l'Espagne, est remarquable par sa simplicité naïve, la fraîcheur de ses pensées et le charme des vers.

Le roi Philippe III étant tombé dangereusement malade dans un village voisin de Madrid, les citoyens de cette ville envoyèrent en procession les reliques d'Isidore pour détourner le malheur qui menaçait l'Espagne.

Laguérison du roi fut attribuée à l'intervention du saint, qui dut sa canonisation à cet événement.

Les fêtes qui eurent alors lieu à Madrid furent l'occasion d'une junte poétique que Lope de Vega présida ; la séance s'ouvrit par un éloge du héros de la fête, composé par lui. Neuf prix avaient été offerts par les neuf muses. On fit la lecture des neuf poëmes qui avaient concouru. Ils avaient été composés par les plus célèbres auteurs de l'Espagne, Zarate, Guillen de Castro, Jauregui, Espinel, Montai van, Pantaléon, Silveira, Calderon, jeune alors, Lope lui-même et son fils naturel, Lope de Lugan, âgé de quatorze ans. Pour égayer l'assemblée, un personnage remplissait les intervalles de ces lectures par des poésies bouffonnes ; et, bien que l'auteur eût pris le nom de Tomé Burguillos, Lope ne cacha pas que c'était à lui qu'on devait ces intermèdes plaisants. Ce fut lui qui lut, avec âme et sentiment, les pièces de vers des neuf concurrents ; après quoi les juges prononcèrent. Il est singulier que le nom du vainqueur ne soit pas parvenu jusqu'à nous.

Le poëme des Pasteurs de Bethléem, en prose et en vers, parut aussi sous le nom de Burguillos. C'est une suite de

délicieuses et naïves légendes. Ce sont les pieux récits de la naissance du Christ et de son enfance ; nous ne pouvons résister au plaisir de donner à nos lecteurs un échantillon de ces charmantes poésies.

La vierge Marie parle à l'enfant Jésus couché dans la crèche :

1 De Bethléem enfant divin, Dans la paille de votre crèche La rose encor est douce et fraîche, .

Et le fiel sera pour demain.

Vous pleurez sur ce lit de pailles, 0 mon beau petit nourrisson !

Vous avez froid dans vos entrailles, Tout votre corps a le frisson.

Dormez, doux trésor de ma vie, Ne pleurez pas; car, h l'instant, Le loup viendra s'il vous entend.

Dormez, cher.agneau, je vous prie.

Las pajas del pesebre,

Ni no de belen Hoy son flores y rosas Manana seran hiel.

Llorais entre las pajas, De frio que teneis, Hermoso nino mio, Y de calor tambien.

Dormid Gordero santo ; Mi vida, no lloreis ; Que si os escucha el lobo, Vendra por vos, mi bien.

i Pastorcs de Belen, livre m. - Collection de Rivadeneyra, volume xxxviîi, page 273.

Que votre petit corps repose Sur ce lit humide et malsain ; Pour vous tout n'est encor que rose, Et le fiel sera pour demain.

Oui, cette paille est blanche et fine, Et douce encor à votre front ; Hélas ! ils vous la changeront Demain en couronne d'épine.

Le moment présent est à nous ; Ce qui demain peut vous attendre, Moi, je ne veux pas vous l'apprendre... Peut-être, hélas! le savez-vous.

Et plus loin, quand un agent d'Hérode vient heurter à la porte :

Qui frappe? qui va là?

— Dites ! Est-ce ici la demeure De l'homme-Dieu né tout à l'heure?

— Chut ! il dort ; le voilà.

Dormid entre las pajas Que aunque frias las veis, Hoy son flores y rosas Manana seran hiel. ^

Las que para abrigaros Tan blandas hoy se ven Seran manana espinas

En coron a cruel.

Mas no quiero deciros Aunque vos lo sabeis Palabras de pesar

En dias de placer...

ôQuien llama? quien esta ahi ?

— I Dônde esta, sabeislo vos *.

Un riiûo que es hombre y Dios ?

— Quedito, que duerme aqui.

— Quoi ! sur terre, et sans autre fête? Réveillez-le, dépêchez-vous;

Pour lui la mort aussi s'apprête, Puisqu'il est homme comme nous.

— Parlez has, je vous en conjure, Si vous venez pour l'implorer.

Il était si las de pleurer,

Qu'il s'est endormi sur la dure !

— Ouvrez la porte sans retard.

Ne puis-je entrer puisque nous sommes, Bien qu'il soit Dieu, tous les deux hommes?

— Chut ! il dort ; revenez plus tard.

Je vois quelle est votre malice, Et que c'est pour l'exécuter 1 Qu'ici vous venoz apporter Votre baguette de justice2.

— En el suelo duerme ? — Si

— Pues decidle que despierte; Que viene tras el la muerte Despues que es nombre por mi.

— Llamad con voces mas bajas Si le venis à buscar,

Que cansado de llorar, Se ha dormido en un as pajas.

— Bien podeis abrirme â mi, Que puesto que busco a Dios, Ya somos hombres los dos.

— Quedito que duerme aqui.

A fe que es mucha malicia Que, acabado de llegar

Le vengais a ejecutar Y con vara de justicia.

1 En espagnol ejecutar, terme de loi.

2 Lope de Vega donne à l'agent d'Hérode la vara3 ou verge de tice, que portaient les alcades en Espagne.

— On dit que lui-même le veut Pour obéir à Dieu son père ; Pourquoi ne pas le satisfaire?

— Chut ! il dort, attendez un peu.

Si vous exigez quelque gage Pour servir de nantissement; Sa mère ici n'a seulement Que ce pauvre enfant en bas âge.

— Est-il meilleur nantissement Pour me payer que l'enfant même Qu'on dit le fils du Dieu suprême?

— Chut! il dort, parlez doucement.

— El rnismo lo quiere asi Par satisfacer a Dios.

Entrad decidse lo vos.

— Quedito, que duerme aqui.

Nous n'avons pas donné sans doute, et il s'en faut de beaucoup, la nomenclature de tous lespoëmes qu'a composés Lope de Vega. Notre auteur fut tellement fécond que tous ses ouvrages réunis feraient plus de cinq cents volumes, tels qu'on les imprime de nos jours. Nous n'écrivons pas ce chiffre comme un éloge, mais plutôt comme un regret. Cette fertilité prodigieuse a nui au génie de Lope, et, s'il est tombé souvent dans une médiocrité indigne de lui, il faut en attribuer la cause h cette facilité de produire qui n'a cessé qu'avec sa vie, après avoir commencé dès sa plus tendre jeunesse.

Dans les poèmes dont nous venons de parler, le poète est toujours l'élégant , spirituel et charmant diseur que nous admirons ; mais on sent que l'improvisation entraîne

sa plume et l'empêche de mûrir son plan et de resserrer ses pensées.

De tous ses ouvrages, ce sont ceux que nous aimons le moins ; mais dans ses autres poésies, letrillas, glosas, romances, eglogas, eligias, odas, canciones, epislolas et sonetos, nous trouvons un fleuve inépuisable de vers charmants et d'idées gracieuses, dont on aime à parcourir les bords, et une délicieuse musique qu'on écoute, comme on aime à entendre chanter les oiseaux dans les bois1.

En lisant les sonnets, la tentation nous a pris d'en traduire quelques-uns pour nos lecteurs. La forme du sonnet est la même en France qu'en Italie et en Espagne.

Cette forme de la poésie est celle que nous croyons la plus susceptible de se traduire, parce que, n'ayant pas changé de mode et le rhythme étant le même, un sonnet traduit peut devenir une chose française tout en étant une traduction. D'ailleurs nous espérons qu'on nous pardonnera; traduire des sonnets est, pour nous, péché d'habitude, et nous tenons à faire pour Lope ce que nous avons fait pour Shakespeare et pour Içs auteurs italiens2.

1 Nous avons cité dans la vie de Lope beaucoup de passages de ses épîtres, et nous regrettons de ne pouvoir pas nous arrêter davantage sur leur mérite.

2 Ces sonnets se trouvent dans la collection de Rivadeneyra, page 302, volume xxxvm. Nous avons mis le texte au bas des pages, malgré l'effroi que peut nous inspirer un pareil voisinage, pour donner à ceux de nos lecteurs qui savent l'espagnol l'occasion de les lire dans l'original.

SONNETS

Je n'attends pas la flotte1, et jamais n'importune Ou le ciel, ou la mer, ou le vent par mes vœux, Pour lui faire passer les caps aventureux Sous le trident d'azur du tout-puissant Neptune.

Je n'ai pas un brin d'herbe à moi sous notre lune, Pas le moindre sillon venu de mes aïeux Qu'arrose de sueurs un couple de grands bœufs ; Et je n'ai ni vassaux, ni rentes, ni fortune.

Vois ces lierres amis, dont les embrassements, Image de l'hymen, font des liens charmants A ces peupliers verts dont le feuillage tremble,

Lucinde, et si ton cœur ne me contredit pas, Que la vieillesse encor me trouve entre tes bras! Nous ferons du Léthé le dur passage ensemble.

Yo no espero la ftota, ni importuno Al cielo, al mar, al viento por su ajuda, Ni que segura pase la Bermuda Sobre el azul tridente de Neptuno ;

Ni tengo yerba en campo, ô rompo alguno Con el arado en que el villano suda, Ni del vasallo que con renta acuda, Provecho espero en mi favor ninguno.

Mira estas hiedras, que contiernos lazos, Para formar sin aima su himeneo, Dan a estos verdes âlamos abrazos.

Y si tienes, Lucinda, mi deseo, Hâlleme la vejez entre tus brazos, Y pasarémos juntos el Leteo.

Il s'agit des galions qui rapportaient l'or d'Amérique en Espagne.

0 mon Guadalquivir ! puissent tes belles ondes Trouver dans l'Océan un repos protecteur! Puisses-tu, dans tes ports, admirer la splendeur D'une ville de mâts, rendez-vous des deux mondes !

Que ne puissent jamais ou carènes ou sondes

De tes grottes d'azur troubler la profondeur !

Qu'aux champs baignés par toi, les blés aux tresses blondes

Fatiguent la faucille aux mains du moissonneur !

Puissent tes flots, courant dans les plis de ton sable, Rouler plus de grains d'or pour l'homme insatiable, Que tu ne vois, le soir, d'étoiles s'y plonger !

Mais, si Lucinde vient effleurer ta surface, De ses pieds adorés ne baise pas la trace, Car je viens en jaloux et veux l'interroger,

Asi en las olas de la mar féroces Bétis, mil siglos tu cristal escondas,

Y otra tanta ciudad sobre tus ondas De mil navales edificios goces ;

Asi tus cuevas no interrompan voces, Ni quillas toquen, ni permitan sondas.

Y en tus campos tan fértil correspondas, Que rompa el trigo las agudas Jioces;

Asi en tu arena el indio mârgen rinda,

Y al avariento corazon descubras

Mas barras que en U mira el cielo estrellas ;

Que si pusiere en ti sus piés Lucinda, No por besallos sus estampas cubras ; Que estoy celoso, y voy leyendo en ellas.

SONNETS

Quand, sous tes doigts d'ivoire aux flexibles anneaux, Frissonne l'instrument où ton âme soupire, Quand tu chantes, cédant au souffle qui t'inspire, De l'amour à Madrid les douceurs ou les maux ;

On n'entend plus alors ni murmure des eaux, Ni feuille en mouvement, ni brise qui respire, Ni bruit sous le gazon, ni ramage d'oiseaux; Au doux son de ta voix, toute autre voix expire.

En t'écoutant chanter, vaincu par l'harmonie,

Le loup même, oubliant sa triste félonie,

Au milieu des troupeaux s'étendrait tout un jour.

Si l'être sans raison, la plante qui s'ignore,

L'air et l'eau, pour t' entendre, ont un instinct d'amour,

Que deviendra le cœur de l'homme qui t'adore ?

Cuando con puntas de marfil labrado Animas, labradora, el instrumente-' Cantando en sonoroso y limpio acento Los dulces hurtos del amor al prado,

Ni suena arroyo en éxtasis parado, Ni entre las hojas se deleita el viento Ni por estar à tu dulzura atento Se escucha voz de pâjaro pintado.

Duerme inocente el lobo, que ha vencido El son divino de tu dulce lira, Y entre el mismo ganado esta rendido.

Pues donde tu suave acento admira A quien falta razon, vida y sentido, ^Qué harâ con aima quien porti suspira?

Lucinde un jour donnait à son oiseau chéri Son repas du matin, et le petit volage, Par la porte entr'ouverte, échappa de sa cage, Saluant le grand air d'un coup d'aile et d'un cri.

Elle, voyant s'enfuir son ingrat favori, Tendit en vain le hras pour le prendre au passage, Et lui dit tristement (car sur son beau visage La pâleur succédait à l'œillet défleuri) :

« Sans craindre les filets ou la balle traîtresse, Pourquoi fuir loin du nid que te fit ta maîtresse, Qui baisa si souvent ton petit bec rosé ? »

Et l'oiseau repentant se reprit à ce leurre ;

Il revint plus soumis et plus apprivoisé.

Ah ! que ne peut sur nous une femme qui pleure ?

Daba sustento à un pajarillo un dia Lucinda, y por los hierros del portillo Fuésele de la jauia el pajarillo Al libre viento, en que vivir solia.

Con un suspiro â la ocasion tardia Tendiô la mano, y no pudiendo asillo Dijo (y de las mejillas amarillo Volviô el clavel, que entre sunieve ardia) :

« i Adonde vas, por despreciar el nido, » Al peligro de ligas y de balas, » Y el dueno huyes, que tu pico adora? »

Oyôla el pajarillo enternecîdo, Y â la antigua prision volviô las alas * Que tanto puede una mujer que Uora.

SONNETS

L'Attique sur ses monts n'eut jamais plus d'abeilles, L'Océan sur ses bords plus de goémons verts, Les forêts plus de pins pour chauffer les hivers , Le printemps plus de fleurs, l'été plus de merveilles,

Le Nord plus de frimas, de neiges et de veilles, Le Parthe plus de traits à lancer dans les airs, Et l'opulente automne à ce vaste univers Ne prodigua jamais plus de grappes vermeilles ;

Jamais les cieux n'ont eu plus d'yeux ouverts, le soir, Quand la sereine nuit suspend son voile noir, L'Océan plus de flots, les volcans plus de flamme,

La mer ne nourrit pas plus d'hôtes rassemblés,

Et les bois plus d'oiseaux... que je n'ai pour ma dame

Prodigué de soupirs vainement exhalés.

No tiene tanta miel Atica hermosa, Algas la orilla de la mar, ni encierra Tantas encinas la montana y sierra, Flores la primavera deleitosa.

Lluvias el triste invierno, y la copiosa Mano del seco otono por la tierra Graves racimos, ni en la fiera guerra Mas fléchas Media, en arcos belicosa.

Ni con mas ojos mira el firmamento Cuando la noche calla mas serena, Ni mas olas levanta el Oceano.

Peces sustenta el mar, aves el viento, Ni en lybia hay granos de menuda arena, Que doy suspiros por Lucinda en vano.

Asile ouvert toujours à nos âmes blessées, Vers tes sacrés autels je me mets en chemin, . Avec l'humble débris de ma chaîne à la main Et Y ex-voto tardif des longues traversées.

Mon amour, naufragé de l'océan humain, Y suspendra sa voile et ses vergues brisées, Et, pour mieux exciter la pitié du prochain, Le tableau rembruni de mes peines passées.

Mais non! attends un peu que j'aille retirer

Du vaisseau que l'orage et les vents font sombrer,

Les gages précieux donnés par l'infidèle ;

Ou plutôt n'attends plus, tu m'attendrais en vain, Car si Lucinde apprend que je reviens près d'elle, Elle me retiendra par son regard divin.

Ya vengo con el voto y la cadena, Desengano santisimo, â tu casa, Porque de la mayor coluna y basa Cuelgue de horror y de escarmiento llena.

Aqui la vela y la rompida entena Pondra mi amor, que el mar del mundo pasa, Y no con aima ingrata y mano escasa, La nueva imâgen de mi antigua pena.

Pero aguârdame un poco, desengano ; Que se me olvidan en la rota nave Ciertos papeles, prendas y despojos.

Mas no me aguardes, que seras engano ; Que si Lucinda a lo que vuelvo sabe, Tendrâme un siglo con sus dulces ojos.

SONNETS

vu

L'amour est le seul chant permis à la jeunesse, Vaisseau sans gouvernail qui pour lest a des fleurs, Dont les flammes au vent font danser leurs couleurs, Campagne sans moissons et bouton sans promesse.

Le soleil vous emporte avec môme vitesse,

Printemps, chansons, amours, pleins de joie et de pleurs ;

Gomme lui vers l'hiver, je vais à la vieillesse ;

Moins ardent et moins fou, je veux des jours meilleurs.

Je suivrai donc tes pas, tes armes et ta gloire, Assistant aux combats et chantant la victoire, Dût le nom de Dédale un jour m' être donné.

Oui, le pays glacé, toujours voilé de brume, Et la mer qui de sang rougira son écume, Verront bientôt ton front de lauriers couronné *.

Canta la edad primera los amores Nave sin lastre es el ingenio tierno.

Flamulas, vêlas, jarcias sin gobierno, Campo sin fruto y con viciosas flores.

Mis juvéniles lâgrimas y ardores Pasaron con el sol, que al curso eterno Llevô la primavera, y al invierno Vuelve los pasos de mi edad mejores.

Yo seguiré tus armas, y la pluma Osaré levantar hasta tu espada Aunque como otro Dédalo présuma.

Y verâ la région â la Espana hélada, Y el mar, que en sangue tenira su espuma, De ow) y laurel tu frente coronada.

1 II s'adresse à un de ses amis au moment où part la flotte de l'armada.

Lignan, un noble cœur n'estime que le bien Qui prend au sein de Dieu ses titres de noblesse ; Vous l'avez dit vous-même, une injuste richesse Est loin de mériter l'estime du chrétien.

Trop aveugle est celui qui ne sait pas combien La pauvreté timide est une douce hôtesse , Et qui, pour assouplir -sa native rudesse, Baisse le front devant un fier patricien !

Oui, l'homme généreux dédaigne la fortune, Car la vertu n'est pas une charge importune, Qu'on perd dans un naufrage au choc des éléments.

Malheur au courtisan qui flatte la puissance ! Bien que pauvre au dehors, on est riche au dedans, Car en soi la vertu porte sa récompense.

Linan, el pecho noble solo estima Bienes que el aima tiene por nobleza, Que, como vos decis, torpe riqueza Esté muy lejos de comprar su estima.

I A cuâl cobarde ingenio desanima Segura, honesta y libéral pobreza, Ni cuâl, por ver pintada la corteza, Quiere que otro senor su cuello oprima?

No ha menester fortuna el virtuoso ; La virtud no se da ni se recibe, Ni en naufragio si pierde, ni es impropria.

i Mal haya quien adula al poderoso, Aunque fortuna humilde le derribe, Pues la virtud es premio de si propia !

SONNETS

Pauvre barque à jamais de flots enveloppée, Que ballottent l'envie et la feinte amitié, J'ai pour te gouverner sur la mer sans pitié Deux rames seulement, ma plume et mon épée.

Mais la première est faible et l'autre mal trempée ; Aussi je vois ton flanc, entr'ouvert à moitié, Des ports de la faveur sortir disgracié, Battu par tous les flots d'espérance trompée.

Suis ton étoile au ciel ; tout est vain ici-bas ; Qui l'ignore est un fou ! car sur terre il n'est pas De vaine inimitié ni d'amitié parfaite ;

N'as-tu pas loin de toi laissé les meilleurs jours? Pour le peu qui t'en reste, eh bien, vogue toujours, Sans espérer le port, sans craindre la tempête!

Rota barquilla mia, que arrojada - De tanta invidia y amistad fingida De mi paciencia por el mar regida, Gon remos de mi pluma y de mi espada,

Una sin corte y otra mal cortada Conservaste las fuerzas de la vida, Entre los puertos del favor rompida Y entre las esperanzas quebrantada ;

Sigue tu estrella en tantos desenganos ; Que quien no los creyô sin duda es loco, Ni hay enemigo vil ni amigo cierto.

Pues has pasado los mejores anos, Ya para lo que queda, pues es poco, Ni temas â la mar ni espères puerto.

LOPE DE YEGA.

Le bruit qui de ma mort jusqu'au Tibre romain A porté ia nouvelle était faux, mais peut-être Il m'apprend que bientôt elle va m'apparaître, Cher Paul, et pour pleurer, attendez à demain.

Je n'ai jamais pensé que, tardif ou soudain, Le trépas, que j'attends sans peur, pût jamais être Plus heureux que ma vie, à moins donc de renaître Dans votre souvenir comme un phénix divin.

L'envie a décidé que, pareils à l'écume,

Mes jours de vague en vague iraient mêlés de brume.

En en tranchant le fil, elle n'a pas eu tort.

Bien qu'on m'ait fait mourir, je bénirai mon sort, Car, vivant, je reçois de votre docte plume L'éloge de celui que vous avez cru mort.

La fama que del Tibre â la ribera, De lenguas de mi muerte mal vestida.

Paulo, llegô, parece que fingida Me ensena â prévenir la verdadera ;

Aunque jamâs pensé que ser pudiera Mas dichosa mi muerte que mi vida Si â vuestro sol, en fénix convertida, Con nuevas plumas renacer espéra.

La envidia que mis anos, como espuma, Ir â la playa de ola en ola advierte, No es mucho que ya muerto me présuma.

Dichoso yo, pues me matô de suerte, Que puedo oir de vuestra docta pluma, Despues de muerto, elogios â mi muerte.

SONNETS

Quand un bon villageois sur ce bord solitaire, Ormeaux, vous transplantait avec un soin jaloux, Vous étiez sans feuillage, et j'étais comme vous: Vice et vertu pour moi n'étaient qu'un vain mystère

Depuis ce jour qui fut une fête pour nous, Trente fois, poursuivant sa course séculaire Du scorpion humide au frileux sagittaire, Le soleil a passé sur notre tête à tous.

Et nous avons grandi!... Votre verte jeunesse De la mienne semblait refléter la beauté, Et votre rude écorce annonce ma vieillesse ;

Du temps, hélas! quel fruit avons-nous rapporté? Mais Dieu ne vous fit pas de notre humaine espèce, Et je dois pleurer seul, triste et désenchante.

Cuando por este mârgen solitario Villano agricultor os trasponia, Verdes olmos, apenas yo sabia Qué fuese honesto bien ni mal contrario.

Treinta veces el sol al sagitario, Saliendo de la casa hûmeda y fria Del escorpion, toeô desde aquel dia, Curso immortal de su camino vario.

Grecistes y creci; vuestra belleza Fué my edad verde, como ya â mis anos Espejo vuestra rigida corteza.

Los dos sin fruto vemos sus enganos ; Mas ; ay que no era en vos naturaleza ! Perdi mi tiempo, Uoraré mis danos.

En tourbillons confus que l'orage comprime, La foudre frappe l'air, haut et bas, en tout lieu, Et du Guadarrama, degré qui monte à Dieu, Sous un linceul de neige ensevelit la cime.

Le vent rompt les vaisseaux, prend des moissons la dîme, Lèche les flots gonflés sous ses baisers de feu, Les monte jusqu'au pôle ou les rend à l'abîme, Et les tient embrassés dans un dernier adieu.

Ces nuages épais, teinte uniforme, obscure, Semblent de ses couleurs dépouiller la nature, Et le char de Phœbus roule désordonné.

On dirait que de Dieu l'éternelle harmonie De notre ciel humain est à jamais bannie... Mais il a vu Lucinde et s'est rasséréné!

Con imperfectos circulos enlazan Ray os el aire, que en discurso brève Sepulta Guadarrama en densa nieve, Cuyo blanco parece que amenazan.

Los vientos, campos y naves despedazan ; El arco el mar con los extremos bebe ; Subele al polo, y otra vez le Uueve; Con que la tierra, el mar y el cielo abrazan.

Mezclô en un punto la disforme cara La variedad con que se adorna el suelo Perdiendo Febo de su curso el modo.

Y cuando y a parece que se para El armonïa del eterno cielo Saliô Luclnda y serenése todo.

SONNETS

La tour que mes pensers, dans leur ambition, Élevaient jusqu'aux cieux, s'écroule tout entière; Les ruines en sont, pour ma punition, Éparses sur le sol, et tombent en poussière.

Ils voulaient du soleil atteindre la lumière, Orgueilleux de mourir brûlés par un rayon, Attirés et trompés ainsi qu'un papillon Qui cherche avec amour la flamme meurtrière.

0 désillusion qui nous viens tôt ou tard !

Au lieu de nous guérir, tu tournes le poignard ;

On te cherche, on te trouve, on te hait, on t'envie !

Durez, durez, erreur, je bénirai mon sort; Car, si la vérité doit nous donner la mort, Mieux vaut l'illusion qui nous donne la vie !

Cayo la torre que en el viento hacian Mis altos pensamientos castigados, Que yacen por el suelo derribados, Guando con sus extremos competian.

Atrevidos al sol llegar querian, Y morir en sus rayos abrasados, De cuya luz contentos y enganados Como la ciega mariposa ardian.

Oh siempre aborrecido desengano, Ain ado al procurarte, odioso al verte, Que en lugar de sanar abres la hericla !*

Pluguiera a Dios duraras, dulce engaho; Que si ha de dar un desengano muerte, Mejor es un engaho que cl a vida.

Zéphyre qui, mêlant mes plaintes à la brume, Avez tous mes soupirs dans votre aile emporté ; Frais et charmant ruisseau par mes pleurs augmenté Et qui, depuis, coulez des flots pleins d'amertume;

Coteaux que ma présence aux larmes accoutume ; Forêts à qui mon mal souvent fut raconté ; Fleuves dont, loin de moi, le cours précipité Roule dans l'Océan une éternelle écume ;

Si mon âpre douleur m'ôte aujourd'hui la voix, A cette dédaigneuse apprenez cette fois Qu'elle sera bientôt par ma mort satisfaite.

Que si, comme Daphné, pour mieux me défier, Elle prétend pour moi se changer en laurier... Ce laurier glorieux couronnera ma tête.

Cefiro blando, que mis quejas tristes Tantas veces llevaste ; claras fuentes, Que con mis tiernas lagrimas ardientes Vuestro dulce licuor ponzana hicistes.

Selvas, que mis quejas esparcistes ; Asperas montes, â mi mal présentes ; Rios, que de mis ojos sempre ausentes Veneno al mar, como tiranno, distes.

Pues la aspereza de rigor tan fiero No me permite voz articulada, Decid â mi desden que por el mûero.

Que si la viere el mundo transformada En el laurel que por dureza espero, Délia vereis mi frente coronada.

SONNETS

Espérance, qui mets un voile sur nos yeux, Fol encouragement de nos lâches faiblesses, Pierre où l'amour moqueur, de ses ruses traîtresses Affile en se jouant le tranchant odieux ;

Pourquoi tenter encor mon cœur trop oublieux, Qui se repent d'avoir frémi sous tes caresses ? Quand tu nous peins le bien par tes vaines promesses, Ton éperon nous pousse au mal mystérieux.

Va-t'en donc retrouver tes dupes, Espérance, Je ne puis près de moi te voir sans répugnance, Et j'ai mille raisons pour te faire abhorrer.

Je sens un tel dégoût des choses de la vie, Qu'au plus infortuné je porte encor envie, Et renonce à tout bien... qu'il faudrait espérer.

Dime, esperanza, que los ojos vêlas, Animo del cobarde atrevimiento, Piedra en que afila amor su pensamiento, Autora de sus trazas y cautelas,

i Por que con tus quimeras me desvelas, Despues que te he dejado, y me arrepiento De haberte dado fe, pues fué tu intento Pintando el bien, poner al mal espuelas?

Véte à los enganados, esperanza, Que y a tu compania me fastidia,

Y no es razon que tus enganos calle ; Por que he llegado â tal desconfianza,

Que al mas misero y triste tengo envidia,

Y va no quiero bien, si he de esperalle.

Après avoir, des monts où la neige scintille, Précipité le pin aux rameaux dégarnis, A cette heure où Yesper monte aux cieux rembrunis, Le berger dort au bruit de son feu qui pétille.

Le bœuf au fond des prés, les oiseaux dans leurs nids Le pèlerin lassé qui rêve à sa famille, La faux sur le gazon, dans les champs la faucille, Tout se repose et dort... les travaux sont finis.

Moi seul, lorsque la nuit à toute la nature Prodigue du sommeil la riante imposture, Je tiens toujours ouverts mes yeux faibles et las.

De pleurs et de soupirs la source renaissante De Mercure a rendu la baguette impuissante ; Ca\ notre âme a des yeux qui ne se ferment pas.

El pastor que en el monte anduvo al hielo, Al pié del mismo derribando un pino, En saliendo el lucero vespertino Enciende lumbre y duerme sin recelo.

Dejan las aves con la noche el vuelo, El campo el buey, la senda el peregrino, La hoz el trigo, la guadana el lino; Que al lin descansa cuanto cubre el cielo.

Yo solo, aunque la noche con su manto Esparza sueno y quanto vive aduerma, Tengo mis ojos de descanso faltos.

Argos los vuelve la ocasion y el llanto, Sin vara de Mercurio que los duerma ; Que los ojos del aima estan muy altos.

SONNETS

Bon pâtre, n'as-tu pas des moutons par centaines? Rends -moi donc celui-ci, l'honneur de mon troupeau C'est un gage adoré, je le reçus agneau; A le chercher partout j'ai passé des semaines.

Ne me le retiens pas sur ce charmant coteau ; Remets-lui sa sonnette en étain... Pour tes peines, Je te donne en retour, berger, ce blanc taureau Qui doit avoir un an vers les herbes prochaines.

Je dirai la couleur du mouton, si tu veux :

Son poil est tout frisé, noir et roux, et ses yeux

Sont à demi fermés et rêvent de bruyère ;

Si tu crois que je mens, lâche-le, Corydon ; Tu le verras bientôt courir à ma chaumière ; Car, Dieu merci, son maître a du sel à foison.

Suelta mi rnanso, mayoral extrano; Pues otro tienes de tuigual decoro ; Deja la prenda que en el aima adoro, Perdida por tu bien y por mi dano.

Ponle su esquila de labrado estano, Y no le enganen tus collados de oro ; Toma en albricias este blanco toro, Que a las primeras yerbas cumple un ano.

Si pides senas, tiene el vellocino Pardo encrespado, y los ojuelos tiene Como durmiendo en regalado sueno.

Si piensas que no soy su dueno, Alcino, Suelta, y verasle si a mi choza viene ; Que aun tienne sal las manos de su dueno.

0 lumières du siècle! oui, j'ai changé ma lyre1, Cassant la chanterelle et prenant le bourdon Pour un style nouveau; j'en demande pardon, Puisqu'à ce changement vous trouvez à redire.

De moi-même, aujourd'hui, j'ai peine à ne pas rire, En me voyant réduit à pareil abandon ; Et bien que vous m'ayez condamné... pourquoi donc M'excuser quand de vous à présent je m'inspire?

Je vois autour de vous tant de gloire et d'honneurs, Tant d'applaudissements de tous nos grands seigneurs, Que je me vois forcé de me trouver k plaindre.

Mais ce qui me console en perdant vos faveurs, C'est que l'envie, au moins, ne pourra pas atteindre Deux livres, trois tableaux et quatre pauvres fleurs!

Sacras luces del cielo, yo he cantado En otra lira lo que habeis oido ; Saltô la prima y el bordon lo ha sido Al nuevo estilo, si le habeis culpado.

De mi mismo se burla mi cuidado , "Viéndome a tal estado reducido ; Pero, pues no me habeis favoreci do, ? Por que disculpo lo que habeis causatlo?

Entre tantos estudios os admire, Y entre tantas lisonjas de senores, Que de necesidad tal vez suspire ;

Mas tengo un bien en tantos disfavores Que no es posible que laenvidia mire, Dos libros, très pinturas, cuatro flores.

* Allusion au style culto dont Lope se raille.

SONNETS

Un aveugle portait sur son dos un boiteux Dont les yeux le guidaient au bord d'une chaussée. Ils se prêtaient ainsi, de façon fort sensée, Et réciproquement, leurs jambes et leurs yeux.

Si le premier marchait, l'autre voyait pour deux; L'un étant mouvement, l'autre était la pensée : Double corps en un seul, machine organisée Qui pouvait se moquer du sort malencontreux.

Firmin avec Damon suivent ce beau modèle : Firmin donne à Damon des vers de sa cervelle, Et les deux ne font qu'un dans cet enfantement ;

L'un compose le livre et l'autre en a la honte.

Je ne sais pas, d'honneur, pour lequel, à ce compte,

Lejpublic doit garder le plus grand châtiment.

Llevaba un ciego al hombro los despojos De un cojo, cuyosojos le guiaban,

Y andando y viendo, a un tiempo se prestaban; Este al ciego los piès. y aquel los ojos.

Los dos de su fortuna los enojos Con amistad reciproca templaban; Los ojos con los piés del ciego andaban,

Y él trocaba los piés por los antojos. As! Firmio à Damon versos neutrales

En su cerviz incognito dispone,

Y andan entrambos en un cuerpo iguales; Que este le da los libros que compone,

Y el otro la vergùenza de ser taies, Que no sé cual mayor trabajo pone.

Parfois l'enfant naïf, étourdi, sans cervelle. Qui tient un jeune oiseau par la patte attaché, Laisse filer la corde ; et, se croyant lâché, L'oiseau va dans les airs essayer sa jeune aile ;

Mais, au plus beau moment de ce jeu, la ficelle Se casse, et le geôlier, tout surpris et fâché, Voit au loin dans les bois s'échapper le rebelle, Et, les larmes aux yeux, le regarde perché.

Ainsi fis-je avec toi, cher amour! Ma folie A laissé s'envoler le bonheur de ma vie, Suspendu par un fil aussi fin qu'un cheveu ;

Puis l'amour envolé, qui ne veut plus descendre, Me laisse un bout de corde à la main... c'est bien Mais cependant assez encore pour me pendre.

Cual enganado niho que, contento, Pintado pajarillo tiene atado,

Y le deja en la cuerd^t, confiado, Tencler las alas por el manso viento ;

Y cuando mas en esta gloria atento, Quebrandôse el cordel, quedô burlado, Seguiéndole, en sus lagrimas banado, Gon los ojos y el triste pensamiento,

Contigo he sido, amor; que mi memoria Dejé llevar de pensamientos vanos, Colgados de la fuerza de un cabello;

Llevôse el vienlo el pâjaro y mi gloria,

Y dejôme el cordel entre las manos,

Que habra por fuerza de servirme al cuello.

SONNETS

Inès m'a demandé du charbon. — Sa servante S'en alla ce matin avec certain laquais Entre rouge et bai brun, de sang demi-français, Valet du chevalier à la flamberge ardente.

Si c'eût été du feu... de Troie encor fumante Au cœur des amoureux sans doute j'en prendrais Mais, la soutane en l'air, m'en aller tout exprès Courir, pour du charbon, la boutique ambulante!

Est-ce une raillerie, un tour prémédité? Un vrai service... Alors, pardon, ma dignité! Science, pardonnez ; pardonnez-moi, soutane !

L'amour rend tout possible, et rien ne le profane ; Hercule porta bien la quenouille au côté, Et le grand Jupiter les jupes de Diane ! «

Carbon me pide Inès, que la criada Dice que se le fué con un lacayo Medio francés, entre bermejo y bayo, Del caballero de la Ardiente Espada.

Si me pidiera lumbre, la abrasada Troja del aima le prestara un rayo ; Pero carbon, por Dios que me desmayo De ir à la tienda, la sotana alzada ;

Pero pedirme fuera mas cuidado Qué asar con él, perdone la sotana, Perdone lo escolar, perdone el grado.

Todo lo puede amor, todo lo allana, Pues Hércules se puso rueca al lado, Y Jupiter las naguas de Diana.

XXIt

Jupin, de bonne humeur, après un des festins

Qu'il donne aux dieux, là-haut, dans sa cour plénière,

Voulut des animaux écouter la prière,

Ce qu'il fait rarement pour les pauvres humains.

Le brave limaçon, enjoignant les deux mains (C'est la fable, en ceci, qui conte à sa manière), Pour sa race implora la grâce singulière Que chacun pût porter sa maison sur ses reins.

Le bœuf se prit à rire : « 0 bête sans cervelle, Qui veut partout traîner sa coquille avec elle ! Poids énorme qui va la gêner en chemin... »

Mais l'autre répondit : « Bien fou qui me contrôle !

Si je porte, mon cher, ma maison sur l'épaule,

Je n'en pourrai que mieux fuir un méchant voisin. »

Concediendo el gran Jupiter las fiestas En que habia convites celestiales, Por algunos servicios personales , A cualquiera animal cosas honestas.

Le pidiô el caracol, las manos puestas (Que asi lo escriben fabulas morales), Le concediese por servicios taies Que pudiese llevar su casa à cuestas.

Riôse el Buey, y dijole : « <j,A qué efeto, Bestia infeliz, con gênerai asombro, Pides tan gran trabajo y desatino? »

Y respondiôle el caracol discreto :

« Buey, yo me entiendo ; que mi casa al hombro, Mejor me mudaré de un mal vecino. »

SONNETS

Colonnes, monuments, orgueilleux édifices, Qui de Rome jadis couronniez les sept monts, L'œil, en interrogeant, les vagues horizons, Du sol qui vous porta n'a plus môme d'indices.

Temples athéniens aux pompeux frontispices, École des Thalès, portiques des Platons, Forums silencieux où paissent les moutons, Grands cirques d'Olynipie, autels des sacrifices ;

Arènes, bains fameux, quel bras vous a détruits? Quelle bouche imposa le silence à vos bruits, Obscurcit votre gloire, étouffa vos doctrines?

J'apprends de vous qu'il faut n'être pas étonné, Si de vos grands débris le temps environné Se plaît à mettre aussi ma soutane en ruines.

Soberbias torres, altos edificios, Que ya cubristes siete excelsos montes, Y ahora en descubiertos horizontes Apenas de haber sido dais indicios;

Griegos liceos, célèbres hospicios De Plutarcos, Platones, Jenofontes, Teatro que lidiô rinocerontes, Olimpias, lustros, banos, sacrificios;

iQué fuerzas deshicieron peregrinas La mayor pompa de la gloria humana, Imperios, triunfos, armas y doctrinas?

j Oh gran consuelo à mi esperanza vana, Que el tiempo que os volviô brèves ruinas No es mucho que acabase mi sotana !

LOPE DE VEG A.

Don Juan, ne rien donner à la chance incertaine.

C'est sagesse ici-bas, et la tranquillité

Ne s'achète qu'au prix de cette vérité

Qui met une barrière à la faiblesse humaine.

Quelle flotte sur mer, ou quelle armée en plaine, Ou quelle ville as-tu sous ton autorité? Préfère donc le calme et la sérénité, Et cache à tous les yeux tes ennuis et ta peine.

Fuis les lieux déplaisir où vont les étourneaux. Où trop souvent l'orgie aiguise les couteaux; La rue et le marché valent mieux, je le jure !

Ami ! de la vertu faisons-nous une loi ;

Viens à l'humble foyer où, deux livres et moi,

Nous vivons sans désirs, sans crainte et sans murmure.

Don Juan no sele dar à un nombre nada De cuanto va ni viene, es cuerdo efeto ; Que toda la quietud del que es discreto En solo este aforismo esta fundada.

& Qué gobierno, qué ejército, qué armada Corre por vuestra cuenta? Lo perfeto Es el descuido y el tener secreto Cuanto da pesadumbre y cuanto enfada.

Nunca os halleis en juntas ni en corrilios, Que es cuerdo de las bestias el rodeo, Ni en estas ruedas de amolar cuchillos .

Haced de la virtud secreto empleo ; Qué yo en mi pobre hogar, con dos librillos, Ni murmuro, ni temo, ni deseo.

SONNETS

Bien que pauvre pourtant, non, ce n'est pas l'aumône Que je viens demander, et je cherchais ici Certain étudiant qui logeait en personne, Madame, Dieu sait quand, en cette maison-ci.

Mon étoile toujours fut étrange et bouffonne ; D'en bas je vous parus un pauvre en raccourci, Et de votre fenêtre, ainsi qu'une patronne Vous m'êtes apparue, et je vous dis merci.

Car cette erreur vraiment ne fut pas votre faute ;

Mes habits sont usés et criaient à voix haute :

Que Dieu lui soit eu aide ! et vous disiez comme eux.

Ils sont les vrais témoins du peu que je possède ; Mais comment voulez-vous que Dieu me soit en aide, Si c'est vous qui pour moi lui présentez vos vœux?

Senora aunque soy pobre, no venia À pediros limosna ; que buscaba Un certo licenciado que posaba En estas casas cuando Dios queria.

Extrana sempre fué la estrella mia ; Que â un pobre parecï desde la aldaba, Pues ya que a la ventana os obligaba Trajistes desde alla la fantasia.

No porque culpa vuesto engano sea, Que a tal Dios le provea no replican Mis habitos. que son de ataracea.

No mis letras, mis penas significan; Pero £ como quereis que me provea Si taies como vos se lo suplican?

Image de la femme, ô rose à peine née! Ta fleur s'entrouvre fraîche au lever du soleil, Ta feuille est d'émeraude et ton sem est vermeil. Belle orgueilleuse, à quoi te crois-tu destinée?

'Pour une éternité te crois-tu couronnée ? Crois-tu garder toujours ton splendide appareil? Hélas ! vit on jamais aveuglement pareil ? Ton royaume s'effeuille en une matinée !

0 comète d'avril, inconstante clarté > Rivale du soleil, soumets ta vanité!

Car, si ton vif éclat est un objet d'envie,

Plus d'une dont le règne à son tour fut vanté, T'enseigne que tu dois, ayant si courte vie, Glorifier moins haut ta fragile beauté.

Rosa gentil, que al alba de la humana Belleza ères imagen, ^qué prétendes, Que sobre verdes esmeraldas tiendes Tu mano de coral tenida en grana?

Si cetro, si laurel, si ser tirana De tantos ojos, que en tu carcel prendes, <j,Cuân envano solicita defiendes Reino que ha de durar una manana !

Rinde la vanidad que al sol se atreve Oh! cometa de abril, tan presto escura, Que puesto que tu vivo ardor te mueve.

El ejemplo de tantas te asegura Que quien ha de tener vida tan brève No ha de tener en tanto su hermosura.

SONNETS RELIGIEUX

Jésus, pourquoi m'aimer après tant de parjures? Pourquoi rester fidèle à qui t'aime si mal? Que d'heures tu passas, par un temps glacial, A ma porte, l'hiver, pendant les nuits obscures !

Ne vois-tu pas combien mes entrailles sont dures? Je ne t'ai point ouvert ; aveuglement fatal ! De mon ingratitude, hélas! le froid brutal A de tes pieds sanglants ravivé les blessures.

Que de fois mon bon ange a murmuré tout bas : « Ouvre au moins la fenêtre, ingrat, et tu verras Ce Jésus dont la voix si doucement t'implore. »

Et que de fois, hélas ! à cet amour divin Tout bas je répondis : Nous ouvrirons demain ! Et ce demain venu, je différais encore.

^Qué tengo yo, que mi ami stad procuras? Qué interés se te sigue, Jésus mio, Que â mi puerta, cubierto de roci'o Pasas las noches del invierno escuras?

iOh cuânto fueron mis entranas duras, Pues no te abri ! j Qué extrano desvario, Si de mi ingratitud el hielo Mo Secô las llagas de tus plantas puras.

I Guântas veces el ângel me decia :

« Aima, asômate agora â la ventana ; Veras con cuânto amor llamar porfia ! »

Y, cuântas, hermosura soberana , « Manana le abrirémos, » respondia, Para lo mismo responder manana !

Pasteur qui m'éveillas, par tes cris assidus, De ce profond sommeil où notre âme végète ; Toi qui pour tes brebis as fait une houlette De ce bois sur lequel tes bras sont étendus,

Enfin je reconnais les droits qui te sont dus. Que ton divin regard, Seigneur, sur moi s'arrête ! En prières d'amour je veux payer ma dette, Je veux suivre tes pas loin des sentiers perdus.

Jésus, toi qui mourus par l'amour le plus tendre, Ah ! ne vas pas peser mes péchés à leur poids ! Dans les cœurs repentants tu te plais à descendre.

Attends ! je viens de loin au doux son de ta voix. Puis-je encore tarder, hélas! quand, pour m'attendre, Tes pieds ensanglantés sont cloués sur la croix ?

Pastor, que con tus silbos amorosos Me despertaste del profundo sueno ; Tu, que hiciste cayado dese leno En que tiendes los brazos poderosos ;

Vuelve los ojos â mi fe piadosos, Pues te confieso por mi amor y dueno, Y la palabra de seguirte empeno, Tus dulces silbos y tus piés hermosos.

Oye, Pastor, que por amores mueres, No te espante el rigor de mis pecados, Pues tan amigo de rendidos ères ;

Espéra pues, y escucha mis cuidados ; Pero porno te dïgo que me eaperes, Si eatâg para eapew lo& pié§ olavados ?

SONNETS RELIGIEUX

ïï)

Divin époux, beauté du céleste séjour, Tête d'or aux cheveux tout baignés d'aromates, Beau palmier couronné de feuilles et de dattes, Qui ne t'a pas aimé ne connaît pas l'amour !

Ta parole est un lis qui parfume le jour,

La paume de tes mains a gardé les stigmates,

Sceaux de l'éternité, jacinthes écarlates,

Et ton beau cou d'ivoire est rond comme une tour !

Hélas ! en t'oubliant, beauté que rien n'altère, Qu'ai-je fait? j'ai goûté les amours de la terre; Mais j'en jette aujourd'hui la coupe avec effroi.

Oui! pour mieux regagner les retards que je pleure, Je veux, en me hâtant, t'aimer plus en une heure Que je n'ai pu le faire en vingt ans loin de toi.

No sabe qué es amor quien no^te ama, Celestial hermosura, esposo bello; Tu cabezaes de oro, y tu cabello Como el cogollo que la palma enrama ;

Tu boca comolirio, que derrama Licor al alba ; de marfil tu cuello ; Tu mano el torno, y en su palma el sello, Que el aima por disfraz jacintos llama.

i Ay Dios ! £ en qué pensé cuando, dejando Tanta belleza, y las mortales viendo, Ferdi lo que pudiera estar gozando?

Mas si del tiempo que perd! me ofendo Tal prisa me daré que tin h or a amando Venza los anos que pasé flngiendo,

Si mon amour était un feu de vérité, Il monterait tout droit à ta divine sphère ; Mais c'est une comète, hélas ! qui court légère, Brille, et bientôt retombe en son obscurité.

Par combien de désirs vers toi je suis porté, Quand tout tremblant je vois ma profonde misère ! Si mon amour en toi rarement persévère. Quel asile ici-bas sera ma sûreté?

Je m'en vais te cherchant, et, quand je te rencontre, Quand pour me recevoir ton cœur s'ouvre et se montre, Doux Agneau, je m'enfuis et n'y sais pas rester.

Pourtant, dis-moi, Seigneur, si l'âme saine et libre, Sans un centre ne peut trouver son équilibre? Si je suis hors de toi, comment puis-je exister?

Si fuera de mi amor ver d ad el fuego, El caminara a tu divina esfera; Pero es cometa que corriô ligera Con resplandor que se deshizo luego.

i Qué deseoso de tus brazos llego Cuando el temor mis culpas considéra !

Mas si mi amor en tï no persévéra £ En qué centro mortai tendra sosiego?

Voy a buscarte, y cuanto mas te encuentro, Menos reparo en ti, Gordero manso, Aunque me buscas tu del aima adentro.

Pero dime, Senor : si hallar descanso No puede el aima fuera de su centro, Y estoy fuera de ti, ^cômo descanso ?

SONNETS RELIGIEUX

Noble fille du temps, toi qui, dans l'âge d'or, Vivais heureuse et belle au sein de notre terre D'où te chassa jadis le mensonge adultère, Dans ce siècle d'airain que tu pleures encor ;

0 sainte Vérité ! toi qui pris ton essor Et devins dans les cieux un astre solitaire, Des hommes ici-bas, ô regretté trésor ! Espoir de nos combats dont tu sais le mystère ;

Vierge modeste et nue, inflexible idéal Que rien n'a pu ternir, ni l'erreur ni le mal, Fenêtre par où Dieu regarde ceux qu'il aime ;

Règle de nos devoirs, langage des vertus. Mais pourquoi te louer? que dirais-je de plus? 0 sainte Vérité ! n'es-tu pas Dieu lui-même ?

Hija del tiernpo, que en el siglo de oro Viviste hermosa y cândida en la tierra, De donde la mentira te destierra En esta fiera edad de hierro y lloro ;

Santa verdad, dignisimo decoro Del mismo cielo, que tu sol encierra; Paz de nuestra mortal perpétua guerra, Y de los nombres el mayor tesoro.

Casta y desnuda virgen, que no pudo Vencer codicia, fuerza ni mudanza, Del sol de Dios ventana cristalina ;

— Vida de la opinion, lengua del mundo ; Mas £ que puedo decir en tu alabanza, Si ères el mismo Dios, Verdad divina?

En signe de la paix dont Dieu nous fit la grâce, Quand sa bonté daigna tempérer ses rigueurs, Un arc harmonieux, formé de trois couleurs, Des cieux émerveillés traversa tout l'espace.

Le rouge était la joie offerte à notre race; Le vert était la paix, et l'or l'amour des cœurs ; Il dessécha la terre et fit naître les fleurs Sur le limon grossier qui couvrait sa surface.

Debout sur votre croix, Agneau plein de bonté, Vous êtes l'arc de paix, de sang et de clarté Qui vint de l'Éternel désarmer la justice.

C'est vous, mon bon Jésus, qui fîtes notre paix; L'enfer n'est plus à craindre à l'homme désormais ; Notre arc en ciel, c'est vous sur l'arbre du supplice.

En senal de la paz que Dios hacia Con el nombre, templando sus rigores, Los cielos dividiô con très colores El arco hermoso quo à la terra envia :

Lo rojo senalabala alegria Lo verde paz y lo dorado amores ; Secô las aguas, y esmaltaron flores El pardo limo que su faz cubria.

Vos sois en esa cruz, cordero tierno Arco de sangre y paz, que satisfizo Los enojos del Padre sempiterno ^

Vos gois, mi buen Jésus, quien los deshizo ; Ya no teman los hombres el inflerno Pues sois el arco que las paces hizo,

SONNETS RELIGIEUX

Par quel entraînement d'aveugles passions Ai-je au ciel préféré les choses de la terre? J'ai traité ma jeunesse ainsi qu'une étrangère. En ne m'appropriant que ses illusions.

J'arrive enfin au port des expiations, Quand la folle jeunesse a coulé tout entière Comme l'eau de la source, et ne peut en arrière Remonter le courant de mes déceptions.

Voici venir la fin de mes folles pensées ! Des exemples d'autrui les leçons déguisées, Le temps et l'âge mûr m'ont guéri sans retour.

Ne craindre pas la fin est une vaine audace ; Car tous les faux plaisirs ont chacun leur menace, Et tous nos ans perdus auront un dernier jour.

i Qué ceguedad me trujo â tantos danos ? è Por dônde me llevaron desvarios, Que no traté mis anos como mios Y traté como propios sus engaîïos ?

i Oh ! puerto de mis blancos desenganos, Por donde ya mis juvéniles brios Pasaron como el curso de los rios Que no los vuelve atrâs el de los anos.

Hicieron fin mis locos pensamientos Acomodôse el tiempo a la edad mia, Por ventura en ajenos escarmientos.

Que no temer el fin no es valent/a Donde acaban los gustos en tormenton i @| curso de loi en m tfia,

Quand mes coupables mains vous portent, ô Seigneur, Quand je lève à l'autel l'innocente victime, De ma témérité je me ferais un crime,- Et m'étonne de voir votre insigne douceur.

Parfois mon âme tremble et frissonne de peur, Parfois je m'abandonne à votre amour sublime, Et plein de repentir, au bord de cet abîme, Je flotte entre l'espoir, la crainte et la douleur.

Seigneur, tournez vers moi vos yeux pleins de tendresse ! Car, hélas! trop souvent le monde et son ivresse Mont déjà de Terreur fait suivre les chemins.

Seigneur, quels maux seraient comparables aux nôtres Si, quand nous vous portons dans nos indignes mains, Vous nous laissiez tomber en écartant les vôtres ?

Cuando en mis manos, rey eterno, os miro,

Y la cândida victima levanto,

De mi atrevida indiguidad me espanto,

Y la piedad de vuestra pecho admiro.

Tal vez el aima con temor retiro,

Tal vez la doy al amoroso Uanto ; Que arrepentido de ofenderos tanto, Con ansias temo, y con dolor suspiro.

Volved los ojos â mirarme hermanos Que por las sendas de mi error siniestras me despenaron pensamientos vanos.

No sean tantas lasmiserias nuestras Que â quien os tuvo en sus indignas manôs Vos le dejeis de las divinas vuestras.

L'autorité religieuse, qui avait seule la tradition du théâtre latin, parce qu'elle était la seule qui connût et employât encore cette belle langue de Virgile et de Cicéron, avait créé et encouragé les mystères, qu'on représentait au pied môme des autels; c'est donc à elle que l'on doit en Espagne comme en France les débuts de l'art théâtral.

Partout où l'on voit deux interlocuteurs on voit une scène, et de là à la comédie il semble qu'il n'y ait qu'un pas ; aussi fait-on quelquefois remonter la comédie en Espagne à l'époque où les églogues commencèrent à être à la mode. Vers la fin du xve siècle parut un dialogue satirique contre le triste état dans lequel la faiblesse du roi Henri IV avait jeté l'Espagne, puis un autre dialogue, pastoral et philosophique, entre un vieillard et l'amour.

Mais on ne peut voir là qu'une forme de la poésie pastorale et non pas même un premier essai de l'art dramatique.

Ce qu'on peut considérer comme le premier jalon de la comédie serait plutôt la pièce de la Célestine, en vingt et un actes, 4 480. C'est une histoire dramatique curieuse, bien dialoguée, pleine d'intrigue et de mouvement; les caractères y sont bien tracés et le style en est excellent. L'Europe, à cette époque, ne peut montrer une œuvre de cette importance, et s'il y avait eu alors à Madrid un théâtre ouvert et un public pour écouter, le roman dialogué aurait bientôt conduit à la comédie; mais on n'y songeait pas encore et le moment n'était pas arrivé.

Le vrai fondateur du théâtre espagnol est Juan de la

Enzina, né, croit-on, en 1469. Sa vie fut assez accidentée; il était habile musicien, et fut maître de chapelle de Léon X à Rome. Il fit, en 1519, un pèlerinage à Jérusalem. Il était prêtre depuis vingt ans ; il revint dans sa patrie vers 1521 pour mourir en 1534. Il ne composa, comme ses prédécesseurs, que des églogues; mais ce qui constitue le progrès, c'est qu'elles furent représentées et composées pour l'être. Un écrivain du temps de Philippe IV dit positivement que dès 1492 des compagnies d'acteurs commençaient à représenter dans la Castille les pièces de Juan de la Enzina ; cependant on ne doit pas en conclure que ce fût publiquement, car ces représentations n'avaient lieu, on doit le croire, que chez quelques grands seigneurs de la cour. Rien n'annonce la création matérielle du théâtre; l'art dramatique était loin encore d'être vulgarisé.

Bartolomeo de Torrès Noharro, né sur la frontière du Portugal, revint vivre à Rome après avoir été prisonnier à Alger. Il prit aux Italiens, plus avancés que ses compatriotes, l'idée d'un enchaînement un peu plus compliqué dans l'intrigue. La pièce de Hymenœo,\dL meilleure de celles qu'il a composées, est encore d'une grande simplicité; mais, dans son ensemble, elle a plus de valeur comme pièce de théâtre que les églogues de Juan de la Enzina. Noharro eut quelques imitateurs ; mais le grand obstacle à tout développement de l'art théâtral était encore, même au commencement du règne de Charles-Quint, dans les entraves que lui imposait l'autorité religieuse.

Entre 1544 et 1567, Lope de Rueda, ouvrier batteur d'or, habitant de Séville, fut acteur de talent et auteur distingué; il faut qu'il ait joui d'une grande renommée, puisque, malgré son titre de comédien, il fut enterré dans la cathédrale de Cordoue. Lope de Rueda écrivit généralement en prose ; le progrès est évident. Les pièces qu'il a laissées furent réunies et imprimées par Juan

de Timoneda, son ami et également auteur de comédies.

Le théâtre était constitué, car la troupe nomade dont faisait partie Lope cle Rueda donna des représentations publiques. Mais qu'était-ce encore? Les pièces de Lope de Rueda, composées pour plaire à la foule, dans les rangs de laquelle il prenait ses personnages, étaient représentées sur des tréteaux provisoirement établis au milieu d'une place publique. La troupe des comédiens ambulants voyageait de ville en ville et séjournait peu de (emps dans chacune d'elles.

Ce ne fut, dit Pellicer, qu'en 1568 qu'un arrangement eut lieu entre l'Église et le théâtre. Le gouvernement décida que les troupes d'acteurs ne pourraient donner de représentations à Madrid que dans deux endroits désignés par deux confréries religieuses, et moyennant une rente qui leur serait payée. Plus tard, en 4583, l'hôpital général de Madrid eut une part h cette redevance.

Les places où les compagnies théâtrales achetaient le droit de faire jouer leurs acteurs variaient suivant la volonté des pieuses confréries; c'était une cour nue, sans toiture, et sans sièges. Les représentations avaient lieu dans le jour, le dimanche et les jours fériés, et lorsque le temps le permettait; les femmes avaient une place séparée des hommes, et le nombre des spectateurs ne devait pas être grand, à en juger par le revenu qu'en tiraient l'hôpital et les sociétés religieuses, et qui ne montait pas à chaque représentation à plus de quarante ou cinquante francs. Vers 4583, on affecta définitivement deux emplacements qui ne devaient plus être changés; c'étaient encore des cours en plein air, mais les fenêtres des maisons qui les entouraient servaient de loges, et quelques bancs grossiers y furent placés pour le public1.

1 Nous prenons ces détails dans l'ouvrage de M. Ticknor, 1. 1, p. 43.

Ce fut là que furent représentées les pièces de Noharro, les tragédies d' Argensola , les bouffonneries de Lope de Rueda, d'Alonzo de la Vega et de Cisneros, de tous ces hommes enfin qui donnèrent au public espagnol le goût de la scène, mais dont aucun n'eut assez de talent et de génie pour pouvoir être appelé le fondateur d'un théâtre national en Espagne.

Il y eut à diverses époques, et notamment à celle dont nous venons de parler , quelques essais d'imitations des théâtres anciens, latins et môme grecs ; mais elles ne réussirent pas.

Nous ne parlerons qu'en passant de Juan de la Cueva, de Joachim Romero de Zepeda et de Christoval de Virués, car ils sont contemporains de Lope de Vega et furent bientôt éclipsés par lui. Cervantes a aussi fait des pièces de théâtre, mais elles ne peuvent rien ajouter à l'immense part de gloire que lui a faite son inimitable Don Quichotte. Nous avons hâte d'arriver à Lope de Vega, qui devait créer le théâtre national de l'Espagne et l'enrichir par un nombre infini de comédies, de drames et d'autos sacramentales.

Fidèle à notre plan de faire parler Lope, le plus souvent possible, à notre place, nous allons encore le citer comme nous l'avons fait dans sa biographie, et il va nous dire luimême comment il a compris l'art dramatique en Espagne, et pourquoi il s'est écarté des règles d'Aristote ; car lui-même a composé, sur ce sujet, un petit traité en vers qu'il adresse à l'Académie de Madrid.

Nobles esprits, fleur de l'Espagne, membres d'une Académie qui, sous peu de temps, surpassera non-seulement celles d'Italie

créées sur le modèle de la Grèce et illustrées par Cicéron, non loin du lac d'Averne; mais encore celles d'Athènes, où sous les portiques de Platon on vit une réunion si célèbre de grands philosophes ! vous m'avez commandé de vous écrire un traité de l'art dramatique qui fût au goût du public espagnol.

Le sujet paraît facile, et il le serait sans doute pour ceux d'entre vous qui n'ont point écrit de comédies, et qui par conséquent peuvent en savoir mieux les lois , n'ayant pas eu à les appliquer; mais ce qui m'embarrasse, je vous l'avouerai, c'est d'en avoir écrit beaucoup, et cela sans avoir suivi les règles.

Je ne puis pourtant pas invoquer l'ignorance des préceptes, car j'ai pu, grâce à Dieu, quand j'étais écolier, lire tous les livres écrits sur cette matière, avant que le soleil n'ait, dix fois depuis ma naissance, parcouru l'espace qui sépare le signe du Bélier de celui des Poissons.

Mais, en ce temps, je trouvai la comédie en Espagne , non point telle que l'ont enseignée au monde ses premiers inventeurs, mais telle que l'avaient faite des esprits incultes qui en imposèrent toutes les bizarreries à leur public.

Et ces sortes de comédies devinrent tellement à la mode, que celui qui veut aujourd'hui en écrire dans les règles de l'art, meurt sans récompense et sans renommée ; car chez ceux qui n'ont pas la lumière de la raison, celle-ci a moins de force que la coutume.

Il est vrai que j'ai essayé quelquefois d'écrire des comédies en suivant les préceptes que peu de personnes connaissent ; mais aussitôt que je vois des œuvres monstrueuses, faites seulement pour les yeux, attirer la foule, émerveillée de ces tristes spectacles, je reviens alors aux habitudes barbares, et lorsque j'ai à écrire une comédie, je renferme les principes sous dix clefs, et je congédie de mon cabinet Plaute et Térence, pour qu'ils ne murmurent pas contre moi; car la vérité jette des cris jusque dans les livres muets. J'écris donc suivant la manière qu'ont inventée ceux qui recherchaient les applaudissements du vulgaire; car enfin, puisque c'est lui qui paye, il est très-juste de lui parler, même en ignorant, pour lui faire plaisir.

La comédie véritable a son but, comme tout autre genre de

poëme et de poésie, et ce but est de représenter les actions des hommes et de peindre les mœurs d'une époque. Or toute imitation poétique de ce genre se compose de trois choses qui sont : le dialogue, la forme élégante des vers, et l'harmonie ou bien la musique; et ces conditions sont les mêmes pour la tragédie ; car leur seule dissemblance est que la première traite des actions humbles et plébéiennes, tandis que la tragédie représente les actions nobles et royales. Voyez si les pièces que nous fabriquons en Espagne ne pèchent pas contre ces règles !

On les appela des actes, parce qu'elles représentent les actions et les intérêts vulgaires. Lope de Rueda en fut un exemple en Espagne. Ses comédies eh prose sont d'un genre si peu élevé, qu'il y met en scène des artisans et nous peint l'amour de la fille d'un forgeron. D'après lui, ce fut la coutume d'appeler ces sortes de pièces entremeses. Toutes les règles y sont observées, puisque l'action est simple et se passe entre gens plébéiens, sans que jamais roi ait figuré dans aucune d'elles. L'on a vu, plus tard que, par suite du peu d'élévation de ces sujets et de la grossièreté du style, la mode s'en passa ; on mit l'art de côté, et les rois parlent et agissent dans nos comédies modernes à la grande joie du public ignorant.

Si vous demandez l'avis de ceux qui sont maintenant en possession du théâtre, en admettant qu'il faille se soumettre aux exigences d'un public qui applaudit aux monstruosités de nos comédies actuelles, je vous dirai le mien, et pardonnez-moi si, par obéissance à vos ordres, je cherche, en dorant l'erreur du vulgaire, à donner des préceptes nouveaux, puisqu'il n'y a pas possibilité de suivre les lois anciennes, et à prendre ainsi un terme moyen entre deux extrêmes opposés.

Choisissons un sujet; qu'il s'y trouve ou non des rois, en dépit des règles anciennes auxquelles j'en demande pardon, et bien que je sache aussi que Philippe le Prudent, notre roi respecté, trouvait mal qu'on mît un roi sur la scène, soit parce que c'était contre les principes de l'art dramatique, soit parce qu'il ne croyait pas que, même en fiction, l'autorité royale dût se montrer de si près aux yeux du vulgaire.

Au reste, c'est revenir à l'ancienne comédie, où nous voyons Plaute introduire des dieux, comme Jupiter en est l'exemple dans la pièce d'Amphitryon. Dieu sait que j'ai quelque remords de m'en prévaloir, puisque Plutarque, en parlant de Ménandre, le désapprouve; mais puisque aussi Lien, nous autres Espagnols, nous nous éloignons des principes de l'art et lui faisons subir mille autres tortures, cette fois les savants n'auront qu'à fermer la bouche.

On pourra mêler le tragique et le comique, Térence avec Sénèque, bien que ce soit faire ressembler une pièce au Minotaure, fils de Pasiphaé; le sérieux pourra donc être à côté du bouffon ; cette variété plaît beaucoup. La nature, au reste, nous en donne l'exemple : les contrastes augmentent sa beauté.

Ne traitez jamais qu'une seule action, et ne la surchargez pas d'épisodes, c'est-à-dire de choses étrangères à votre premier plan. Enchaînez si bien le tout ensemble, que rien ne puisse se détacher de votre fable sans que tout le reste tombe en même temps. Je ne vous imposerai pas de renfermer votre pièce dans la période d'un seul jour, bien qu'Aristote le conseille ; mais qu'importe? puisque nous lui avons déjà perdu le respect quand nous avons mêlé le sentiment tragique et l'humble caractère de la comédie.

Que la fable se passe dans le moins de temps possible , et voilà tout, excepté quand le poëte traitera un sujet historique qui exigera quelques années, auquel cas il devra mettre les intervalles de temps dans les entr'actes; de même, s'il est nécessaire, il pourra faire voyager l'un de ses personnages : toutes choses dont les connaisseurs se scandalisent. Mais que ceux-là ne viennent pas à nos théâtres i

Combien de gens, en ce temps-ci, font des signes de croix en voyant se passer des années dans une séance qui ne devrait, suivant les règles, ne durer qu'un jour artificiel, car les maîtres ne l'accordent même pas mathématiquement1. La raison en est que l'Espagnol assis au théâtre ne peut modérer sa colère, si on ne lui donne pas, en deux heures, tout ce qui s'est passé de-

1 C'est-à-dire les vingt-quatre heures.

puis la Genèse et jusqu'au jugement dernier. Je trouve, en un mot, que si notre but est de faire plaisir, tout ce qui peut y tendre doit nous être permis.

Le sujet une fois choisi, écrivez-le en prose, divisez-le en trois actes, en ayant soin, si vous le pouvez, de renfermer chaque acte dans l'espace d'un jour. Le capitaine Yirués, esprit distingué, mit en trois actes la comédie qui auparavant allait à quatre pattes comme un enfant en bas âge, car à cette époque la comédie elle-même était dans l'enfance. J'avais onze ou douze ans lorsque j'en écrivis avec quatre actes et sur quatre feuilles de papier, parce que chaque acte remplissait une feuille. Dans ce même temps, entre les intervalles des actes, on jouait trois petits intermèdes ; maintenant on en joue à peine un, et les autres sont remplacés par un ballet. La danse était d'ailleurs admise dans l'ancienne comédie : Athénée, Platon et Xénophon en parlent ; Aristote l'approuve, tout en blâmant ce qu'elle pouvait avoir d'indécent, et ce fut le cas de Callipides qu'il réprimande, imitant en cela le chœur antique.

Le sujet que vous avez séparé en trois actes doit être tellement lié, que du commencement il marche jusqu'à la fin avec un intérêt croissant. Mais ne laissez pas deviner le dénoûment jusjusqu'à ce qu'arrive la dernière scène, parce que lorsque le public le sait d'avance, il tourne le visage vçrs la porte et le dos à ce qu'il avait attendu, face à face, pendant trois heures; et il a raison, puisqu^il n'a plus rien à apprendre.

Que le théâtre reste le moins longtemps possible sans personnage qui parle, parce que le public, dans ces intervalles, s'agite, et la pièce s'allonge ; c'est donc un grand défaut qu'il faut éviter, et en l'évitant vous n'en aurez que plus de goût et plus de mérite.

Commencez donc à écrire; que votre langage soit chaste; ne prodiguez pas les grandes pensées ni les traits d'esprit dans les scènes d'intérieur où vous n'avez qu'à imiter la simple conversation de deux ou trois personnes ; mais lorsqu'un des personnages introduits conseille, persuade ou dissuade, son style doit différer du style vulgaire, et ce sera l'occasion d'employer un choix d'expressions plus relevées et de sentiments plus nobles.

POÏITE DRAMATIQUE.

Vous serez en cela conforme à la vérité, puisqu'un homme qui conseille, persuade ou dissuade, ne parle pas comme tout le monde.

Aristote nous en fait la recommandation ; il veut que le langage de la comédie soit pur, clair, facile ; il ajoute qu'il doit être semblable à celui dont l'on se sert généralement, excepté dans les sujets sérieux et graves de la politique, parce que dans ce cas la diction doit être ornée, splendide et sonore. Ne citez pas les saintes Écritures, et ne surchargez pas votre langage de mots étranges et inusités, car si vous devez imiter le langage de la conversation, vous n'y verrez pas employer ces termes barbares d'hippogriphes, de centaures et autres.

Si c'est un roi que vous faites parler, imitez la gravité royale ; si c'est un vieillard, que son langage soit simple et sententieux ; que les amants donnent à leurs sentiments une expression assez vive pour émouvoir ceux qui les écoutent. Que l'acteur, dans les monologues, se recueille en lui-même et amène le spectateur à s'identifier avec lui ; qu'il se fasse les questions et les réponses, et s'il y a des plaintes à formuler, qu'il conserve le respect que I on doit aux femmes.- Que les actrices se souviennent aussi de leur sexe ; si elles se travestissent, que ce soit avec assez de réserve pour qu'on le leur pardonne. En général, le costume d'homme leur va et plaît au public. Enfin, en ceci comme dans le reste, gardez- vous de vouloir l'impossible, parce que la maxime la plus absolue veut que vous restiez dans le vraisemblable.

Que vos valets ne traitent pas de sujets élevés et ne se perdent pas en raisonnements, comme nous le voyons dans les comédies étrangères ; et qu'enfin jamais le personnage ne contredise son caractère ; qu'il n'aille pas oublier ce qu'il a fait, comme l'Œdipe de Sophocle, qui ne se rappelle pas qu'il a tué Laïus de sa propre main ; un pareil oubli est répréhensible. Finissez vos scènes par quelque sentence ou par quelque trait gracieux et par des vers élégants, de façon que l'acteur, en se retirant, laisse une bonne impression à l'auditoire.

L'exposition tiendra dans le premier acte, le second servira au développement et à l'enchaînement de l'intrigue, de sorte

que jusqu'au milieu du troisième acte, personne ne puisse prévoir le dénoûment ; trompez même le spectateur curieux en lui laissant entrevoir un* dénoûment possible et différent pourtant de celui que vous promettez.

Que la forme de vos vers soit appropriée avec sagesse à votre sujet : les dizains conviennent pour exprimer les plaintes ; le sonnet est à sa place dans la bouche de celui qui attend ; les récits demandent la forme des romances, ou mieux encore quelquefois celle des octaves ; employez les tercets pour les choses graves, et les redondillas pour l'amour.

Ne négligez pas les figures de rhétorique, comme la répétition et la réduplication, non plus que l'anaphore au commencement des vers eux-mêmes, l'ironie, la dubitation, l'apostrophe et l'exclamation.

Donner un masque à la vérité est une chose qui a paru bien ; c'est ce qu'a fait dans toutes ses comédies Michel Sanchez, digne d'être rappelé à cause de la manière dont il usait de cet artifice. Le langage équivoque, et cette incertitude amphibologique qui en est la suite, sont en faveur auprès des spectateurs, parce que chacun croit être seul à comprendre ce qui trompe le personnage en scène.

Choisissez les sujets qui intéressent l'honneur, parce qu'ils émeuvent vivement le public ; les actions vertueuses sont à préférer aussi, parce que la vertu est partout aimée. Ne voyonsnous pas que l'acteur qui joue le rôle des traîtres devient odieux lui-même à tout le monde, à ce point que les marchands refusent de lui vendre , et qu'on s'écarte de lui quand on le rencontre? Si, au contraire, un acteur joue le rôle d'un homme loyal, tous, grands et petits, l'invitent, le recherchent, lui font des cadeaux ou cherchent à lui être utiles.

Que chacun de vos actes n'ait que quatre feuilles ; car un ensemble de quatre feuilles remplies est la mesure de la patience' des auditeurs. Si vous voulez faire de la satire , évitez d'être trop clair ; car vous savez que l'on défendit la comédie en Grèce et en Italie à cause de l'abus qu'on avait fait des personnalités. Piquez , mais sans haine ; souvenez-vous que la diffamation ne peut espérer les applaudissements ni prétendre à la renommée.

Tels sont les aphorismes que je donne pour règles à ceux qui ne tiennent pas aux préceptes de l'art ancien ; c'est tout ce que peut comporter l'époque où nous vivons. Quant à ce qui concerne les trois parties de la décoration extérieure dont parle Vitruve, je l'abandonne aux soins du directeur de spectacle, qui peut étudier ce que Valère Maxime, Pedro Grinito, Horace dans ses épîtres, et d'autres disent de la manière d'imiter par la peinture les saisons , les arbres, les chaumières, les maisons et les statues. Julius Pollux lui donnera, s'il en a besoin, des conseils à l'égard des costumes.

Car voilà bien ce que l'Espagne nous offre de plus barbare dans les comédies, c'est de voir un Turc avec une collerette de chrétien, et un Romain avec des chausses espagnoles.

Mais, en parlant de barbare, je n'en connais pas de plus barbare que moi, puisque j'ai l'audace de donner des préceptes contre l'art lui-même, et je me laisse entraîner par le caprice de la foule, ce qui m'a mérité le nom d'ignorant en France et en Italie.

Mais qu'y puis-je faire? Si, en comptant la comédie que je viens de terminer, j'en ai déjà quatre cent quatre-vingt-trois d'écrites, qui toutes, à l'exception de six, pèchent gravement contre les principes ; je défends donc ma propre cause , car je sais que, quand bien même mes pièces seraient meilleures en suivant les règles d'Aristote, elles ne feraient pas le plaisir qu'elles ont fait ; et la raison, c'est que, le plus souvent, ce qui est contraire aux règles est ce qui plaît le plus.

Ce petit traité, demi-sérieux, demi-ironique, se résume par une seule règle et une seule loi : plaire au public. Jamais auteur n'a mieux suivi son programme que notre poëte; il cherchait les applaudissements de son temps et ne pensait guère à ceux de l'avenir; il ne voulait pas régenter son public, encore moins le corriger ; il voulait simplement lui plaire sans lui imposer des lois, en se drapant en interprète de la divinité ou en pédagogue de la

morale. Dans ses comédies, il offrait à ses contemporains le tableau riant et animé de ce qui se passait autour d'eux ; et pour ses drames, il cherchait dans les ballades et dans les chroniques les grands faits et les grands noms connus de la foule, et il était sûr d'intéresser.

L'amour de l'Espagne respirait dans ses pièces, et il n'en était que plus sympathique à son public. Il place le lieu de la scène tour à tour dans toutes les villes de l'Espagne, et chacune d'elles est l'objet d'une louange vive et poétique, d'une description complaisante et flatteuse; il ne veut pas plaire seulement à Madrid, mais à Séville comme à Valence, à Saragosse comme à Tolède.

Jamais homme n'y réussit mieux.

Quant à notre opinion, à nous derniers venus de la postérité, nous avons dit que Lope ne s'en préoccupait pas beaucoup; mais puisque en vérité nous nous érigeons en juges du passé, comme s'il avait travaillé pour nous, nous avouerons toute notre sympathie pour cet esprit charmant et fin, gracieux et poétique, qui savait être, au besoin, grave, sérieux, dramatique et touchant ; et si nous le comparons à Shakespeare, dont il était contemporain, et plus tard à Corneille et à Molière, qui devaient illustrer l'époque la plus glorieuse de la France, comme Lope illustrait l'époque la plus glorieuse de l'Espagne, ce sera avec cette idée que le génie a mille formes comme la nature a mille beautés, et que nous devons remercier le Créateur de donner à notre besoin de sentir et d'admirer une telle variété de richesses et de merveilles.

Le nom de Shakespeare revient naturellement sous notre plume, Lope était né en 1562, et Shakespeare en 1564; tous deux ont pour ainsi dire créé le théâtre dans leur

pays et lui ont donné un tel éclat qu'il n'a pas été dépassé depuis. Là peut-être s'arrête leur ressemblance, et l'on s'étonnerait de nous voir rapprocher ces deux noms, si on ne savait pas qu'il y a quelquefois autant d'intérêt à savoir par quoi deux génies diffèrent, qu'à connaître les points par lesquels ils se ressemblent.

Les guerres civiles de l'Angleterre, la lutte du sang saxon et du sang normand qui se mêlèrent si tard, les dissensions de la rose rouge et de la rose blanche, les sanglants assassinats des familles royales, les traîtrises, les perfidies dans les hautes comme dans les basses classes de la société, tels étaient les sujets que l'histoire offrait à l'imagination de Shakespeare, et qui inspiraient même ceux qu'il tirait de son cerveau. Il les a peints avec l'énergie d'une âme que n'avaient pas adoucie l'étude de l'antiquité ni les loisirs d'une civilisation exquise.

Lope, au contraire, vivait à l'époque la plus glorieuse et la plus tranquille de l'Espagne. L'éducation de Lope lui avait permis d'étudier l'antiquité dans les chefs-d'œuvre qu'elle nous a laissés ; s'il se séparait de ses lois, c'était sciemment et en pleine connaissance de cause ; l'histoire de son pays lui offrait de grandes et nobles actions inspirées par un patriotisme moins entaché de passions personnelles qu'il n'était exalté par le sentiment héroïque et religieux.

Voilà, suivant nous, la cause de la différence qui existe entre les drames de nos deux poètes. D'un côté des forfaits et des scélérats ; de l'autre, de grandes actions et des gens héroïques. D'un côté l'immoralité, l'ambition, les passions haineuses et viles; de l'autre, la dignité humaine, toujours maintenue dans sa hauteur, et l'idée morale dominant toujours les événements que l'auteur met sous nos yeux,

Et maintenant, si nous regardons la charpente de leurs drames, la poétique semble la même, Lope a dit : « Vous pouvez faire paraître les rois avec les paysans* joindre Si*

140 LOPE DE YEGA,.

nèque avec Térence, et mêler le bouffon au sérieux, dût votre pièce ressembler au Minotaure. » Shakespeare a fait tout cela sans s'en rendre compte ; il a subi le souffle de sa puissante imagination, tandis que Lope semble en avoir quelque remords, et ne trouve d'excuse que dans le plaisir qu'il fait à son public. Tel n'est pas le souci du grand tragique anglais; il peint les hommes comme ils sont; il les exagère plutôt qu'il ne les met à la mesure de son auditoire ; il déchire le manteau hypocrite que la civilisation met au\ passions humaines; il étale tout, vices, ridicules, misères, grandeur et bassesse, contrastes des caractères, contradictions du cœur, difformités secrètes ou apparentes, le dedans et le dehors, intus et meute. Voilà l'homme: on dirait la statue de l'écorché qu'on voit au dôme de Milan. Dans l'œuvre de Shakespeare, vous compterez tous les muscles de l'humanité, et vous pourrez avec le doigt en suivre le mouvement et le jeu, car elle n'est pas de marbre, elle a de la chair et elle vit.

Nous ne verrons point passer l'humanité tout entière dans le drame de Lope, avec son cortège d'horreurs et de misères; l'esprit cultivé du poète espagnol, ami du beau, plus Grec et plus Italien qu'il n'en a l'air, se révolterait à la vue de ces plaies sanglantes; il reste dans les hautes sphères de la dignité humaine. Que ses personnages soient des héros ou des bouffons, des princes ou des villageois, ils vivent dans une atmosphère sereine qui laisse respirer librement et qui ne vous étreint pas comme ces lugubres nuées tachées de sang et peuplées de fantômes où Shakespeare nous fait vivre avec ce monde d'ambitieux sans cœur, de scélérats sans remords, d'enfants sans entrailles, de pères rendus fous par l'ingratitude, avec Macbeth, Richard et Yago ; on est tenté de croire que les hommes valent mieux que ne les peint Shakespeare , et moins que ne nous les montre Lope de Vega.

Le sentiment héroïque qui nous frappe dans le drame de Lope de Vega est celui que nous retrouvons plus tard dans notre grand Corneille. Celui-là est bien de la même famille ; on Ta appelé Romain, quelquefois Espagnol ; ne bornons pas sa patrie à ces deux coins du monde ; il est de l'éternelle patrie des grands cœurs et des nobles esprits; à ce titre seul il est, comme nous l'avons dit, concitoyen de Lope. Plus profond et plus grave, il n'eut pas cette fertilité merveilleuse du poète espagnol , ni son esprit inventif et plein de fantaisie ; seulement, si son imagination n'eut pas ses franches allures, s'il s'enchaîna aux règles sévères de l'antiquité, il ne faut pas croire que ce fut de son plein gré ; il y fut forcé par l'opinion des gens littéraires de son temps. Qu'on se rappelle le pamphlet de Scudéry, inspiré, sinon dicté par Richelieu lui-même, sur le sujet du Cid ; ses reproches, ses critiques injurieuses au nom d'Aristote. Corneille eut beau se défendre, invoquer, comme Lope, le plaisir qu'il avait fait aux spectateurs et les applaudissements que sa pièce avait reçus et qu'elle recevait tous les jours, l'esprit de la coterie littéraire fut plus fort que l'opinion de la foule, et Corneille se résigna à rester étendu sur le lit de Procuste des unités classiques1.

Si Shakespeare et Lope ont de profondes dissemblances dans leurs drames, fondées sur l'histoire de leurs deux

* Dans la préface de sa comédie de Clitandre, imprimée en 1632, Corneille dit : « J'ai renfermé cette pièce dans la règle d'un jour ; ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Melite ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant; aujourd'hui, quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent; pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce n'est pas faute de la connaître. »

pays, sur la différence des mœurs et de la civilisation des deux peuples anglais et espagnol, enfin sur la nature de leur génie, nous trouverons plus de rapports de ressemblance dans la comédie chez nos deux poètes. Tous deux s'abandonnent à leur seule imagination; mais l'imagination de Shakespeare a toute la fantaisie vague et indécise des climats du Nord, tandis que celle de Lope est toute dorée par le soleil de l'Espagne. Les comparer serait donc encore chose impossible. L'imagination de Shakespeare est plus créatrice, celle de Lope plus naturelle. Chacun suit surtout le caprice de la poésie, et on peut appliquer à tous deux ce que dit M. Taine dans son jugement sur le poète anglais1.

« Mots entrecoupés, pointes, jolies exagérations, cliquetis de paroles; quand on l'écoute, on croit entendre le ramage d'un rossignol. Ces métaphores redoublées comme des trilles, ces roulades sonores de gammes poétiques, ce gazouillement d'été ruisselant sous la feuillée, changent les pièces en un véritable opéra »

Nous sommes loin de Molière, tâchons pourtant d'expliquer la différence du poète espagnol et du poète français.

Ce qui distingue avant tout le génie de Lope de celui Molière et de tous les auteurs qui ont fait des comédies en France , c'est que le poète Espagnol ne fonde pas ses pièces sur la satire ; il ne se moque pas de la société dans laquelle il vit. Nous ne le voyons attaquer ni les médecins, ni les avocats, ni les magistrats, ni les pédants. Il veut plaire, mais ce n'est aux dépens de personne. Il ne se préoccupe pas de tourner les gens

1 Voyez l'article Shakespeare, son génie et ses œuvres, par M. Taine, Revue des Deux -Mondes, 15 juillet 1856.

en ridicule pour les faire servir d'exemple ou de leçon.

Certes l'invention ne lui manque pas, nous trouvons dans ses pièces des caractères bien peints et bien suivis ; mais c'est rarement du côté des ridicules qu'il les prend. Il peint les hommes sans se soucier beaucoup de les corriger, et encore moins de les châtier.

On sent au reste que l'Espagne n'avait pas eu de Fronde. En France, l'opposition des classes civilisées du tiers état contre la noblesse, le clergé et la royauté, a aiguisé de si bonne heure les esprits à la raillerie, qu'il n'est pas étonnant que la comédie y soit née satire. La noblesse et la royauté avaient si souvent engagé le tiers état dans leurs querelles de ménage, qu'elles lui avaient donné le droit de les juger et de les critiquer. De là à se critiquer entre soi, il n'y a qu'un pas ; c'est la guerre civile après la guerre contre un ennemi commun. La comédie en France, pour couvrir d'un beau nom cet esprit railleur, prétendit qu'elle avait la mission de corriger les mœurs.

La comédie de caractère éleva cette mission et lui donna un plus grand et un plus noble caractère. Notre grand Molière a la gloire de l'avoir créée; et, depuis lui, aucun auteur n'a pu l'atteindre. Beaumarchais revint à la pure satire; il se moque de nous tous et semblerait désolé de corriger ceux qui l'écoutent.

Le style de Lope de Vega est étincelant de poésie, spirituel et plein de verve dans la comédie, pathétique dans le drame, serré et concis plus qu'on ne l'attend d'une langue méridionale; peut-être doit-il cette dernière qualité à la forme même de ce vers de huit syllabes le plus souvent employé par Lope et qui exclut Tépithète oiseuse et les particules explétives? La pensée du poète court avec son vers et vous entraîne à sa suite dans un voyage plein de rapidité et de charme.

Il y a loin de ces pelits vers mélodieux à notre alexan-

drili sage et méthodique. La variété du rhythme est un charme en espagnol, et serait une fatigue en France. Que ne trouve-t-on pas dans une comédie de Lope de Vega ! des sonnets, des madrigaux, des romances, toute une poésie lyrique ! On voit qu'il s'adresse à un public qui a la poésie incarnée, dont l'oreille aime le bruit des vers et en apprécie la musique harmonieuse ; tandis qu'en France on a dit longtemps et l'on répète encore : A quoi bon des vers dans la comédie?... On la voudrait en prose!

Le spectateur français est si impérieux, si pressé d'arriver au dénoûment, qu'il frémirait de se voir arrêté au passage par les plus charmants vers du monde, s'ils devaient un instant suspendre la marche de la pièce. L'auteur, après une répétition, n'est occupé qu'à retrancher et couper pour rendre le chemin uni et facile. La raison et la caisse du directeur de théâtre le veulent ainsi. Ce n'est pas pour rien que l'on a toujours voyagé plus vite en France qu'en Espagne; l'esprit fait de même; aussi, depuis les chemins de fer, on a répété avec plus de raison encore : A quoi bon les vers dans une comédie ?

Laissons-le dire pour la France, ne le disons pas pour notre cher poète Lope de Vega. En enlevant ces charmantes arabesques, ces guirlandes fleuries, nous trouverions quelquefois les murs un peu froids et un peu nus; prenons donc patience et lisons-le. Nous allons choisir quelques drames et quelques comédies de Lope ; nous ferons en sorte de les prendre en dehors de ceux qui peuvent être connus en France par les très-bonnes traductions qui en ont été faites; on sait que nous avons du choix dans dixhuit cents pièces de théâtre. Notre intention n'est pas de les traduire, mais de les analyser, en faisant des citations assez nombreuses soit en prose, soit en vers : c'est le moyen d'en offrir un plus grand nombre à nos lecteurs. Lope y gagnera peut-être, car nous ne citerons que ce qu'il

a de réellement beau, et laisserons les défauts dans l'ombre. Mais nous sommes de ceux, et nous nous adressons à ceux qui ne recherchent pas, comme des critiques hargneux, les taches du soleil, et préfèrent en savourer à ,leur aise les chauds et doux rayons.

On peut diviser le théâtre de Lope de Vega en quatre classes distinctes.

\ 0 Les comédies d'intrigue, ou de cape et d'épée, toutes d'invention, et pleines d'un intérêt vif sinon profond; c'est la vie espagnole qui se passe au balcon , dans la rue ou à la sortie des églises ; l'épée et la dague au côté , la guitare sur l'épaule ; sérénades, chansons, duels, amours, jalousies, réconciliations et mariages. Ces comédies ont, presque toutes, leur contre-partie jouée par les valets ; seconde intrigue qui copie la première et jette souvent de la gaieté. L'auteur charge quelquefois ces valets bouffons de le critiquer lui-même, et de devancer ainsi la censure de l'auditoire.

2° Les comédies et drames héroïques ; ces pièces sont, pour la plus grande partie, tirées des ballades et chroniques espagnoles ; quant à celles dont la scène se passe en pays étranger , ne demandons pas à l'auteur une connaissance bien sérieuse de la géographie, car il va jusqu'à faire aborder des flottes en Hongrie; ni une peinture de mœurs bien exacte, Lope a beau voyager, il emporte partout l'Espagne avec lui ; ni une science bien sévère de la couleur locale, car, suivant ce cher poète, Saint-Denis est un pays de montagnes et les oliviers croissent autour de Paris. Mais qu'importe, nous trouverons assez de quoi admirer pour oublier ces détails qui, peut-être, ont été, clans les efforts mo-

dernes de l'école romantique l'objet d'une trop sérieuse et trop exclusive préoccupation ; en ne songeant qu'à la forme , que de fois on a négligé le fond !

3° Les comédies ou drames religieux, appelés en Espagne Comedias de Santos. Voici l'origine de ces pièces. En 1598, l'Église toujours puissante, et qui le fut surtout dans la dernière partie du règne de Philippe II , se scandalisa de la licence que' les auteurs se donnaient dans leurs comédies, et un décret royal fut sollicité et obtenu pour défendre entièrement la représentation, dans Madrid, de pièces de théâtre écrites sur des sujets séculiers. Les théâtres leur furent fermés pendant deux ans. Lope s'accommoda à ce nouvel état de choses, il puisa dans les écritures et dans l'histoire des saints et des martyrs les sujets de ses drames ; le décret n'avait pas enlevé au public de Madrid le goût du théâtre , et Lope continuait à le satisfaire sans effaroucher les sévères susceptibilités de l'Église catholique espagnole. Et qu'on ne croie pas à une vaine tentative ; ce fut comme une recrudescence des anciens mystères, mais avec tous les progrès qu'avait faits l'art dramatique, et Lope vit la foule accourir et applaudir ses comédies religieuses comme ses comédies de cape et d'épée. Elles nous paraissent étranges, et presque impossibles aujourd'hui ; mais il faut se reporter au temps où vivait Lope; le sentiment religieux n'était pas seulement dans le clergé, mais dans le cœur du peuple.

Nous en voyons la preuve dans la charmante et spirituelle relation que nous fait Mme d'Aulnoy de son voyage en Espagne ; elle assistait à une représentation dans laquelle Saint-Antoine, arrivant sur la scène, répétait son Confiteor; et elle vit tout l'auditoire tomber à genoux et se frapper la poitrine en s'écriant avec l'acteur: meâ culpd, meâ culpd, meâ maximâ culpd.

Lope de Vega composa aussi un grand nombre à'autos,

mais il ne nous en est resté qu'une trentaine. Voici la manière dont se représentaient ces autos 4.

Les théâtres étaient fermés pendant un mois pour leur célébration ; toutes les fenêtres et tous les balcons se pavoisaient, et les rues se remplissaient de monde. D'abord apparaissait la forme d'un monstre marin appelé Tarasco, surmonté d'une autre figure représentant la femme de Babylone ; suivait un groupe de jeunes enfants , couronnés de fleurs , chantant des hymnes et des litanies ; puis quelquefois des hommes et des femmes, dansant les danses nationales au son de leurs castagnettes ; venaient ensuite deux nègres ou deux maures qu'on appelait communément les gigantones; ils étaient fabriqués en carton, et on les faisait se balancer d'une façon grotesque, au grand effroi des spectateurs inexpérimentés, et au grand amusement des autres. La musique religieuse, les fanfares et les trompettes précédaient le cortège des prêtres qui portaient le Saint-Sacrement sous un dais splendide ; à la tête de la foule, s'avançait le roi lui-même, portant dévotement un cierge comme le dernier de ses sujets, au milieu des grands de l'État et de tous les ambassadeurs des nations voisines; venaient enfin pour fermer le cortège, plusieurs chars magnifiquement drapés, remplis par les divers acteurs qui devaient jouer à cette occasion.

Cette procession s'arrêtait sous des tentes dressées au front des maisons de quelque grand personnage ; et la foule attendait, en silence et à genoux, l'accomplissement des rites religieux.

A la fin de la cérémonie, les acteurs s'établissaient sur la place publique la plus voisine , et terminaient la soirée par la représentation de quelque auto sacramental com-

* M. Ticknor a pris ces détails dans une description faite par Lope lui-même dans le prologue d'une de ses pièces.

posé par un auteur en renom : d'abord le loa ou prologue, le plus souvent dialogué, puis Ventremes , bouffonnerie quelquefois satirique , enfin Y auto dont les personnages étaient, pour la plupart et tour à tour, Adam et Eve, Satan, les patriarches, les anges et archanges , les vertus théologales , les péchés capitaux, etc., etc.

Nous commencerons par l'analyse de quelques drames de Lope. L'un de ceux dont le début nous paraît le plus saisissant est le drame : l'Argent fait la noblesse.

DINEROS SON CALIDAD.

(L'argent fait la noblesse.)

La scène est à Naples. Une révolution de palais a mis sur le trône Ludovico qui a fait assassiner son frère Enrique, et forcé sa fille Camille à chercher dans l'exil des partisans à sa cause. Ludovico est mort d'une chute de cheval, en laissant à sa sœur JuliaLaurencia sa couronne usurpée.

C'est l'entrée de cette nouvelle reine qu'on célèbre dans Naples. La ville s'est pavoisée de mille couleurs et s'est mise en fête; les fenêtres et les balcons sont tendus de tapisseries; les murs sont cachés sous les fleurs.

Une seule maison fait contraste, au milieu de ces rues étincelantes de soleil, par sa nudité et sa couleur sombre et mélancolique; c'est la demeure du comte Federico. Ce noble seigneur a sacrifié sa fortune au service du roi dépossédé. Un prêt de deux millions l'a réduit à l'indigence.

La scène s'ouvre devant cette pauvre maison. Le comte Federico fait sortir ses trois fils et leur dit :

le comte federico. Vous allez servir d'ornements à ces murs nus et délabrés, puisque je n'ai point d'autre étoffe à y sus-

l'argent fait la noblesse.

pendre; vous êtes, vous-mêmes, l'étoffe vivante de mon âme, fît je vous mets devant cette misérable maison tous les trois, pour que l'orgueilleuse qui va passer puisse voir, devant la plus pauvre demeure, la plus riche des tentures.

rufino. Seigneur.

luciano. Mon père...

octavio. Vous pleurez...

le comte federico. Couvrez, couvrez ce pauvre mur.

(Les trois fils se rangent le long des murailles.) rufino. Serons-nous bien ainsi?

le comte federico. Vous en couvrez bien peu, hélas! Étendez aussi vos bras !

rufino. Sommes nous bien?

le comte federico. Oh! brocards que je trouve plus beaux que tous ceux de soie et d'or! — On fait bien d'appeler la pauvreté une croix, puisque vous êtes crucifiés....

Mais la reine arrive au milieu des fanfares et des cris de la foule, elle s'arrête devant ce singulier spectacle et interroge Federico qu'elle ne connaît pas.

le comte federico. J'ai voulu, madame, dépasser les merveilles que Naples déploie en votre honneur; j'ai suspendu à ces murs les étoffes tissues par mes entrailles ; ce sont les morceaux de mon âme, ou plutôt ce sont des âmes entières, tentures vivantes que le sang de mon cœur a créées; oui, ce sont des âmes qui servent d'ornements à mes pauvres murs; je vous les offre, puisqu'il ne me reste rien autre chose à vous offrir.

julia. Qui êtes- vous?

le comte federico. Je suis celui que je n'étais pas. julia. Qui étiez-vous ?

le comte federico. Celui que je ne suis plus maintenant; je suis tellement différent de celui que j'étais, que je ne me connais plus moi-même.

julia. Qui êtes-vous?

le comte federico. Ce que vous voyez doit suffire à vous l'apprendre; l'apparence le dit à haute voix.

julu. Enfin, qui êtes-vous?

le comte federigo. Un homme qui fut riche, c'est vous dire qu'il est pauvre maintenant...

julia. Ètes-vous de Naples?

le comte federico. J'en fus l'homme le plus riche, le plus puissant et le plus heureux: maintenant j'en suis le plus infortuné ; telle est la puissance de la pauvreté qui abaisse autant que la richesse élève.

julia. Comment vous êtes-vous ruiné?

le comte federico. J'ai prêté.

julia. Sottise.

le comte federico. Je l'avoue.

julia. A qui avez-vous prêté?

le comte federico. Au roi mon maître et votre ennemi.

julia. Vous êtes, sans aucun doute, le comte Federico.

le comte federico. Oui, je l'étais quand j'étais riche; aujourd'hui je suis le jouet de la fortune. Depuis que je suis pauvre, le monde m'estime peu, je suis un homme passé, usé, un fou tantôt niais, tantôt orgueilleux. Oh! pauvreté !

julia. Comte Federico, levez-vous, ne vous affligez pas; mais apprenez à connaître ce que vous valez maintenant; cherchez à acquérir de l'argent, enrichissez-vous, et vous redeviendrez ce que vous étiez; appréciez ce conseil, je me vante d'être compatissante en vous le donnant, puisque vous voyez que dans ce bas monde Y argent fait la noblesse.

(Après ce conseil froid et méprisant, la reine part sans le saluer.)

octavio. Vive Dieu!

rufino. Malédiction !

LE COMTE FEDERICO. Assez !

octavio. Quelle résignation vous avez montrée? le comte federico. Oui ! j'ai montré de la résignation ; que pouvait-on attendre d'une reine usurpatrice et sœur de Ludovico?

Mais les trois fils du vieillard ne croient pas à cette sombre indifférence; leur cœur a bondi comme le sien sous l'outrage fait à leur nom ; ils suivront donc le conseil delà

l'argent fait la noblesse.

reine, ils iront chercher la fortune pour relever le rang et la condition de leur père.

rufino. Père et seigneur, puisque l'argent fait la noblesse, puisque l'argent est l'âme de toutes choses , j'irai chercher pour vous la fortune, et vous rendrai le rang que la pauvreté vous a fait perdre; je choisis la profession des armes ; je promets et je jure de conquérir par la guerre une renommée glorieuse, et de vous réhabiliter par de nobles actions. Non ! je ne verrai plus ces cheveux blancs vénérables qui se roulent en serpents neigeux sur votre poitrine , jusqu'à ce que je puisse les couvrir de l'or blond que j'arracherai des entrailles d'Ofir, et des abîmes de l'Arabie, non point par les ruses d'un vil commerce, mais avec la seule industrie de mon bras et de mon épée; c'est par eux que je tirerai vengeance de ce mépris, que je punirai ces outrages; je serai la fortune de votre infortune . la vie de votre mort, la gloire de votre vie héroïque, l'honneur de votre affront, enfin la richesse de votre misère.

le comte federico. Arrête, Rufino, attends, écoute-moi, entends-moi.

rufino. Pardonnez, père et seigneur; puisque la reine vous a humilié par ses affronts, je vais vous anoblir par ma valeur.

(Il part.)

luciano. Seigneur, si mon frère a choisi la carrière des armes pour vous faire remonter au rang dont la perte de vos richesses tous a fait déchoir , moi je choisis celle des lettres et des sciences ; elles ont aussi donné la gloire et les empires.... Je ne veux reparaître en votre présence que lorsque j'aurai obtenu un prix éclatant de mes études, et lorsque je pourrai, en dépit de la fortune, vous arracher à votre misère

le comte federico. Mon fils Luciano, toi aussi tu veux me quitter et m'abandonner, arrête, attends, écoute-moi, entendsmoi.

luciano. Pardonnez, père et seigneur, puisque vous en êtes venu à ce degré de misère qu'on ose vous outrager, je vais relever votre honneur par les lettres.

(il sort.)

octavio. Si mes frères vont reconquérir par les armes et par les lettres la noblesse, cet enfantement monstrueux de la richesse et du péché; si le désir de l'or enfermé dans les noirs abîmes a livré les plaines de l'air aux voiles, et les vagues de la mer aux vaisseaux; si, à l'aide de la tyrannie qu'exercent sur ces deux éléments les vaisseaux et les voiles sous la forme mensongère d'aigles et de dauphins, l'homme a pu pénétrer les climats inconnus , que le soleil , cet œil de lynx , visite à peine, que pourrai-je faire, moi, seul, sans art, sans amitiés, sans haleine , sans soutien , sans faveur, sans âme et pauvre, ce qui est resserrer en un seul mot tout ce que je viens de dire, car ce seul mot renferme un nombre infini d'épithètes? Quelles mers irai-je sillonner? Dans quelles provinces, dans quels royaumes pénétrerai -je , où je n'aie à rencontrer l'outrage et la rigueur? Oh! viles lois du monde qui avez mis dans l'or la noblesse du sang, ce souffle pur, cette fleur candide ! Maudit soit par le ciel le tyran qui, dans sa folie, a fait du métal un Dieu, et une déesse de la cupidité! Hélas! mon père, je suis hors de moi! Hélas! seigneur, je perds courage en voyant le mal infini et le remède impossible! Je crains une reine ennemie, je suis pauvre et je vous vois pauvre, exposé aux rigueurs des saisons et aux injures du sort! Mais, si la fortune va souvent trouver ceux qui la recherchent le moins, et ne donne ses faveurs qu'au gré de son caprice tyrannique, je pars, et, sans chercher la richesse, mais pour voir si je la trouverai sur mes pas , je sillonnerai les mers et les abîmes, et je me rirai des montagnes les plus élevées. Je sais que je fais une faute en vous quittant, mais je veux la faire ; n'est-ce pas déjà commencer à mériter de réussir?

(Il sort.)

Les nobles fils du comte Federico sont partis, chacun de son côté, pour courir les aventures et chercher la fortune qui doit relever leur père de l'anathème que la pauvreté lui a attiré.

Nous ne les suivrons pas tous dans leurs entreprises, mais nous allons retrouver Octavio, pauvre, désespéré,

l'argent FAIT va noblesse.

mourant de faim avec son serviteur, au haut d'une montagne, dans une caverne où est le monument funéraire du roi dépossédé, Enrique. Furieux de voir toutes ses espérances déçues, le jeune homme brise le mausolée de celui qui a ruiné son père, et il veut dormir sous cet abri malgré les prières de son valet poltron et superstitieux ; bientôt il entend des soupirs... son nom est prononcé :

une voix. Octavio.

octavio. On m'a nommé.

une voix. Octavio ! Octavio!

octavio. Qui m'appelle?

la voix. Viens le voir.

octavio. Qui es-tu?

la voix. Viens, et tu le sauras.

octavio. Comment entrerais-je sans lumière ?

(Une torche s'allume subitement.) la voix. Voici delà lumière; viens.

octavio. Mon cœur se gonfle dans ma poitrine, mes cheveux se dressent.

la voix. Tu as peur, tu trembles.

octavio. Moi, trembler ! Je n'aurais pas peur quand bien même l'enfer t'accompagnerait.

la voix. Hé bien ! viens donc.

octavio. Oui. j'y vais.

( Au moment d'entrer, le roi Enrique sort à sa rencontre.)

enrique. Me reconnais-tu? octavio. Oui, oui, oui.

enrique. Qui suis-je?

octavio. En En..... En

enrique. N'aie pas peur, si tu te vantes d'être courageux. octavio. Moi, craindre 1 c'est de colère que je tremble. enrique. Qui suis-je?

octavio. Enrique.

enrique. Ton roi.

octavio. Mes malheurs confessent que tu l es.

enrique. Puisque tu confesses que je le suis, viens avec moi, octavio. Où me conduis-tu?

enrique. Là où nous puissions mettre à l'épreuve ta force et ton courage, pour qu'une autre fois tu ne portes pas une main téméraire sur les mausolées des rois; car Dieu donne une âme au marbre où leur image est sculptée : soutiendras- tu ce que tu as fait?

octavio. Ne viens-tu pas de me le proposer toi-même? enrique. Prends cette lumière, et passe par cette porte. octavio. Par cette porte ?

enrique. Oui. Allons, finis-en ; ne tremble pas, n'hésite pas.

octavio. J'entre.

enrique. Marche devant.

octavio. Puis-je aller en toute sûreté ?

enrique. Oui.

octavio. Entre d'abord, je tiens la lumière. . enrique. Dans la nuit où je marche, cette lumière même est pour moi obscure et morte.

octavio. Eh bien! je m'éclairerai moi-même. enrique. Prends garde de te repentir.

octavio. Suis-moi ; tu me connais mal.

enrique. Je suis Enrique.

octavio. Quand tu serais le démon lui-même, les démons de pierre ne m'effraient pas. (Ils entrent.)

Après une scène entre le valet et un berger, on voit reparaître Octavio et la statue d'Enrique dans un endroit découvert de la caverne.

enrique. Je t'ai amené ici. traître, pour t' apprendre que tu m'as offensé.

octavio. Et que prétends-tu?

enrique. Te faire mourir.

octavio. Eh bien! tire ton épée.

enrique. Je n'en ai pas besoin ; sans elle, je puis te mettre en morceaux.

octavio. Tu t'approches; retire-toi.

enrique Dis-moi, pourquoi m'as-tu profané?

# l'argent fait la noblesse. J 55

octavio. Pour des choses que tu sais bien , puisque c'est à cause de toi que je suis dans une si profonde misère. enrique. Expose tes plaintes.

octavio. Écoute, et tu les sauras.

enrique. Parle.

octavio. Je te reproche d'avoir forcé mon père à te donner deux millions, à laisser confisquer ses trésors, à engager ses rentes, quand lui-même, avec trois cents cavaliers, défendait ta cause à ses propres frais.

enrique. As-tu une autre plainte à faire?

octavio. Oui ! c'est encore de l'avoir forcé à vendre son argenterie, ses tapisseries , ses chevaux, ses meubles et ses tableaux, qui faisaient la gloire de l'Italie et l'admiration de la Grèce.

enrique. As-tu une autre plainte à faire? octavio. Oui, et la plus grande : c'est qu'à cause de toi mon père et mes frères ont été réduits à l'état le plus misérable. enrique. Toutes ces plaintes sont injustes. octavio. Comment?

enrique. La vie et la fortune des vassaux sont à leur souverain ; en la donnant, ils payent leur dette ; et toi , traître et vil chevalier, tu as eu l'audace de traiter avec ignominie le marbre de mes statues ; penses-y, je vais te mettre en pièces.

octavio. N'approche pas ! retire-toi. (Il a l'épéeà la main.)

enrique. Comment! me retirer! Maintenant, tu vas voir ce que te serviront ton courage et ton épée.

(Octavio donne des coups d'épée qui ne frappent que l'air.)

octavio. Comment n'es- tu que de l'air, si ton apparence est de marbre ?

enrique. Je suis de marbre pour te punir, et d'air quand tu m'attaques.

* octavio. Je ne peux t' atteindre.

enrique. Tu vois le marbre, mais tu ne livres de combat qu'au vent ; ton épée est inutile.

octavio, jetant son épée. Hé bien! luttons corps à corps.

enrique. Viens.

octavio. Je vois que je vais mourir.

156 LOPE DE VEGÀ, *

enrique. Non ; tout ceci n'a été que l'épreuve de ton invincible courage et de ton âme magnanime ; arrête, mon intention n'est pas de te faire du mal ; car les services rendus ne me trouvent pas ingrat. Dieu veut que je récompense la fidélité de ton père; il veut que, pour prix de sa résignation, je rende au comte sur mes propres trésors, les deux millions qu'il m'a prêtés : ainsi, quand il commencera à faire jour, tu creuseras l'endroit sur lequel je suis ; enfonces-y ce clou pour le reconnaître; — et maintenant va trouver de suite ma fille Camille, Dieu veut que tu l'aides à reconquérir son trône.

octavio. Ombre vaine ! ce que tu dis est-il vrai?

enrique. Aussi vrai que les tourments que j'endure pour l'éternelle justice.

octavio. Es-tu damné?

enrique. Non ! Cette restitution une fois faite, je sortirai du Purgatoire. Creuse donc à cette place, pour que je retrouve la paix et pour que ton père retrouve son rang, au moyen de la richesse. Sauve-moi de ces tourments, rachète-moi de ces tortures.

octavio. Sont-elles donc si grandes?

enrique. Donne-moi ta main , et tu auras compassion de moi. (Octavio prend la main d' Enrique.)

octavio. Oh ! oh ! que le ciel me protège. Oh \ tu me brûles, lâche-moi, lâche-moi.

enrique. Tu vois donc ce que je souffre ; ne me laisse pas souffrir éternellement.

(La statue d' Enrique disparaît et Octavio tombe évanoui.)

Après cette belle et magnifique scène digne de celle où Shakespeare fait converser Hamlet avec l'ombre de son père, et qui, «ans doute, a inspiré la scène de la statue du commandeur dans Bon Juan, Octavio offre son épée à Camille, l'aide, ainsi que ses frères, à remonter sur le trône et reçoit sa main pour récompense de ses services. Le vieux comte Federico retrouve enfin ses enfants et remonte au rang d'où sa pauvreté l'avait fait descendre.

POETE DR A M ATI Q U E.

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