‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 5 sur 120 · EL CASAMIENTO EN LA MORTE · texte numérisé non relu

EL CASAMIENTO EN LA MORTE

(Le mariage dans la mort.)

Ces deux drames n'en font réellement qu'un, car le premier finit par une promesse qui ne se réalise pas et dont la rupture amène le déneûment du Mariage dans la mort. Mais entrons de suite dans l'analyse.

Alphonse le Chaste règne en Espagne et n'est pas disposé à donner un héritier à sa couronne; sa sœur doiîa Ximenès a une liaison secrète avec don Sancho Diaz, comte et seigneur de Saldana.

Don Rubio, son ennemi, dénonce au roi cette intrigue et l'amène sous le balcon de dona Ximenès au moment où don Sancho Diaz emporte dans ses bras un fils, le fruit de ces amours illégitimes. Le roi se découvre, dissimule son courroux, promet à don Sancho de le marier à sa sœur, prend l'enfant, donne au père une mission pour un des chàteaux-forts de la frontière avec une lettre pour le gouverneur.

Cette lettre est un ordre de jeter le comte dans un cachot après lui avoir fait crever les yeux.

L'enfant, élevé par les ordres du roi dans la maison de don Rubio l'ennemi de don Sancho, doit7 ignorer toujours le nom de ses parents.

Dona Ximenès a été jetée dans un monastère.

Mais Bernardo est à peine adolescent que son esprit hardi, téméraire, orgueilleux se développe ; une haine instinctive l'agite contre don Rubio ; et le nom de bâtard qui lui est souvent jeté à la figure, le fait entrer dans des accès

de colère dangereux pour tout ce qui l'entoure. De tous côtés les plaintes arrivent à don Rubio, qui ne peut ployer ce caractère de fer. Un jour, il prodigue lui-même à Bernardo les noms d'aventurier, de fils de paysan, de bâtard; le jeune homme tire son épée et le comte Rubio serait obligé de se défendre, si on n'annonçait l'arrivée du roi qui, après s'être fait rendre compte de la querelle, les réconcilie, et emmène Bernardo à la cour.

Il l'arme chevalier et l'appelle son neveu; c'est un titre que les rois donnaient à ceux mêmes qui n'étaient pas leurs parents, mais il n'en éveille pas moins l'ardente curiosité du jeune homme. — Puisque vous me donnez le nom de neveu, dites-moi quel est mon père. — Sachez que vous êtes bien né et que cela vous suffise pour le moment.

Question et réponse sur lesquelles roule tout l'intérêt des deux pièces dont nous nous occupons ; curiosité ardente et impétueuse de Bernardo, réponses ambiguës du roi, et promesses à chaque instant rompues. Le jeune homme, pour obtenir le secret de sa naissance, savoir quels sont ses aïeux et effacer cet odieux nom de bâtard, fait les actions les plus éclatantes, et, à chacune d'elles, demande comme récompense le nom de son père ; et toujours le même refus. Il prend sept châteaux et parmi ces châteaux l'importante forteresse de Carpio. Le roi lui permet d'ajouter le nom de Carpio à son nom de Bernardo, mais il dit : Plus tard, plus tard ! quand il lui demande quel est son père.

C'est qu'en donnant sa sœur dona Ximénès au comte de Saldaiia, père ignoré de Bernardo, le roi ferait de ce fils un héritier de sa couronne, et tel n'est pas son projet, il prétend la laisser à don Ramiro, un autre de ses neveux.

Un jour le roi présente celui-ci à sa cour et le fait asseoir à sa table; Bernardo veut prendre aussi place aux côtés du roi. — Ne suis-je pas votre neveu comme lui? dit-il;

LA JEUNESSE J) E RERNARD0 DEL CARPIO. LSfl

mais on lui ordonne de se lever; alors Bernardofait rouler la table et renverse tous les mets; le roi veut le faire saisir, mais aucun des courtisans ne se hasarde à l'approcher. Bemardo sort la tête haute.

Bientôt on apprend que le fougueux jeune homme a tranché avec son épée les jarrets de tous les chevaux stationnant dans les cours, pour qu'on ne puisse pas le poursuivre; on ajoute qu'il est parti pour le pays occupé par les Maures.

Le général mahométan le croit gagné à sa cause ; mais il se trompe, car Bernardo délivre les prisonniers, et, avec leur concours, chasse les Maures de la forteresse qu'ils occupaient et vient en apporter les clefs à Alphonse le Chaste, en renouvelant sa demande : Dis-moi quel est mon père ? — Je te le dirai à Luna. (Luna est la forteresse où est enfermé don Sancho.) — Est-il vivant? — Il vit. — Mais le roi manque encore à sa promesse, et il faut que ce soit le hasard qui apprenne enfin à Bernardo ce terrible secret.

Il a pénétré dans le fort de Luna, dont la garnison est allée au devant du roi qui arrive et que Bernardo a précédé dans son impatience.

Arrivé sur le préau d'une tour, il entend des soupirs, il écoute. Cette voix lui est inconnue, c'est une voix qui se plaint :

la voix. Quand j'entrai dans ce château-fort, j'avais à peine de la barbe, et maintenant pour mon malheur, non-seulement elle est longue, mais elle est blanche. Oh ! mon fils , pourquoi m'oublies-tu? Le sang que tu tiens de moi ne te parle donc pas... Ceux qui viennent me voir me racontent tes exploits ; s'ils n'ont pas pour but la délivrance de ton père, à quoi sont-ils bons?

(A ces mots don Sancho apparaît chargé de chaînes, et Bernardo s'écrie en tirant son épée.)

bernardo. Qui es-tu? spectre ou fantôme !...

don sancho. Je suis le comte de Saldana ; est-il possible que mon histoire vous soit inconnue, quand tous les enfants de Castille et de Léon la chantent ?

bernardo. Je n'ai jamais su votre histoire.

( Don Sancho alors la raconte, et arrivé à la fin de son récit, il continue.)

C'est ainsi que j'ai vécu depuis vingt ans, aveugle et mourant tous les jours, et j'ai un fils dans le monde qui pourrait me secourir; mais don Rubio, le comte, l'a élevé, et en a fait le miroir de ses cruautés ; le pain que mon fils a mangé dans sa maison a fait plus sur lui que le sang que je lui ai donné. Le roi l'appelle son neveu, le roi vient de l'armer chevalier ; hélas ! mon fils a conquis la forteresse del Carpio, mais il ne délivre pas son vieux père.

( Bernardo se jette à ses pieds. )

bernardo. Oh ! père de mon âme, laisse-moi baiser tes pieds. | don sancho. Dieu saint !

bernardo. Je suis ton fils Bernardo.

don sancho. Mon petit Bernardo î

bernardo. Lui-même ! et toi tu es mon bien, tu es mon père, laisse-moi baiser tes pieds.

don sancho. Lève-toi, mon fils, je veux t'embrasser et te donner mille baisers ; laisse-moi te toucher ; que tu es grand ! que tu es vigoureux ! quel bel homme tu fais !

bernardo. 0 mon père bien aimé, en tout je te ressemble.

don sancho. As-tu de la barbe?

bernardo. Mon menton commence à se couvrir de poil.

don sancho. Oh ! mes yeux, mes yeux ; que je vous regrette à présent !

bernardo. Voilà ce que le roi m'avait caché, et ce que par ses ordres barbares personne n'avait osé m'apprendre... mon père, je veux t'emporter dans mes bras.

don sancho. Non, mon fils ! non ; il te faut le consentement de ton roi, n'essaie pas de me délivrer par la force ; mais obtiens ma liberté par tes prières.

bernardo. Je vais la demander au roi Alphonse, mais j'y

Page 1