ACTE PREMIER, SCÈNE IL
Décoration de rue.
L'EAU FERRÉE DE MADRID
Marchez plus en cérémonie, Et faites bien attention De ne regarder que la terre Sur le chemin que vous foulez.
BELISE.
Je fais tout ce que vous voulez.
THEODORA
Pourquoi, si vous voulez le faire, Regarder cet homme?
BELISE.
Pourquoi?
Mais il est fait, sans aucun doute, De terre, ainsi que vous et moi.
Sotte ! c'est le sol de la route Où vous marchez...
BELISE.
Ma tante, il est Tout entier caché par ma jupe ; Comment donc le voir? s'il vous plaît.
THEODORA
Innocente ! qui me croit dupe.
Mais, par ta part du paradis, Je déjouerai toutes ces ruses...
Bon ! voyez les belles excuses !
Elle regarde encor...
i BELISE.
Moi?
THEODORA
Dis
Un peu non; tu viens de lui faire Des signes.
belise, faisant un faux pas.
J'ai manqué de cheoir !
Aussi ! vous venez me distraire Par des sermons...
(En regardant autour (Celle.)
Je voulais voir S'il se trouvait une bonne âme...
riselo à Lisardo.
Allez, et donnez lui la main.
lisardo, offrant la main à Belise.
Excusez le gant, belle dame !
BELISE.
Sans vous je tombais, c'est certain.
TIIEODORA.
Voilà quelque chose d'étrange !
lisardo à Belise.
On verrait du ciel radieux, Si vous tombiez, tomber un ange, Ou bien une étoile des cieux...
theodora, interrompant Lisardo et se mettant entre lui et Belise. De moi, monsieur, faites-vous compte?...
Que Dieu vous accompagne... allez !
LISARDO.
Dieu vous garde ! [à part) et m'ote la honte D'ouïr vos sermons endiablés...
(Us s'éloignent.)
theodora à Belise.
Eh bien ! te voilà bien contente Qu'un homme t'ait donné la main.
RELISE
* Et vous plus encore, ma tante, De me gronder jusqu'à demain.
L'EAU FERRÉE DE MADRID
Encor!... tu retournes la tête?
BELISE.
Quoi ! serait-il donc déshonnête De revoir au moins les endroits Où l'on vient de faire une chute, Pour éviter une autre fois D'y retomber!...
THEODORA
Et ça débute !
Ah ! que Pâques te mène à mal !
Mais je connais ta fourberie ; Encor!... as-tu l'effronterie De nier ce nouveau signal A ce muguet?
RELISE
Je le confesse.
THEODORA
Quoi ! sans rougir?
BELISE.
Il m'a rendu Service en aidant ma faiblesse; Un remercîment n'est que dû !
THEODORA
Allons, allons ! Mademoiselle, Rentrons de suite à la maison.
RELISE
Oh ! le beau sujet de querelle !
{Us sortent.)
Que pensez-vous de notre charmante ingénue? Le vieux Prudencio son père compte sur la surveillance de sa sœur, et elle ne lui fait pas défaut, comme vous venez de le voir ;
mais la petite est fine comme l'ambre, vive comme un oiseau et rusée comme une jeune chatte. Sa tante ne la quitte jamais, comment a-t-elle déjà un amoureux? Lisardo a passé et Belise l'a aimé au premier coup d'oeil. Les pauvres jeunes filles, si sévèrement surveillées, ne peuvent faire autrement que d'aimer ainsi à première vue, on ne leur donne pas le temps de filer le parfait amour ; et voilà comment Lisardo est son amoureux sans qu'il ait jamais paru dans la maison de Prudencio.
Cette fois, la conversation n'a pas été longue, mais on s'est dit deux mots, on s'est regardé et l'on s'est serré la main.
Patience! voici venir Bertram, valet de Lisardo; il était, lui, dans l'église ; le bon apôtre a entendu la messe, et il vient rendre compte à son maître de ce qu'il a fait.
BERTRAM et LISARDO1.
BERTRAM
Les fidèles sortaient, Belise
Me vit, qui sortais avec eux.
Pour m'aviser, elle fit luire
Une étoile dans ses beaux yeux...
De l'aube on eût dit le sourire !
Elle s'approche du pilier,
Comme pour prendre l'eau bénite :
Puis, voyez !... la belle hypocrite
Glisse dans son gant un papier
Et le suspend à la colonne,
Comme un objet qu'elle a trouvé.
Je pousse, et bientôt arrivé,
« Il est à moi ! » fis-je. — On le donne ;
Et ce soleil vers l'orient
Retourne un instant sa prunelle,
* Acte Ier, scène IV.
L'EAU FERRÉE DE MADRID
Et me remercie en riant De la prestesse avec laquelle Je me suis emparé du gant.
Lisardo prend la lettre ; lisons-la avec lui.
Pendant que dort l'envie avec ma vieille tante,
Et que la pauvre esclave à toi pense toujours,
le t'écris, à minuit, doux flambeau de mes jours;
Contre nos ennemis la ruse enfin me tente,
Apprends ce que l'amour, dans sa pitié pour nous,
Me conseille; je veux me feindre un peu malade,
Ou du foie ou des nerfs, n'importe ; cher époux,
Je veux mettre au défi cette tante maussade,
Et ce père, ennemi défiant et jaloux.
Amène un médecin, préviens-le par avance,
Et dicte-lui d'abord cette seule ordonnance :
» Il faut que chaque jour de ce beau mois de mai,
Madame se promène à l'endroit le plus gai
De la ville, à son choix; chose fort nécessaire,
Lorque l'on prend du fer ; et, si monsieur son père
Veut qu'elle se guérisse, il faut absolument
Suivre, tous les matins, ce régime ambulant. »
— J'aurai soin, quelquefois, de perdre connaissance,
Auquel cas il faudra commander un sirop ;
Bien que s'il le fallait en cette circonstance,
Un breuvage de feu ne serait pas de trop.
Ainsi, tous les matins, grâce à ce stratagème,
J'irai voir Atocha, le Prado, tour à tour,
Selon que je pourrai voir, à quelque détour,
Apparaître à mes yeux celui que mon cœur aime ;
Et si, craignant pour moi les flots aventureux,
Sur ma barque tu vois mon ennuyeux pilote,
Ne t'effraie pas trop de sa mine dévote ;
Amène, à tes côtés, quelqu'ami généreux,
Qui feigne de lui faire une cour assidue ;
A ce prix, nous aurons, pour nous, toute la rue,
Et nous pourrons causer. Tel est l'ordre d'Amour,
Qui vient de triompher de mon humeur timide. Si tu crois faire mieux, dis-le donc à ton tour.
Nous ne sommes plus inquiets sur le sort de nos deux amoureux; ils se tireront d'affaire. Prudencio a beau vouloir marier sa fille à certain cousin qui lui arrive des montagnes, nous engageons ce jeune homme à ne pas lutter avec ce petit démonde femme; elle est plus forte que lui.
Mais, sans nous en apercevoir, ne sommes-nous pas en plein Molière? Ne retrouvons-nous pas l'intrigue du Médecin malgré lui et une partie de celle de Y Amour médecin? Il est curieux de rapprocher nos deux poètes. Nous ne chercherons pas à savoir si Molière connaissait cette pièce quand il a composé les siennes; que nous importe? Ils se rencontrent, et voilà tout ; leurs deux faux médecins parlent tous deux latin, et quel latin! Peut-être donnerait-on la préférence à celui de Lope ; mais, à coup sûr, l'héroïne espagnole l'emporte sur l'héroïne française ; d'abord elle n'est pas muette. Lisez la scène que nous allons citer. D'après l'ordonnance du docteur Bertram,Belise a pris ce matin, sa carafe d'eau ferrée, et elle se promène dès le lever du jour, avec sa tante et Léonor sa suivante, au Prado Lisardo, qui a chargé son ami Riselo de jouer le rôle d'amoureux auprès de la tante farouche, est avec lui caché sous les arbres. Bertram est là aussi pour surveiller, sans doute, les effets de son ordonnance.
BELISE, THEODORA, LEONOR, RISELO, LISARDO, BERTRAM1. THEODORA.
Plus je me tue à te défendre De Rapprocher de ces galants,
1 Acte Ier, scène XIV.
L'EAU FERRÉE DE MADRID
Et moins tu semblés me comprendre.
Leurs yeux sont des charbons brûlants Qui vous jettent des étincelles.
S'en approcher, je te l'ai dit, C'est vouloir se brûler les ailes Comme un papillon étourdi.
BELISE.
Dieu ! quel caractère maussade !
Aussi, de quelle utilité
L'eau ferrée et la promenade
Seront-elles pour ma santé,
Si toujours ma tante me gronde?
Le médecin m'a répété
De sortir et de voir du monde,
Et de faire à ma volonté !
On dit que c'est le seul remède
Pour mes maux de nerfs enrageants ;
Et toi, pour me venir en aide,
Tu m'empêches de voir les gens !
THEODORÀ.
Moi te laisser, la belle chose !
Causer avec ces damoiseaux.
BELISE.
Avec qui veux-tu que je cause?
Avec les chiens et les oiseaux?
THEODORA
Marche ; c'est le plus nécessaire Pour te guérir de ces vapeurs.
BELISE.
Marcher, voir, causer, me distraire ; Voilà ce qu'ont dit les docteurs.
Léonor, est-ce vrai?
LÉONOR
J'enrage
D'entendre parler autrement ; Pour guérir, il n'est rien vraiment De tel !
THEODORA
Oh ! le beau témoignage !
( Se tournant vers te paysage,)
Regarde l'eau dont les doux bruits
Suffiraient à bannir de l'âme
Les noirs dégoûts et les ennuis ;
Vois-la monter comme une flamme
Au-dessus du mur, pour mieux voir
Le parc où le duc vient s'asseoir !
Vois-la se briser en écume
Et jeter mille diamants
Parmi l'humide et blanche brume ;
Vois donc ces arbres verdoyants
Qui, sous leurs paviltons pleins d'ombres,
Près d'eux t'invitent à venir,
Pour y perdre le souvenir
Des rêves langoureux et sombres !
Parle avec eux ; c'est le moyen
De n'être plus seule.
EELISE.
Fort bien !
Le conseil est, ma foi, champêtre !
Mais me répondra-t-on ?
THEODOBA.
Peut-être.
belise, regardant autour d'elle.
Messieurs les arbres, me voici.
A celui qui cause, ma peine Je venais pour me plaindre ici Des soucis dont mon âme est pleine.
De fer j'avais armé mon cœur Pour me donner plus de courage ;
LEAU FERRÉE DE MADRID
Car j'espérais, sous votre ombrage, Vaincre dans ce défi d'honneur. Mais las! grâce à l'impertinence De qui m'empêche de parler, Je dois, m'armant de patience, Vous prier de me consoler.
J'ai veillé la nuit toute entière, En attendant le point du jour, Qui tardait trop à ma prière ; Je perds l'espoir à son retour, Puisqu'on me ferme ici la bouche.
Beaux arbres, témoins de ma foi, Que ma fidélité vous touche, Et toi, beau laurier, crois à moi.
(Elle a aperçu Lisardo.) lisardo caché derrière les arbres.
Je crois à cet aveu si tendre ; Crois donc à l'amour qui t'est dû.
THEODORA
Qu'est-ce ?
BELISE.
Un arbre aura répondu.
THEODORA
Un arbre?
BELISE.
Tu viens de l'entendre.
THEODORA
Sotte !
BELISE.
Quoi ! vous vous irritez !
Ah ! qu'il faut être patiente Pour supporter ces duretés!
Crois-tu, petite impertinente, Que je n'ai pas bien reconnu Les arbres avec qui tu causes?
BELISE.
Tu vois malice à toutes choses.
THEODORA
Et ce laurier, où le vois-tu?
BELISE.
Le parc a bien des lauriers-roses.
THEODOB A.
Et tu les vois malgré le mur ?
Abaissons vite notre mante, Allons-nous-en, c'est le plus sûr.
Ah! je connais, belle innocente, Ta ruse et ta malignité, Ton malaise et tes simagrées, Tes maux de nerfs, tes eaux ferrées, Et leurs effets sur ta santé ! !
Ton père, dans une seconde, Saura ta belle invention.
Allons-nous-en.
BELISE.
C'est cela; gronde, Gronde, sans faire attention Que tu me causes mille peines.
Tu veux ma mort? Enferme-moi, Enferme le mal dans mes veines, Éteins aussi le jour... pourquoi Saurais-je encor l'heure?., ah ! méchante ! Plaise à Dieu que prochainement Tu puisses voir, pâle et mourante, Ta nièce, en un blanc vêtement, Aller où ta rigueur de pierre La pousse inconsidérément.
Qu'il exauce enfin ta prière !
Seras-tu bien contente après ?
Me croiras-tu bien enfermée Dans ce froid cercueil fait exprès
L'EAU FERRÉE DE MADRID
Pour cette nièce bien aimée?
Plaise à Dieu qu'à chaque moment, Mon mal aille de pire en pire, Que mon pauvre cœur se déchire Et qu'enfin, pour le complément, Je succombe à l'épilepsie.
{Elle se trouve mal.) léonor à Théoclora, Bref! elle s'est évanouie!..
C'est votre faute tout à fait.
lisardo, au fond de la scène à Riselo. Vois donc, Belise tombe à terre.
RISELO.
Et sa tante est fort en colère ; Que s'est-il passé?
léonor à Théodora.
C'est l'effet De votre humeur contrariante.
THEODORA
Qu'ai-je donc dit?
LÉONOR
Qu'elle mentait.
La cause est plus que suffisante ; Est-ce que la pauvre innocente Pourrait simuler un mal... tel Que ce docteur de grand mérite L'a déclaré presque mortel?
(A Lisardo.) Monsieur, monsieur ! accourez vite !
THEODORA
Que vas-tu faire?
léonor à Lisardo et Riselo qui avancent.
Ah ! quel malheur !
• LOPE DE YEGA.
Est-il un de vous qui possède Le meilleur et le seul remède Contre ce vilain mal de cœur ; Un anneau d'acier?., qu'il avance,
THEODORA
De mieux en mieux !
lisardo avançant, à part.
Adieu prudence î
(Haut.)
Je viens, Madame...
LÉONOR
Au bon moment!
Elle a perdu tout sentiment.
LISARDO.
Quand donc?
LÉONOR
Sur l'heure, à cette place l Touchez sa main.
LISARDO.
Elle est de glace.
THEODORA
Tu lui laisses prendre la main?
LÉONOR
Un contact étranger opère Sur le cœur un effet soudain,
lisardo, à part.
Et mieux encor quand on l'espère.
(Haut.)
Je vais lui mettre cet anneau.
bertram, à part.
Ce jeu de bague doit lui plaire.
L'EAU FERRÉE DE MADRID
LISARDO.
Ne pourrait-on puiser de l'eau Dans le bassin de la fontaine?
LÉOIMOR.
J'ai justement un gobelet ;
TUSELO.
C'est une guérison certaine ; Remplis-le, Bertram, s'il te plaît.