SCÈNE XV
LES MÊMES, moins BERTRAM.
LISARDO.
En attendant qu'on le rapporte, Je lui dirai d'un ton discret, Pour rendre sa douleur moins forte, Des mots dont je sais le secret.
(Il parle à l'oreille de Belise.)
THEODORA
La moindre parole sucrée La fera reprendre ses sens.
RISELO.
Si dans les cailloux impuissants Dieu mit une force ignorée, Il peut à plus forte raison En mettre une dans la parole ;
THEODORA
Je crois que j'en deviendrai folle!
Jamais en aucune saison, Je ne vis sottise pareille, Avec pareil raisonnement.
belise, ouvrant les yeux.
Comme d'un songe je m'éveille !
RISELO.
Elle a parlé.
LÉONOR
Vraiment?
Vraiment !
On lui parlait ! quelle merveille !
RELISE
Je sentais une jeune abeille Dont je craignais peu l'aiguillon, Verser, au fond de mon oreille, Un rayon de miel pur et blond ; Et son murmure plein de joie A chassé toutes mes douleurs.
THEODORA
Une abeille? C'était une oie; Traîtresse, a-t-on jamais ailleurs, Vu de fille plus déhontée !
lisardo à Théodora.
Asseyez-vous donc, senora; Car d'une heure elle ne pourra Gravir cette courte montée.
Riselo, je voudrais vous voir Assis tout auprès de madame; Moi, la malade me réclame, Et près d'elle je vais m'asseoir, Pour, dans le cas d'une rechute, (Que Dieu ne le permette pas !) Pouvoir de suite, à la minute, Lui parler de nouveau tout bas !
THEODORA
C'est toi qui l'as voulu, Belise, Que Dieu protège ton honneur !
L'EAU FERRÉE DE MADRID
RELISE
Chut ! chère tante de mon cœur !
Un grand médecin m'autorise A voir du monde.
theodora, montrant Lisardo.
Et celui-là...
[Lisardo et Bellse se partent à l'oreille, et Riselo entre en conversation avec la tante.)
RISELO.
Loin de gronder comme cela.
Causons 1
THEODORA
Et que veut votre grâce?
RISELO.
Que vous restiez à votre place, Et m'écoutiez...
THEODORA
Finissez-en.
riselo, à Théodora,
Ce vêtement héat et grave, Cette parure de couvent, Cette grâce naïve et suave Qui rendrait le roc onctueux; Cette raison, ce cœur austère, Cette vertu, ce caractère, Cet air sage et voluptueux, Ces yeux, étoiles caressantes, Des cœurs à jeun visible aimant, Que l'amour donne en aliment Aux âmes les plus méritantes :
Cette bouche au souris décent, Corail à la vive auréole, Bords rosés où chaque parole Semble s'embellir en passant ;
Ce petit nez tout frais, tout rose, Qui, pour le garder du frisson, Mérite vraiment qu'on lui pose Un élégant caparaçon ; Ce cou, dont la courbure altière Forme un anneau flexible et doux Auquel l'amour serait jaloux De s'enrouler ainsi qu'un lierre ; Ces deux coteaux auxquels Amour Paie un tribut de tendre hommage 1 ; Et que sa flèche, tour à tour, Vise, frappe, blesse et ravage...
Tout, enfin, tout me fait mourir D'amour !
THEODORA
Jésus ! pas davantage !
Me parler un pareil langage, A moi !... je ne puis le souffrir.
Jésus, mon Dieu, dans ma prière, Pouvais-je songer à cela?
RISELO.
Écoutez, beauté trop sévère,
Les compliments qu'on veut vous faire.
{Elle veut se lever, Riselo la force à se rasseoir.)
Restez ainsi que vous voilà !
I Voici les vers espagnols :
Esos pechos a quien paga Pechos anior quandojuega Del vocablo, y con que ciega Tira, prende, mata, y llaga Me tienen muerto de amor.
II n'a pas été possible de traduire ce jeu de mots en français, il roule sur le double sens de pechos qui signifie en même temps: poitrine, sein, tribut, rente, etc.
L'EAU FERREE DE MADRID
THEODORA
Ne voyez-vous pas ce costume ?
Sachez, monsieur, qu'il est béni.
RISELO.
J'y crains ce que j'y vois inscrit ; Mais de l'amour c'est la coutume D'ôter aux lettres leur cachet, Et leur enveloppe discrète, Pour découvrir ce qui lui plaît.
Ainsi, ma belle anachorète, Je veux pénétrer le secret De votre humble et sombre toilette.
THEODORA
Quelle étrange tentation !
De l'enfer ses yeux ont la flamme,
Mais que Dieu délivre son âme !
(Elle veut se lever.)
RISELO.
Ah ! c'est de la compassion ; Ainsi que les femmes enceintes, Les amoureux ont mille craintes De voir avorter leurs projets ; Mais j'aurai bonne délivrance, Madame, grâce à vos souhaits, Bien plus, en cette circonstance, Je sens une envie1.
THEODORA
Ah ! fi donc !
Monsieur, à la fin je me fâche.
1 Cette équivoque, assez peu dans le goût de notre société moderne, est dans le texte, ainsi que le mot antojo, qui signifie aussi : envie de femme grosse.
RISELO.
Sans bonne raison, que je sache; Mais est-ce un courroux sans pardon?