SCÈNE IV
DON ALONZO, OCTAVIO, CAMILLO, le capitaine LEONARDO, DON LUIS, DON FRANCISCO.
Le» amis de don Alonzo viennent par le fond du théâtre sans voir Alonzo.
LEONARDO
Peut-être est-il encore au lit. bien qu'il soit tard. S'il a passé la nuit à roder quelque part?
don alonzo, allant au devant d'eux et ayant entendu Lèonarclo,
Quand à jouer mes mains ne sont pas occupées, Je me couche... Et ce sont les seules équipées , Qui. du soir au matin, me tiennent éveillé.
DON LUIS
Rosela vous tient-elle encore émerveillé?
DON ALONZO
Je La vis hier soir, mais parmi tant de vieilles Que, tout effarouché de ces laides corneilles, Je m'ennuyais au point de m'endormir debout !
DON FRANCESCO
Elles sont deux, je crois... et ce n'est pas beaucoup.
DON ALONZO
C'est trop ! Quand le ciel même en ferait un partage , L une sur terre, l'autre en mer, hé bien ! je gage Que c'est plus qu'il n en faut, par Dieu, pour ennuyer Les quatre coins du inonde et l'univers entier.
LES FLEURS DE DON JUAN
LEONARDO
On m'a cité la loi de quelques républiques
Qui faisaient élever de grands chiens faméliques,
Et leur faisaient manger les vieillards ennuyeux.
DON ALONZO
Il n'était pas alors régalant d'être vieux.
Mais pourquoi de ce conte étourdir nos oreilles ?
DON LUIS
Ces chiens auraient mieux fait de dévorer les vieilles.
DON FRANCISCO
Oui! car l'homme devient plus grave en vieillissant; Les emplois élevés, les dignités publiques» Enfin tout ce qui tient aux choses politiques Est le lot du vieillard ; de plus il est puissant, Il a droit au respect ! mais quelle différence ! Les vieilles...
DON ALONZO
En parler c'est se jeter d'avance En enfer ! Je voulais seulement vous conter Que pourvoir Rosela j'ai dû parlementer Avec des laiderons, vieilles comme le globe ; Dont lune, en mendiant, me demande une robe, L'autre une friandise et l'autre de l'argent. Cette autre m'interrompt, et veut absolument De son passé galant me conter les prouesses, Me dire ses amours et jusqu'à ses grossesses; Et comment don Gazmîo lui fit jadis la cour, Et comment don Satan, le soir de certain jour , Dans son appartement entra par les mansardes.... Tout un siècle exhumé par ces langues bavardes, Revit pour m'assommer et m'ôter le bon sens.
LEONARDO
Leurs langues ont toujours, à la place des dents, Une démangeaison de parler effroyable.
DON FRANCESCO
J'aimerais mieux cent fois avoir affaire au diable, Qu'à toutes ces guenons quand il s'agit d'amour.
DON ALONZO
Assez ! Allons-nous donc en parler tout le jour?
DON LUIS
Autour de ce palais je sais des jeunes filles... Un gibier délicat de cailles fort gentilles, # Que mon nez de chasseur éventa l'autre soir.
DON ALONZO
Chacun a-t-il la sienne ?
DON LUIS
Oui, peut-être, il faut voir.
DON ALONZO
Gentilles, dites-vous ?
DON LUIS
Oui, vraiment! même belles.
DON ALONZO
Chantent-elles ? ^
Non pas.
DON ALONZO
C'est au mieux; et sont-elles De ces bourreaux d'argent que l'on voit...
LES FLEURS DE DON JUAN
DON LUIS
DON ALONZO
Non, pas trop.
Des sottes ?
DON LUIS
Nullement.
DON ALONZO
Quel est donc leur défaut ?
DON LUIS
De vouloir des maris!...
don alonzo, avec un geste.
Prends garde4 à ta figure !
DON LUIS
Bien attrapé !
DON FRANCESCO
Vieux fou !
don luis, riant.
Quelle déconfiture !
DON ALONZO
A votre premier mot sur un pareil sujet,
Je me cabre et je rue, ainsi qu'un vieux mulet.
LEONARDO
Vous pourriez aussi voir, ce soir au clair de lune. Une veuve à mon gré, de beauté peu commune, Aussi haute en couleur qu'un honnête Allemand. Son visage immortel vous paraîtrait charmant!
4 Guarda la cara. — Proverbe.
LOI'E DE V E G A
DOIS LUIS
Son visage immortel ! l'expression est belle !
DON ALONZO
Par un tour plus galant cest ainsi qu'on appelle , Quand on a des raisons pour ne pas être clair , Une femme au teint vif, qui, n'étant pas d'hier, Depuis longtemps déjà n'est plus fille, mais dame. C'est là son immortelle !
LEONARDO
Oui, certe, et sur mon âme Ce nom lui convient fort ; car son aspect gaillard, Son œil vif et perçant, ses mines... et le fard Couvrent suffisamment les traces indiscrètes Que la vieillesse imprime au front des plus coquettes.
DON LUIS
En style poétique, allons ! dis nettement Ce que cache la dame avec tant d'agrément.
LEONARDO
Ce sont petits ruisseaux que rides on appelle.
DON FRANCESCO
Si vous ne craignez pas, messieurs, dans une belle, Parmi d'autres trésors, de trouver quarante ans, Lisarda vous plairait avec tous ses printemps; Elle peut vous offrir en toilette, élégance, Caîté, propos malins, grâces et complaisance, Ce qui déjà lui manque en jeunesse et beauté.
DON ALONZO
Ah ! ne voilà-t-il pas un portrait bien flatté ! Par la corbleu, messieurs, vous avez pour amies
LES FLEURS DE DON JUAN. 331
Des femmes qu'on devrait appeler des momies ; Allons tirer au vol et chasser au hasard.
DON FRANCESCO
Mon gibier vous plairait.
DON LUIS
J'aime autant pour ma part Les cartes que l'amour; jouons, que vous en semble?
Je suis toujours tout prêt; eh bien! jouons ensemble.
DON FRANCESCO
Jouerez-vous, capitaine ?
LEONARDO
Oui, certes.
DON ALONZO
Jouons donc :
Voulez-vous jouer l'hombre ou la bassette ?
DON LUIS
Non. «
DON ALONZO
Pourquoi ?
DON LUIS
Je suis poltron, et ce mot de bassette Est de mauvais augure et rime avec disette1.
DON FRANCESCO
Alors jouez la poule.
DON ALONZO
Ah ! je sais bien pourquoi :
Jamais de la plumer la chance n'est pour moi.
1 II y a ici un jeu de mots intraduisible qui roule sur le mot Pintas, qui signifie à fois le jeu de Bassette et la fièvre pourprée.
DON FRANCESCO
A combien cette poule ?
DON LUIS
Au doublon.
DON FRANCESCO
Un par tête.
DON ALONZO
Entrons dans le salon où la table s'apprête. Des cartes !
CAMILLO
En voici.
LEONARDO
Que celui d'entre nous A qui la bête échoit paye aujourd'hui pour tous !
DON LUIS
Ce n'est pas votre jeu favori, capitaine,
Car il n'est pas de ceux où vous avez la veine.
LEONARDO
Je préfère les dés, mais il faut s'amuser.
(Ils entrent dans ta salle voisine.)
octavio, à Camillo.
Tous ici vont dîner.
CAMILLO
Alors il faut dresser
Les plats.
OCTAVIO
Ajoutez-en deux ou trois, deux de viande, Un de poisson.
LES FLEURS I) E DON JUAN
CAMILLO
J'y vais. (// sort.)
octavio, regardant son maître et ses amis dans la pièce voisine.
Voyez la folle bande...
Ah ! qu'ils vivent gaîment, ces aimables garçons Dont la poche pesante est pleine de doublons !