‹ Étude sur la vie et les œuvres de Lope de VegaChapitre 49 sur 120 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

OCTAVIO dans le fond de la scène. — DON JUAN avec un habit de de laine et GERMAIN son valet, entrent par un des côtés.

DON JUAN

Si mon frère aujourd'hui ne m'ouvre pas sa bourse, Je quitte le pays.

GERMAIN

C'est ta seule ressource ; Quel chagrin de n'avoir, pour fêter la saint Jean, Pas le moindre habit neuf, faute d'un peu d'argent ! Même il est déjà tard pour qu'on puisse le faire...

Oh ! la nuit suffirait ; que seulement mon frère Ne me refuse pas ; mais je l'espère à tort ; Car, pour moi, de sa bourse il fait un coffre-fort ; On franchirait plutôt le grand mur de la Chine.

germain, apercevant Octavio.

Voici son intendant.

DON JUAN

Qu'il a mauvaise mine !

GERMAIN

Tu parais hésiter ; qui te rend si poltron 1 ?

DON JUAN

Le malheur obstiné qui s'attache à mon nom.

(// aborde Octavio.) Ah ! monsieur Octavio !

OCTAVIO

C'est vous !

DON JUAN

Que fait mon frère ?

OCTAVIO

11 joue.

germain, à part.

Ah ! le moment, je crois, ne convient guère !

DON JUAN

Avec qui, s'il vous plait?

OCTAVIO

Mais avec ses amis, Avec Leonardo. don Francesco, don Luis.

DON Jl AN.

Il joue aux dés?

OCTAVIO

Non, non ! L'enjeu mis sur la table Est de mille ducats : c'est assez respectable Pour une simple poule !

(On entend parler haut dans le salon voisin.)

1 On remarquera que Germain tutoie son maître; nous conservons ce tutoiement, qui, moins naturel en français, trouve pourtant son excuse dans l'attachement de Germain pour son maître.

LES FLEURS DE DON JUAN

DON JUAN

Ah ! des éclats de voix...

Ils sont de bonne humeur ?

OCTAVIO

Ils se fâchent parfois 4.

don juan, prenant son courage à deux mains.

Cher monsieur Octavio, je voudrais faire faire Un habit et n'ai pas la somme nécessaire. Donnez-la-moi ; vraiment ce n'est pas sans besoin, Et j'en peux prendre ici ma toilette à témoin ; Serait-ce pas honteux pour Alonzo, mon frère, Si, vêtu d'un haillon qui trahit la misère, Je sortais au soleil, demain jour de saint Jean; Et ne dirait-on pas partout, en me voyant, Qu'il est bien singulier qu'avec tant de richesse Il me laisse tomber si bas dans la détresse ?

OCTAVIO

C'est vrai, que voulez-vous ? Il paraît résolu A ne vous rien donner ; son ordre est absolu, Don Juan, je ne puis donc, n'étant que majordome, Vous donner une épingle, encor moins une somme.

DON JUAN

Pourquoi? Suis-je un bâtard laissé dans sa maison, Ou bien quelque crétin n'ayant pas ma raison, Et croit-il qu'aujourd'hui mon nom le déshonore ?

octavio.

Allons donc.

1 II y a ici un jeu de mots intraduisible, fondé sur les termes spéciaux du jeu qu'ils jouent.

DON JUAN

Si j'avais mal agi, passe encore, Mais m'a-t-on vu jamais dans un lieu mal hanté?

OCTAVIO

Je vous ai dit, don Juan, l'exacte vérité, Son ordre est absolu.

DON JUAN

L'injustice est amère.

Son père était le mien ; sa mère était ma mère ! Ont-ils pu me donner un autre sang qu'à lui?

OCTAVIO

C'est vrai ; mais n'a-t-il pas un motif aujourd'hui? Don Alonzo voudrait vous voir aller en Flandre. Je crois qu'il a raison ; là, vous pourriez prétendre, Après cinq ou six ans, à l'habit d'officier.

DON JUAN

Ah ! ne m'en parlez pas.

OCTAVIO

Mais on ne peut nier Qu'en pays étranger nos cadets de famille Ne soient mieux mille fois qu'au fond de la Castille, Car ils ont eu le tort de venir les derniers.

DON JUAN

Dieu donna-t-il à ceux qui vinrent les premiers Un sang plus chaud qu'à nous, et de telle nature Qu'étant de bonne race et nous de race impure, Ils doivent commander, et nous être à genoux?

OCTAVIO

C'est la loi qui le veut, don Juan, et non pas nous;

LES FLEURS DE DON JUAN

Il iedoute, on un mot, de vous voir à Valence, Oisif, inoccupé.

DON JUAN

Sans doute ma présence Le gêne, voyez-vous, et je lui coûte trop.

OCTAVIO

S'il ne tenait qu'à moi vous le verriez bientôt , Car je vous veux du bien...

DON JUAN

ïl veut que j'aille en Flandre!

La proposition est délicate et tendre... Je sais bien ce qu'il veut... Qu'un bon mousquet là-bas, En m'envoyant la mort le tire d'embarras !... A l'habit d'officier il veut que je prétende !

OCTAVIO

Hé bien î

DON JUAN

Ne faut- il pas que six ans je l'attende ? Jusque-là mon pourpoint n'aura qu'à se ronger ; Mon frère en uniforme aurait dû l'allonger. Suis-je donc une enseigne à mettre dans la rue, Blason de charlatan qui fait le pied de grue ! Qu'il aille donc lui-même aux guerres de là-bas, Puisqu'il peut s'acheter l'habit que je n'ai pas. Car il ne convient point aux cadets de familles De montrer aux boulets d'indécentes guenilles :

(// montre la porte du salon.)

Il joue un jeu d'enfer et me laisse indigent. C'est bien cher un habit pour le jour de saint Jean! Il serait ruiné, lui qui, vêtu de soie, Marche avec tant de bruit pour que chacun le voie I Il nous avait promis à moi comme à Germain, (Le montrant.)

Mon valet qui me sert pour l'amour du prochain, De nous vêtir tous deux aux Pâques précédentes : La saint Jean est venue, et ces loques pendantes Attestent hautement sa générosité.

GERMAIN

C'est démentir alors le proverbe usité :

Ce qu'on attend à Pâque à la saint Jean arrive;

Ce n'est pas vrai pour nous ; encor faut-il qu'on vive !

Oh! monsieur l'intendant, je ne suis qu'un valet,

Mais je trouve étonnant, disons le mot, fort laid,

Que tout aîné qu'on soit, on traite ainsi son frère.

OCTAVIO

Tu t'en mêles aussi ; commence par te taire , Mendiant.

GERMAIN

A bon droit ce nom-là m'appartient Puisqu'aujourd'hui mon maître en est un, grâce au tien.

octavio, se tournant du côté de don Juan,

J'obéis; vous savez les ordres qu on me donne, Je parlerai pour vous, car on a l'âme bonne; Ce que vous souhaitez je le demanderai, Si l'on me dit un mot, hé bien! j obéirai.

(// sort,)

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